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En prenant les sacs, Charles me dit;, c Ta viens, n*est-ee pas, Alfred ? i Comme je ne m'en souciais guère, je restai avec M. Michelet. Voilà donc Charles marchant à la tête des étudiants, portant, le malheureux, les cinq sacs. Je lui laisse la parole : c Les jeunes gens suivaient trois par trois. Nous allions très doucement, ramassant sur la route les étudiants de laSorbonne et deTEcole de médecine, de sorte que mille au départ, nous fûmes bientôt deux mille. Pour éviter les postes des gardes municipaux, nous avons pris le plus long. Le monde se mettait aux fenêtres et disait : « Ce n'est pas € un enterrement. Qu'est-ce ? » Les sergents de ville regardaient, les dames de la halle apostrophaient de quolibets la troupe et son chef. A tous les détours des rues, je m'attendais à une charge de cavalerie et je ne doutais pas de recevoir les premiers coups de sabre. Enfin nous arrivâmes sans encombre rue du Croissant. Un des jeunes gens alla demander un rédacteur de la Reforme. Aucun ne voulut descendre : à la fin il en vint un, et je fus prié d offrir les sacs en prononçant un discours. Je me suis avancé un peu tremblant, tenant toujours les sacs dans les deux mains et j'ai dit à peu près : c Monf sieur, les auditeurs du Collège de France vous prient de rec cevoir celte quête, faite au cours de M. Michelet, pour la c souscription polonaise.. > Ici se place une autre version. Charles nous assurait ce soir qu'il avait parlé, mais si bas que ni le rédacteur ni aucun des jeunes gens n'avait entendu un mot. Ce silence ne fut que plus impressionnant. Bref, noble silence ou éloquentes paroles furent saluées des cris : Vive la Pologne ! Un. des jeunes gens prit la parole pour remercier au nom des étudiants le fils de M. Michelet, et l'on revint dans le même ordre. Mais Charles, cette fois, se mit au milieu de la troupe, trouvant qu'il s'était assez exposé (i).
(1) Eugène Noël, Michelet et ses enfants^ Paris, 1878.
On ne saurait équitablement apprécier le cours de Mickiewicz en Tisolant de celui de ses deux collègues et sans tenir compte de l'effervescence d'alors. Mickiewicz recevait la plupart des proscrits italiens et des émigrés russes réfugiés à Paris.
JTavais de la vénération pour votre père, m'a écrit Ivan Golovine, et je m'enfermais avec lui dans un silence respectueux. Je me rappelle qu'en parlant de mon activité, il dit que quand il y a un fruit mûr sur un arbre on peut être sûr qu'il y en a d'autres. Les fruits parurent sous les noms de Hertzen et de Bakouniné, qui fut trop mûr pour moi I
Mickiewicz réconfortait les Italiens qui se croyaient condamnés à un long stage à Paris , leur répétant qu'ils reverraient bientôt leur patrie. L'Orléanisme lui paraissait un édifice de boue et de crachats qu'un coup de pied renverserait. On se demandait un jour devant lui comment finirait la Monarchie de Louis- Philippe :
De la manière la plus simple, répondit le poète en riant. Deux marchandes de la halle se prendront, par exemple, aux cheveux : un attroupement se formera autour d'elles, et Louis-Philippe sera chassé.
Le 21 janvier 18i8^ Adam Mickiewicz partit pour Rome, accompagné de son ami Edouard Giericz.
GafiATiON A Rome d*unr Légion polonatsi. — Marche de Roue A Milan, — Retour en France. — Fondation de la Tribune DES PEUPLES. ^ Tracasseries policières. — Révocation DU professorat AU COLLÉGE DE FrANCE. — MiCKIE- WICZ A LA RiBLIOTHÈQUE DE l' ARSENAL. -— SeS RAPPORTS AVEC
LES Napoléons. —Il perd sa femme. —Mission en Orient. — Mort a Gonstantinople. — Obsèques a Montmorency.
Adam Mickiewicz affectionnait singulièrement Rome. Dès 1830^ il écrivait à son ami Ignace Domeyko que, de toutes les villes étrangères, Rome seule pourrait le fixer toujours dans ses murs, parce que la Cité, sans les hommes, fournit pour nombre d'années un sujet de distraction et d'études. Il retrouva la Ville Éternelle dans une agitation extraordinaire. Le Pape semblait disposé à aider les peuples à se relever de leur avilissement. Maxime d'Azeglio écrivait :
Si Pie IX veut, s'il consent à être ce que Popinion fait de lui, la papauté est définitivement la force dirigeante. S'il s'y refuse, je ne sais ce qui arrivera. La Providence n'offre pas deux fois une occasion telle que celle-ci.
Rien n'indiquait 'encore que Pie IX perdrait cette
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occasion. Mickiewicz vit le peuple de Rome courir au palais de TAmbassade d'Autriche et abattre l'écusson aux armes de cet Empire. II attendait avec confiance une conflagration européenne que redoutaient presque tous les membres de l'aristocratie polonaise alors présents dans la capitale du monde chrétien. Les exhortations que Mickiewicz leur prodiguait d'avoir à se préparer en vue d'éventualités imminentes leur paraissaient une double hérésie religieuse et politique. La nouvelle de la chute de Louis-Philippe troubla leur quiétude. Mickiewicz, transporté de joie, conçut aussitôt l'idée d'appeler ses compatriotes à se réunir sous ' le drapeau polonais et à marcher de Rome en Pologne. L'Italie ne leur refuserait pas des armes. Ils payeraient leur dette de reconnaissance vis-à-vis d'elle en combattant l'Autriche. Une fois nombreux, il leur serait facile de s'enfoncer au cœur de l'Autriche et d'y chercher, au nom de la liberté, des alliés parmi les Slaves et les Hongrois.
Les adversaires de Mickiewicz taxèrent cette conception de chimérique. Ils se bornèrent à tâcher de s'enrôler soit dans l'armée du Pape qui ne se battit pas, soit dans l'armée Piémontaise oii les Polonais obtenaient des avantages individuels, sans que la Pologne en bénéficiât aucunement. II y eut même de ces politiciens soidisant pratiques qui poussèrent leurs compatriotes à servir, à Paris, dans la garde mobile destinée à réprimer l'insurrection ouvrière de juin 1848 !
Mickiewicz n'eût eu qu'à revenir à Paris pour réoccuper sa chaire au Collège de France» Michelet, Quinet
se réinstallèrent, au nom du peuple, dans cette École^ dont ils avaient été exclus au nom du Roi. Ils n'oublièrent pas leur collègue.
Le 6 mars 1848, a écrit Michelet, nous eûmes le bonheur, Qninet et moi, de rentrer dans nos chaires par la République et la Révolution, par la victoire du peuple, des écoles, de la France. Pour cette fête de famille (la famille était nombreuse), nous fûmes obligés d^emprunter à la Sorbonne sa grande salle, la plus vaste de Paris. Nous avions dans la chaire fait placer trois sièges, dont Tun était destiné à Miclciewicz, absent malheureusement. Il est allé voir des révolutions en Italie, ne se doutant pas que pour en voir une belle, il n'avait qu'à rester chez lui, je veux dire en France.
En ceci, Michelet se trompe. Mickiewicz n'allait pas voir une Révolution en Italie. Il pressentait que Tltalie serait le pays le plus disposé à accorder aux Polonais leur drapeau, ce que l'avenir confirma pleinement.
Voici Tallocution de Michelet le 6 mars 1848 :
La France est chargée do donner la paix au monde, la seule paix qui soit durable, celle de la liberté, A quel prix? il n'importe point, nous devons tout à une telle chose, tout, y compris notre sang.
Redoutable en ce moment à toute la terre, qu'elle siège entre les nations, comme médiateur armé qui n'impose pas un silence de terreur au monde, au contraire, qui rende la voix à toutes les nations muettes.
La France ne peut pas s'abstenir. Elle ne voit rien au monde, qu'elle puisse appeler étranger. Elle se retrouve et se reconnait, comme pensée et tradition, chez les nations lointaines... Et elles la regardent et s'y reconnaissent toutes*
Entre elles, une seule différence : les unes parlent et crient : A nous ; les autres pleurent, et ce sont elles qui ne peuvent parler encore, dont Fappel est le plus ardent.
Non, il faut Tunîtédu monde, il n'y a pas à s'en dédire, unité libre, unité sainte, unité d'âme et de cœur.
Quel signe de cette unité que ce fauteuil resté vide ! Cest celui de la Pologne, celui de notre cher et grand Mickiewicz, le poète national de cinquante millions d'hommes, celui dont la parole semblait une alliance du monde, une fédération de l'Orient et de l'Occident, qui, du Collège de France, s'étendait jusqu'à l'Asie.
Ce fauteuil est celui de la Pologne.
Mais la Pologne, qu'est-ce que c'est?
Le représentant le plus général des souffrances universelles. En elle, je vois le peuple souffrant.
C'est rirlande et la famine. C'est l'Allemagne et la censure, la lyranie de la pensée sur le peuple penseur entre tous. C'est ritalie. Messieurs, en ce moment suspendue entre la vie et la mort, comme cette âme du Jugement dernier de Michel-Ange. La mort et la barbarie la tirent en bas, mais la France la tire en haut. Elle est sauvée de ce jour... et que personne n'y touche I
Oui, Messieurs, tous les drapeaux de l'Europe, je les vois flotter sur ce siège. J'y vois dix nations en pleurs, qui sortent de leur tombeau.
Leur âme, leur souffle sont ici. . . Leurs drapeaux sont invisibles. Ils apparaîtront bientôt. H faut à cela une autre enceinte bien autrement haute et vaste, le champ de la Fédération et toute la voûte du ciel. Puissions-nous, aux jours solennels où la France appellera ses enfants, puissions-nous y voir aussi toutes ces nations amies, mêlant si bien leurs rangs aux nôtres que tous semblent concitoyens, qu'on ne paisse, cherchant dans la foule, distinguer un seul étranger,
et qu'un moment, du moins, l'humanité ravie se dise: Je savais bien que j'étais une et qu'il n'y a qu'un peuple au monde (1) !
Vers cette époque, un ami de Mickiewicz, ayant accompagné la femme du poète chez Michelet, entendit celui-ci lui dire :
« Madame, quelles nouvelles avez-vous de votre mari de Rome? Écrivez-lui de suite de revenir à Paris le plus vite possible^ car nous ne savons ni que faire ni que devenir; c'est lui seul qui est capable de diriger ce grand mouvement que Dieu a visiblement suscité et que lui nous prophétisait depuis longtemps (2). »
L'une des premières préoccupations de Mickiewicz fut de prier Michelet et Quinet de réclamer du Gouvernement provisoire l'abrogation immédiate des lois odieuses édictées contre les réfugiés polonais. Les membres du gouvernement répondirent qu'ils devaient laisser à la future Assemblée l'honneur d'abolir des lois caduques. Michelet et Quinet s'adressèrent sans plus de ' succès aux journaux et à la jeunesse qui ne comprirent pas l'importance de la question. La réaction retrouva dans l'arsenal de la République ces lois liberticides que les membres du Gouvernement provisoire n'eurent pas la prévoyance de briser. Michelet aurait du moins souhaité que ses amis maintenant au pouvoir reconnussent le droit de Mickiewicz de remonter dans sa chaii^e. et régularisassent sa position en lui ôtant cette appa-
(i) Cours au Collège de France, 1847-1848.
(2) Lettre de J. Bonkowski au Président de la ville de Cracovie.
rence de provisoire qui, déjà à Tclrigine, alarmait Léon Faucher. Le 12 avril 1848, il écrivit à madame Mickiewicz:
Madame et amie, Quinet m'a dit vous avoir vue et vous avoir expliqué le peu de succès de nos démarches. Notre lettre et celle de Mickiewicz (1) avaient pourtant été envoyées aux deux journaux des Écoles et au club principal des étudiants.
J'écris à M. Reynaud qui, dans ce moment, réorganise le Collège de France, et je lui rappelle que M. Mickiewîcz n'a pas le titre définitif. J*assure en même temps Reynaud que Mickiewicz revient ces jours-ci. Ai-je tort de l'assurer?
Hommage affectueux,
J. MiCHELET.
Mickiewicz, le 29 mars, formait à Rome le noyau d'une Légion polonaise. Quoil Un poète, dira-t-on. Un autre poète n'a-t-il pas écrit :
Mais quand il faut briser le joag des oppresseurs, Liberté, poésie et guerre sont trois sœurs.
Les douze jeunes gens qui se groupèrent les premiers autour de Mickiewicz signèrent un symbole politique polonais qui burinait les principes de la Pologne renaissante. Ils n*ont pas eu le bonheur de les implanter dans leur pays, mais ce symbole reste la colonne lumineuse que les générations suivront dans leur marche à travers le désert de la servitude jusqu'à la terre promise de la
(1) Lettre publiée dans le 2* volume de la correspondance de l'auteur.
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Liberté. Mîckîewicz y proclame que l'Evangile doit devenir la loi civile et sociale des Etats, que la Pologne, ressuscitée avec le corps dans lequel elle a été déposée au tombeau, assurera chez elle la liberté du culte etdeTassociation, l'égalité des citoyens devant la loi. Cette égalité de droits politiques et civils est reconnue aux Israélites et aux femmes. Cet acte fut envoyé à l'Imprimerie de la Propagande. Il reçut l'approbation du R. P. Ventura et de la censure ecclésiastique. LesRésurrectionnistes polonais, qui ignoraient ce détail, déblatéraient contre ce document. Mickiewicz vit deux fois le pape et le somma de se mettre à la tète d'une croisade européenne. Pie IX ne sut p'is plus diriger le mouvement de 1848, que Louis XVI n'avait su diriger le mouvement de 1789. Mickiewicz fut accueilli avec enthousiasme par les populations italiennes. Sa marche jusqu'à Milan fut un triomphe. 11 parla aux foules italiennes, il les électrisa. Il obtint du gouvernement provisoire de Milan les conditions les meilleures qu'un Polonais pût souhaiter. Si la Légion ne se développa point autant que c'eût été désirable, la faute enestàceux qui entravèrentle poète, sans faire eux-mêmes rien qui vaille. Si modeste qu'elle ait été, cette Légion versa son sang en faveur de l'Italie. L'Italie s'en est souvenue. Une plaque a été placée, « au nom da Sénat et du peuple romain », sur la maison de la via del Pozzetto où Mickiev^^icz habitait à Rome en 1848, et la municipalité de la Ville Éternelle a voulu que son buste figurât au Gapitole.
Ce n'est qu'après avoir conclu sa convention avec les Lombards que Mickiewicz repassa les Alpes pour
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envoyer de Paris à la Légion des renforts en hommes et en argent. En son absence, l'émigration se délecta des ovations faites à Paris aux Polonais. Ces anciens soldats, au lieu de courir au seul endroit où ils fussent certains de s'organiser militairement, traversèrent l'Allemagne et se répandirent en Posnanie et en Galicie.
Dès que la réaction eut relevé la tête, elle eut vite raison d'adversaires qui avaient perdu de vue que l'essentiel n'élait pas de regagner au plus vite le territoire polonais, mais d'y reparaître tambour battant, baïonnette au bout du fusil et enseignes déployées. L'émigration, refoulée en France, tourna les yeux vers l'Italie, quand ses communications avec ce pays se trouvaient coupées. Le faible contingent qui soutint, au Tyrol et à Rome, la réputation du nom polonais, fut à la hauteur de sa tâche. En Hongrie, d'autres volontaires polonais affirmèrent glorieusement leur qualité de champions de la nationalité, en versant leur sang pour rendre à autrui le bien que l'iniquité de Puissances néfastes leur avait ravi à eux-mêmes.
Mickiewicz arriva à Paris le 11 juillet, c'est-à-dire au lendemain de la répression de la terrible insurrection de Juin. Towianski, après s'être borné à désapprouver les tentatives des Polonais, quelles qu'elles fussent, sans recommander autre chose que la méditation de ses écrits, et qui de Suisse venait de rentrer en France mal à propos, fut arrêté le 12 Juillet sur une dénonciation qui l'accusait d'avoir combattu sur les barricades! Malgré la fausseté manifeste de cette allégation, il eût été déporté, si madame Mickiewicz 'n'eût arraché à
Cavaignac l'ordre de sa mise en liberté. Les Polonais furent alors exposés à de véritables persécutions policières.
Dès mars 1848, Mickiewicz exprima la conviction que la République en France ne durerait pas et que le pouvoir reviendrait aux Napoléons. Un de ses amis, le comte Grabowski, écrivait de Rome, le 7 mars 1848, au frère aîné du poète:
Selon Adam, le gouvernement républicain ne se maintiendra pas : c'est un régime transitoire ; une main puissante se saisira ensuite de l'autorité, pulvérisera et anéantira les bavards. Pour nous, nous gagnerons le ciel ou retomberons dans un abîme plus profond.
Le 9 mars 1848, Mickiewicz écrivait à un ami :
Le rejet par Lamartine du drapeau rouge est un mauvais signe. II sait d'instinct et le peuple sait ce que ce drapeau signifie. Le ton du terrorisme ne se ressaisira plus de la domination, mais il y aura momentanément de terribles événements locaux.
Mickiewicz pensait que les peuples doivent, coûte que coûte, en solidarisant leurs efforts, changer au profit de l'humanité la face de l'Europe ; toutefois il ne se leurrait pas de l'espoir qu'aucun des pouvoirs établis favorisât cette évolution. II sympathisait donc avec cette fraction de la démocratie avancée qui ne se confine pas dans des doctrines et s'expose courageusement pour essayer d'améliorer le sort du plus grand nombre. Mais la démocratie chevaleresque à la Barbes, toujours vain-
eue et perpétuellemeut en prison, lui semblait loin du triomphe. Il croyait que la force intrinsèque de la tradition napoléonienne pousserait au premier plan les parents de TEmpereur. Rien ne lui inspirait plus de dégoût que les déclamations contredites par les actes. Montalembert défendant la Pologne et l'Irlande loin du pouvoir et^ lorsqu'après 1848 ses amis sont ministres, ajournant aux calendes grecques Polonais et Irlandais, l'indignait autant que ces libéraux du National et de la Réforme qui, après avoir reproché pendant dix-huit ans à Louis-Philippe son abandon des peuples, une fois qu'ils furent aux affaires, délaissèrent plus honteusement encore les causes nationales. A ses yeux, un Napoléon avait plus de chances que personne de changer la carte d'Europe, et la défaite des Empires nationalicides laisserait aux masses le loisir de résoudre la question sociale, insoluble jusque-là. Aussi recherchait-il volontiers les Napoléons et se lia-t-il d'abord avec le roi Jérôme et son fils, qui furent autorisés par Louis-Philippe à rentrer momentanément à Paris. Le roi Jérôme ne cacha pas sa surprise d'entendre quelqu'un lui affirmer que sa famille était à la veille de présider aux destinées de la France et que les Napoléons devaient se préoccuper moins des procédés par lesquels ils prendraient le pouvoir que de l'usage à en faire. Mickiewicz, en louant la foi de Louis-Napoléon dans son étoile^ déplorait son attachement aux errements dynastiques de son oncle. Il tenait en haute estime le prince Jérôme.
Le prince Jérôme, en homme supérieur, sentait, disait-il, les
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difficultés de notre temps, la nécessité de résoudre certains problèmes, la gravité de la question religieuse. H plaignait Louis-Philippe plus qu'il n'enviait de le remplacer. « Pourquoi ne pas vous présenter pour la Présidence de la République? i lui disait-on. c La France pourrait voir un obstacle dans mon ancien titre de roi. Et par là je pourrais ne pas servir à consolider le nouvel ordre des choses. Mon neveu y ^st plus apte. Il est jeune, capable, et il a déjà fait ses preuves d'énergie, i Louis Napoléon a commis la faute de douter de la force de sa tradition. Il voulut, pour arriver à la Présidence, s'apppuyer sur les vieux partis, au lieu de s'en fier à laseule magie de son nom. Il eût été plus libre et plus fort (1).
11 arriva un soir au prince Jérôme de venir voir mon père et d'être laissé seul quelques instants dans son cabinet. Un vieil officier polonais entra et, voyant un étranger avec une rosette à sa boutonnière, il lui demanda : « Monsieur, n'avez-vous pas été au service ? »
— c( Mais oui. » — « Vous avez peut-être fait la campagne de 1812 ?» — « Précisément. » — « Alors vous avez connu le lieutenant X. ? » — « Non. » — « Et le major Z.? » — « Pas d'avantage ». — « Et le capitaine Y. ? »
— « Non plus. » — « Qui diable avez- vous donc connu ? » Le prince Jérôme éclata de rire. Mon père survint et fit les présentations. Le prince Napoléon fut toujours parfait pour mon père. Il s'employa, ainsi que le prince Jérôme, en sa faveur, et, sans leurs sollicitations, mon père n'aurait pas été nommé bibliothécaire à l'Arsenal. Les ministres le qualifiaient d'esprit brouillon et de ré-
(1) Entretiens d'Adam Mickiewicz notés par Armand Lèvy.
volutionnaire incorrigible. La police adressait des rapports, tissus d'inepties, dont nous donnerons à l'Appendice un spécimen remarquable. Même bibliothécaire, il fut espionné et tracassé par la police. Très vite convaincu de rétroitesse d'esprit de Napoléon III et écœuré de l'indignité de son entourage, il se refusa à fréquenter l'Elysée et les Tuileries, quoique le chef de l'État eût plusieurs fois demandé la raison de son abstention et que cela lui eût été répété. Avec le prince Jérôme, il s'entretenait des affaires publiques le plus librement du monde, et leurs appréciations se rapprochaient souvent. Mickiewicz crut toujours au coup d'Etat. Je lis dans les notes d'Armand Levy:
Le ier décembre 1851, il me dit devant M. Alexandre Chodzko : c Si le Président savait foute la force qu'il a dans son nom et par sa tradition, ce n'est pas d'un bataillon qu'il aurait besoin pour metttre ces bavards à la porte, mais d'une seule poignée de sergents de ville, i II était dix heures du soir. Le lendemain, à 7 heures 1/2 du matin, je lui apprenais ce qui venait de se passer dans la nuit. Il fut tout surpris et, se retournant vers madame Adam, il lui raconta ce qu'il avait dit la veille.
A l'occasion du coup d'État, mon père me donna cinq francs pour mes menus plaisirs, en me disant de m'amuser ce jour -là :
Parce que l'événement qui venait de se produire mettrait infailliblement la France aux prises avec les puissances copartageantes de la Pologne.
Il scandalisa Michelet en répondant à ses doléances :
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Vous alliez avoir les proscriptions d'Antoine^ d'Octave et de Lépide. Vous avez Octave de suite. De quoi vous plaignez vous?
Le prince Jérôme et son fils déploraient avec Mickiewicz l'inféodation de Louis-Napoléon au parti réactionnaire et clérical. Ce qui manquait au prince Napoléon, c'est la foi dans une mission à remplir. Intelligence étonnamment compréhensive et ouverte, éloquence entraînante, instincts généreux, tout semblait lui présager un grand rôle. Seulement il doutait de lui-même, et un jour qu'il s'amusait à faire du scepticisme à outrance, Mickiewicz s'emporta et dit'en revenant : « Je l'ai grondé comme un collégien. » Le prince Napoléon ne 3'en formalisa jamais. II eut le mérite de reconnaître en Mickiewicz un principe supérieur devant lequel il s'inclinait, et, le 27 avril 1852, il écrivait, au sujet de Mickiewicz, à M"« Hortense Cornu, sœur de lait de Napoléon III:
J'aime et j'estime cet homme rempli de talent, de cœur et de foi, ce qui est si rare de nos temps I
Et, le 22 avril 1853, il adressait à Piétri la mercuriale suivante :
Il est vraiment incroyable que les mêmes raisons de suspicion existant avant 1848 soient invoquées aujourd'hui, qu'elles devraient être des recommandations.
C'est en grande partie à son culte sincère pour la mémoire d'Adam Mickiewicz que les Polonais furent redevables de l'appui qu'ils trouvèrent auprès du prince Napoléon. Le Palais-Royal fut un véritable bureau des affaires polonaises. Le prince Napoléon ne se lassa jamais
de protéger de son influence les émigrés. Lorsqu'éclata l'insurrection de 1863, il assista à leurs délibérations et les aida de sa bourse. Si Napoléon III, cédant aux instances de son cousin^ eût dépensé au profit de la Pologne les millions et le sang français qu'il gâcha au Mexique, il ne serait pas mort à Ghislehurst. Je me souviens d'avoir vu, enfant, arriver chez mon père Pierre Bonaparte, en uniforme, je crois, de chef de bataillon. D'opinions très avancées, Pierre Bonaparte professait la plus grande admiration pour la Pologne, il a chanté en vers son insurrection de 1863 et traduit des poésies de mon père. Mais il manquait des capacités de son cousin le prince Napoléon, n'exerça jamais d'influence et n'eut pas avec mon père de relations suivies. Au lendemain de l'élection du 10 décembre 1848, il fut question d'un grand banquet à offrir à Louis-Napoléon. Rybinski, dernier généralissime des armées polonaises en 1831 , pria mon père de lui composer le toast qu'il prononcerait en cette occasion et dont voici le texte tel qu'il s'est conservé écrit de la main de mon père :
Soldat d'une époque où les Polonais et les Français se sentaient le plus intimement unis ; d'une époque où les Polonais et les Français ont fait les plus grandes choses qui aient jamais illustré leur nalion; d'une époque ou les noms de Polonais et de Français jetaient le plus vif éclat, je porte la santé de celui dont le nom nous rappelle cette époque. Puisse-t-il nous redonner ces/sentiments dont le souvenir nous rend encore heureux!
Le banquet projeté n'eut pas lieu.
Au commencement de 1849, le D** Mayer, recteur de l'Université Jagellonienne, fit des ouvertures à Mickiewicz en vue d'une chaire qui se trouvait vacante à Cracovie. Mickiewicz accepta en principe, sans se faire probablement de grandes illusions. L'Autriche d'alors ne pouvait admettre le récent promoteur d'une Légion destinée à la combatti'e, et n'eût pas toléré dans l'ancienne capitale de la Pologne un enseignement si vivant. A la même époque, Michelet annonça à Mickiewicz, auquel on venait d'imposer de nouveau la ridicule suppléance de Cyprien Robert au Collège de France, son intention de se remarier. Sa lettre est du 27 janvier 1849 :
Cher et illustre ami. JTai le cœur brisé de votre nouvelle persécution. Ah ! dous entrons dans un âge barbare j ennemi de la pensée! Je Tai dit à mon cours. J'ai dît aussi que vous seul aviez été vjai prophète. Vous seul avez prévu.
Brisé d'abord, je me suis raffermi et j'ai reconnu Dieu, qui prodigue à ce point les épreuves aux héros et aux saints.
Depuis longtemps je voulais vous serrer la main et vous faire part, ami, d'un changement grave qui va se faire dans ma situation. Le changement est vraiment un acte de foi, à l'entrée des temps difficiles qui se préparent et sous un horizon si sombre.
Ma vie laborieuse, solitaire, 'vous le savez, a longtemps reposé sur deux personnes, mon père, 'mon gendre. — Mon père est mort, mon gendre est devenu décidément un homme, il a déployé de grandes ailes; il me resle de cœur, mais, de plus en plus, qu'il le veuille ou non, il faut qu'il s'éloigne de moi : — à ce prix il sera lui-même.
Voilà donc, mon ami, mon foyer divisé. Lot va à l'Orient, Abraham à l'Occident.
J'ai regardé alors autour de moi, et je me suis adjoint la personne qui, avec mon gendre, représente le plus ma pensée. Elle a été formée par mes livres, comme lui par mon enseignement.
Cette personne est une jfemme, une jeune demoiselle. — Je répouse, malgré la différence d'âge. C'est ma fille^ selon Vesprit; — à ce titre, sa destinée était tracée, malgré Terreur du temps; elle m'appartenait, et ne pouvait être qu'à moi.
. Française et du midi, elle a une mère anglaise ; sa grand' mère était allemande. Elle a trois nations, un monde, en elle. Mais son cœur est plus grand.
Des circonstances, longues à détailler, décident actuellement ce mariage, ^ous n'avons pas choisi ce moment, le moment où tout cœur halète, où la terre est sanglante, où toutes les grandes villes ont été foudroyées. Mais justement parce que le moment est si grave, parce que nous avons à attendre de grands événements, je n'ai pas voulu laisser plus longtemps mon amie seule. — Elle non plus, dans l'espoir de partager tout ce qui m'adviendra, si j'ai des devoirs périlleux, si quelque grande persécution comme la vôtre doit m'honorer un jour. Elle vient en retenir sa part.
Je voudrais vous la présenter, si je savais P heure où l'on vous trouve, la présenter à madame Mickiewicz ; — avec elle je vous amènerais une dame de grand cœur chez qui elle demeure avant son mariage, madame Bachellery, mdtresse de pension. Cette dame désire ardemment vous voir ; elle me charge de Tintroduire près de vous et de vous dire qu'elle serait bien heureuse si elle pouvait recevoir chez elle vos filles (sans intérêt bien entendu).
Je vous serre la main et de cœur.
J. MiGHELBT.
Il y eut à ce propos un échange de lettres. Michelet
demanda à Mickiewicz de lui servir de témoin au mariage, qui fut purement civil. Les autres témoins, si ma mémoire ne me trompe, furent Lamennais et Béranger. Mickiewicz accepta par le billet suivant du 6 mars 1849 :
Monsieur et cher ami, je veux bien être le témoin d'un acte qui est pour vous une promesse de bonheur. Vous avez raison de penser qu'un tel acte ne doit pas être accompagné de formules stériles. Les magii^trats de Téglisc sont aujourd'hui ceux qui comprennent le moins Tinstitution du mariage. Et c'est l'un des plus grands malheurs de l'époque actuelle.
Votre dévoué, Adam MiCiOBWiGZ.
Le Collège de France se trouvait fermé à Mickiewicz. A la mi-mars 1849, il fonda, grâce au concours de son ami Xavier Branicki, le journal quotidien la Tribune des Peuples, Roumains , Russes, Hongrois, Italiens, venaient plaider leur cause dans cette feuille apostolique. Branicki, excédé de sollicitations , imposa à Mickiewicz quelques collaborateurs gênants. L*un d'eux, en insérant, le 13 juin, des appels insurrectionnels, provoqua la suspension du journal. Il eut la bonne foi de dégager la responsabilité de Mickiewicz en avouant avoir agi à son insu; mais quand le journal reparut le 16 octobre, le ministre Dufaure menaça Mickiewicz d'être expulsé du territoire français s'il y publiait une seule ligne. Sans cesse en butte aux vexations de la police, Mickiewicz, le 3 octobre 1849,
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s'était adressé au département de justice et de police du canton de Vaud. Rappelant que n'étant ni naturalisé français, ni professeur en titre au Collège de France, sa seule qualité légale restait celle de professeur honoraire de TAcadémie de Lausanne^ il ajoutait : oc Les agents subalternes de l'autorité procèdent à l'égard des étrangers dont ils ne peuvent connaître ni les précédents, ni le caractère, avec tout l'arbitraire propre à ces temps de discordes et de troubles. Des individus, qui d'ailleurs n'avaient pris aucune part aux affaires politiques, furent ainsi exposés au danger d'être mis en prison et sommairement jugés sans forme de procès. » Les autorités du canton de Vaud déférèrent au vœu de Mickiewicz, et le ministre à Paris de la Confédération Helvétique reçut l'ordre de lui délivrer un passeport suisse. Le 12 avril 1852, un décret présidentiel révoqua Michelet, Quinet, et Mickiewicz, ce dernier sous prétexte qu'il était en congé depuis plusieurs années. Mickiewicz perdait ainsi le traitement de trois mille francs qu'il touchait. Mickiewicz répondit, le 18 avril, à Fortoul que les motifs qui l'avaient fait, comme professeur, sortir de la lettre de son programme étaient de la nature de ceux qui obligent parfois les hommes d'État les plus scrupuleux à sortir de la lettre delà loi pour en maintenii: l'esprit, et que, quant à ses congés, ils lui avaient été con. tinués malgré ses réclamations. Il fallut toute l'insistance du roi Jérôme pour qu'en novembre 1882 , Mickiewicz fut nommé Bibliothécaire à l'Arsenal. Il y trouva heureusement, en qualité de conservateur, Laurent de l'Ardèche^ homme excellent, qui lui épargna,
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autant qu'il fût en lui, les ennuis du service. Lors des prédications Saint-Simoniennes, Laurent de l'Ardèche avait élevé la voix en faveur de la Pologne. Historien de Napoléon I"', ses idées concordaient, sur beaucoup de points, avec celles de mon père, qui eut bientôt dans son supérieur hiérarchique un ami dévoué.
La vie militante de mon père a porté plus d'un de ses biographes à pousser ses peintures au noir. Les membres de l'aristocratie polonaise qui venaient voir Mickieveicz un peu comme une curiosité, et qu'en général il rabrouait durement et devant témoins, s'apitoyaient au retour sur sa misère et sur son entourage. Ils s'offusquaient que le poète témoignait plus d'égards à des émigrés aux habits fripés qu'à eux, gens titrés et irréprochablement mis. Ils attribuaient au mysticisme tout ce / qui les avait choqués. La critique a accueilli ces récrimations. Il s'est créé une sorte de légende selon laquelle le poète aurait, de 1841 à 1855, vécu uniquement en compagnie de quelques compatriotes à l'aspect monacal et rébarbatif. Ce sont là des tableaux absolument fantaisistes. Dans les années matériellement les plus pénibles, Mickiewicz habita des logements confortables et gais, presque toujours une maisonnette entière avec jardin. Sa femme eut soin de lui réserver une grande pièce où les bruits du logis ne parvenaient pas. Peu soucieux du lendemain et enfant d'un pays dont l'hospitalité est proverbiale, il est rare qu'il n'eût quelque ami à dîner. D'autres' amis passaient la soirée chez lui. Dès l'instant où Mickiewicz n'a témoigné aucune servilité vis-à-vis du Saint-Siège et qu'il a autant estimé
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Barbes et Mazzini que méprisé Guizot et Metternich, il ne déplairait pas à certaine école d'accréditer qu'il eut un inlérieur lugubre, des intimes faméliques et bornés, et que lui-môme ne fut plus qu'un Titan foudroyé. En exaltant sa grandeur passée, de pseudo-apologistes dé-^ plorent hypocritement une prétendue éclipse qui n'a jamais existé. La vérité, c'est que Mîckiewicz fut plus grand à la fin qu'au début ou qu'au milieu de sa car- ' / rière, et que c'est en pleine marche ascendante que la mort l'a surpris. Son œuvre est un temple aux degrés inférieurs duquel des gens s'arr^ent essoufflés en regrettant que Tescalier soit plus long que leur haleine. Mickiewicz vécutau milieu d'une élite intellectuelle dont les pédants qui le dénigrent seraient embarrassés de réunir dans leurs salons l'équivalent. Si son amiBohdan Zaleski fut toujours un hôte rare, parce qu'il habitait les environs de Paris, il n'en était pas de même du poète Sévérin Goszczynski, d'Alexandre Chodzko, de Félix Wrotnowski, etc. D'entre les amis français, je citerai Michelet, dont Mickievs^icz aimait beaucoup la tille Adèle qu'il avait connue enfant, et qui épousa Alfred Dumesnil; Quinet et sa première femme ; Henri Martin, etc. Sainte^euve le consultait sur des problèmes littéraires. Presque chaque semaine il dînait en ville, et passait plutôt deux soirées qu'une, au dehors, le plus souvent chez des amis polonais établis à Paris ou de passage. Charles Sienkiewicz, l'organisateur de la Bibliothèque polonaise à Paris, le réunissait fréquemment à sa table avec des écrivains polonais récemment arrivés et avides de le connaître. Presque tous les jeudis, il fut,
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pendant tout son séjour à Paris, le commensal de madame de Klustine. il donna la preuve de son dédain des préjugés même nationaux, en •choisissant pour marraine de son fils aîné cette dame, vénérable entre toutes, mais russe et schismatique... Outre le comte de Pons et M. Hippolyte Delaveau (le traducteur des Mémoires de Hertzen), il arriva souvent à Mickiewicz de rencontrer auK dîners du jeudi de madame de Klustine des personnages russes officiels auxquels il ne ménagea jamais la vérité, ce dont quelques-uns d'entre eux, non encore atrophiés par le Tsarisme, lui surent mi gré infini. Les calepins d'amis de Mickiewicz permettent d'établir l'emploi de bien de ses soirées, et, s'il évita les réceptions du grand monde, il ne se claquemura pas. Restait-il au logis, sa femme, musicienne consommée, lui jouait ses morceaux favoris, ou encore il faisait à haute voix des lectures à ses enfants. Son étonnante sérénité résistait à l'adversité. Son âme fut comme un ciel de printemps traversé de nuages, sillonné même d'éclairs, mais où le soleil reprend ses droits. Le soir, la conversation passait des sujets les plus graves aux anecdotes et aux réminiscences, et ses enfants avaient peine à s'arracher de son cabinet pour aller travailler. Les visiteurs une fois partis, Mickiewicz voulait que son fils aîné, par exemple, lui récitât ses leçons et lui montrât ses devoirs qu'il corrigeait. Cette besogne terminée, il s'informait avec sollicitude des moindres détails delà vie de collège et lui contait ce que fut de son temps l'existence de la jeunesse en Lithuanie.
Les complications orientales, en 1853-1854, éveil-
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laient dans les cœurs polonais les espérances les plus vives. Le jour où l'armée française débarqua en Grimée. Henri Sluzalski arriva avec le journal qui contenait cette grande nouvelle et la proclamation de Saint-Arnaud. « Que dit-il dans sa proclamation? » s'écria-t-on de toutes parts. <( Oh! » répondit Sluzalski en parodiant la proclamation de Bonaparte en Egypte^ « il dit aux troupes : Soldats, du haut de ces collines quarante mille moutons vous contemplent ! y>
Mais si la guerre franco-russe ouvrait à Mickiewicz de riants horizons, la santé de sa femme lui causait les appréhensions les plus justifiées. La critique a souvent dénaturé le caractère de la femme du poète. D'un j patriotisme ardent, d'un stoïcisme qui défiait les tortures du corps et de Tesprit, d'une charité qu'aucune ingratitude ne rebutait, elle n'entrava jamais son mari, chaque fois qu'il crut devoir sacrifier aux inspirations de sa conscience la sécurité matérielle de sa Camille. Elle fut presque continuellement dans des situations exceptionnelles auxquelles elle ne tint tête qu'à ^force de courage et d'oubli d'elle-même. Son mari ne soupçonna pas toujours au moyen de quels prodiges d'énergie elle maintenait à flots une chaloupe où il embarquait parfois inconsidérément plus de jpassagers qu'il n'y avait de places. Quand vint Towianski, ses disciples s'imaginèrent souvent découvrir un don particulier chez les moindres d'entre eux ; par humilité ils se rabaissaient eux mêmes ou rabaissaient autrui devant ce phénix d'un jour qui finissait par se montrer un oiseau fort ordinaire. Quelques lettres écrites dans des cir-
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constances appréciables des seuls initiés peuvent égarer le jugement d'observateurs superficiels. Des médiocrités littéraires qui n'osaient même se présenter cbez Mickiewicz ont, sous forme de Mémoires^ vulgarisé des anecdotes d'estaminet ou de grossières inventions personnelles. L'avenir nous réserve sans doute d'autres surprises de ce genre. Quels que soient les mensonges qu'on forge, Céline Mickiewicz, si elle les eût prévus, les eût dédaignés. Elle aurait droit qu'on gravât sur son cercueil les beaux vers du poème de Conrad Wallenrod :
Où prendre son essor et à là recherche de quelles délices, quand on a connu le grand Dieu au ciel et aimé un grand homme sur la terre,?
Elle supporta avec une constance inébranlable une maladie des plus douloureuses. Selon l'expression d'une lettre de son mari, elle se prépara â la mort avec autant de sang-froid qu'à un voyage.
Elle mourut, a écrit Alexandre Chodzko, au milieu de vives souffrances et avec un grand héroïsme. Son mari rap- ] ela souvent avec admiration ses derniers moments, t Elle s'est éteinte comme un soldat blessé »,m'a-t-il dit. J'ai assisté à celte agonie. Adam, penché sur la tête de la mourante, pleurait et la ranimait, et,Morsqu'elle eut expiré, il courut décrocher un miroir, et l'approcha des lèvres de sa femme, mais elle ne respirait plus. Se tournant vers moi : c vois, ses yeux regardent encore. »
En la reconduisant au cimetière Montmartre, mon
père me dit qa1I la transporterait plus tard à Montmorency et qu'il voulait un jour reposer à jamais auprès d'elle.
Ed mai i855, lors de l'attentat Planori, le prince Adam Gzartorysk! imagina de rédiger une adresse dans laquelle il était dit que les Polonais bénissaient la Providence d'avoir protégé la vie de celui dont ils espéraient tant. Le prince alla chercher M. Mickiewicz et le pria de raccompagner aux Tuileries, pensant qu'il pourrait y avoir là une occasion de placer un mot pour la Pologne. M. Mickiewicz s'y rendit. L^Ëmpereur les reçut dans un salon où il y avait du monde. Il leur exprima d'un ton sourd ses sympathies pour la Pologne, puis élevant la voix pour être entendu des officiers de sa maison, il ajouta : « Je ne puis rien pour elle. » Cette duplicité dans l'accent, ce double langage fit mal à M. Adam . 11 ne souffla mot. Mais le soir, en me racontant l'entrevue, il me dit : c Ce n'est qu'une âme vulgaire. > Il ajoutait en parlant de l'attitude du prince Czartoryski : a Le plus prince des deux, c'était le Polonais (1 j. »
• Tout rappelait à l'Arsenal, au poète, la perte qu'il venait de faire. Le surlendemain de l'enterrement, il confia son plus jeune fils Joseph, âgé de quatre ans, à la femme d'un de ses amis. Il savait que M"® Falkenhagen-Zaleska, fille du romancier et dramaturge Korzeniowski et elle-même sans enfant, entourerait de soins l'orphelin. Laissant ses trois autres fils continuer leurs études et ses deux filles auprès de leur tante, M"' Sophie Szymanowska, il méditait d'entreprendre un
(1) Entretiens d'Adam Mickiewicz notés par Armand Lety.
lointain voyage. Il se proposait d*aller servir en Orient sa patrie plus efficacement qu'il ne le pouvait de Paris. II pensait retremper ainsi sa santé et trouver peut-être au retour une situation plus conforme à ses goûts et à ses charges nombreuses que celle de bibliothécaire.
Il n'était pas facile de décider le gouvernement français à lui confier nne mission dans les pays slaves. Adam Mickiewicz s'en ouvrit au prince Adam Czartoryski, le seul émigré bien vu aux Tuileries et l'intermédiaire obligé de tous ceux de ses compatriotes ayant affaire aux ministres de Napoléon III. Le prince Czartoryski s'entremit activement en faveur du poète, mais rencontra l'hostilité de certains ministres, notamment de H. Fortoul. En Orient, Mickiewicz allait plutôt dépendre du ministre des affaires étrangères, mais l'intervention du ministre de l'instruction publique devait surtout masquer le côté politique du voyage. Le 25 juin 1855, Gzartoryski écrivit à M. Fortoul :
Monsieur le Ministre, conformément à ce que Votre Excellence m'avait dit, j'ai informé M. Mickiewicz qa'elle le recevrait volontiers et que quatre heures était le moment de la journée qui lui donnerait le plus de chance d'être reçu. II s'est présenté plusieurs fois au ministère à cette heure, mais je crois que son nom n'a pas été porté. Diaprés les réflexions que vous m'avez faites, monsieur le ministre, au sujet de la mission de M. Mickiewicz, il a rédigé l'écrit ci-joint qu'il se proposait de vous remettre. Veuillez, monsieur le Ministre, en prendre connaissance et me faire savoir le jour et l'heure où vous pourriez accorder à M. Mickiewicz un quart d'heare d'audience, ou bien il attendra vos ordres directs. Je ne
ADAM MIGKIEWICZ
doute pas qu'après une ou deux conversations, vous ne changiez d'opinion à son égard. C'est réellement une justice qui lui est due. Pour ma part, c'est mon amour-propre national qui me fait attacher un grand poids à ce que vous preniez, monsieur le Ministre, une opinion favorable et, j'ose le dire, méritée d'un homme qui jouit d'une réputation hors ligne non seulement en Pologne, mais dans tout le monde slave. En tous cas, je puis garantir deux choses, savoir : que dans la mission que S. M. l'Empereur veut lui confier, M. Mickiewicz rendra de bons services à Tins truction publique et à la France, et qu'il se tiendra strictement aux instructions qu'il aura reçues.
Veuillez, monsieur le Ministre, agréer l'assurance de ma haute considération.
A. GZARTORYSKI.
Voici la note dictée par Adam Mickiewicz à M. Armand Levy et remise à M. Fortoul. Le poète fournissait lui-même au ministre de l'instruction publique le canevas des instructions qu'il allait recevoir :
Depuis les réformes introduites en Turquie par le Sultan Mahmoud et que le gouvernement actuel ne cesse de développer, il s'est établi des rapports de plus en plus fréquents entre les chrétiens de la Turquie ainsi que les habitants des principautés Danubiennes et les peuples de l'Occident. Les événements actuels laissent prévoir que ces rapports auront un nouveau caractère plus intime encore, — et qu'ils s'affermiront.
On a vu déjà des savants et des employés haut placés dans l'instruction publique de ces pays venir étudier en France les questions concernant l'établissement des Ecoles, des Biblio-
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thèque$<, des imprimeries, etc. Les voyageurs français, de leur côté, ont eu l'occasion de visiter et d'observer avec plus de liberté que c«la n'a été possible jusqu'ici ces pays si intéressants sous tous les rapports. Un commerce considérable de librairie trouve déjà des débouchés jusque dans les contrées éloignées de Bosnie et de Bulgarie. L'Occident scientifique et littéraire est appelé à exercer une nouvelle influence sur ces peuples.
Le Ministère de TlnstructioVi publique désirerait avoir des renseignements précis sur la nature et l'étendue de cette influence, ainsi que sur les centres principaux des populations chrétiennes où elle s'exerce, où elle apparaît plus manifeste.
1® Il désirerait avoir le tableau exact des établissements scientifiques et littéraires qui existent maintenant chez les chrétiens habitant la Turquie et les principautés du Danube ;
Avoir connaissance de leurs lois d'organisation ;
Quelles sont les méthodes suivies dans les Ecoles publiques et les livres classiques maintenant en usage;
Quels sont les auteurs occidentaux les plus connus et les plus populaires, et les livres que Ton y a traduits;
Comparer la proportion des écrivains allemands et français pour les livres traduits;
Quel est à peu près le nombre de livres exportés de la France, quel chemin prend ce commerce, quelles sont les lois de la censure et de la douane.
Y a-t-il dans les Bibliothèques quelques manuscrits, soit anciens soit du moyen âge, qui concernent la littérature classique deTOccident?
La personne chargée de cette mission se rendra d'abord à Constantinople. Elle trouvera là, auprès de l'ambassade française, des renseignements utiles sur la matière qu'elle compté-
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tera par Texamen des Bibliothèques et des imprimeries chrétiennes établies à (Jonstantinople, ainsi que par les éclaircissements qu'elle pourra puiser tant aifprès des étrangers que des chrétiens turcs établis dans la capitale.
2* De Constantinople, elle se rendra par la Bulgarie à Widdin, centre de ce pays. Un court séjour dans la Bulgarie suffira pour prendre connaissance de tout ce qui peut importer, avoir trait à la présente mission. Le lieu le plus intéressant sous tous les rapports sera Belgrade. On ne doit même pas se borner à profiter des ressources scientifiques qui se trouvent dans cette capitale delà Serbie. Le pays serbe est si intéressant au point de vue historique et litléraire qu'il serait utile d'en visiter toutes les Villes un peu plus considérables. Dans celles de la frontière de Bosnie, on pourra prendre des informations sur THertzegovine et la Bosnie, dans le cas où il serait impossible par suite des circonstances, de pousser Texcursion jusqu'à ce pays, et jusqu*au Monténégro.
De la Serbie on ira en Moldavie et Valachie par la Dobroutcha (i).
Mickiewicz trouva un accueil plus courtois auprès du comte Walewski qu'auprès de H. Fortoul, Cependant, ce diplomate, qui jadis avait fréquenté le salon du poète en qualité d'émigré polonais, le reçut en se félicitant de faire la connaissance d'un homme aussi émînent. Mickiewicz se comporta également comme s'il eût vu Wa lewski pour la première fois. Ce ministre recommandainstamment à Mickiewicz d'éviter ce qui pourrait compromettre la France. « Si j'avais à prendre, lui répon-
(1) Le lecteur trouvera dans V Appendice cet^lanoie telle que H. Fortoul la retourna à Mickiewicz après Tavoir modifiée.
dit Mickiewicz, une initiative du genre de celle que redoute votre Excellence, Elle peut tenir pour certain que je lui aurais adressé ma démission la veille. »
Le poète se proposait de prendre la route de terre. L'adhésion d'André Towianski à IFaction qui se préparait eût entrainé celle du colonel Charles Rozycki, le plus fervent de ses disciples, et que Mickiewicz considérait comme l'homme le plus capable de mener à bien une formation militaire. De Suisse, où Towianski résidait, Mickiewicz se serait rendu en Posnanie, auprès de son frère François qu'il n'avait point vu depuis 1832. Oi^ des difficultés s'élevaient à Constantinople entre Michel Gzaykowski, créateur, sous le nom de Sadyk Pacha, d'un régiment de Cosaques Ottomans, légion polonaise déguisée, puisque les cadres en étaient presque exclusivement polonais, et le comte Ladislas Zamoyskî, qui entendait reléguer Czaykowski au second plan et prendre lui-même le commandement d'un second régiment plus exclusivement polonais et à la solde non plus de la Turquie, mais de l'Angleterre. Mickiewicz renonça avec chagrin à son plan primitif pour lui substituer la traversée par mer, en compagnie du prince Ladislas Gzartoryski que son père dépêchait en Orient.
Le 9 septembre 1855 , le prince Adam Czartoryski donna en son palais de l'hôtel Lambert un dîner d'adieu à l'occasion de ce double départ. Adam Mickiewicz porta un toast au vieux prince, à sa constance qui résiste à toutes les déceptions. Le Prince répondit que, contrairement à ses espérances, il n'avait encore obtenu l'assentiment ni de la France ni de l'Angleterre à la création
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de légions polonaises ; qu'il envoyait son plus jeune fils à Constantinople en témoignage delFintérêt porté par lui aux Cosaques Ottomans et qu'il se félicitait de ce que le gouvernement français eût confié une mission en Orient à Mickiewicz. « Son nom, s'écria le prince Adam, et la coïncidence de son départ avec celui de mon fils donnent à ce voyage une importance nationale. » ^Mickiewicz pressentait que des complications surgiraient peut-être de la simultanéité de sa présence et de celle du prince Ladislas sur le théâtre des événements. C'est l'idée qu'il exprima à son ami Alexandre Biergiel en se rendant le il septembre au déjeuner d'adieu qui eut lieu au restaurant de la Tour-d'Argent, quai des Tournelles. Vingt-cinq personnes y participèrent. Théodore Morawski, ancien ministre des affaires étrangères de Pologne, porta la santé du prince Adam, qui n'était pas présent au banquet. Adam Mickiewicz porta celle de Sadyk Pacha en le justifiant, ainsi queBem, de s'être servi de Tlslamisme comme du dernier moyen de servir la Pologne.
En retraçant le voyage à Constantinople, les suprêmes efforts et la fin d'Adam Mickiewicz, nous céderons le plus souvent la parole à ses compagnons de route.
Le 11 septembre 1855, Mickiewicz embrassa One der* nière fois à la gare de Lyon ses enfants, qui ne devaient plus le revoir, et partit en compagnie de Henri Slu^alski. Un ami français, Armand Levy, le rejoignit en chemin* Nous avons les lettres d'Armand Levy à nous et celles de Henri Sluzalski à mademoiselle Sophie Szymanowska^ belle-sœur du poète. Henri Sluzalski tint en outre un
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journal auquel nous ferons des emprunts, il nous sera difficile, en puisant dans la correspondance de gens suivant le même itinéraire, d'éviter quelques répétitions. Heureusement elles seront de peu d'importance, car les mêmes objets éveillent dans les âmes les impressions les plus diverses. Henri Sluzalski ne manquait pas d'instruction et il était doué d'une verve peu commune. Né dans le royaume de Pologne du Congrès de Vienne et épris de l'Ukraine, il se persuada à la longue et finit par persuader un peu aux autres qu'il avait vu le jour dans les steppes. Sa mémoire fourmillait d'anecdotes qui s'entre-croisaient dans d'interminables récits, émaillés d'expressions étranges et de dénouements imprévus. Adam Mickiewicz disait de la faconde de Henri : <( C'est un partage innocent et qui me repose. » On pouvait en eifet s'abstraire un quart d'heure d'une narration de Henri et l'écouter de nouveau sans pâtir de cette distraction, tellement il changeait souvent les figures de son kaléidoscope. On pouvait même ne pas l'écouter du tout, et il ne s'en apercevait même pas, grisé par ses improvisations. Primitivement mon père songea à emmener un autre ami, Alexandre Biergiel, qui, alors^ en province, déclina cette offre pour raison de santé. Sluzalski avait déjà rempli en i8i8, auprès de mon père, le rôle de factotum, et c'est de rechef sur lui que mon père comptait se décharger de la prose du voyage, c'est-à-dire du choix des hôtelleries, de la surveillance des bagages, etc. Enfin il s'agissait de pérégrinations en Orient^ et Henri possédait plus d'un talent utilisable sous latente. A peine en wagon, iiconsigne sur son cale-
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pin sa résolution d'être Thistoriographe de l'expédition.
Je me propose, dit-il, de tenir le journal de notre voyage. Vers trois heures du matia, au milieu d'un demi -sommeil, le Janissaire polonais (1) me galope par l'esprit comme un tsigane à travers une foire. Qu'un Kozak polonais note donc ce qu'on a fait et où on a été. Qui sait si un jour sur cette Sicz (2) renaissante, il ne circulera pas autant de fables que sur le loup-garou. Il sera alors permis d'invoquer un témoin oculaire qui aura consigné au jour le jour ce qu'il aura entendu, mais modestement, par égard pour le papier. Ce n'est pas la première fois que j'ai conclu de pareils contrats avec moi-même, seulement ils sont toujours restés à l'état de bonne intention. Déjà à Szczebrzeszyna, en quatrième J'eus la fantaisie de noter mes impressions enfantines que je cousais au fur et à mesure dans mon uniforme pour les dérober aux regards inquisiteurs du prêtre qui nous surveillait. Plus tard, Dieu m'est témoin que je n'en eus plus le loisir, car où l'homme ne s'est-il pas trouvé, et voici qu'aujourd'hui cela promet. C'est pourquoi je ne négligerai point de tout écrire. Si j'avais commencé plus tôt, nos préparatifs eussent rempli un volume. Avec quelle joie au cœur je bouclai nos malles! Mon tour est venu, le Seigneur m'a fait signe du doigt : va, mon fils! je te joue du violon pour que tu n'aies pas de nouveau à recommencer dix-huit années pareilles. Les flottes
(1) Les mémoires d'un Polonais enlevé par les Turcs, incorporé dans les Janissaires, et qui assista à la prise de Constantinople, constituent un des monuments les plus anciens de notre littérature. J'en ai publié la traduction intégrale dans le journal VEspérance qui paraissait à Genève. (Numéros du 7 au 18 novembre 1859.)
(2) Capitale des Kozaks Zaporogues détruite en 1775 par ordre de Catherine 11.
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engagées^ une première étape à Malakof^puîs sussurSébastopol, ne sont-ce pas là de joyeux pronostics ? En traçant ces lignes, j'entends résonner le sabot des chevaux, trois escadrons défilent, quand verrons-nous nos propres cavaliers ? A celle pensée, je crains qu'une larme ne salisse mon papier. J'aperçois de l'artillerie et la musique du sabot des chevaux me tinte de rechef aux oreilles.
Le lecteur n'oubliera pas que ce sont les épanchements d'un émigré polonais que le repos ronge et que la seule perspective de Taction enivre. En traduisant la prose d'Henri Sluzalski, nous respecterons plus d'une excentricité de langage, car, sous nos retranchements, Toriginalité du personnage disparaîtrait entièrement.
li et i2 septembre 1835.
Une journée tout entière passée à faire des adieux >et des courses. Dans la matinée eut lieu un déjeuner, terminé par des discours. Notre départ s'effectua à huit heures en compagnie du prince Ladislas Czartoryski et de sa jeune femme, semblables à un couple d'hirondelles en partance. A Lyon, j'ai admiré dans le roc une statue de la Vierge entourée de lierre qui m'a rappelé le Lion de Lucerne. Sur le pont, nous avons rencontré des voitures chargées de blessés revenant de Crimée. M. Levy nous a rejoint^ à l'embarcadère. A Marseille, nouveaux tracas avec les dernières emplettes et le transbordement des bagages ; j'ai erré par les rues comme à travers des nids de castors. PJn mon absence, il est arrivé à M. Adam une comique aventure. Je ne sais quel Polonais se présente à lui à l'hôtel en lui offrant un manuscrit versifié. M. Adam reçoit ce messager avec des remerciments d'autant plus vifs
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que, fort affairé, il était plus pressé d'en être débarrassé! Dans la soirée, il jeta les yeux sur le paquet et s'aperçut que c'était simplement un pamphlet rimé contre lui! Il le jeta au feu sans le lire, mais enriantde bon cœur des politesses faites au drôle qui l'avait apporté.
Un incident analogue se produisit à Paris peu de temps avant son voyage. Il eut à la Bibliothèque de l'Arsenal la visite d'un artiste qui sollicita humblement qu'il voulût bien poser quelques instants, et tout en parlant il crayonnait sur ses genoux. Adam Mickiewicz lui répondit qu'il n'était pas libre, mais qu'il mettrait volontiers à la disposition de l'artiste son buste par David d'Angers. L'artiste refusa et sortit en se confondant en excuses. Mickiewicz sut plus tard qu'il ne tenait à l'esquisser que pour faire figurer sa caricature dans le Panthéon de Nadar, où elle parut en effet.
Revenons au journal d'Henri :
Marseille, 12 septembre, li h. du soir.
M. Levy a trouvé une place à bord, quoique ce ne fût pas facile. M. Adam a également pris une première. J'espère une fois en route faire admettre par le capitaine que mon service m'appelle aux premières auprès de M. Adam. M. Adam, bien que de cœur avec vous, est disposé et allègre. Nous nous embarquons demain matin à 8 heures sur le T/iaôo?', qui sortira du port à 9 heures et demi. Tout fait présager un vent favorable.
Henri reprend le 13 septembre :
Depuis le malin nous nous préparions à nous envoler par
delà les mers comme des vanneaux, avec la différence qu'au lieu d'emporter un gland dans le bec ce sonl trois malles, une selle et une tente qu'il nous faut traîner. A peine avaisje mis le pied sur le navire que je dus me glisser le long d'une corde à fond de calle comme Orphée à la recherche d'Eurydice ; mes mains se ressentirent de cette première leçon, mais une autre fois j'imiterai moins maladroitement les araignées. Nous avons trouvé à bord le capitaine, le docteur, quelques Polonais qui vont s'enrôler dans les régiments ko^aks, 23 soldats, 3 officiers et le colonel Lagondie, récemment délivré par voie d'échange de la captivité moscovite : il est grassouillet, visiblement les Russes ne l'ont pas nourri d'harengs saurs, il a une vue très courte qui l'a fait prendre, des moustaches cirées, une fourrure moscovite, deux chevaux médiocres, dont l'un est aveugle. Notre navire se nomme le Thabor, j'ignore pourquoi ; il est bon marcheur, il possède cinq officiers. Au beau milieu du déjeuner, nous avons ressenti ce balancement si singulier pour des novices. La première malade fut une infirmière polonaise qui a jadis servi en cette qualité dans notre armée, qui est décorée de la croix de Pologne, et se propose de dorloter les Kozaks; de jeunes soldats suivirent son exemple, j'ai jusqu'ici échappé à cette contagion, je ne sais si c'est d'une manière définitive. C'est un bien grand spectacle que celui de la mer ! Si mon fusil n'était pas emballé, j'aurais tiré les oiseaux qui nous ont longtemps accompagné. Nous n'avons rencontré que deux navires chargés de fourrage et cinglant vers l'Algérie. Dans la nuit du 13 au 14 nous avons dépassé un vapeur parti de Marseille deux heures avant nous. L'appétit progresse et s'il devait augmenter dans la même proportion, nous avalerions le navire et viderions la mer. Nous avons longé la Corse en laissant la Sardaigne à notre droite. J'ai quitté le pont à minuit pour m'empaqueter, la première fois de ma vie, dans
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CCS tiroirs de bois très commodes s'ils étaient plus longs et si les locataires des étages supérieurs n'étaient point malades.
Le journal d*Henri continue à refléter beaucoup des sentiments inséparables d'une première navigation. Une traversée, si l'on a un tempérament qui vous mette à l'abri du mal de mer, réserve au touriste une foule de surprises agréables. Chaque jour, on s'initie à un nouveau détail de la vie à bord et, dans l'isolement relatif où Ton se trouve, une rencontre de navire ou le passage d'une bande d'oiseaux occupe la pensée.
c A 4 h. 1/2 du matin, écrit Henri le i4 septembre, je suis monté sur le pont qu'on lavait en ce moment. Nous étions entrés dans le détroit de Bonifaclo. On aperçoit une ville découpée dans un fromage et posée sur un guéridon taillé dans le roc ; tout le paysage est hérissé de rochers dénudés, aucun oiseau dans l'air. C'est à peine si un canard sauvage semble un moment voler vers nous, M. Adam me le montre. En sortant du détroit, la mer devient houleuse, notre navire s'agite davantage, une Américaine et une Italienne qui représentent le beau sexe parmi nous s'abandonnent au mal de mer, mais avec infînimeut de discrétion. La chaleur nous décide à ne plus passer les nuits que sur le pont.
J'ai parcouru, six ans après la mort de mon père, la même route que lui, depuis le port de Marseille, où il s'étaitembarqué, jusqu'à la maison de Constantinople où il expira. En une semaine, sous un ciel splendide, ce trajet d'Europe en Asie s'accomplit comme un rêve charmant. Presque chaque jour, c'est un nouveau spec-
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tacle ; chaque station laisse entrevoir une merveille de l'Italie, de la Grèce ou deTOrient, évoque les plus grands souvenirs historiques et grave durablement les plus riantes impressions. Rien ne saurait rendre la magie de ces nuits méditerranéennes pendant lesquelles le voyageur que berce le roulis du navire ne sait s'il doit admirer la limpidité du ciel ou le sillon lumineux qui découpe les flots. Henri dut voir ces méduses qui paraissent des lampes multicolores projetant sur les vagues leurs blafards rayons. Il prit surtout plaisir à suivre les ébats des marsouins, et le 15 septembre, en face doMarsala, avant de consigner ses observations, il dessine les gambades de ces poissons bizarres.
Dès le matin, écrit-il, nous distinguâmes à notre droite Tîle de Maritima, et à notre gauche, dans un plus grand éloignement, la Sicile que nous avons longé quelque temps. Sur la cîme de Maritima se dresse, comme pour marquer au voyageur qu'il a sous les yeux les États du roi Bomba, une prison juchée sur un rocher sauvage, et en face, sur une autre sommet plus élevé, une seconde prison qui semble très vaste. Sur la côte brille un village aux blanches maisons et les bateaux de pêche s'entre-croisent en tous sens. C'est dans ces parages que j'ai fait connaissance avec le marsouin. (Jn de ces animaux exécutait des culbutes comme [s'il eût été payé pour cela. Nous avons entrevu, sur notre gauche, Marsala, célèbre par ses vins qu'hélas on ne nous fît point goûter, puis Gîrgenti; le rivage était de plus en plus bordé de blanches maisonnettes. Les barques que nous avons rencontrées étaient en général destinées à la pêche au homard, ce qui m'a remémoré certains déjeuners parisiens où je n'ai pas été sans acquérir quelque renom par ma manière d'accommoder ces crustacés.
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Nous perdîmes eulin de vue la Sicile et, sur le soir, la lumière des phares nous annonça notre prochaine arrivée dans le port de Malle. Nous jetâmes l'ancre devant la quarantaine. Une espèce de rosse mecklembourgoise en paletot et en chapeau nous aborda à Tinstant et nous déclara du haut de son canot qu'un cas de choléra s'étant déclare à Marseille, nous n(y serions pas admis à descendre à terre. On déposa au moyen d'une boite fixée au bout d'un bâton les dépêches du courrier de la reine d'Angleterre qu'on avait eu toutes les peines du monde à réveiller. Cette bétc allemande daigna nous notifier que S. M. la Reine s'opposait à notre débarquement, parce que S. M. la reine craignait le choléra, que S. M. la Reine (car il n'omit pas une fois cette formule) verrait plus lard s'il lui convenait de se relâcher de sa rigueur, après quoi il se déchaîna en injures contre un matelot qui eut la maladresse d'éteindre dans la lanlerne de S. M. la Reine une chandelle de S. M. la Reine, et il s'éloigna avec le Galignanis Messenger que sur sa demande on lui avait jeté par-dessus le bord. Notre capitaine s'alla coucher, nous nous étendîmes sur le pont, une rosée abondante mouilla les planches comme si elles eussent été arrosées à grandes eaux, mais nous ne nous ressentîmes aucunement de cette humidité.
A celte date se place la première lettre du second compagnon de voyage de mon père, d'Armand Levy. Deux systèmes s'offraient à moi aux débuts de ce travail : fondre les matériaux que je possédais en un récit qui me fût propre ou m'en tenir aux documents originaux. Ce dernier mode m'a paru préférable. Les inconvénients qu'il présente et qui consistent dans un ordre moins rigoureux et certaines redites sont compensés et au delà par l'avantage de ne pas substituer son jugement
à celui du public qui reste ainsi libre de former son opinion d'après les pièces mêmes. C*est sur la correspondance d'Armand Levy avec moi que s'édifie principalerilent ce chapitre. Je continuerai à respecter le cachet individuel des citations qui sont la trame de mon récit, car la narration n'est complète qu'autant qu'elle caractérise en même temps le narrateur. Sluzalski jetait des notes à la hâte : un rien absorbait sou attention. Armand Levy s'adressant à moi était amené nécessairement à parler davantage de mon père. J'ai élagué de ces épanchements de l'amitié tout ce qui était trop personnel. Il ne subsiste de détails uniquement relatifs à mon ami ou à moi, que ceux dont l'omission eût rompu l'harmonie de la lettre elle-même. Ce sont de ces cas où de deux maux on choisit le moindre : les admirateurs de mon père me pardonneront plus aisément trop de minutie que trop de sécheresse. En élucidant successivement les diverses phases de la vie de mon père, je facilite la besogne de futurs biographes. Il appartiendra à ces écrivains à venir de dégager de la multiplicité des renseignements les traits essentiels.
Mon cher ami, m'écrivait en pleine mer Armand Levy, le 15 septembre 18S5, hier matin nous avons franchi le détroit de Bonifacio, là même où il y a quelque temps a sombré la Sémillante. Nous avons pa tout à loisir admirer les côtes arides deSardaigne et saluer de loin celles de Tîle où naquitrhomme du siècle. Il est impossible d'avoir un temps plus beau. Nul d'entre nous n'est malade. Nous trouvons même un certain charme au bercement du navire. Nous avons la nuit dernière délaissé le lit de la cabine, Henri, ton père et moi, pour res-
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ter étendus dans nos manteaux sur le pont, dormant peu, mais jouissant de la brise, de la vue des étoiles et du bruissement de la vague, Le coucher du soleil avait été magnifique et nous l'avons vu reparaître splendide à l'horizon. Henri, dans sa verve poétique, ne parlait que de •Po^oS'àxTuXo; Hw;(l) et braquait la lunette sur tous les points de l'horizon pour ne rien laisser d'inexact en son journal. Il l'écrit, fidèlement chaque jour, dans le secret, quand chacun dort encore. Si, sans notes prises antérieurement, il a pu ne pas tarir si longtemps dans ses récits, juge de ce que seront ceux-ci, où sa mémoire sera aidée par de volumineux cahiers* Lui qui n'avait guère fait qu'entrevoir la Pologne et qui pourtant en parlait sans cesse el d'une manière si variée, songe à ce qu'il racontera cette fois où tant de choses et si nouvelles vont se dérouler sous ses yeux. 11 est radieux. Ton père lui trouvait un peu de fièvre, mais c'est la bonne fièvre, celle des cœurs chauds. Le soir, à Marseille, il a essayé de la calmer par tout un litre de bière frappée à la glace ; y est-il parvenu, je l'ignore ; je sais seulement qu'il a passé une partie de la nuit à écrire aux amis, et notamment à Kwiatkowski : heureux ceux qui liront ces impressions fantastiques !
Je n'ai pu l'écrire qu'un mot avant de quitter Marseille, tant j'ai été pressé ; je n'ai pu que t' envoyer mes embrassements. Je veux aujourd'hui te donner quelques détails. Nous avons retrouvé ton père à Lyon à la gare, et nous avons fait route ensemble. Arrivés à Marseille, je laissai ma sœur avec ton père et -pris voiture pour courir avant tout voyageur retenir ma place aux Paquebots. Heureusement j'ai pu me procurer une assez bonne cabine et mes visas n'out souffert aucun retard. Ton père a répondu à Félicie,qui me recommandait à lui au nom de maman, que nous nous recommandions aux
(t) L'Aurorç aux doigts de rose.
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soins l'un de l'autre. Le lendemain malin jeudi, Féiicie nous a accompagnés jusqu'au bateau. En disant adieu à (on père, elle l'a engagé à venir en Bourgogne au retour, lui offrant tous ses vœux les meilleurs. Ton père lui a baisé la main, à la polonaise. Nous étions tous très émus. Puisse Dieu nous protéger tous I C'est singulier comme tout se mêle en la vie, joies et douleurs. Nulle de nos joies n'est exempte de peines. Cependant, loin de me plaindre, je remercie Dieu des faveurs qui me sont accordées, et certes la bonne amitié de ton père en est une. Cette absence avec lui est une chose précieuse. Notre vie habituelle en est moins changée et le profit moral du voyage est plus grand pour moi. Et tu sais combien je serai heureux de lui épargner une peine ou un ennui : j'aime ton père comme j'aime le mien. Le cœur se réjouit et s'épure au contact des bons. Les événements que nous avons ne sont que le prélude d'actions plus hautes encore et plus extraordinaires. Ce siècle, qui a commencé par une série de miracles, ne peut s'achever dans le calme, nous marchons à des miracles nouveaux ; puisse la Providence nous faire la grâce de nous associer aux grands actes qu'elle destine à notre génération I Allons donc sans regarder en arrière, en faisant effort pour renouveler notre âme et accroître ses forces de façon à être à la hauteur de la mission réservée aux fils de cette génération! Toi aussi tu viendras nous rejoindre vers Pâques. Sans doute d'ici là les événements auront marché, et tu arriveras juste alors au bon moment. Je suis bien content qu'Henri soit parti avec nous, car il rend à ton père plus d'un service utile et de si bon cœur.
Heuri se borne dans son journal au siipple tracé de ritinéraire parcouru par lui.
> Nous nous sommes réveillés, écrit-il le 16 septembre,
à cinq heures du matin, en vraies salamandres, les oreilles pleines de la poussière qui s'échappe avec la fumée de la cheminée de notre navire et dont le vent nous gratifie avec une générosité par trop grande. Si Ton ajoute aux froides rosées de la nuit la sueur de journées brûlantes, on comprendra qu'un pareil régime endurcît le corps. Le port où nous abordons en précède, parait-il, un autre plus vaste que nous n'apercevons même pas. Nous ne voyons qu'un banc de sable, à droite les tours d'une église, une colonne, les toits d'une ville, trois moulins à vent; plus loin de vieilles forteresses, à gauche un hôpital français où trottinent de véritables fourmis moitié rouges et moitié blanches (nous apprenons que ce sont des fantassins français), puis les bâtiments de la quarantaine. Des barques nous entourent, on nous offre de très médiocres cigares, du vin français frelaté, des melons d'eau qui ne sont pas mûrs, des chemises à très bas prix. Ces respectables négociants sont ce qui reste des chevaliers de Malte. Un navire que nous avions dépassé dans la nuit du 13 nous rejoint dans le port. Il est à destination d'Alexandrie. A bord se trouvaient deux Polonais, un M, Gochin qui se rend à Zanzibar en qualité de résident français, et un grave Lithuanien, Malinowski, qui est chirurgien à bord. Le Lithuanien m'a dit qu'il n'y a pas une des villes que nous côtoyons, qui ne possède quelque Polonais. Les heures se passent à voir charger du charbon de terre sur notre navire, des parcelles s'en attachent à notre peau et nous donnent un teint maltais. Nous avons embarqué des passagers et plus de homards que de passagers. A 6 heures, nous avons repris la mer. J'ai distingué alors quatre aigles en papier accrochés à des pics en apparence inaccessibles : il doit y avoir force étudiants à Malte. En nous levant de table, nous avions perdu Malte de vue. Si j'avais pu débarquer à Malte, j'aurais renouvelé sur le tombeau des anciens chevaliers le serment auquel
je commence à craindre de ne pas rester fidèle jusqu'au bout.
A la même date, Armand Levy écrit de Malte :
Dimanche 16 septembre 1855.
Nous pensions aujourd'hui débarquer à Malle et visiter l'église et les tombeaux des chevaliers. Le frère du grand poète Jean Kochanowski y fut chevalier. Beaucoup de Polonais l'ont été. Mais à une heure du matin, un instant après notre arrivée, le commissaire nous fit connaître que nous élions en quarantaine'à cause de quelques cas de choléra existants à Marseille d'où venait notre bateau. Les Maltais sont moins diffîcultueux ordinairement, mais ils sont contraints à cette rigueur par le gouvernement napolitain qui les y mettrait eux-mêmes, et cela nuirait à leur commerce qui est considérable avec la Sicile. Nous voici donc toute la journée au port et nous repartons ce soir pour Scyra où nous serons dans cinquante heures, puis à Smyrne, Metelin, Gallipoli et Gonstantinople, où nous serons, je pense, samedi matin. Nous avons passé encore la nuit sur le pont dans nos manteaux : la nuit était belle, quoique sans clair de lune. La bonne humeur d'Henri ne se dément pas. Son amour littéraire l'emportant, il sollicite ton père de le faire passer pour son secrétaire dans l'étude et interprétation des langues mortes, son attaché spécial pour la partie scientifique, ce qui ne l'empêche pas de relever sa moustache et de jurer par son sabre. 11 regrette énormément de n'avoir pas la faculté de tirer les goélands, qui nous suivent durant plusieurs heures à chaque fois que nous quittons terre : il s'est un peu consolé en admirant les courses des marsouins qui ont à peu près la timidité des carpes de Fontainebleau et filent avec la rapidité de l'éclair. Nous en avons vu courir à fleur d'eau et plus vite que notre
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vapeur. Et Henri enviait cette vie libre et sans souci des droits électoraux : cela lui semblait l'idéal du vrai citoyen. Nous faisons tous bon ménage. Nous sommes dix-huit seulement aux premières : il y en a un plus grand nombre aux dernières places, deux cents militaires qui vont à Sébastopol. Nous causons avec ton père comme à TArsenal, nous nous promenons sur le pont, nous lisons un peu de turc dans le Brogman de M. Alexandre Chodzko, et je fais aussi du polonais. Je ne t'ai rien dit de mon trajet jusqu'à Marseille. La chaîne des collines qui bordent le Rhône sur toute sa rive droite et qui formait notre horizon est magnifique, d'une belle teinte grise violacée, les mûriers sont nombreux dans la campagne et plus nombreux encore les oliviers aux feuilles d'un vert pâli qui prêtent à la nature une certaine mélancolie. Ton père va parfaitement.
Nous n'aurons plus, jusqu'à Constantinople, que le mémorial humoristique d'Henri.
Depuis le matin, écrit-il le 17 septembre, nous voguons en pleine mer avec un vent contraire qui nous ballotte rudement. Nous croisons en route beaucoup de navires; à un moment nous en avions en vue cinq à la fois, une frégate anglaise vogua quelque temps de conserve avec nous, puis disparut je ne sais où. Dans l'après-midi les flots nous balancèrent tellement que presque tous les passagers tombèrent malades. Le prince Ladislas, sans être formellement malade, était loin d'être à son aise. Il aura pris froid sur le pont. Des trente personnes qui s'asseyaient à notre table, il n'en resta que neuf, y compris les cinq officiers du bord: voilà les tours que joue le mal de mer. 11 n'aurait pas osé s'attaquer à M. Adam, mais je n'étais pas sans craintes en ce qui me concernait. J'en ai été quitte, et M. Adam et moi n'avons
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ûpiouvé qu'un ledoublement d'appélit : si les requins sont fameux par leur voracité, c'est qu'ils ne cessent de se promener en mer. Je me suis surtout appitoj'^é sur un pauvre petit capitaine d'artillerie qui luttait contre la maladie comme Saint- Arnaud contre la mort. Il voulait manger à toute force, mais il dut, hélas, capituler. Il n'est pas question des femmes à bord, qui se dissimulent toutes, parce qu'elles sont malades ou honteuses. Chez notre infirmière décorée la croix a pâli et, ce qui est plus étonnant, la langue a cessé de fonctionner. Une dame splendidement belle a fait son apparition au milieu de nous à Malte, on aurait juré que c'était la déesse de l'île de Gythère dans le voisinage de laquelle nous naviguons. Nous l'avons admirée à table, je l'ai ensuite entrevue dans une cabine, lorsqu'elle passait d'un lit à un autre, puis elle s'est en quelque sorte évaporée, comme si, après nous avoir enchantés, elle avait regagné Cythère.Peut-êlre est-elle simplement malade et se dissimule-t-elle pour ce motif. Deux tourterelles ont passé la nuit sur notre navire ; les matelots en ont saisi une, l'autre depuis le matin voltige autour du bâtiment, sans doute qu'elle se noiera de desespoir. Quel bel exemple d'amour conjugal offert par ce pauvre oiseau ! Le pont est désert comme si la peste y avait passé. L'orage m'a empêché de fermer Toeil jusqu'à minuit.
18 septembre.
L'orage continue. Les vagues ont à plusieurs reprises visité l'avant du navire. Les malheureux soldats n'ont point échappé à ce baptême : c'est comme si Neptune, l'ancien roi de ces mers, avait voulu donner un signe de son immortalité. Qu^ sait s'il n'est point détenu dans ses palais cristallins, à des centaines de lieues de profondeur, par un dieu plus fort que
lui? De même que notre émigration est destinée à surgir inopinément de l'abîme, de même s'élancera-t-il peut-être un jour à la surface, et alors les temples peupleront de nouveau les rivages déserts que nous contemplons. Nous contournons la presqu'île de Matapan, Fancieune Lacédémone, aux montagnes classiquement sauvages, tombeaux des nymphes, nous distinguons de loin une dizaine de villages. Les cimes fauves, comme si elles étaient recouvertes de peaux de léopard, recèlent dans leurs flancs abruptes les feux auxquels se sont chauffés tant de héros. La physionomie de ces parages où de si grands drames se sont déroulés pendant de si longs siècles est encore étrangement mélancolique. On est ému à l'aspect de ces côtes inhabitées, mais immortalisées , on se prend à comparer le présent au passé, Paris à Lacédemone. Qu'on me laisse le choix, et je répondrai qu'il vaut mieux, pour un émigré polonais, gravir ces monts rocailleux que faire queue à la Préfecture de police. A notre droite, l'île de Cythère nous semble très vaste, sa crête est boisée, elle est découpée de ravins profonds, où s'étendent les frais ombrages, jadis asile des nymphes. Au beau milieu de l'île se dresse un triste rocher^ peut-être la reine de cette île a-t-elle été ainsi pétrifiée en punition de la dureté de son cœur. Si ce châtiment mythologique se pratiquait de nos jours, le monde disparaîtrait à moitié sous une avalanche de pierres. Sur tout le versant occidental de l'île, on n'aperçoit aucune habitation, sauf un couvent. Il ne doit pas en exister où les moines soient exposés à de plus violentes tentations. Un Grec me dit que rîle compte 60 villages et trente mille habitants. Il assure que l'autorité y est présentement confiée à des mains féminines. C'est conforme aux traditions antiques et je souhaite secrètement qu'une tempête nous y jette pour vérifier certains points. Je vois serpenter une route et rien de plus, sinon des monticules; je me figure que les soupirs des martyrs de
Tamour ont produit ce gonflement du sol. Les habitants de Cythère se sont insurgés contre les Anglais. Acculés au rivage, ils ont franchi la baie à la nage au nombre de quarantedeux et aucun n'a péri. Polonais ! apprenons à nager. Le golfe, en tirant un peu Fimagination parToreille, prend ici la forme d'une courge. A deux heures de la nuit nous jetons l'ancre à Syra.
19 septembre.
Syra est une ville blanche comme le lait, ses maisons se ressemblent toutes et se terminent en terrasse. Elle se partage en deux; la ville catholique, avec son couvent, est tout à fait distincte de la ville basse qui longe la mer et qu'habitent les Grecs et les étrangers. La contrée est sauvage, de rares arbustes s'y montrent, la ville possède plusieurs moulins à vent dont les ailes entoilées ont la forme de bleuets. Sur un monticule qui domine la ville , s'élèvent des ruines qu'on nous a dit dater des croisades. On nous a de nouveau régalés d'une quarantaine ; un soldat nous était mort dans la nuit, cela a sans doute contribué à nous faire interdire l'entrée de la ville. Vers dix heures le navire alla jeter l'ancre à Delos où Ton débarqua une passagère grecque avec son enfant : elle est condamnée à un stage de douze jours. Or cette île qu'habita Jupiter, où naquirent Diane et Apollon et qui abrita pendant la guerre contre Xercès les trésors de la Grèce entière, est aujourd'hui déserte. C'est à peine si quelques cabanes de pêcheurs s'y rencontrent et si quelques bergers hantent l'intérieur de Tîle. Au pied de la montagne, on enterra le soldat décédé en l'enroulant dans les couleurs nationales et en plaçant une croix sur sa tombe. En face de nous deux petites îles, Tune célèbre par ses vins que nous n'avons
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pas goûtés. Minos, un petit Grec de Smyrne, attrape sur le rivage deux douzaines et demi de hérissons de mer qu'il nous accommode : c'est un détestable régal.La quarantaine se compose d'un bâtiment qui n'a que les quatre murs et devant lequel monte la garde une sorte de brigand. J'ai peur que la Grecque n'y expire non de maladie,mais de faim. Notre paquebot se remet en marche.
20 septembre.
Le 20 fut Tune des plus intéressantes journées de notre traversée. Depuis quatre heures nous voyons déjà les îles des lapins parsemées d'arbres. La mer est couverte de navires auxquels nous ne prêtons plus aucune attention. Sur la rive s'étale une forteresse turque, blanche, carrée, et d'une structure singulière. Plus loin des bouquets d'arbres, des peupliers, des cyprès énormes : c'est Smyrne. Nos regards furent attirés avant tout par les ruines d'une antique citadelle génoise qui surplombent le port. Le cimetière est une vraie forêt de cyprès plus grands que nos peupliers. Cette fois on nous permet de débarquer. La santé de M. Adam est parfaite. Nous n'étions pas depuis une heure à terre que nous avions déjà rencontré trois caravanes de chameaux dans les étroites rues de la ville. Je suis comme un homme amené pour la première fois à une Exposition et qui a besoin d'un peu de temps pour se rendre compte des objets. Ici, hommes, animaux, bâtiments, tout est si différent ! Je regrette vivement de n'être pas en uniforme, car un Européen au milieu d'Orientaux fait l'effet d'un bâton dénudé qu'on planterait au milieu d'un parterre de fleurs. Nous avons un guide Juif qui est un second exemplaire de nos courtiers de Berdyczew. M. Adam et le prince Ladislas rendirent d'abord visite au consul de
France. Quels beaux kawas il possède 1 ils portent sur le ventre un arsenal suffisant pour un escadron, et c'est à peine si, sous les pistolets et les poignards, leurs moustaches se font jour; ils y ajoutent des pincettes démesurément longues pour saisir les charbons du brasero oriental. Quoiqu'il n'ait pas plu depuis de longues semaines, la boue des rues m'a rappelé nos villes polonaises. Nous avons déjeuné chez en Juif. L'eau-de- vie de Smyrneesl excellente. Nous avons pris le café dans un estaminet turc, assis sur des coussins ; au centre de rétablissement une fontaine et partout la fumée des pipes et des narghilés. Parmi tous les va-nuds pieds qui nous entourent, nous apercevons deux officiers turcs dont l'un savait au moins que les Polonais sont une nation éternellement en guerre avec les Russes. Notre guide nous a conduits chez lui ; il nous a présenté sa femme, une poupée de douze ans très originale,entorlillée du cou jusqu'aux genoux dans des chaînes de Venise et la ceinture agraflfée par des ducats de la grandeur de soucoupes de tasses à café. Les femmes juives se promènent en babouches jaunes; on nous a servi sur des tabourets de bois des confitures délicieuses. Nous avons visité deux Synagogues où des vieillards d'une gravité classique lisaient les Écritures, et un couvent où un capucin tirait du vin. Quel contraste des deux religions ! Nous avons admiré le tombeau du général Pac en marbre blanc et avec des inscriptions latines et polonaises. Le prince Ladislas a donné au capucin, pour dire une messe à l'intention de Pac, une monnaie qui a disparu dans les plis de sa robe comme dans l'anfractuosité d'une montagne. On nous a mené ensuite à rhabitalion de l'Iman turc et au bazar où les cordonniers sont en majorité. Les soldats turcs ont un air gauche, on voit que leur uniforme les gêne, leurs officiers ont des damas richement montés et des ceintures entretissées d'or; mais qu'il y a loin d'eux aux kawas grecs et aux bachi-
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boiizouks ! Nous avons vu un de ces derniers qui, outre ses pistolets, ses poignards et ses- pincettes, devait porter un canon enroulé dans sa ceinture, car c'est à peine si la rue était assez large pour lui, les jambes nues jusqu'aux genoux, cuivrées et par place recouvertes d'une écaille de piastres. Nous avons rencontré des femmes, un masque noir sur le visage et enveloppées dans des draps blancs, pour ainsi dire en religieuses. Ail milieu d'une fourmilière tellement disparate, personne n'est curieux, personne ne vous accroche. Les marchands se tiennent gravement dans leurs boutiques, sans même jeter les yeux sur les passants. Des chiens jaunes circulent librement par les rues, je ne les ai pas encore entendus, j'ignore par conséquent comment ils aboient en turc. Nous étions, à 3 heures, de retour à bord, de peur de nous mettre en retard. Nous embarquons beaucoup de voyageurs, quelques femmes grecques , une belle jument anglaise qui, la pauvrette, s'est blessé les reins. J'ai vu la manière dont les Grecs préparent les figues : ils les lavent dans une composition qui a la couleur de l'eau de mer, les tordent comme du linge, les enveloppent et les empilent. Une vingtaine de gaillards sont autour d'une table occupés à cette besogne. Ils m'ont rappelé Bar-le-Duc où se préparent les confitures si célèbres en France ; mais en France, au lieu de garçons moustachus et cuivrés, ce sont des pelotons déjeunes filles qui, avec des épingles, fouillent des groseilles. J'oublie, certes, plus d'un détail digne d'être noté : qu'y faire, puisque par malheur je foule pour la première fois le sol de l'Asie I
îi sôptembt*6i
Non loin de l'itê de Tetlêdos, nous faisoiis notice entrée dans la mer de Marmara. Nous apercevons distinctement le tom-
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beau d* Achille à Troie, mais nos regards cherchent en vain celui d'Ajax. Dans le détroit des Dardanelles nous voyons trois campements de bachi-bouzouks, notre navire s'arrête au pied d*une ville que protège une forterese, et je songe à la délivrance de Vienne par Sobieski. Nous ne prîmes terre quelques heures qu'à Gallipoli, ville plus orientale encore que Smyrne. Un corps de garde français se trouve près de la mosquée. Les derviches accomplissent leurs étranges cérémonies religieuses, une dizaine d'entre eux dansent sur un seul rang, ils avancent, reculent et écument comme des vagues furieuses, pendant que le derviche qui se tient devant eux rugit comme un possédé et que la sueur ruisselle des fronts. A l'entrée, dans des chambres situées sur la droite, des Turcs ronflent de fatigue, et dans un autre coin sont gravement assis des fumeurs de narghillés parmi lesquels j'ai remarqué un soldat français d'infanterie, vieux gascon à trois chevrons et avec la croix, et qui semblait l'ancien de ces derviches. Les Français se sont donné la peine d'écrire quelques noms au coin de certaiïies rues. Nous avons retrouvé sur le navire cinq Polonais de Gallipoli, un certain Menkalski, marchand de bœufs, j'ignore la profession des autres. Us ont fait le plus cordial accueil à nos candidats kosaks. La mer est splcndide, les navires plus nombreux que les barques de pêcheurs et des forteresses partout. Je n'ai vu sur aucun théâtre de plus merveilleux décors que ces environs où les arbres abondent, mais où on n'aperçoit pas de terres cultivées. Visiblement ces bons Turcs n'aiment pas estropier le sol. A Gallipoli, on nous a fourré, à bord, 130 convalescents, si bien qu'il devient malaisé de se promener sur le pont.
22 septembre.
Dès cinq heures du matin, le paquebot ralentissait sa marche pour arriver de jour à Constanfinople. A 6 heures, nous aper-
çûraes Stamboul. Ce n'est pas une ville, c'est une merveille. Comment la décrire, puisque toutes les peintures qui en ont été faites ressemblent à Gonstantinople comme un poing à un nez. Le soleil oriental dorait les fenêtres et les minarets de cette cité vraiment enchanteresse. Des bandes d'oiseaux rasent les vagues, des marsouins nous ont longtemps escortés. Je suis frappé d'étonnement à la vue d'un couple d'immenses vaisseaux de guerre turcs, dont la proue est ornée de lions singuliers, Je n'ai jamais rencontré de bâtiments tellement gigantesques, ce doit être des souvenirs du sultan Amurath, ils servent aujourd'hui d'hôpital. Nous avons perdu deux heures avec nos bagages. Un officier kosak vient audevant du prince Ladislas. Le docteur Drozdowski nous donna à nous un Turc qui nous installa chez lui avec nos malles. Nous y rencontrâmes un prêtre polonais qui y demeure, mais auparavant une bonne femme italienne, ce qui est de bon augure.
Maintenant le journal d'Henri s'arrête, mais ses lettres vont alterner avec celles d'Armand Levy et d'Adam Mickiewicz lui-même.
Mon cher Ladis, m'écrivait Armand Levy le dimanche 23 septembre 1855, nous voici à Gonstantinople. La traversée a été excellente comme temps et comme santé. Nous sommes presque les seuls qui n'ayons pas souffert du mal de mer. C'est hier matin au point du jour que nous avons aperçu le Bosphore. Le reflet du soleil sur la ville était d'un grand effet. Nous voyons pour ainsi dire naître Gonstantinople, sortant de l'ombre et du brouillard. Nous avons dû attendre long-^ temps pour obtenir nos bagages. Pendant ce temps nous admirions la mosquée d'Achmet, puis le Sérail et Sainte-Sophie^
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qui domine la colline sur laquelle s*élève Constantinople. Une barque nous emraena sur les rives du faubourg de Galala, où nous sommes allés chez un docteur polonais qui était venu engager ton père à bord ; nous y avons déposé nos malles. Puis un heureux hasard rendant libre un logement dans la maison, nous nous y sommes casés, à la grande joie de Henri qui ne rêvait qu'à trouver une cour pour y dresser la tente, qui pensa un instant la dresser dans la chambre et finalement en fit des quasi-paillasses. Nous sommes très simplement, mais très bien. Nous nous décivilisons à qui mieux mieux, mais avec une facilité et un plaisir qui nous étonnent. Nous revenons à la nature. Le sauvage des Gharmettes nous porterait envie. A ce propos, je te dirai ma première impression en mettant le pied sur le sol de l'Orient, celle qui m'a de suite saisi à Smyrne, c'est que je me sens épris de l'Orient, de sa nature, de son soleil et de sa vie. A voir combien peu leur suffit, combien ils sont loin des soucis qui dévorent nos Occidentaux, je me suis senti pris de pitié pour ces pauvres gens qui se murent dans un petit coin et s'y courbent et s'y rident au milieu des plus insipides occupations pour arriver à quoi ? à gagner un peu d'argent qui ne satisfasse qu'une bien faible partie de leurs désirs ou des besoins de convenance qu'ils se sont créés. Ici l'homme est sans ride et il marche droit. Il a souvent des guenilles sur le corps, mais il porte la tête haute. S'il est sale, il répondrait volontiers comme ce Polonais qui, parlant de la propreté allemande, disait : c Ces pauvres gens, il est bien naturel qu'ils attachent tantd'importance aux choses de cette vie, puisqu'ils n'en auront pas d'autre, i L'homme qui croit à l'autre vie peut quitter celle ou il est facilement. Ou6 cela peut-il faire de perdre ce qu'on a si l'on sait le retrouver au triple comme réalité ! Nous n'avons nos besoins que pour les autres. La civilisation a mis les hommes sous le joug des conve-
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nances. Ce serait déjà un progrès que de s'en débarasser un peu. Je me fais bien à cette existence. Nous sonames campés et je n'en dors pas moins. Ton père est content et se porte à merveille. Henri sait si bien dire une chose gaie qu'il ferait rire un mort. Nous sommes donc toujours en bonne humeur. Hier nous avons peu couru , mais reposé un peu après notre installation faite. Ce malin, après avoir été dire le bonjour au prince Ladislas, qui est dans un grand hôtel au faubourg de Péra, nous avons été, avec un guide polonais qui parle turc, visiter le vrai Constanlinople, de l'autre côté de l'immense pont de bateau jeté sur le bras de mer qui sépare la ville de ses faubourgs. Nous n'avons pu encore qu'en prendre une idée générale. Mais nous avons été tout étonnés des éloges donnés à Péra, quand nous comparions l'étroitesse et la saleté des rues d6 Péra avec la quasi-propreté de Stamboul. Que sont devenues ces vastes places, ces grandes rues de Byzance, tous ces grands souvenirs que les Empereurs y avaient accumulés, après les avoir tirés de tous les coins du monde ? Tout a disparu. Les Croisés ont détruit, les Vénitiens ont emporté, les Turcs ont enseveli le reste. On dirait un camp établi sur les places, le long des rues et qui s'est immobilisé. Peu à peu les tentes solidifiées ont resserré entre elles et étouffé l'ancienne cité. Les faubourgs de Péra et de Galata présentent le spectacle d'une double invasion, celle des marchands de toute nation superposée à celle des barbares. Ton père n'a pas l'air de ressentir la moindre fatigue. Toute cette vie campée qui en abattrait d'autres semble pour lui naturelle. Henri prétend que c'est un faucon tenu en cage qu'on a rendu à la liberté.
Ce même jour Henri n'a que le temps de tracer quelques lignes :
Nous campons à Galata et nous avons déjà à soutenir
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une luUe contre tout le inonde. Il y a ici un ramassis d* Européens ([ui prélendeiil imposer aux Turc si je ne sais quelle civïUsalion auperncielle el qui font les fanfarons. Nous vivons à la turque, en adoptant h poule au riz, ce qui nous revieul bon marché, mais scandalise chacun. A la façon dont ils se trémoussent^ ou dirai l les Polonais plus nombreux que les Turcs : ils politicaillent pis encore qu'à Paris.
Le 27 il date su lettre de Galata, mais il n'y a ni numéro ni nom de rue, ajoute t-il,
Les gens se pressent ici comme dans une foire^ cela n'a d'analogie avec aucun pays de ma coutiaissance. M. Adam a vu les ambassadeurs de France et d'Angleterre, nous ne nous rendrons^ chez Sadyk que la semaine prochaine, à cause des effets destines aux Kozaks et qui ne viennent que d'arriver. Nous avons vu peut-être le dernier AtamanKozak : Hanczarew, qui est venu avec le pain et le sel chez M. Adam; nous avons pleure en le voyant, et j'ai retjreUé que vous ne fussiez pas ici pour transmettre ses traits à la postérité. Il nous attendra chez Ini^ il nous invite i\ Taller voir. 11 a fourni uOO Kozaks à Sadyk, il veille sur sesenfants, il se rend au milieu d'eux, il les gronde au besoin. M. Adam a reçu Iskînder-Pacha et Skinder Bey, une de ses anciennes connaissanceSj et qui a défendu Silistrie avec tant de gloire. Ce sont de fameux Polonais qui ne sont pas perdus pour leur patrie, dont Ils maintiennent le nom en honneur jusque dans rexlrême Orieut. Je m'étonne de la vigueur avec laquelle M» Adam supporte cette vie plus dure que la vie ordinaire des camps. St Dïeu donne qu'il continue ainsi, tout ira bien.
Doréuavant les lettres d'Armand Levy plus explicites nous initieront davantage que celles d'Henri aux dé-
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marches d'Adam Mickiewicz , elles dépeindront même avec plus de détails quelques-uns de ces types bizarres qui semblent suspendus entre TOccident etTOrient :
Péra, jeudi 27 septembre 1855.
Mon cher ami, la santé de Ion père est excellente et la nôtre également. Nous avons vu le fameux Iskinder-Pacha (llinski), jadis employé au chemin de fer d'Orléans et aujourd'hui Tun des premiers généraux de Tarmée turque, le chef des bachi-bouzouks (ce qui en turc veut dire : têtes folles). Nul homme plus simple. J'ai vu sa terrible blessure au front, une entaille à laquelle nul autre n'eût survécu, et cela n'a pas même affecté son cerveau. Un doigt coupé, et deux autres blessures au ventre ; au demeurant, se portant à merveille et partant pour Eupatoria rejoindre la cavalerie turque. C'est lui qui fut vainqueur sur le Danube à Kalafat. Les rapports russes ont parlé du nombre considérable de troupes auxquelles on n'avait pu résister, et en réalité Iskinder n'avait que huit cents hommes avec lesquels il lit la charge, plus deux cents en observation. Mais la charge fut impétueuse, le colonel fut renversé du premier choc et lesmilliers de Russes furent vaincus. Il voulait sauver la vie au colonel Karamzin, le fils de l'historien, mais il arriva trop tard ; un bachi-bouzouk lui avait déjà enfoncé son sabre dans la gorge et il vit jaillir le sang comme d'une fontaine. Il a raconté que, dans un engagement avec les Russes, les Turcs ne voulaient pas combattre sans avoir fait les ablutions prescrites par le Koran ; il leur dit : Plongeons-nous tous dans le Danube, ce sera plus tôt fait et marchons à l'ennemi. Un bachi murmure. Il demande qui. On se tait. Il dit que c'est un lâche alors puisqu'il a peur. Le bachi sort des rangs. Et lui il le fait mettre à genoux et lui tranche simplement la tête, puis il dit ; « Les
ablutions sont faites : ie sang a tout effacé. Marchons à Pennemi. » Tous le suivirent et furent vainqueurs. Une autre fois il leur disait : « Si je me retourne, tuez-moi, et j'en ferai autant de vous. » Et tous s'élançaient. On raconte que quand il harangue ses bachi-bouzouks,ilIes émeut beaucoup : il leur parle de sa maison, il pleure, et tous pleurent avec lui. Et il dit qu'il n'y a pas d'hommes plus doux ni plus obéissants et faciles à conduire : et pourtant c'est ce que les civilisés appelleraient un ramassis de gredins. N'est-ce pas curieux de voir les hommes de l'ordre ancien, les défenseurs de la civilisation la plus développée et la plus exquise faire appel aux barbares pour les défendre, soit aux mobiles et aux zouaves, soit aux bachi-bouzouks ? Ceci nous explique tout un côté de l'histoire de l'ancienne Rome. Les hachis n'ont pas de solde et ils vivent Dieu sait avec quoi ; mais il leur faut si peu ; et quand on leur dit que le Sultan n'a pas d'argent, ils le plaignent et disent : le pauvre homme ! Quand à Iskinder^Pacha, il n'a qu'un défaut, celui de jouer et de boire : or comme boire est défendu par le Koran, il possède un Koran magnifiquement relié qu'il porte toujours et baise souvent : carie Koran est plein delà plus excellente eau-devie, et un petit trou imperceptible, quand il est pressé, désaltère le brave dévot. Pour le jeu, il ne peut s'en tenir : on dit qu'on ne l'a jamais vu dormir, toujours se battant, jouant ou buvant. Sa Hautesse lui avait donné un superbe sabre enrichi de diamants à l'occasion de sa victoire de Kalafat : aucun de ces diamants n'existe plus ; l'avant-dernière nuit il a perdu 20,000 piastres (il est vrai que la piastre ne vaut que le 5® du franc), et le Polonais qui a gagné disait : « Il vaut mieux que ce soit un Polonais qui ait gagné qu'un Anglais, i Le capitaine Pasek des anciens jours reconnaîtrait encore le Polonais d'aujourd'hui. Si maint défaut a résisté aux siècles, la vertu suprême aussi est demeurée, plus grande s'il est
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possible, une valeur indomptable. — Une autre figure très remarquable est celle de Skinder-Bey, aujourd'hui chef d*état-major du commandant de Tarmée Egyptienne. C'est lui qui défendit Silistrie avec tant de courage. Combien ces hommes qui ont montré tant de cœur ont de simplicité et de bonté visible ! La physionomie ferme, la parole nette, Tatmosphère chaude. C'est à leur approche que Ton comprend ce mystère : comment un acte vrai et grand nous allume intérieurement, nous purifie et fait par tous nos pores jaillir une lumière, comme autour de la tête une auréole. Skinder-Bey est venu plusieurs fois, il a passé avec nous la soirée entière hier. 11 a été au camp de Sébastopol. Canrobert, à ce qu'il paraît, était bon pour le soldat et affable avec ses subordonnés, mais il n'y a qu'un mot surPelissier : qu'il est terrible! C'est ce que j'ai aussi entendu dire sur le bateau. — Il y a trois jours est venu un homme simplement vêtu d'une robe de drap bleu, avec un chapeau gris rond, offrant à ton père un pain. C'était le bonjour antique, le pain et le sel de l'hospitalité. Cet homme était TAtaman des Kozaks de la Dobroutcha. Il avait l'air d'un saint. Je ne savais point d'abord qui il était, mais je fus impressionné comme à l'approche d'un homme de Dieu. Je ne comprenais pas tout, mais je saisis ce que signifie le don des langues, cette langue universelle que nous comprendrions tous, si nous étions plus élevés, la langue des esprits, indépendante des mots . 11 y a certaines manières de dire qui sont entendues de tous : et c'est là la vraie parole. Or Hanczarew faisait à ton père l'effet de la dernière apparition du génie slave : c'est peut-être le dernier, disait-il. Et l'Ataman luimême semblait le sentir et en être triste, car il racontait les efforts qu'il avait faits, mais en vain, pour trouver quelqu'un qui puisse le continuer, qui s'initie à sa tradition et comprenne la situation ; il ne croit pas que son fîls puisse le suppléer, et c'est ce qui l'afflige. Des mœurs si simplement patrîarchales
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ne se recréent pas, quand elles s*en sont allées, et quand elles s'en vont, comment les retenir? Ces Kozaks occupent sur le Danube une position importante. Nicolas voulut se les attacher, il appela à Petersbourg TAtaman Hanczarew, mais celui-ci, loin d'être séduit, ne vit dans TEmpereur qu'une bête sauvage. 11 nous a fait la description de son pays, et ton père en était enchanté. En partant, il nous a serré la main en nous engageant à l'aller voir, ce que nous ferons. — Avanthier, j'ai été faire dam» la journée une longue course dans Péra,^puis à Top-hané (Arsenal : mot-à-mot fonte de canons, topf canon, c'est assez expressif), à une nouvelle mosquée de Dolma-Baché, bâtie près du nouveau palais que Ton vient d'achever pour le Sultan, et je suis revenu par les hôpitaux où j'ai cherché un blessé, mais il venait d'être renvoyé en France, guéri après amputation. Au retour, j'ai été en bateau avec ton père et Henri voir une famille polonaise à Be-bek, à une heure de Constantinople, en remontant le Bosphore vers la mer Noire. Le soir, en rentrant, nous avons trouvé à la maison le prince Ladislas, qui était venu de Térapia où il demeure. Hier nous y sommes retournéi ensemble. Térapia est la demeure des ambassadeurs de France et d'Angleterre, aussi sur le Bosphore, un peu plus loin que Be-bok. Pendant que ton père était chez l'ambassadeur d'Angleterre, j'ai été faire une promenade sur les hauteurs qui dominent le Bosphore et d'où l'on aperçoit l'entrée de la mer Noire : c'est une vue magnifique. Puis nous avons parcouru les jardins de l'ambassade française d'où l'on jouit d'une vue très belle aussi, jardins qui sont comme un panorama. Le bateau a vapeur étant parti, nous sommes retournés à Constantinople dans le caïque d'un colonel polonais au service de la Turquîe, Jordan. Le caïque est un bateau très long et très étroit où l'on tient peu de monde, deux, trois au plus, et couches dans le fond du bateau sur des coussins (Henri n'était pas
venu à Térapia). Cela rappelle les gondoles de Venise, mais C'est moins commode. Elles sont d'un bois doré et jolies, et elles filent vite, quand le vent gonfle la voile. Nous sommes revenus de Térapia presqu'aussi vile que par le vapeur. Ce Bosphore est délicieux. On dirait une série de lacs qui se rouvrent et se ferment, bleus comme le Léman, grands comme le lac de Zug et bordés de maisons tout le long du rivage, maisons en bois dont la couleur rouge, ou jaune, ou grise donne les plus beaux reflets au soleil, et les hauteurs sont boisées. J'apprends quelques mots turcs, mais je m'attache surtout au polonais. Henri commence à être édifié de moi et déclare, avec cet air que tu lui connais, qu'on peut faire quelque chose de moi. Cette déclaration vient de bien faire rire ton père. Ton père vous embrasse.
Avant de laisser Armand Levy reprendre la parole, arrêtons un moment notre attention sur les personnalités singulières dont il nous a ébauché la physionomie. Un émigré,, c'est un homme qui poursuit le relèvement de sa patrie à travers les milieux les plus différents. Il est irréprochable tant que sa patrie reste son unique mobile, il cesse de l'être dès qu'un intérêt personnel influe sur ses actes. Les Polonais apportent partout l'expérience douloureuse d'un siècle d'infortunes, et une force de projection qu'ils doivent au passé politique et à la mission historique de leur nation. Ils ont le mépris delà vieille société, la foi dans le prochain avènement d'un monde nouveau. Seulement il n'y a tradition si vigoureuse ni caractère si énergique qui se préserve entièrement des influences délétères de l'air ambiant. En traversant des races ^ des climats, des
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mœurs et des religions divers, en imprimant sou impulsion, on reçoit en revanche soi-même plus d'une empreinte étrangère. Le héros à la Byron à la longue frise l'aventurier. Ce n'est pas que le mot d'aventurier nous épouvante. Les croisades ont été d'héroïques aventures et nous vivons à une époque d'ignominies si raisonnables que les âmes sont tourmentées de la soif de l'inconnu et prêtes à tout subir pour échapper au règne d'un prosaïque égoïsme. Toutefois les Polonais, en rendant d'éminents services en Orient, l'ont fait souvent au détriment de leur intégrité morale. Mais ils ont mené des existences plus invraisemblables que les romans les plus osés. Pour nous borner, l'un des deux noms que nous trouvons sous la plume d'Armand Levy, Ilinski était impliqué à quinze ans dans une tentative de soulèvement contre les Russes et contraint de quitter sa patrie. Il combattit dans les troupes de la reine Christine en Espagne, passa au service de Don Pedro de Portugal, assista en Perse, en 1838, au siècle d'Herat, rejoignit en 1848 le corps de Bem en Hongrie, se réfugia en Turquie avec le général, y parvint au rang de pacha, et il se fit de son vivant une sorte de légende autour de son nom. Je le vis à Constantinople en 1861. Son ami Michel Czaykowski (Sadyk Pacha) habitait à Kabatach dans un quartier proche de Péra : il y vivait à l'Européenne. Ilinski demeurait au cœur de Stamboul et menait une existence orientale: il avait pour femme une bosniaque musulmane et par conséquent cachée dans un harem. Il nous reçut dans un vaste salon meublé de larges divans turcs, nous fit ap-
porter le café et Jes pipes d'usage et entama des récits, dont la sténographie seule eût pu donner Tidée. Tout à coup un petit être mignon et enturbanné s^approcha dilinski : (( Je vous présente, me dit le Pacha, mon fils Emin Boy. » En embrassant la frêle créature, je dis au père : « Votre garçon est joli comme une demoiselle. » Ce que je croyais un compliment naturel et banal se trouva être une offense. Ilinski perdit subitement sa bonne humeur, nous prîmes congé de lui et, dès que nous fûmes en selle, Sadyk me dit : « Le pauvre Ilinski a désiré ardemment un fils et il lui est né une fille. Lorsqu'elle a été en âge de marcher, il s'est persuadé qu'il avait un garçon, il Ta habillée en homme, et c'est raviver une plaie vive que de contredire sa marott^. Quel bizarre personnage! ajoutait Sadyk. Nous avons même rang et même traitement Ce traitement suffit à peine au train modeste que je mène. Ilinski s'est mis sur un grand pied. Il est vrai qu'il ne paie pas ses nombreux domestiques qui lui sont très attachés, tandis que je paie les miens qui me servent médiocrement et quittent souvent mon service. Je tombe un matin chez Ilinski et je le trouve pris de vin et occupé à fustiger à coups de tuyau de pipe un nègre qu'il avait attaché par les pieds à une poutrelle du plafond. Je m'empresse de couper la corde et je reproche chaleureusement à Ilinski son inhumanité. —Puisque Sadyk Pacha prétend que je te maltraite, exclame Ilinski au nègre, va chercher un autre maître. — A ma grande surprise, le nègre me reprocha de vouloir le priver sans motifs d'un maître si excellent, il se jeta aux genoux d'Ilinski et
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je dus joindre mes supplications aux siennes pour qu'il consentît à garder ce maUieiireQx, Explique qui pourra ce phénomène!» IHnski mourut quelques années après à GonsLanÈinople. Kuczynski (Skiudcr Bey) périt aux environs de Bagdad sous la lance d'un Arabe. Si certains de ces pachas polonais gardaient plus d'un travers occidental et cédaient à plus d'un entnîneraent de rOrientj il leur sera beaucoup pardonné^ car ils ont beaucoup aimé la Pologne.
Samedis? septembre 1835.
Cotait hier vendredi , écrit Armand Levy ; donc jour lérîé chez les Turcs. Je me faisais par avai^ce une joie d'assister à leurs cérémonies. J'entre dans une mosquée^ mais je ce tarde pas à entendre le mot gatcht qui veut dire t;n turc ; va-Uerij et je sorlîs. Mon guide ne m'avait point averti que pendant la prière les vrais croyants sont seuls admis. J'ai vu Sainte- Sophie : c'est une magnifique église. Constantînople m'a rappelé Venise, mais Sainte-Sophie surpasse autant Sainl- Marc que la Corne d'Or le grand canaL
Venise, c'est Cocstantinople en miniature. J'ai vi&ilé d'autres mosquées encore ; quand il n'y a pas de réunions de fidèles^ on entre sauf à donner un baictchich en caJeiii aux gardiens» Encore me dit-on que cette facilité n'existe que depuis la guerre actuelle. Autrefois il fallait un firman du Sultan qui s'obtenait assez diftictiement et coûtait assez cher 1 aussi se réunissait^on toujours un certain nombre. Mais depuis que nous protégeons sa Hautesse, la cuHosité anglaise s'est passée de permission et s'est satisfaite d'ellemême. Et tous ont fait comme les Anglab. Mais cbacun y apporte un respect que l'on est loin de garder dans Saînl- Pierre de Rome^ Le culte n'est pas encore regardé ici coinnie
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cérémonie théâtrale; il n'en est pas descendu là; mais grâce à la civilisation, cela peut bien arriver prochainement. ]Sn attendant, je rends hommage au sérieux que les Musulmans apportent dans leur culte. On sent, en franchissant le seuil de la mosquée, qu'on est dans un lieu saint. Mon impression première fut celle-ci : Je me sentis incliné vers terre, et c'est en effet là la posture de tout Musulman, l'homme résigné à la volonté de Dieu (telle est la signification du mot Musulman); on ne se sent pas porté en haut comme dans les cathédrales gothiques aux nefs resserrées et aux voûtes élancées. C'est un sentiment réellement religieux, mais terrestre. Et, comme toujours, l'architecture répond à la pensée intime du culte. Une coupole soutenue sur quatre piliers peu élevés, tel est en général l'aspect de la mosquée. Dans l'Église catholique, tous les fidèles, les uns à la suite des autres, se voyant peu , ont chacun les regards fixés sur le sanctuaire, sur le prêtre et l'hostie, cherchant le médiateur. Dans la mosquée, tous ensemble, sans distinction, accroupis sur les nattes et invoquant Allah; nulle parole que celle du Koran. Il n'y a pas une image, pas une statue : rien qui trouble la solitude de l'homme avec Dieu. C'est un commerce tout de contemplation entre la créature et son créateur : elle prie et se résigne. Privée des médiateurs que Dieu donne dans les saints, elle s'élève plus difficilement. Elle ne peut renouveler sa vie et, comme notre Occident, être toujours jeune. L'Islamisme a été une énergique protestation contre l'efféminisme chrétien et contre l'oubli de l'unité de Dieu à une époque de querelles théologiques et d'adorations outrées pour les saints. Mais il n'avait pas un principe de développement en lui. Aussi, quand son œuvre de lutte fut finie, il a vite dégénéré et sans donner aucun germe pour une vie nouvelle. Voilà pourquoi les Turcs se sont trouvés livrés tout affaiblis à la civilisation occidentale, qui ne peut que les dissoudre. Dans notre étit
moral actuel que pouvons-nous leur apporter : à quoi croyonsnous nous mêmes 7 Le vieux Turc peu à peu s'en ira et le nouveau ne sera qu'un esprit fort, ni chrétien ni musulman. On observe que déjà, depuis la réforme turque, plusieurs des qualités du Turc s'en vont et rien ne les remplace; pourtant fautil regretter les mœurs qui accompagnaient ces qualités, les terribles massacres accomplis soit chez eux, soit contre les Grecs? ils avaient les qualités de leurs défauts, c'est incontestable, mais ceux-ci ne pouvaient plus être tolérés. Quand la peine méritée par nos fautes est assez grande, il faut bien que le fléau s'en aille... Notre drogman qui, comme je te l'ai dit, est un vieux Polonais établi depuis quarante ans ici, raconte de temps en temps des anecdotes. Il a vu tant de choses I II a assisté au massacre des Janissaires : il était au service de l'un d'eux. Et c'est un hasard heureux qu'il ait échappé, on tuait non seulement les Janissaires, mais leur famille, leur domesticité, jusqu'à leurs marchands attitrés, tout ce qui avait tenu à eux. Quarante mille ont péri. La veille, ils étaient tout-puissants. Le Sultan obtint contre eux un décret d'excommunication : on le lut dans lés mosquées, le peuple se jeta sur eux et ils furent anéantis. Le Sultan se délivra de ses maîtres-serviteurs, mais en même temps il perdit une force contre l'étranger. Terrible alternative des Puissances qui sont en décadence. Ce qui avait été Tappui des Sultans était désormais pour eux un danger, car ils n'avaient plus la force morale de s'en faire obéir. Les Janissaires furent détruits non seulement à Stamboul, mais dans les autres villes de l'Empire. Ce massacre rappelle à l'esprit celui que Mehemet-Ali fit des Mamelouks en Egypte : d'abord il les flatta beaucoup, les invitant, allant lui-même chez eux. Et un jour il les convia à une grande fête. Pour arriver au kiosque où elle était préparée, il fallait passer par une petite allée entre deux hautes murailles : quand ils furent tous engagés dans
ce passage, on ferma les portes aux deux extrémités et le massacre commença : des hommes avaient été apostés derrière la muraille et tiraient à Tabri. Nul moyen de se défendre. Tous furent tués, un seul échappa qui s'élança avec son cheval d'une hauteur prodigieuse. Ils étaient quatre cents, Quelles mœurs!... Sais-tu la cause de la guerre actuelle dans Tesprit des hommes du peuple turc? L'Empereur de Russie proposait au Padischadh de lui donner Odessa, à condition qu'ii pût bâtir une maison à Buiukdéreh [petite ville sur le Bosphore, à mi-chemin de Constantinople). Or le Padischahd, qui est malin, comprit qu'une maison fortifiée à Buiukdéreh valait cent Odessa. 11 ne voulut pas. Et voilà pourquoi la guerre est venue. Ils ont été contents de la prise de Sébastopol, mais, mVassure-t-on, ils disent que ce sont eux qui l'ont pris. J'ai dîné hier avec un colonel polonais au service Turc, Przewlocki, qui racontait sa conversation avec un officier russe prisonnier nommé Rich ; le prince Mentchikoff s'attendait si peu à voir forcer le passage de l'Aima qu'il n'avait fait prendre aucune précaution pour la levée du camp. Aussi, quand la déroute commença, tous les chariots, tentes, etc., firent un encombrement tel que le ravin qu'il fallait traverser pour passer se trouva barré : or il n'existait pas d'autre passage entre les montagnes. L'encombrement dura deux heures, et pendant ce temps les Russes eurent grande frayeur : ils se crurent pris, mais on ne les poursuivit pas, ^Que devient l'histoire du manque de cavalerie? Et il ajouta : la démoralisation était telle que si l'on eût poussé sous Sébastopol, on y entrait. Donc la'nouvelle du Tartare était vraie : eux voyaient la ville déjà prise. Notre manque d'initiative a tout perdu. On a oublié cette parole de Napoléon, que la victoire dépend d'une seconde d'inspiration, d'une étincelle morale. On a tout voulu soumettre aux calculs de la froide raison et réduire la guerre en problèmes d'école. Le même
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colonel était à la défense de Silistrie. Foriifîcalions faibles, 5,000 hommes dans la place (sans compter les corps volants pour ravitailler et faire diversion), 120,000 assiégeants, deux mois de siège, et les Russes n'ont pas même enlevé une batterie. La démonstration de TÂutriche fît lever le siège, mais le colonel croit qu'ils n'auraient pas pris la ville. Il dît que Sadyk-Pacha a rendu là de grands services aux Turcs, qu'il a montré une grande habileté, beaucoup de finesse dans les ruses de guerre, trompant les Russes par de fausses démonstrations toujours nouvelles, parfois simulant des forces considérables et finalement entrant dans la ville. Et pourtant Sadyk avait peu servi autrefois, il n'avait été que le simple lieutenant Czaykowski. Nouvelle preuve que l'on peut être sous-officier sans avoir pâli dans les écoles spéciales. Elles sont bonnes, elles donnent le talent ; le génie. Dieu seul le départit en raison de nos mérites antérieurs à cette vie. On nait général. -— Demain mardi 2 octobre, nous irons probablement rendre visite à Sadyk, à son camp de Bourgas, où nous resterons deux ou trois jours, puis reviendrons ici. On a beaucoup crié contre lui, mais il a organisé déjà deux régiments. Pour relever le drapeau, il faut exister, et puis nul droit n'arrive qu'après un devoir accompli. Accomplissons notre devoir et soyons sûrs que notre droit ne tiirdera pas à être respecté. Ce que l'on n'eût pas permis aux démocrates polonais^ on le lui laisse faire. Peu importe qui relève le drapeau, pourvu qu'il le soit. La cause polonaise est assez grande pour que tous trouvent leur place. D'autres ont fait un grief de l'abjuration. On a trop oublié l'enseignement que contient l'abjuration de fiem et des siens. Puisque la Russie schismatique, la Prusse pro lestante et la catholique Autriche ont partagé la Pologne, et que le Saint-Siège a maudit son insurrection, recommandant par le bref du 9 juin 1832 soumission des Polonais aux Puissances légitimes, des hommes
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de cœiir ont été amenés à embrasser pour seul signe religieux Fépée qui pourrait combattre Tenvahisseur. En réalité, ce ne sont pas eux qui ont délaissé TËglise, c'est l'Eglise qui les a rejetés eux et leur patrie. Et vraiment le héros et martyr Bem est plus près de Dieu que ceux qui Taccusent lui et ses compagnons d'armes. Si l'Eglise veut qu'on revienne à elle, qu'elle embrasse donc de nouveau la cause des nations, qu'elle réchauffe les nations de son haleine, surtout la nation fidèle et martyre. Mais quelle parole a-t-elle tenté de prononcer pour éclairer l'Europe dans les circonstances difficiles de ces années-ci, dans les ténèbres au milieu desquelles on se débat? Le palais de l'ambassade russe à Péra domine tous les autres palais d'ambassade; on le voit depuis le Bosphore sur le sommet de la colline : or ce palais est bâti sur un terrain de la République de Pologne. Même après le partage, le Sultan ne permit pas à la Russie de l'occuper, mais seulement en 1815, quand l'Empereur obtint du Congrès le titre de roi de Pologne. Ce palais, qui reçut l'ambassade arrogante de Mentchikoff , est maintenant hôpital français : les blessés sont soignés au lieu même d'où partit le signal de guerre, et par un singulier jeu de la fortune, Tundes officiers qui accompagnaient le prince dans son ambassade y est revenu comme prisonnier blessé. L'une des jolies îles de la merde Marmara, à l'entrée du Bosphore, l'île des Princes, est occupée aujourd'hui par les prisonniers russes, et c'est un Polonais d'origine écossaise, Stuart, qui leur est préposé; nous l'avons vu, ainsi que Eossilowski qui lui est adjoint comme secrétaire et que je me rappelais avoir vu à Paris chez ton père, quand il était secrétaire, je crois, à l'Ecole polonaise. Le jeune colonel polonais Sigismond Jordan, avec qui nous sommes revenus l'autre jour de Térapia, est celui qui, dès le commencement de la guerre, s'est distingué à la prise du fort Saint-?^icolas. Combien de Polonais dans les commandements supérieurs
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turcs ! — La ville de Stamboul est reliée aujourd'hui à Galata par un grand pont de bateaux, avec deux'petiles arches pour la circulation des caïques. Il s'ouvre quelquefois pour laisser passer les navires. I^ port est admirable, il contient bien cent bâtiments sur les bords seulement. Autrefois, avant que le pont ne fût établi, on n'allait au faubourg que par des caïques : aussi les bateliers formaient-ils une corporation puissante. Maintenant le nombre en a bien diminué, grâce surtout aux bateaux à vapeur qui font plusieurs fois par jour le service du Bosphore. Le pont a été construit par un Américain, et il est si beau, dit notre guide, que quand cet Américain est retourné aux États-Unis, ses compatriotes l'ont tué de dépit. Pourquoi? Je ne sais, notre guide a toujours des réticences. 11 dît avec le plus grand sérieux aussi que le Sultan habite dans son palais une chambre toute garnie de pierreries tellement brillantes que la nuit il y fait jour comme à midi, idée turque. Personne ne Fa vu, mais ils le croient. Anecdote sur les Anglais. Une ambassadrice anglaise ayant été insultée, les Anglais exigèrent réparation et demandèrent beaucoup d'or. On en remplit tout un vaisseau, mais les habitants ne voulaient pas le laisser partir. On parlementa avec ceux qui gardaient les forts du Bosphore, et pendant ce temps l'individu qui montait celui des vaisseaux chargés du trésor s'enfuit avec le vaisseau et le trésor, sans que jamais on ait pu savoir ce qu'il était devenu. C'était un homme très-fin, dit-il. Mais assez d'anecdotes pour aujourd'hui. Je vais terminer en vous donnant des nouvelles de ton père qui va très bien et vous embrasse". Henri vient de recevoir une lettre de Paris et il déclare que le Sultan n'a jamais reçu lettre écrite par de plus jolies mains.
Nous dirons rétrospectivement Tordre d'idées dans lequel travailla Adam Mickiewicz. Nous essayerons en
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attendant d'interrompre le moins possible Tenchaînement des lettres de ses compagnons de voyage.
il y a une semaine que nous sommes ici, écrit Henri le i^^ octobre 1853, au milieu d'un incroyable tourbillon de Polonais que le diable semble avoir rassemblés de tous les coios du monde. Après-demaiiij c'est-à-dire mercredi, nous partons dans l'après-mîdi pour Bourgas, où M. Adam veut rendre visite à Sadyk-Pacha. Quels gens nous voyons ici, rien que de ces Pachas polonais célèbres par tout l'Orient. Plusieurs de nos officiers s'en vont aujourd'hui au milieu des Kurdes ; ils ont l'ordre d'y former un troisième régiment de Kozaks avec les déserteurs polonais. Levy étudie le polonais et le turc, il pioche énormément. Quanta moi, je n'ai pas de ces goûts colimaçonesques pour les bouquins. Je me fie âmes oreilles, je m'oriente assez bien à Constanlinople et je m'y fais comprendre par signes.
Il ajoute le 3 :
M. Adam va à merveille. Nous employons nos moments à nous familiariser avec l'Orient. Nous nous mettons demain en route pour Bourgas. Non pas Dieu, mais quelqu'un d'autre assurément a attaché à nos trousses une vieille qui porte une croix et qui est elle-même une lourde croix à porter. Elle est possédée de la rage de devenir chirurgien des Kozaks, elle jouit de soixante-dix printemps, c'est précisément l'âge de s'engager dans une armée ! Le sabre auquel je faisais allusion a été fabriqué en Angleterre pour le colonel Kamienski, il est orné de la devise : in hoc signo vinces, et se trouve en la possession du comte Branicki. M. Adam l'a eu en Italie et me répétait qu'aucune arme n'allait mieux à sa main, mais il m'ordonne maintenant de laisser là mon idée relative à ce