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REPAS THÉORIQUES

C'est une chimie tout à fait curieuse que la « Chimie de l'estomac ». Des expériences diverses ont démontré que l'on pouvait se passer, dans de certaines conditions, de cet organe primordial. Mais, en thèse générale, il n'est point mauvais, tout au contraire, de conserver son estomac, el de le conserver en aussi bon état que possible.

En effet, parmi les sucs qui se déversent dans le tube digestif, il y en a deux très important : ce sont le suc gastrique et le suc pancréatique.

Le suc gastrique, par la pepsine qu'il contient, « peptonise les substances dites proléiques u et, par sa présence, il caséiOe le lait.

Le suc pancréatique peptonise aussi : mais, de plus, il saccharine, il saponifie, il dissout aimablement.

Les autres sucs sont accessoires.

La salive sacharrifiebién unpeu d'amidon, mais très peu ; elle est surtout utile aux avocats.

La bile sert à l'absorption des graisses, mais elle ne modifle pas chimiquement les aliments, et elle rend les gens grincheux.

Donc, si l'on se préoccupe d'une bonne digestion, il faut soigner surtout, et avant tout, la production des sucs gastriques et pancréatiques, encourageret régler leur sécrétion. Cela n'est pointaisé.

Nous ne tenterons point d'analyser ces savantes recherches qui occupent déjà des volumes et qui suffiraient à rcmphr une bihiiothèque. Contentons-nous d'y relever quelques particularités vraiment intéressantes.

L'une d'elle c'est le <• repas théorique ».

Chez l'homme, comme chez lea animaux, la simple vue des aliments et des mets suffît à provoquer la sécrétion du suc gastrique. Bêles et gens mangent dès lors « théoriquement n.

Voilà sans doute pourquoi les publicistes avisés ont bien soin de publier dans les journaux les menus des banqueta offerts par les souverains, chefs d'États, et Corps diplomatiques dans les grandes cérémonies, inaugurations et réceptions.

Ni les souverains, ni les chefs d'État, ni les diplonOaleB, sanglés dans des costumes, ou dans desuniformes, congestionnés, écœurés, ne mangent quoi que ce soit de ce que comportent ces attrayants menus. Mais on peut être certain que des millions de lecteurs bénévoles, en lisant i^es menus, font réellement le a repas théorique ». L'eau Ifeur en vient à le bouche, leur estomac sécrète le suc gftstrique<: ils dînent abondamment, par procuration.

On voit aussi des foules empressées, traverser, avec admiration, les salles dans lesquelles a été donné, la veille, un grand banquet dont les visiteurs ont lu le menu. C'est pour la foule comme une ripaille : quelques-uns n'en peuvent plus manger leur ratatouille le soir.

Il ne faut pas croire que cela soit du domaine de la fantaisie pure. On l'a expérimenté, en effet, sur des braves chiens. On leur a pratiqué une listule gastrique, sectionné et suturé l'œsophage, de telle façon, que les pauvres betes pouvaient manger abondamment, mais sans que Hen par^ vint dans leur estomac : aussitôt mAché, aussitôt sorti. Cependant, l'estomac, dans ces conditions, produit doci'-

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lemenl la sécrétion gastrique nécessaire pour digérer ce qui aurail dû logiquement passer par son inlermédiaire. C'est au point que si, après le « repas théorique », on fait absorber au chien, par la fistule gastrique, le méntR repas mais réel, tout aussitôt l'estomac recommence sa sécrétion, et le chien ayant mangé deux fois, la première en imagination, la seconde en réalité, il éprouve, sans motifs, tous les symptômes de l'indigestion par excès d'aliments.

Cette constatation scientilique explique, pour en revenir aux humains, pourquoi le plus grand nombre des convives sortent des plus modestes et souvent des plus exécrables banquets avec l'allure de gens s'étant livrés à une orgie. Certes, ils auraient mangé et bu tout autant chez eux, à la table de famille ; mais au banquet, ils ont lu ei relu le menu avec ses indications ronflantes, ils ont longuement contemplé les bouteilles de piquette avec leurs étiquettes suggestives : ils ont donc diné au moins deux fois par le fait, en imagination et en réalité ; leur estomac a doublé l'étape, et en arrivant au bout, il est fatigué ; cela ne se conçoit que trop.

Les savants spéciaux ont constaté que la a sécrétion psychique » persiste pendant plus de deux heures alors même que le « repas fictif » n'a duré que quelques minutes. Ils ont constaté aussi que le souvenir de la sensation gustative persiste au point de se substituer à la sensation. On peut encore, s'arrêter, par raison, de manger du pâté de foie gras ; mais le pâté de foie gras théorique, psychique, on n'arrête pas d'en manger jusqu'à l'écœurement.

On peut même devenir tout à fait furieux pour avoir trop prolongé un « repas théorique ». Car les nerfs pneumogastriques qui se distribuent dans l'estomac contiennent des fibres cardiaques. Ces fibres, en modifiant le

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rythme du cœur, modifient aussi la circulation générale et notamment la circulation pancréatique. Lorsque se propage entre des dîneurs ce qu'on a appelé k la chaleur communicative », alors la digestion d'un grand banquet de plusieurs centaines de couverts à trois francs par tête devient pour les estomacs des assistants un véritable travail.

La science est, vraiment de plus en plus, consolatrice. Combien y a t-il de pauvres gens qui n'ont aucune chance, pendant leur brève existence, de goûter aux mets étonnants que combinent les cuisiniers modernes dans les grandes circonstances ?

Hé bien 1 la sécrétion gastrique complaisante leur permettra, s'ils le veulent bien, de pouvoir parler en connaissance de cause, de ces diableries culinaires. Il leur suffira d'acheter un journal d'un sou, d'y lire un beau menu, et de s'en pénétrer suffisamment l'esprit ; l'estomac se chargera du reste ; un médecin prudent dirait même ; « Évitez les truffes 1 N'abusez pas des crustacés I »

Finalement, il y a toutes sortes de choses, sur notre planète, que l'on connaît de celle façon-là et l'on ne s'en trouve pas plus mal pour cela, au contraire.

Ainsi, récemment, il y avait, dans la matinée, un brouillard épais, humide, glacial. « Purée du Pois », comme disent les Anglais, qui s'y connaissent si bien. Un de nos amis, en relevant le collet de son paletot d'un geste énergique, mais résigné, nous dit : u Je ne connais pas les célèbres brouillards de Terre-Neuve, mais certainement ils ne sont pas plus malsains que celui-là. » Brave ami 1 II venait d'inventer le « brouillard théorique », invention qui ne manqua pas de mettre agréablement en action notre pneumogastrique ; mais alors, ce fut pour tout de bon.

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