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du soin de leur carrière, et leurs facultés d'enthousiasme se dépensent au Chat Noir et dans d'autres cabarets.
Michelet a toujours soutenu qu'en face de laSorbonne qui représente la tradition, le Collège de France représente l'innovation, et que lui et ses collègues furent suspendus indûment et en violation de l'institution qu*on prétendait protéger. Frappé le dernier des trois, il imprima quelque temps les leçons qu'on ne lui permettait plus de prononcer, et on lit dans son cours de 1847:
Il était curieux de savoir comment on s'y prendrait pour me suspendre. Les prétextes trouvés pour Mickiewîcz et Quinet ne pouvaient plus servir ici. On sait que Mickiewicz, professeur en titre à Lausanne, appelé par la promesse d'un titre définitif à Paris, n'en eut qu'un provisoirey sous le prétexte qu'il était étranger. Mais M. Rossi et bien d'autres Tétaient au moment de leur nomination. Appel inhospitalier; on invitait l'Homère du Nord au foyer de la France, et à peine arrivé, ^on lui disait : c Vous n'êtes point d'ici. • On lui faisait quitter un abri sûr, un asile d'adoption, pour une hôtellerie ; on le faisait asseoir sur un siège brisé d'avance.
Après avoir exposé ce qui concerne Quinet et luimême, Michelet cite sa lettre du 2 février 1848 à M. Letronne, administrateur du Collège de France, et dont voici quelques passages :
Pourquoi vouloir donner la couleur d'un événement fortuit
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à ce qui est le dernier terme d'une progression régulière et prévue? De Mickiewicz à Quinet et de Quinet àmoi, c'est un coup d'état en trois coups. Mickiewicz avait allumé un flam^ beau sur TËurope, fondé le mariage des peuples civilisés et barbares, de la France et des Slaves. Quinet avait donné la profonde unité des questions litféraires, politiques et religieuse, identiques au foyer de l'âme. Moi, j'avais^ dans la ebaire de morale et d histoire, commencé une œuvre mo-^ raie entre toutes... pacifiant, autant qu'il était en moi, la guerre de classes qui nous travaille sourdement. Maintenant qu'elle soit fermée cette salle, tandis qu'on ouvre des tribunes ou des chaires aux ennemis de la pensée ; elle n'en a pas moins rendu par le génie de mes amis, par ma grande et sincère volonté (je me rendrai ce témoignage}, un esprit d'unité nouvelle qui ne périra pas demain.
Sur le déclin de sa vie^ Michelet reviendra une fois encore sur ce passé, et il dira dans le Paris-Guide ;
Ce qui a caractérisé le nouvel enseignement, tel qu'il parut au Collège de France, c'est la force de la foi, l'effort pour tirer de l'histoire non une doctrine, mais un principe d'action^ pour créer plus que des esprits, mais des âmes et des volontés. Par un bonheur singulier et qui prouve que ces pensées n'étaient pas proprement miennes, mais le génie de notre âge, c'est que le même chemin fut suivi en même temps par deux esprits éminents, Quinet et Mickiewicz, venus des deux bouts du monde, d'imagination très diverse et cependant concordant entre eux et avec moi par le sens profond de la vie, de l'âme populaire. Dès longtemps Quinet et moi nous marchions parallèlement sur des lignes très rapprochées. Mickiewicz, sous des formes différentes, nous était uni par le cœur, par le fond de la pensée même. En reconnaissant
l'action des sauveurs et des messies, ce qu'il croyait divin, c'était leur génie populaire. Tous pouvaient devenir Sauveurs de leur race, de leur patrie. Donc ce cours oriental par le langage et les figures se rattachait intimement aux nôtres, à l'inspiration des deux hommed'Occîdent;c'étaitl'appelà l'héroïsme, aux grandes et hautes volontés, au sacrifice illimité. La diversité extérieure n'en faisait que plus ressortir l'intérieure unanimité. Mickiewicz fut forcé de percer son nuage sombre pour cette France sympathique. Pour elle il tirait du cœur une lumière de révélation qui n'eût point jailli peut-être dans les profondeurs obscures de son nord lithuanien. Nous l'avons vu quelquefois plus qu'un homme. Une flamme vivante (sublime et douloureux spectacle), des larmes mêlées d'éclairs erraient dans ses yeux sanglants. Faut-il rappeler la guerre que nous faisait le clergé? Cela n'en vaut pas la peine. Ce qui l'irritait le plus, c'était notre sincérité, notre foi paisible et forte. Je ne rappellerais pas ces incidents ridicules, s'il n'était bon de consigner ce que les ministres d'alors, M. de Broglie, M. Yillemain reconnurent, ce qui restera, le droit du Collège de France : c C'est que son enseignement s'adressant au grand public, aux hommes (non aux étudiants), doit participer aux libertés de la presse, que c'est un libre examen de toutes les grandes questions, que les professeurs n'ayant rien à craindre et rien à attendre ont la pleine indépendance. Nous ne voyons, dit encore M. de Broglie, que les membres de la Cour de cassation qui puissent leur être comparés. » Nous conservions un grand calme. Je recevais force lettres anonymes, mes amis étaient inquiets. Des Italiens, des Polonais, m'offraient de venir en nombre. Tels m'offraient des armes. J'ai ri, mais j'eus beaucoup mieux que des armes. Et ce jour du il mai 1843 fut un des plus beaux jours de ma vie. Quinet et Mickiewicz, l'un à droite, l'autre à gauche, assistèrent à ma leçon, proclamant notre concorde et donnant
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à cette jeunesse (qui plus tard put voir tant d^envies} le plus Leau spectacle du monde, celui de la grande amitié. Saint nom de l'harmonie des cœurs, sous lequel heureusement nos pères mêlaient deux choses^ la fraternité d'hommes, la fraternité de patrie ! Entre la Pologne et la France, ayant près* de moi, devant moi, tant d'illustres étrangers, Italiens, Hongrois, Allemands, je me sentais dans la poitrine une âme : celle de l'Europe.
Mickiewicz se vit imposer pour suppléant Cyprien Robert, être nul qui prônait la reconstitution de TEmpire deByzance,etqui,un beau jour, a disparu sans que personne ait su ce qu'il était devenu. Le pouvoir s'effarouchait fort des agissements du poète. Le 11 juillet 1848, Louis-Napoléon Bonaparte écrivait du fort de fiam à madame Hortense Cornu :
Les craintes du gouvernement viennent, à ce que j'ai appris, de l'existence d'une Société polonaise sous le patronage de M. Mickiewicz. (Il faisait un cours au Collège de France et avait pris l'Empereur pour son prophète.) Il paraît, je ne sais pourquoi, que le gouvernement a écrit à toutes les autorités des départements pour faire surveiller ces apôtres, parce qu'il suppose, hien à tort, qu'ils s'entendent avec moi.
Au lieu du grand public, Mickiewicz n'eut plus dé^^ sormais d'autres auditeurs que ceux de ses compatriotes qui lui restaient fidèles et qu'il réunissait souvent pour traiter devant eux les problèmes les plus importants de religion, de morale ou de politique. Michelet et Quinet lui soumettaient leurs doutes et réclamaient ses encouragements. A l'adoration du nombre, Mickiewicz opposait volontiers la force incalculable de l'esprit, assurant
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que si peu qu^on soit, on soumettrait ie monde à condition de réaliser la perfection morale nécessaire à Tobtention d'un pareil résultat. Madame d*Agoult fut frappée de ces assertions du poète et elle a dit :
Goethe revient fréquemment, dans ses écrits, à cet élément mystérieux qu'il appelle das Dàmonishe. Le grand poète aftîrme avoir été à même d'observer plusieurs de ces phénomènes chez certains individus qui exerçaient une puissance incroyable non seulement sur leurs semblables, mais encore sur les éléments. Le poète polonais Mickiewicz croyait lui aussi à cette puissance occulte qui réside en certains hommes et leur soumet l'esprit, le cœur et la volonté des autres. Croyant reconnaître chez moi à un certain degré cet élément mystérieux, il me disait, un jour où nous avions beaucoup parlé de sa patrie, de la mienne, de leurs destinées futures, etc. : (c Si, vous et moi, nous faisions, dans un grand dessein, une association secrète, ne dût-il y avoir dans cette association que nous deux, ce serait un tel foyer d'électricité qu'il attirerait bientôt à soi les hommes de bonne volonté de tous les points du monde (i). i
Tout en préconisant Faction, Towianski se borna à adresser aux grands de la terre une série de sommations d'avoir à se convertir que certes ni l'Empereur de Russie, ni le Pape, ni le baron James de Rothschild ne prirent la peine de lire. D'autre part, les pratiques de certains de ses disciples finirent par ressembler aux exercices spirituels dUgnaoe de Loyola : on cherchait à provoquer artificiellement ou on simulait l'exaltation. Des dissentiments se produisirent sur la direction à im^
(1) Daniel Stem, Mes souvenirs.
primera Toeuvreet Towianski donna tort àMickiewicz. Hickiewicz qui avait sacrifié sa chaire au Collège de France et son bien-être, qui prodiguait son temps et son labeur moral aux adhérents de Towianski et partageait avec eux ses dernières ressources, n'abdiqua pas son indépendance. Si respectueux qu'il fût pour la personne d'André Towianski, il ne pouvait se décharger \sur qui que ce soit de la responsabilité d'aucun acte en désaccord avec son sens intime. i\ continua à puiser dans l'enseignement de Towianski ce qui luiparutapplicable à sa situation et aux circonstances, mais il préféra à la direction des lieutenants de Towianski sa propre intuition. Le 3 décembre 1845, rencontrant Bohdan Zaleski qui lui représenta qu'aucune des prédictions de Towianski ne s'était réalisée, et que cela prouvait qu'on suivait une fausse route, Mickiewicz répondit :
«c Celui qui a inventé la poudre crut qu'il ferait sauter le monde ; il ne l'a pa$ fait sauter. Mais la poudre est restée en usage ; il en est de même de notre vérité qui est moindre que nous ne l'espérions, mais qui n'en existe pas moins (1). »
La Révolution de 18i8 gronda dans les âmes bien avant d'éclater sur la place publique. Une lettre de Dumesnil à Noël, du 13 mars 1846, nous transporte au Collège de France et peint fidèlement l'état des esprits :
Je ne puis vous taire l'entrée glorieuse que Charles (Micbelel) a faite hier dans la vie publique. Son nom retentît aujourd'hui dans le Premier-Paris de la Réforme et sera béni
(1) Propos cité dans une lettre du 3 décembre 1845, de Valérien Chelchowskià Jgnace Domeyko.
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de tous les Polonais. L'auditoire était plus nombreux encore que de coutume, tous étaient venus de meilleure heure. A peine les portes furen^ elles ouvertes que des cris : Vive la Po, logne! retentirent et des quêtes s'organisèrent sur tous les bancs. Cinq gros sacs furent déposés sur la chaire et, quand M. Michelet entra, Tauditoire, passez-moi Timage, était comme une immense pompe aspirante. A Fagitation extraordinaire avait succédé un silence avide. M. Michelet leur dit net et avec une parfaite sérénité : c Le droit est éternel. • L'effet fut immense. Après un silence de quelques secondes, tant le saisissement avait été universel, il y eut comme un embrassement de tous les cœurs ; la salle aurait dû crouler sous les trépignements et les applaudissements. Puis, H. Michèle! , sans autre allusion, reprit le sujet de son cours, la nationalité. Il profita de la ferveur de son auditoire pour réclamer, au nom de la morale, au nom du droit, contre la violence, contre la terreur, contre la doctrine du salus populi : c Ceux qui se vantent d'avoir sauvé le peuple par la terreur ne savent point si le peuple voulait être sauvé par l'infamie. Non, le succès n'est pas tout, le salut n'est pas tout, il ne faut pas le salut du peuple, il faut le salut de l'honneur. » Ici développement sur la Révolution française. L'histoire semblait parler pour la première fois sur cette époque. « Notre histoire n'est point celle de la Restauration, l'école fataliste qui a glorifié le succès ; notre philosophie n'est point celle de la Restauration. > Et il cita un passage de Cousin que j'extrais textuellement de la neuvième leçon du 19 juin 1828, p. 37 : « Pespère avoir démontré, dit M. Cousin, que, puisqu'il faut bien qu'il y ait un vaincu et que le vainqueur est toujours celui qui doit être : accuser le vainqueur et prendre parti contre la victoire, c'est prendre parti contre l'humanité et se plaindre du progrès delà civilisation. 11 faut aller plus loin, il faut prouver que le vaincu doit être
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Taincuet a mérité de l'être; il faut prouver que le vainqueur non seulement sert la civilisation^ mais qu'il est meilleur, plus moral, et que c'est pour cela qu'il est vainqueur, i — c Non, s'est écrié M. Michelet, non, ce n'est pas toujours le meilleur! Cette philosophie doctrinaire n'est pas la nôtre en cette chaire de morale. » 11 a terminé ainsi : c Où est notre âme. Messieurs? » (Ici un frémissemenf inexprimable circule dans la salle.) c Elle n'est point sur la Seine, mais sur la Vistule. J'ai senti en approchant de cette salle le mouvement de vos cœurs. Eh bien! si ce grand peuple qui agit, dont nous n'avons point de nouvelles, si ce peuple n'obtenait pas la victoire que nous demandons au ciel, nous n'en croirions pas moins sa cause juste et sainte, sainte, c'est-à-dire éternelle, et devant, un jour ou l'autre, triompher dans l'avenir. • Comment vous représenter l'effet de ces paroles, interrompues par les applaudissements et reprises par M. Michelet avec une sérénité douloureuse . Je ne l'ai jamais vu si beau que ce jour-là.
Voilà un bien long préambule pour arriver aux célèbres actions de Charles. A peine M. Michelet eut-il quitté la salle, qu'une vingtaine de jeunes gens, députés f^ar l'auditoire, se précipitèrent dans son cabinet, ils le félicitèrent avec une cordialité touchante, et le prièrent, comme membre du comité de la Réforme pour la souscription polonaise^ de vouloir bien se charger de transmettre à ce journal le produit de la quête, c'est-à-dire les cinq sacs. M. Michelet répondit que son fils ou son gendre allaient immédiatement les porter aux bureaux de la Réforme, et il envoya Charles chercher un fiacre, car ce journal est à près d'une lieue du Collège de France. Pendant que Charles était parti, les jeunes gens revinrent, disant qu'ils accompagneraient tous le fils de M. Michelet et qu'ils iraient à pied, qu'ils ne voulaient point de voiture. Quand Charles revint avec le fiacre, il fut comme enlevé par eux, mis à leur tête, et le fiacre resta là.