VIEUX BOUCHONS
L'art d'utiliser les restes est un art précieux lorsqu'il s'agit des célèbres et économiques formules de la cuisine bourgeoise. Mais, lorsqu'il s'agit de la conservation des denrées en dehors du cercle immédiat et familial, il convient d'être circonspect dans l'utilisation, tout au moins, des accessoires. Car le microbe est là qui guette les choses prolongées après qu'elles ont servi, et le microbe sait accomplir son œuvre : c'est-à-dire qu'il accélère furieusement la disparition totale, et cela sans se soucier du dommage qui peut en résulter pour les voisins.
Les vieux bouchons mis en circulation donnent un excellent exemple de cette théorie, en quelque sorte philosophique.
Voyons, en effet, comment, trop souvent, on bouche les bouteilles remplies d'un vin plus abondant que généreux.
C'est une joie, un snobisme, un sport pour toutes sortes de vieux commerçants que de faire rentrer dans la pratique les vieux bouchons ramassés sur la voie publique ou repêchés dans les égouts. Et pourtant ce ne sont pas les forêts de chênes-liège qui manquent I L'art d'utiliser ces restes de bouchons est un art néfaste : il n'est pas motivé au prix où se vend le liège tout neuf et de bonne qualité.
On recueille donc les vieux bouchons, percés jusqu'au fond du cœur (par le tire-bouchon) d une atteinte imprévue aussi bien que cruelle, ainsi que fut transpercé le Cid de Corneille. On les blanchit, on les retaille, on les emploie à nouveau : et Ton coifTe ainsi la bouteille d'un réceptacle de microbes qui ne permettra pas au vin, non seulement de vieillir, mais encore de durer.
Il est nécessaire de protester d'une façon unanime contre remploi des vieux bouchons. Le professeur Guignard et le savant Charles Pottiez ont apporté à Tappui de cette protestation des arguments irréfutables.
Le professeur Guignard a montré que le chauffage des vieux bouchons récoltés sur la voie publique, si on Teffectue dans des chaudières autoclaves, est seul susceptible de les assainir et de leur permettre de rentrer dans la circulation. Mais il va sans dire que les spécialistes ne connaissent pas les chaudières autoclaves : ils se contentent d'un passage à Teau chaude, suivi d'une décoloration par l'acide sulfureux, soit directement produit à l'état gazeux, soit fourni par l'action d'un acide sur un bisulfite. Ces opérations, sommairement effectuées, n'empêchent pas du tout les vieux bouchons de contenir encore des substances dangereuses ou susceptibles d'altérer la composition normale des liquides contenus dans les bouteilles.
M. Charles Pottiez, de son côté, a fait une horrifique étude des acariens que l'on trouve dans la poussière des vieux bouchons. Parmi les déjections que laissent les larves subériphages, — ou « mangeuses de liège », — le long des galeries creusées dans l'épaisseur des bouchons, on rencontre fréquemment des organismes microscopiques de la classe des « arachnides ». Ces parasites malpropres vivent de la substance des excréments de leurs congénères, et d'éléments organiques variés, mélangés à la poussière brune qui remplit les ca^dtés du liègCv