PREMIERS SOUVENIRS
Car ce sont de détails infimes, de sortes de niaiseries, que seront hantés les rêves du sinistré. Il ne semble pas qu'il y ait à cela d'exceptions psychologiques, sauf dans les cas d'ivresse ou de folie produisant Thallucination.
Comment se produisent, d'ailleurs, ces premiers souvenirs qui nous intéressent? Ils sont indifféremment, d'après l'enquête faite, tantôt auditifs, tantôt visuels.
Un air de musique, une intonation spéciale sont restés profondément inscrits ; ou bien, c'est une scène avec ses personnages agissant qui va se représenter. Souvent, d'ailleurs, le plus souvent même, c'est avec des changements de proportion tout à fait anormaux et il n'est pas toujours consolant pour les âmes sensibles d'aller se replacer dans le cadre prodigieusement grossi et embelli par les souvenirs des années d'enfance ; l'arbre déraciné ne trouve guère à se replanter à la même place.
En thèse générale, on se rappelle un événement de l'enfance, lorque l'on pense à son enfance même, aux endroits que l'on a habités, lorsque des noms jetés dans la conversation évoquent des personnalités disparues, lorsqu'enfin on voit un objet ou une scène analogue à ceux qui font partie de « l'événement du souvenir. » Chez quelques personnes un souvenir d'enfance est évoqué par un état affectif anologue à celui qu'elles éprouvèrent étant enfants. Ce sont,en somme, les diverses sommes d'association d'idées par ressemblance, par similitude, et par contiguïté.
Après le premier souvenir, le souvenir initial, recherché par l'enquête dont nous venons de parler, vient une couche de souvenirs postérieurs, en quelque sorte superposée ; il y a une grande lacune relative, un grand espace entre les deux. L'intervalle varie, le plus généralement, entre i et 5 années pendant lesquelles on ne retrouve rien : on a pourtant vécu, mais comme une mort temporaire, puisque
l'on ne se souvient de rien, puisqu'aucun événement, ni aneune émotion, n'a laissé aucune trace.
Ensuite, cette zone de repos étant franchie, à partir du « deuxième souvenir », la récolte de faits et de scènes isolés devient abondante. A la vérité, on n'en sait pas Tordre chronologique et les souvenirs ne sont ni repérés, ni liés entre eux. Ce n'est guère qu'entre 7 et 1 1 ans que les souvenirs commencent à se lier entre eux dans un ordre chronologique.
Les caractères des souvenirs postérieurs « au premier » sont les mêmes, psychologiquement, que ceux des premiers souvenirs émotionnels et visuels : ils se présentent sous forme de tableaux complets comme dans une sorte de muette féerie, avec beaucoup de détails secondaires. La « mise en scène » rétrospective, si l'on peut s'exprimer ainsi, est défectueuse : des événements de courte durée prennent une valeur excessive, et les images auditives, si importantes en pareille matière, y font généralement défaut.
Enfin, il y a une chose assez curieuse. Beaucoup de personnes repassent, en rêve, pendant le sommeil, par diverses étapes et circonstance de leur existences d'adultes : bien peu, de rares exceptions même, se revoient enfant pendant le rêve, et dans ce cas toujours le sujet du rêve se rapporte à une époque postérieure à la date du « premier souvenir ». Ce premier souvenir est donc bien une sorte de début sinon de fonctionnement, du moins d'enregistrement de l'appareil cérébral. Autant que nous pouvons, tâchons donc que ce premier souvenir soit, pour les enfants, un souvenir agréable. Mais encore, est-il aisé de réaliser ce souhait? Il ne le paraît guère lorsque l'on constate les incertitudes capricieuses indiquées par l'enquête psychologique que nous venons de résumer.