‹ Actualites scientifiques (volume 2)Chapitre 8 sur 105 · PATE DE BOIS · texte numérisé non relu

PATE DE BOIS

Leur mise en capilotade fut complète lorsque le chimiste autrichien Mitscherlich découvrit et indiqua le traitement du bois par les sulfites pour en obtenir la cellulose chimique.

Ce procédé permet de faire du papier avec toutes les essences forestières, sapin, saule, peuplier, bouleau, tilleul, mûrier, marronnier d'Inde, etc.. Un bel arbre de quarante ans d'âge, par exemple un pin, réduit en bouillie, fournit deux cent cinquante kilogrammes de pulpe mécanique. Chaque numéro d'un journal, ayant des lecteurs, chaque livre ayant une belle édition, correspondent à la destruction d'une belle portion de forêt.

La revanche de la forêt c'est, ainsi que nous l'avons dit, la mauvaise conservation du papier que l'on en a tiré sous forme de pâte chimique, demi-chimique, ou de bois moulu.

Tantôt, comme nous l'ont montré MM. Urbain etSchlumberger, le livre fraîchement tiré sent fâcheusement l'ail; tantôt les estampes en couleurs changent de ton aussitôt qu'imprimées; ou bien, ce sont, sur les pages, des auréoles, des piqûres : la destruction commence dès le début de Tutilisation.

Comment arrêter ce mouvement doublement désastreux au point de vue du déboisement et au point de vue de la conservation de la pensée humaine ?

Tout d'abord soulager les forêts en substituant à la pâte de bois la pâte d'hibiscus, d'ortie, d'alfa, d'aloës, de palmier nain, plantes coloniales abondantes. Mais encore, est-ce à la condition de les transformer en pâte sur place : sans quoi les frais de transport de ces masses ayant un énorme déchet en papeterie n'en permettraient pas l'emploi.

Ensuite, et c'est là l'affaire des chimistes spéciaux, soigner la préparation des pâtes de telle façon que les papiers qui en proviennent ne soient pas tant sujets à la détério-

22 ACTUALITÉS SCtENTIF^IQUES

ration à cause des traces d'acide provenant des traitements de fabrication de ces pâtes et qui ont été, très souvent, éliminées insuffisamment.

Enfin, suivant le desideratum dont nous avons parlé au début, et cela pour la conservation de la pensée, rendre obligatoire le tirage sur du papier exceptionnel comme qualité des deux exemplaires destinés à rester à la Bibliothèque Nationale. On a essayé de tourner cette difficulté de conservation, suivant une méthode préconisée aux États-Unis, en utilisant pour l'impression de certains ouvrages, surtout illustrés, des papiers recouverts d'un léger enduit minéral et fortement glacés. Cela n'est qu'un palliatif; ces papiers, on l'a reconnu tout aussitôt, n'olTrent aucune garantie sérieuse de conservation. C'est au papier de chiffons, « de beaux chiffons, » qu'il faudra recourir si l'on veut que dans un certain nombre d'années un lecteur puisse consulter les livres que l'on édite actuellement, sans les trouver rongés comme s'ils sortaient d'une vieille crypte humide, ou sans voir leurs pages se casser, s'effriter, tomber en poussière sous les doigts.

Un jour, dans une de nos grandes bibliothèques, un chercheur inscrivit sur le bulletin traditionnel le titre du livre qu'il désirait consulter. Le bibliothécaire s'empressa, courut, revint, et lui rendit son bulletin. — « Ce livre ne se trouve pas à la bibliothèque? Interrogea le chercheur. » — « Peut-être s'y trouve-t-il, répondit le bibliothécaire ; mais on ne l'y trouve pas. »

Souhaitons que les bibliothécaires de l'avenir n'aient pas trop souvent à répondre : « Il ne s'y trouve plus ! »

MARGARINADE

Tout le monde sait, ou à peu , près, ce que c'est que la margarine. En toute occurrence, on peut affirmer que tout le monde en mange. Loué par ceux-ci, blâmé par ceux-là, ce succédané du beurre a pris dans la consommalion universelle une énorme place. Rappelons en deux mots son origine.

Jusqu'à Tan, d'assez mauvaise grâce 1869, on ne consommait que du beurre, avec le nom de beurre, dans les divers pays qui se groupent sous le terme général de civilisés. Le lait de la bonne vache laitière, souvent tuberculeuse, — mais il ne faut pas chicaner sur les détails — fournissait la matière première.

Tout à coup surgit un étonnant précurseur nommé Mège- Mouriès, inventeur de la Margarine et, le premier en France, il assujettit le beurre à ses expériences.

Il est inutile de dire que Mègé-Mouriès, ayant inventé quelque chose d'intéressant, et par conséquent de discutable, fut en butte à toutes les abominations imaginables.

Sa formule, largement pratiquée, consiste à préparer, au moyen de la graisse de bœuf, un produit analogue au beurre que l'on extrait du lait. Chimiquement, cela est irréprochable. Mais il était facile de plaisanter, et l'on n'y manqua pas. On prétendit que, dans ce système, les graisses

écrémées sur le cours deségouls collecteurs reparaissaient ensuite sur les tables k Tétat de beurre fin !

Rien n'est plus exagéré que cette conception, car lorsque Ton veut fabriquer de la bonne margarine, il est évidemment essentiel de prendre tout d'abord du suif très frais et d'excellente qualité. Cependant, toujours au point de vue chimique strict, la graisse est de la graisse. C'est avec la matière grasse extraite, par ébullition, des ordure.^ ménagères de plusieurs grandes villes des États-Unis que se préparent, en Allemagne, les savons extra-fins et parfumés dont se délectent les dames. Il y a assurément une nuance entre le savonnage et la tartine ; mais enfin, à la rigueur, on pourrait fort bien préparer de la margarine, au lieu de savon, avec l'extrait de tas d'ordures. Emprassonsnous de dire qu'on ne le fait pas du tout en l'état actuel.

On se contente, après avoir utilisé les suifs frais des abattoirs, de mettre en œuvre des suifs d'importation, arrivant en barils de toutes sortes de pays exotiques. La matière première manquant de fraîcheur dans ces conditions, qui rappellent tout autrement le célèbre « retour des Indes » pour les vins, on la rajeunit par un mélange d'huiles de sésame ou de coton, et lorsque la margarine est faite, on en met de fortes proportions dans le beurre naturel et dans le fromage. Cela explique pourquoi, dans les cruels restaurants à bon marché et à prix fixe, les clients se demandent souvent, en plein midi, pourquoi on a laissé fumer les lampes : avec un peu d'habitude on s'y fait bien, d'ailleurs, et le restaurant sans odeur ne met pas les gens en appétit ; ils aiment à pouvoir s'y rendre les yeux fermés, par l'odeur alléchés.

Quoiqu'il en soit, et que l'on aime on non la margarine, il convient de constater que sa production, et par conséquent sa consommation, sont formidables et croissantes. Les statisticiens en restent dans l'admiration.

MARGARINADE 25

Ils ont constaté que l'Allemagne vient en tête de liste, avec une fabrication de neuf cent quatre-vingt-dix mille quintaux métriques par an. Les États-Unis en élaborent quatre cent quatre-vingt-cinq mille quintanx métriques annuels, indépendamment de ce qu'ils envoient à Hambourg pour faire du savon fin. L'Angleterre, le Danemark, la Norwège, la Suède, la Belgique, sont en bonne place dans la statistique. La France, où se fabrique en somme la margarine de la meilleure qualité, ferme la marche avec soixante mille quintaux métriques. Le total actuel de la margarinade est d'environ trois millions de quintaux métriques par an, une véritable montagne !

Après tout, on ne peut pas et, surtout, on ne doit pas empêcher les gens de manger de la margarine si cela leur plaît, puisque ce produit est comestible et inolTensif. Vendue sous son nom, la margarine est loyale et licite. L'ennui commence lorsque des commentants la mélangent avec le beurre et lorsqu'ils vendent le mélange garanti comme tel.

Les chimistes sont là, nous dira-l-on, pour prendre les falsificateurs sur le fait! A nous les chimistes, à l'aide!

Hélas! et quelque pénible que soit cet aveu scientifique, la recherche de la margarine, en mélange, est difficile et scabreuse. On a eu, paraît-il, la douleur, pour ne pas dire mieux, de poursuivre sévèrement des braves gens consciencieux, lesquels n'avaient pas mis de margarine dans leur beurre. Ce beurre, sortant de l'ordinaire, semblait tout à fait anormal, et les chimistes inquiets pensaient « qu'il y avait quelque chose là-dessous » : ils refusaient donc impitoyablement aux infortunés consciencieux le droit, toujours si discutable, d'être innocents.

Autre détail, plutôt amusant. Le Danemark est un grand producteur de beurre naturel et apprécié : la « marque » de beurre danois est renommée, elle fait prime, notam-

â6 ACTUALITÉS SCIENTIF^IQUES

ment sur les marchés anglais. Aussi, le Danemark, dont la population est sage et économe, exporte rigoureusement tout le beurre naturel qu'il produit. Mais par une originale compensation, il importe, en échange, énormément de margarine pour son usage personnel. A côté des belles vaches laitières qui fauchent l'herbe dans les pâturages danois incomparables, au lieu de « se beurrer » suivant l'expression consacrée, on se « margarine » à fond. Il en est de cela comme des nombreux ports de pêche de la Manche dans lesquels, aux époques de villégiature, et d'après une agréable légende, on fait venir le poisson de mer de Paris, lorsque Ton veut donner quelque dîner sagement ordonné.

Faut-il lutter obstinément contre la margarinade ? Y at-il moyen d'y remédier ? Les spécialistes sont perplexes : ils conseillent, en somme, la résignation. Un d'entre eux, esprit paradoxal s'il en fut, conseille de retourner les choses bout pour bout, et d'exercer des poursuites contre le beurre, considéré comme une falsification delà margarine, laquelle serait résolument admise et consacrée. Car le beurre se révèle très aisément à l'analyse chimique, au lieu que la margarine, si elle n'est pas incessible, est généralement insaisissable. N'insistons pas sur ce mode de recherches par trop original. Souhaitons simplement à ceux qui nous lisent « de la graisse de loup et du beurre de mai », suivant le vieux proverbe.

Page 1