L'OSEILLE
Un de nos Critiques dramatiques les plus en renom reçut, un beau jour, la visite d'une jeune personne qui aspirait à être engagée dans un des principaux théâtres de Paris, et qui sollicitait son appui dans ce but.
Notre Critique l'interrogea sur ses capacités artistiques; il apprit de la candidate que ses états de services se résumaient, en somme jusqu'alors, à avoir joué un rôle dans une « Revue de fin d'année » d'un théâtre non subventionné.
— En quoi consistait ce rôle ? demanda le critique.
— C'était « le défilé des fruits et légumes », répondit la candidate. Le Compère de la revue me demandait: « Qui donc êtes-vous ? » Et je répondais : « Je suis l'oseille ! »
Quel succès ! Le public trépignait ; on grinçait des dents : tout est dans l'intonation !
Empressons-nous de dire que nous ignorons si la jeune artiste qui personnifia si bien l'oseille obtint, par la suite, un bel engagement sur une de nos scènes subventionnées. Mais comme nous causons scientifiquement ici, pour nous mieux instruire sur l'oseille, nous allons parcourir une savante étude sur ce sujet, faite par le docteur Baroux, d'Armentières; cela nous fera grincer des dents aussi : mais il faut cependant, avant tout, voir les choses telles qu'elles sont.
L'oseille, dit le savant docteur, c'est, on devrait le savoir mieux, Tacide oxalique à l'état de bioxalate et de quadroxalate de potassium dans les légumes.
Nous disons : « dans les légumes ». Car, si l'oseille porte avant tout le poids de l'iniquité oxalique, on trouve aussi ce perforant acide dans les épinards (tant de fiel entre-t-il dans le cœur des épinards !) dans les tomates, et même dans :les salicornes que les heureux habitants des rivages maritimes consomment, avec agrément, en les nommant « salade de mer » ou « perce-pierres ».
Ces plantes sont réputées comme rafraîchissantes et comme anti-scorbutiques. Les dames, notamment, raffolent de l'oseille : elles ne considèrent, en quelque sorte, les épinards, aimés d'elles aussi, que comme l'ombre de l'oseille.
Les conséquences sont, hélas I fâcheuses et immédiates. Dans les gravelles et les maladies des reins en général, au passage des reins, l'acide oxalique, transformé en oxalate de chaux insoluble, produit des calculs dont les conséquences sont incalculables en ce qui concerne les inconvénients ultérieurs ainsi que les souffrances physiques. Ce ne sont pas là malheureusement, dit le docteur Baroux, les seuls méfaits que peuvent occasionner dans l'organisme l'oseille, les épinards, les tomates, et les perce-pierres. Associés, au cours d'un même repas, avec des fruits contenant de l'acide citrique, ces fougueux légumes mettent chimiquement de l'acide oxalique en liberté, et alors on est bel et bien empoisonné.
Le docteur ne manque pas de nous citer quelques exemples précis après la lecture desquels on devient inquiet en apercevant un plat d'épinards, rouge et congestionné en contemplant des tomates, et défaillant lorsque la soupe à l'oseille apparaît.
Empressons-nous de dire qu'il n'y a pas tant que cela à