‹ Actualites scientifiques (volume 2)Chapitre 94 sur 105 · MODERN STYLE · texte numérisé non relu

MODERN STYLE

Que nos lecteurs, en lisant le titre de cette chronique, ne nous accusent pas de commencer par une faute d'orthographe pour finir par une faute de français 1 Non ! « Modem style » est une locution ; or, les locutions ont le privilège de braver Torthographe lorsque ce sont des locutions d'importation.

« Modem style » veut dire tout simplement « Art nouveau ». Lors de l'Exposition de 1900, des hommes de Tart chargés de mieux faire comprendre leur pensée à ce sujet traduisirent ainsi qu'il suit cette formule anglo-saxonne : « Abandon des vieilles formules ; retour à la nature, et étude de cette source inépuisable d'inspiration : la vie végétale. »

Il est évident que la phrase est un peu longue et que l'on a bien plus tôt fait de dire brusquement entre les dents : « Modem style », comme on dit « inconfortable », ou time is money.

D'ailleurs, la définition donnée par la phrase s'applique surtout à l'orfèvrerie et à la bijouterie.

En effet, pour ce qui concerne par exemple le mobilier — n'allons pas jusqu'au vêtement — le retour à la nature et la copie de la vie végétale conduiraient à des simplifications telles que l'on serait menacé du retour à la bonne

â8â AdtllALITÉS SCÎENTIF'IOOËS

sauvagerie des anciens. Il faut donc concevoir, tout d'abord, diverses sortes de « Modem style ».

« Le style c'est Thomme », a dit Buffon. Donc, d'après ce grand naturaliste, le « Modem style » doit être le style de rhomme moderne. Reste à savoir où se trouve Thomme moderne et à quoi on le reconnaît.

D'autre part, Marivaux nous déconcerte tout de suite en disant : « Le style a un sexe et Ton reconnaîtrait les femmes à une phrase ».

Qui a raison ? Buffon ou Marivaux ?

A moins cependant que le style ne soit, comme on dit malicieusement, auvergnat ?

Mais jusqu'à présent, l'Auvergne n'a revendiqué, en aucune façon, la découverte du « Modem style ». C'est plutôt le Japon auquel appartiennent les principales recherches dans cet ordre d'idées, et l'on ne saurait supposer qu'il y ait une rivalité artistique entre Saint-Flour ei Tokio.

Bornons-nous donc à examiner les divers aspects du « Modem style ».

En matière d'orfèvrerie, il n'y a trop rien à dire : la copie de la vie végétale y est gracieusement indiquée et nos orfèvres français y sont demeurés les maîtres. Laissons-les donc reposer sur leurs lauriers. « Vieux style, old style », comme disaient les Anglo-Saxons.

Pour la bijouterie, le cas est plus scabreux. Là, on fait pas mal de vilaines choses sous prétexte de rajeunir. Constatons avec plaisir que les petites horreurs artistiques de la bijouterie proviennent surtout de l'étranger et notamment d'Allemagne. Ce n'est plus de la bijouterie : c'est du « n'importe quoi » contourné, recroquevillé, sans aucune signiOcation.

Cette bijouterie, d'après l'expression même du rapporteur de l'Exposition de 1900, a répudié les allégresses

MODËhN STYLÉ âôa

d*antan ; elle est originale, et il conclut qu'il convient de s'en féliciter. Nous serons moins enthousiaste en constatant que ce que l'on nomme Toriginalité est trop souvent, à l'heure présente, de l'incohérence. Tâchons de ne pas confondre !

Pour le mobilier, l'incohérence du « Modem style » est généralement complète. Voici pourquoi.

Un las de bons vieillards, désireux de vendre du mobilier,, se sont demandé pourquoi il y a eu des styles de mobiliers dans les siècles précédents.

Ils sont arrivés à cette conclusion que cela avait été dû aux grandes courtisanes depuis François h^ jusqu'à Louis XV. Et alors, ils se sont dit : « Tâchons d'imiter l'œuvre des grandes courtisanes. »

Mais comme les moyens d'action leur manquaient, ainsi que l'on peut aisément le penser, ils se sont contentés de remiser le mobilier des grandes courtisanes dans le bricà-brac et de le remplacer par des meubles quelconques auxquels il manque un pied, dont le dossier revient en avant, dont les tiroirs ne s'ouvrent pas, présentant, enfin, toutes les incommodités possibles. Les canapés, dans ce style, ont l'air d'avoir été moulés dans un cor de chasse, et les chaises ressemblent à des accessoires d'équilibristes sur le dossier desquels on a oublié un foulard.

De plus, dans le « Modem style », rien ne doit être symétrique ni symétriquement placé : on a toujours l'air de s'être battu, un quart d'heure auparavant, avec les meubles qui garnissent un salon. Quant à s'asseoir, il n'y faut pas songer. C'est l'application du mot célèbre, répondu par une dame très polie à un gentleman qui lui disait : « Vous n'avez pas de quoi vous asseoir ?» — « J'ai bien de quoi m'asseoir, répondait la dame, mais je ne sais où le mettre ».

Un des triomphes du « Modem style », c'est le « cabinet de travail pour écrivain célèbre ». Ce cabinet doit être dis

posé de façon à pouvoir être photographié au magnésium, en vue de la production dans les Revues illustrées du grand homme écrivant son dernier chef-d'œuvre.

Le « Modem style » exige surtout que Ton ne puisse pas écrire dans un bureau de ce genre : tout, jusqu'à Tencrier, où il n'y a pas d'encre, est contourné, tourmenté, comme dans une crise, et la cheminée, monumentale, est barrée par une énorme grille en fer forgé provenant d'un monument funèbre déclassé.

Nous visitions, il y a quelque temps, « un cabinet de travail » de ce genre chez un littérateur, demeuré homme d'esprit malgré de nombreux succès, et qui, bien qu'ayant de la fortune, a conservé l'habitude d'écrire ses livres luimême.

— Comment, cher maître, lui fîmes-nous observer, pouvez-vous arriver à écrire quelque chose dans ce cadre somptueux, mais déconcertant ?

— Écrire ici ! répondit-il. Jamais de la vie ! J'écris dans une vieille chambre du grenier. Mais il faut bien une pièce pour recevoir les photographes et les « interviewers ». '

Nous aurions encore bien des choses à dire à l'avantage du « Modem style », en matière d'habillement, d'équipement, d'architecture, et de peinture, mais il faut savoir se borner. Le poète Cournand, dès 1781, dans un poème en quatre chants, didactique, et d'un ennui rare, classe les styles en quatre catégories qui permettraient à un aveugle de s'y reconnaître: le simple, le gracieux, le sublime, et le sombre. Il a oublié la cinquième catégorie, le moderne, que nous nommerons : l'absent. C'est grand dommage : l'absence — même du style — est le plus grand des maux.

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