LA LOCOMOTIVE
L'enragé progrès actuel pousse les humainB sans cesse à de nouveaux efforts : sans cesse, dans l'implacable « struggle for life » de plus en plus âpre, il faut faire mieuxqu'hier, plus qu'hier, plus vile qu'hier.
Dans cette course générale, une machine apocalyptique symbolise bien toutes les hâtes, tous les emportements : c'est la locomotive, la locomotive à vapeur.
Talonnée par la locomotive électrique qui sera, sans doute, la formule de demain, nai^uée par l'automobile aux folles *el imprudentes vitesses, la locomotive à vapeur du vingtième siècle constitue, à elle seule, un des plus importants chapitres de l'histoire de l'Humanité.
Les slatistiquefi montrent, avec de sérieuses bases d'appréciation, qu'il y a actuellement environ cent quarante mille locomotives à vapeur en circulation sur les voiesferrées du Monde. Tout cela, dans la besogne quotidienne, souffle, siffle, roule, avec des entre-croisements de bielles d'acier, des rougeoiements de foyers, et des roulements de blancs panaches.
Si, d'aventure, à travers l'espace, la Teri-e est guignée par les astronomes de quelque planète moins avancée que nous en matière de transports, ils se demandent sansdoute quels sont ces gros insectes noirs qu'ils voient courir en
tous sens à la surface de noire boule : ce sont les infatigables loconiofives.
Aucune machine n'a certainement élé plus étudiée, plus perfectionnée que celle-là dans tous ses rouages et tous ses organes. Les ingénieurs ont dû, pour n'être pas dépassés, augmenter continuellement la force et la vitesse de leur cavalerie d'acier. On ne leur permet plus les lenteurs de démarrage du bon vieux temps; témoins ces beaux trains de la Compagnie du Nord français qui vous enlèvent de plein fouet, à toute vapeur, le trajet de Paris à Calais, 8oit377 kilomètres sans une défaillance.
Il nous souvient de la curiosité un peu craintive que le train nommé « Malle des Indes » excitait dans notre enfance. C'était pour nous, écoliers, une récompense fort appréciée que d'obtenir la permission de l'aller voir passer lorsque l'on avait la bonne fortune d'habiter quelque localité sur son trajet.
La « Malle des Indes I » Ce nom seul évoquait toutes sortes de visions poétiques sur la provenance de ce que contenait ce train mystérieux et incoercible. On s'en imaginait volontiers la chaudière chauffée avec lespierres précieuses des Mille et une Naïfs. Et puis, il y avait les légendes. On disait que le train fantastique marchait à la vitesse de loo kdomètres à l'heure : c'était lui faire beaucoup d'honneur. Dans la réalité, la Malleavaittapermission de marcher ainsi sur quelques pentes en bel alignement, mais sa moyenne ne dépassait pas une vitesse de père de famille d'environ 70 kilomètres à l'heure.
On prétendait aussi que d'imprudents curieux, pour s'être trop approchés du train à son passage, avaient été cueillis par le courant d'air, emportés comme par une trombe, roulés, broyés; cela donnait le frisson.
Bien moins dangereuses que cela et ne faisant peur
"aux diligences de Laffltte et Caillard, les locomotives