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sabre. Voas noas parlez de Fintention où serait M. Zmorski de s'adjoindre à notre caravane. Comment admettez-voas la pensée d'attacher une pierre pareille an cou d'un homme en qui Dieu a déposé ce que noire patrie a élaboré de plus généreux et de plus sublime? Nous devons ici chasser les importuns comme des mouches, ce soin m'a été confié. Si M. Adam se perdait dans ces bagatelles, les affaires importantes qui le réclament en souffriraient grandement.
Ce même jour Adam Midîiewicz adressait à sa fille Marie sa première lettre de Constantinople.
Vos lettres m*ont encore trouvé ici. Vous faites bien de me donner fréquemment de vos nouvelles : les dernières m'ont réjoui. Ne vous occupez plus du sabre. En en parlant, je ne prévoyais point qu'Henri songerait à le faire venir. Nous avons assez de bagages sans cela. Nous partons aujourd'hui pour Bourgas. Pendant mon séjour ici, il n'est rien survenu d'important. Nous vivons le plus simplement du monde. Henri ne cesse seulement de témoigner son enthousiasme pour l'Orient. Il voit tout à travers des lunettes en diamant; il se livre à des récits fantastiques : je lui abandonne par conséquent la description pittoresque de notre voyage. Je vous en noterai cependant les stations principales. Quand les enfants, le dimanche, reviendront du collège, qu'ils suivent sur une carte le chemin que nous avons parcouru, ce leur sera un examen de géographie. Eli bien donc, après avoir quitté Malte, nous nous sommes dirigés vers les rives de la Laconie, en apercevant dans un lointain horizon la Crète et le mont Ida; nous avons contourné la presqu'île de Matapan. Alexandre doit savoir quelle appellation classique elle portait et quel temple s'y élevait ? Nous avons laissé sur notre route l'îte de Cythère, et nous avons vogué au milieu des Gyclades vers Paros et Syra. On ne nous y a pas accueillis,
parce que nous avons à bord des malades et un mort qu^on enterra dans l'île deDelos. Cest une localité aujourd'hui déserte et des sentiaelles s'y promènent le long d'un lazaret. Plus loin, entre l'île de Ghios et le continent, nous avons viré vers Smyrne. En en revenant et en nous rapprochant du rivage vers Lesbos et l'ancien Pergame, nous avons vu au loin l'ancienne Ida troyenne où les Dieux grecs tinrent conseil si souvent. Au pied du mont Ida s'étendent les plaines de la Troade. Nous étions trop éloignés pour distinguer Tembouchure du Xanthe et du Si mois, [mais le tombeau d'Achille est placé dans une position si heureusement choisie que, longtemps visible de divers côtés, il règne sur tout ce littoral. Le tombeau d'Ajax, situé un peu plus loin, s'aperçoit moins nettement. Le détroit des Dardanelles est si large qu'il serait difficile de croire qu'on le puisse traverser à la nage, si Byron de nos jours ne l'avait accompli. Le Bosphore est plus étroit, mais j'ai observé qu'il y règne de forts courants. Notre compatriote Louis Zwierkowski l'a jadis franchi à la nage, ce dont les Turcs se souviennent encore. On peut donc le considérer, après Léandre et Byron, pour un troisième archi-nageur. L'endroit où nous campons est aussi plein de souvenirs. Nous sommes dans le voisinage de la Jasonie, fameuse parce que Jason y séjourna quelque temps avec les Argonautes ; de l'autre côté, c'est Ajantion où se célébraient des jeux annuels en l'honneur d'Ajax, fils de Télamon. De tout ceci, il ne reste que la tradition, et encore consignée dans les livres. La fourmilière turque a tout accaparé et effacé. Les Grecs même d'ici ignorent l'antiquité. Depuis notre départ, nous avons eu un beau temps constant et de fortes chaleurs. Il pleut aujourd'hui pour la première fois. Nous nous rendons sous peu d'instants au paquebot.
Mes souhaits de bonne santé et mes embrassements, Adam Migkibwigz.
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Armand Levy me transmettait sous le pli de la lettre de mon père le billet suivant :
Nous partons dans quelques instants pour visiter les Kozaks polonais au camp deBourgas. Nous ne savons pas encore quel temps nous resterons à Gonstantinople. Je profite le mieux possible de notre séjour ici. Que n'es-tu avec nous! Dépêche toi donc de finir tes études. Je me réjouis par avance de nos excursions prochaines à travers la Bulgarie, la Serbie, au milieu des populations slaves. J^avais vraiment quelques dispositions à la décivilîsation. Je me trouve bien de notre régime de campement. Henri est toujours gai et exceUent comme tu Tas connu. 11 te regrette. Notre ménage est toujours parfait. Quelque beau que soit ce voyage, cela ne m'empêche pas d'être bien souvent en France par la pensée. Ton père va très bien. Il me semble, en étant auprès de lui, vous avoir moins quittés. Rapprochons-nous encore un peu en nous écrivant souvent. Nous avons eu hier le temps le plus admirable, pas un nuage au ciel rpuis il a plu cette nuit, et de nouveau voici le ciel serein, et sans doute nous aurons belle mer jusqu'à Bourgas. Henri est dans le ravissement à la pensée qu'il va revoir desKozaks, le noyau des futures légions polonaises. Sans doute elles reparaîtront avec les Aigles nationales : ce sera un beau jour. Si nous nous trouvions bientôt sous le drapeau, frères d'armes?
Le 7 octobre, Henri exhalait sa joie dans les lignes suivantes :
Au camp des Kozaks, à Bourgas.
Quoique je ne sois pas encore devenu fou de bonheur. Dieu sait ce qu'il adviendra de moi. Comme j'aime ma patrie et comme l'honneur m'est cher, il n'y a pas de régiment au monde plus solide que le premier régiment kozak. Jo jette
le gant à chaque Polonais qui, bien que ses forces le lui permettent, ne se prépare pas à s'aller engager dans les Rozaks, et je maintiendrai mon défi. Il n'existe ni langue ni plume capables de décrire ce que nous voyons et touchons ici. Peutêtre votre pinceau réussirait-il à fixer sur la toile cette aube de la Pologne renaissante. Nous sommes partis le quatre de ce mois à huit heures du soir de Constnntinople, nous avons passé la nuit sur le bâtiment qui ne s'est mis en marche qu'à cinq heures du matin. C'était un navire anglais, Patrick; le prince Ladislas fît arborer au mât ce pavillon polonais banni des mers depuis si longtemps et que M. Adam prit plaisir à voir flotter dans les airs. Nous remorquions deux barques, dont l'une ne tarda pas à sombrer, à notre grande satisfaction, puisqu'elles retardait notre marche. Dans le campdeBourgasdes tentes hospitalières étaient dressées pour nous. Après nous avoir reçus, Sadyk Pacha partît à la chasse et en rapporta au bout de deux heures trois biches et un lièvre. 11 y a ici une foule de lévriers admirables et de Kozaks plus admirables encore. Un de nos gentilshommes a vendu ses biens et sert comme simple soldat, un autre de Posnanie a quitté la position d'officier d'artillerie prussienne pour celle deKozaket se déclare parfaitement heureux. Il est à croire que le temps approche où rien au monde ne sera supérieur au Kozak. Le général est de retour, un banquet nous réunit tous, les officiers s'assoient à sa table comme à^ celle d'un père, nous y figurons à titre d'hôtes et l'on nous gâte, les sotnias défilent l'une après l'autre, la musique éclate, les danses commencent. Ce matin messe en plein air, entre deux lacs et non loin de la mer. Pendant que le prêtre du second régiment récite ses prières, des centaines de pélicans passent au-dessus de sa tête et des grues sautillent au pied de l'autel. Nous avons eu ensuite une revue du i^** régiment. Quels hommes et comme ils manœuvrent! Les cent-gardes français sont dépassés. M. Adam
est heureux d'avoir revu son vieil ami; le général ne se possède pas de joie; demain nous chasserons au sanglier avec des épieux. Le paysage est des plus pittoresques.
Le mercredi 9 octobre, Armand Lévy écrivait de Bourgas :
Je profite d'une excursion à cheval que nous venons de faire du camp au village pour décrire deux lignes pendant une halte que nous y faisons. Nous avons eu une superbe chasse au lévrier. De sept heures du matin à midi, course dans les steppes. Le lièvre part, les chevaux sont lancés au grand galop, les lévriers suivent, le lièvre est forcé, pris et tué et on se remet à la recherche d'une autre bête. Quel appétit nous avions au retour, et point de fatigue, quoique la chaleur fût bien forte. Ce matin, revue des deux régiments et promenade militaire : cela a duré toute la demi-journée. Nous avons déjeuné dans une ferme où tout avait été préparé par les soins du pacha. Au retour sieste d'une demi-heure, puis course nouvelle. Le cheval était excellent. Quel galop ! Nous menons une vie vraiment plus rapprochée de la nature : c'est un bonheur. On se sent revivre et rajeunir. On respire à pleins poumons. Demain chasse dans le bois au chevreuil et au sanglier, car rétat-major ne vit guère que de sa chasse. Aussi avonsnous déjà mangé force chevreuils, bécasses ; le pays est très giboyeux. La fertilité du sol est surprenante : c'est une terre de jardin qui n'a pas besoin d'être fumée et qui produit pour peu qu'on la remue, mais le pays est désert. Ainsi l'ont voulu les guerres de religion. Et l'orge y est semé au travers des buissons. Ah ! si nos paysans français avaient à leur disposition une si vaste étendue de terrain! Ton père va toujours à merveille. Cette vie à l'état libre est bien plus conforme à sa nature. Et puis chacun ici est si bon! C'est un pronostic heureux en faveur de leur courage. Les plus courageux sont aussi
les plus doux. Nous allons rentrer sans retard à Gonsfantinople. Nous pensons toujours à vous tous.
Le 18 octobre, Armand Levy écrit :
Ton père va assez bien. 11 a été un peu indisposé, mais seulement comme il Test quelquefois à Paris.
Le 20 octobre, Henri Sluzalski décrit avec sa verve ordinaire l'épisode le plus riant de ce voyage qu'assombrirent bientôt la vue de discordes intestines :
€ Déjà nous apercevions du pont de notre navire le va-et« vient des Kozaks. Ils avaient été avisés de notre prochaine venue, mais, selon Fordinaire des gens qui s^imposent une attente prolongée, ils se laissèrent surprendre par notre arrivée. Nous passâmes quinze jours sous la tente hospitalière de Sadyk-Pacha. En aucun lieu du monde un Polonais ne saurait éprouver félicité pareille. Quelle joie que de contempler ces gens créés exprès pour des missions providentielles des plus extraordinaires ! Voici remploi de notre temps. A 5 heures du matin, on sonnait la Diane ; aussitôt retentissait comme le tonnerre la voix de l'Ataman qui est le dernier couché et le premier levé, les ordres se croisaient^ la chasse succédait aux exercices ; venaient ensuite des revues et des promenades militaires, si bien que la journée s'envolait avec la rapidité d'une balle de pistolet. Le second régiment qui, avant d'avoir reçu les effets d'équipement que nous lui avons apportés, avait un aspect un peu délabré, sembla, douze heures après, sortir de la mer drapé si poétiquement dans ses manteaux blancs que les cygnes et les pélicans en glapirent d'envie. Ajoutez au tableau les reflets rouges des kolpaks et de l'étendard du premier régiment et vous avouerez que c'est au-dessAis de toute description. Les grues qui nuit et jour traversent la plaine par bandes ne sont ni aussi
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élégantes ni disposées dans un aussi bel ordre. Le second jour, nous avons assisté à une messe, au milieu du steppe, entre deux lacs. Une messe semblable n'a pu être dite que lors de la création de la Pologne. A Tautel, un prêtre vénérable et simple, les soldats en carré, au centre une brillante jeunesse, en tête des chefs blanchis parles ans et les fatigues, dans les airs, des nuées d'oiseaux. Le silence était tellement solennel que j^ai remarqué de pelits oiseaux qui s'approchèrent de Fautel en sautillant. Cette simplicité poétique et élevée a du présider à la naissance du monde, puisset-elle avoir été Faurore de la Renaissance de notre patrie î Je puis dire en ce qui me concerEC que cette fois-là j'ai pour la première fois de ma vie prié en toute élévation d'âme, sans formuler aucune prière. Que de cœurs cruellement éprouvés battaient là à Tunissonl Le lendemain, nous avons va manœuvrer le régiment. M. Adam laissa machinalement son cheval l'emporter devant le front de ces sotnias du Kouban et de la Dobroutcha qui possèdent jusqu'à aujourd'hui l'étendard que leur offrit jadis la République de Pologne. Que ne sais -je dessiner ! J'ai tenté de portraiturer des marsouins et je me suis, comme on dit, brûlé les [doigts. Nous avons pris part à plusieurs chasses à courre, M. Adam a supporté la fatigue à l'égal des autres chasseurs. Nous sommes chaque fois revenus avec plusieurs lièvres. Selon mol aucun Polonais par le temps qui court ne devrait vivre autrement que sous les armes et en uniforme kozak. Nous avons eu un défilé militaire de toute la brigade kozake qui s'est déployée en ligne de bataille et s'est avancée ainsi l'espace de deux lieues. A quels>udes gaillards l'ennemi aura affaire! Depuis deux ans, ils n'ont pas couché sous un toit, toujours en marche ou au combat : il y a six mois qu'ils campent ici à Bourgas. J'ai vu là de beaux échantillons de notre pays. Deux riches propriétaires du royaumes, dont l'un a
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laissé femme et enfants, servent en qualité de simples kozaks. Deux autres de Posnanie font de même. L'un de ces derniers se mourait déjà, il n'avait pu se guérir à Paris de ses spasmes nerveux, il s'était traîné pendant de longues années à je ne sais combien de stations thermales ; or, après avoir goûté deux mois de la vie kozake, il a la vivacité d'un chat sauvage et se trouve si bien de ce régime essentiellement hygiénique qu'il s'est promis de n'en jamais changer. Un autre est un officier prussien en congé et, quoiqu'il soit sujet à des accès de fièvre, c'est un militaire d'une si belle prestance qu'aucun cent-garde français ne soutiendrait la comparaison. La fraternité règne et la gaieté se lit partout, la misère elle-même y brille davantage que si. on l'enchâssait dans l'or et les diamants. Il y a deux repas par jour, à dix heures du matin et à cinq heures de l'après-midi. Tous les officiers, à l'exception de ceux qui sont de service, s'asseoient à la même table. Dans chaque sotnia, des chants égaient le repas et puis viennent les danses kozakes dont aucun ballet de rOccident ne saurait approcher. Souvent les officiers produisent leurs chevaux favoris : il y en a de turcs, d'arabes, de circassiens, de curieuses bêtes montées par de vaillants cavaliers. Ces scènes originales et ces mœurs sont l'opposé de ce que prise ce grand monde occidental qui parfumé, endormi, pâle et sot esclave dans des chaînes dorées et des prisons de marbre, est incapable de concevoir un pareil état. Ce n'en est pas moins une réalité et la première de toutes pour les Polonais, car )il n'y a que la lance et le sabre qui puissent venger nos injures. On dit que chaque chose se peut envisager sous deux aspects : je n'en vois qu'un seul. Lorsque je considère les Kozaks, on pourrait m'enfoncer dans le cœur un clou incandescent que je ne le sentirais pas. Je me suis mis corps et âme à la disposition de Sadyk-Pacha qui a daigné m'enrôler dans les Kozaks qu'on appelle ir réguliers,
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mais qui sont de vrais Kozaks de la Dobroutcha et qui ont la réputation d'être des plus réguliers au combat. J'ai obtenu la permission d'accompagner M. Adam jusqu'à ce que quelque besoin urgent réclame ma présence au régiment. Il faut conclure de tout ceci que l'heure est venue d'échanger Paris contre l'Asie pour parvenir de la sorte à Varsovie. C'est ce qu'enseigne la géographie le plus récemment amendée. Qu'il erre dans les steppes de la Caspienne et du Kouban ou qu'il foule les neiges du Caucase, le Kozak ne périra pas misérablement, soutenu qu'il sera par l'étincelle que jusqu'à sa mort son cœur entretiendra pour ses amis. La patrie, ne sont-ce pas les hommes, les compagnons, les amis, les souvenirs, les joies, les malheurs même, et du reste est-ce qu'on ne fond plus de balles ? Chaque existence a un mite qui la ronge. Le prince Ladîslas Czartoryski a quitté le camp deux jours avant nous, parce qu'il a pris la poste. 11 paraît qu'un plus long séjour ne nous était pas non plus destiné, puisque M. Adam a eu une légère indisposition hémorroïdale. Nous aurions différé notre départ, mais au camp les journées sont chaudes et la nuit la rosée est froide, nous pouvions être surpris par les pluies. Le 17, à deux heures et demie du matin» un coup de canon, tiré dans le port, nous annonça l'arrivée du bâtiment. A ce signal répondit Tordre du Pacha : i Mahmoud, les chevaux ! » En quelques minutes, nous étions à bord du navire autrichien Pei'sia qui nous débarqua à Varna, où nouspassâmesur le paquebot français le Périclès, Le 18, nous rentrâmes heureusement dans le port de Constantinople. M. Adam, dans le moment ou j^écris cette lettre, est en parfaite santé. Cette affirmation serait superflue si, dans son désir de se reposer un peu, il n'avait résolu de ne pas accueillir tous les visiteurs : ceux qu'il ne reçoit pas écriront peutêtre à Paris que M. Adam est malade, ce qui pourrait vous effrayer. Or je vous repète que la maladie est passée. Nous
occupons notre ancien logement de Galâta, mais nous en cherchons un dans le voisinage, à la campagne, sur le Bosphore, pour faire tranquillement nos préparatifs en vue de la continuation de notre voyage. J'aurai plus de temps à donner à ma correspondance. Vous me parlez de deux de nos compatriotes qui . d'ici, veulent aller se battre en duel àParis, quand il est d'usage, en Pologne, de vider ces sortes d'affaires à la première auberge, au coin du bois. M. Adam leur conseillerait de prendre rendez-vous sous Sébastopol. Combien de fois n'avons-nous pas songé à Ladislas, surtout pendant les chasses! Ses sœurs auront un jour la peine de broder des drapeaux pour les Kozaks : en attendant ce sont les dames moldaves qui s'acquittent de ce soin. M. Adam a lu cette lettre et m'a dit que vous pouviez en donner connaissance au prince Adam. Il a ajouté que je pouvais vous faire savoir, ce que je n'eusse osé faire, que, lors de ma présentation aux Atamans de mon irrégulière sotnia, je m'étais acquitté convenablement des saluts d'usage. J'étais déjà en uniforme et en kolpak. Seulement ma barbe fut à ce point éclipsée par ces barbes sénatoriales que je faisais la figuré d'un enfant placé en face de sapeurs. Néanmoins, après m'avoir examiné et talé, après avoir refléchi et hoché la tête, les chefs m'admirent comme kozak. Il est vrai qu'il n'y en a jamais eu de chauve parmi eux, mais on a attribué ma calvitie aux effets d'une blessure à l'arme blanche. »
Le 20 octobre, Armand Levy revient une dernière fois sur cette excursion de Bourgas, pendant laquelle mon père éprouva un vif rassérénement d'esprit au spectacle d'un commencement de réalisation de l'idée polonaise, en même temps qu*il y ressentit les premières atteintes du mal qui devait l'emporter :
Je voudrais te raconter en détail notre expédition de Bourgas, mais je ne sais comment cela se fait, ciiaque jour amenant avec lui ses préoccupations entraîne la veille dans Tombre, et souvent nous nous demandons quel mois et quelle semaine nous sommes. Je te dirai donc les choses sans ordre et telles qu^elles se représenteront à Tesprit. C'était un jeudi, le 4, à ce que dit Henri qui a consulté son mémorial. Dès le matin nous sommes prêts à partir. Par quel bateau et à quelle heure, c'est ce que nous ne savons, car ici c'est le pays où les indications font le plus défaut. Pourtant nous pensons qu'on nous préviendra. Vers le milieu du jour, on nous dit que c'est un remorqueur qui doit nous emmener et que probablement nous aurons à coucher sur le pont, à la belle étoile. Sur quoi nous entassons nos manteaux et paletots, et de plus Henri bourra le carnier de biscuits marins et remplit de vin et de rhum les trois gourdes. On vient nous prévenir en tonte hâte, nous laissons notre valise pour ne pas nous charger inutilement sur le bateau. Et nous voilà dans la Corne-d'Or. Il était 7 heures du soir. Le prince Ladislas arriva à dix. Nous passons la nuit à bord. Nous levons l'ancre le matin seulement. Ce devait être à 5 heures ; ce ne fut qu'à 8. Mais nous avons été amplement récompensés de notre sobriété intentionnelle et de notre stoïcisme anticipé, car le bâtiment s'est trouvé être un beau vapeur, bon lit dans les cabines et bon repas sur la table. Et ce qui mieux est, nous avions pour patron du bateau la plus excellente figure d'homme, non anglais, mais irlandais. Et irlandais aussi était le navire, sous la protection du Saint national de la pauvre Irlande. Ainsi vont les choses. La première fois que la Pologne recommence à vivre, c'est l'Irlande qui sert à porter les armes de ses soldats. Singulière réunion de circonstances. Et c^est l'Angleterre qui met ce bateau à disposition pour transporter l'équipement que la France fournit aux Polonais sous un nom
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étranger. Nous re traversons tout le Bosphore, depuis la pointe du Sérail jusqu'au Phanar de la mer Noire. Ces rives nous paraissent plus belles encore. Nous voyons de plus près, cette fois, la côte d'Asie, elle est bien riante aussi. C'est à hésiter entre les deux continents , on pourrait longtemps errer dans le Bosphore sans savoir à quels bords donner là préférence. Nous avons revu à Dolma-Batchi le nouveau palais du Sul tan sur le bord même de la mer, il ne manque pas d'une certaine originalité, seulement je le voyais avec peine descendu de la colline. On a tout exprès aplani la montagne, et le palais autrefois eût été placé au sommet, témoin le Sérail-Bournou et le vieux Stamboul. Puis, ce qui a dû attrister les vieux Turcs, c'est de voir leur Padischah déserter les murs sacrés pour passer sur la rive des Infidèles, au bas de la colline des Pérotes. Le Sultan actuel habile ordinairement un palais, aussi sur le bord du Bosphore et même un peu plus loin que Dolma-Batchi, et dont le centre a [un faux air de temple grec. Je t'ai déjà parlé de Térapia et de Buiuk-déreh où les ambassadeurs étrangers vont habiter l'été. Sur la rive opposée, on voit un grand palais auquel de longs gradins conduisent du bord de la mer : il était destiaé à Méhémet-Ali, pacha d'Egypte; sa mort a interrompu les travaux et il a été un peu mesquinement achevé. Nous sortons du Bosphore. Nous voici dans la mer Noire que les anciens représentaient inhospitalière. Je ne sais si c'est un effet d'imagination, mais la rive de cette mer m'a paru plus sombre. Cela me fit le même effet que quand je passai du riant golfe de Naples dans celui de Salerne. Le temps était assez gros et la mer grise reflétait un ciel plombé : car le ciel donne sa teinte à la mer, toujours la même en réalité, pourtant elle en subit aux yeux toutes les impressions; de même à peu près la nature nous semble triste ou gaie d'après Tétat de notre âme. Nous traînions deux petites barques destinées à Varna, l'une d'elles a sombré,
mais elle était vide. Et ce fut ud petit incident que les inutiles efforts faits pour la sauver. Nous eûmes un long retard, nous pensions ne mettre que douze heures, nous en mîmes presque le double. C'est un très grand golfe que celui de Bourgas. Au fond, sur la plage, mais encore assez loin, nous apercevions les tentes. Avant d'arriver, nous avions hissé le Blanc-Rouge polonais, et le prince Ladislas, en le saluant, disait : a Nous sommes sur un bateau à nous, sur sol polonais. » Parmi nos passagers, il y avait une vieille dame polonaise, venue avec nous de France comme aide -chirurgien, décorée de Tordre national virtuti militari; elle a montré, diton, beaucoup de courage en plus d'une circonstance. Elle se nomme Rostowska, et chacun la désigne du nom de Baba. Cest la bête noire d'Henri qui en dit à chaque instant les plus amusantes choses du monde. Elle-même, il faut Tavouer y prête quelquefois i : elle nous a raconté elle-même avec beaucoup de détails son combat sur le bateau avec un rat ; nous avons eu beau lui dire que la présence des rats sur un bateau était le meilleur augure, puisqu'ils étaient très fins et ne s'aventuraient qu'à bon escient, cela ne calmait point ses frayeurs. Mais survint le mal de mer qui l'absorba tout enentière. Or, pour débarquer, voulant éviter le présage si mauvais pour les Kosaks et paysans polonais de la vue première d'une vieille femme, nous eûmes besoin de beaucoup de diplomatie pour la laisser en arrière. Nous arrivons au camp qui est à une demi-lieue de la petite ville. Le général, qui avait désespéré de nous voir arriver ce jour-là, était parti pour la chasse dans la forêt. Ses capitaines d'état-major nous firent les honneurs et l'on dressa pour nous une tente près de celle du général. L'un des capitaines qui étaient là me frappa beaucoup par ses yeux qui brillaient extrêmement et une physionomie toute différente des nôtres : c'était un véritable ukrainien. Il a parcouru foute l'Europe sans se trop civiliser :
c'est toujours Thisf oire de ce Kosak .qui, revenant de vendre son blé se replonge dans une cuve de goudron avec ses beaux habits neufs pour redevenir Kozak. Un jour, près de Tours, une dame de la diligence , intriguée de son costume (déjà i! portait le costume kozak), se hasarda à le lui demander, c C'est étonnant, répondit-il, que vous ne le connaissiez pas : c'est le costume kosak. » — t Mais vous parlez bien français pour un Kosak ». — « C'est assez naturel. Madame, puisque je suis resté en France depuis 1814. » Et tous de se reculer, sans faire attention qu'il ne pouvait pas même être né en 1820. Nous examinâmes les chevaux. Le cheval favori du Pacha est une très belle bête arabe, elle est très triste quand elle voit mettre à une autre la housse rouge du général, tant le cheval, comme le chien, est déjà élevé dans Tordre des animaux, comprend l'homme et en a souvent même les passions. On nous disait qu'un cheval ne s'est jamais laissé approcher par celui qui le soigne sans qu'il fût bien habillé ; sale il le mordait, et les chiens aussi crient après les gens déguenillés. Le cheval est ici la grande affaire. « Qu'est-ce qu'un cavalier, si son cheval est malade? » me disait un soldat. Et un autre : c Pour que votre cheval vous aime, il ne faut pas se borner à lui donner, comme en France, à boire et à manger, mais lui causer, le visiter, le caresser, coucher auprès de lui : alors ce vous est un ami sûr. » A l'importance que j'ai vu attacher aux chevaux ici, j'ai mieux compris pourquoi les fils du Tzar Nicolas, en visite à Rome, s'extasiaient sur l'agilité et la vigueur des chevaux, sans faire grande attention aux hommes. Cet éloge exclusif aux bêtes avait un peu piqué nos officiers de l'armée d'occupation : en réalité, c'était un trait national. Les chevaux ici vivant à l'air libre, chacun est attaché sur une ligne formée devant les tentes. Et chaque sotnia forme une ligne. Les chevaux kosaks sont petits, mais rapides. Le même qui file si vite sous la pression de son maître, l'instant
d'après, libre et sans bridon, vient à la voix se remettre à sa place. C'est une association d'hommes et de chevaux. Gérard disait : « Ceux-là ne connaissent point le lion qui ne Tont vu que dans nos ménageries , sans crinière et la tête basse comme un lapin de choux, et ne Tonl jamais contemplé en plein air, Toeil en feu, nourri et grandi au désert. > Il en est de même du cheval. Qu'est-ce que nos piteux chevaux de cabriolet! Pour un Européen, le cheval est une chose ou moins encore, un esclave. Ici il a Tair d'une personne. C'est que dans les steppes, le cheval se sent vraiment citoyen et libre, non soumis à un maître, mais uni à son ami. Que la selle cosaque est légère et pelifel On la tient d'une seule main, il n'y a de fer que la boucle, nulle couture dans la peau. L'étrier est court. Le cavalier, presque droit sur l'étrier, se lance en avant avec une incroyable rapidité et sait s'arrêter tout court. Le petit fouet dont il se sert est une tresse de peau. Et si le chef s'en sert sur son soldat quelquefois, celuici ne se sent pas humilié d'être traité comme son cheval, ou bien comme un enfant. C'est un peuple enfant, et il a les défauts comme les qualités de l'enfant, et c'est pour cela qu'il en supporte sans trop se plaindre les punitions. La susceptibilité intérieure n'étant pas encore éveillée chez lui, le châtiment moral est difficile, impossible encore. — Le général est revenu : deux chevreuils l'avaient précédé. Ton père et le général se sont jetés dans les bras l'un de l'autre. Ton père m'a présenté comme son ami , et le lieutenant Sluzalski comme officier kozak. Nous sommes entrés sous la tente, et nous avons dîné, porté des santés. Puis sont venus les chants nationaux des bataillons, ainsi que je te Tai raconté. Les soldais chantent beaucoup d'airs russes qu'ils chantaient au réginaent : il y a un fond de tristesse. C'est un rythme analogue à celui de nos paysans, un peu lent. Je retrouvais aussi même intonation ici chez un aveugle dernièrement. Tous les
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chants de la campagne auraient ainsi comme un air de famille. Mais n'esl-ce pas singulier que quand les chants ont cessé partout, en France comme en Italie (durant mon long voyage dans la péninsule je n'ai pas entendu un chant dans les campagnes, sauf une seule chansonnette partout répétée contre les curés elles frères-moines i preti i fratrie,. \ ce soit ici chez les Kosaks que le chant existe. Le chant, c'est le signe d'une vie réelle, ce n'est pas autre chose qu'une explosion de l'âme. Quand l'homme s'animalise, son chant cesse. Ton père a reconnu beaucoup d'airs qu'il connaissait déjà et qui lui ont rappelé la patrie. Ce fut pour lui une excellente soirée de rafraîchissement national. Ces chants ne sont pas écrits. Pourquoi l'auraient-ils été? On ne note que ce que l'on a la crainte d'oublier. Joseph de Maistre a fait sur les dates des dogmes de l'Eglise utie excellente remarque : c Vous m'apportez la discussion de tel dogme avec le décret du concile comme signe de son origine : dites donc plutôt que c'est alors que Ton a commencé à en douter. > De même les chants ne s'impriment et ne se collectionnent que quand leur force vivante a déjà cessé. Ce n'était pas par extraordinaire que l'on est venu chanter devant la tente. Souvent ils le font le soir entre eux. Je me suis quelquefois promené le soir près des tentes et je voyais par exemple un groupe de quatre Kosaks, l'un jouant du violon, l'autre frappant un tambour de basque, alors que |deux autres pour leur propre plaisir chantaient. C'était une chanson malo-russe sur le regret de rester sans combattre : c Mon cheval est prêt; si les autres mettent leur plaisir dans les jouissances et les richesses, notre plaisir à nous, notre joie, c'est le sang des combats. > Mais il faudrait tout comprendre. Que d'histoires racontées le soir entre eux, et chacun se tait et écoute. Le général en sait un grand nombre. Il a, en 1837, écrit des contes kosaks que ton père trouve empreints d'un sentiment
vrai (1) : lui-même est de famille ukrainienne. Il y a vingt ans, il ne parlait que de Kosaks démocrates et chacun riait de lui. Et aujourd'hui le voici à la tête de Kosaks tout autres que ceux de TAutocrate. Nos rêves ne sont souvent que des pressentiments. Je t*ai dit la messe sous la tente : tous ces braves, la tête inclinée sur leur sabre et beaucoup avec un livre à la main ; il y avait plus de sentiment religieux là qu'à TAssomption. Quand les proscrits peuvent déjà prier pour la patrie les armes à la main, ils peuvent espérer pouvoir bientôt combattre pour elle. La revue du 1®*' régiment a été très belle. Les Kozaks irréguliers de la Dobroutcha et du Kouban sont magnifiques. On les dit irréguliers, car ils sont habillés à leur gré, avec des chefs qu'ils se donnent et ne restent qu'un an sous le drapeau. Après quoi, d'autres viennent les remplacer; ils ne paient aucun tribut à la Porte, mais lui doivent tant d'hommes en cas de guerre. Ce fut là le noyau premier de Sadyk. Il a pu rendre de grands services sur le Danube : le Pacha avait peu d'hommes, mais il mettait chacun d'eux à la tête d'une centaine de bachi-bouzouks pour les enflammer et les cçnduire. Ton père admirait beajicoup la force simple de ces Kozaks incivilisés. Inutile de dire que c'est là qu'Henri a choisi sa place, et un de ses camarades qu'il a retrouvé ici, avec lequel il a combattu en l'année 1848, disait en riant : Le proverbe est vrai, on a beau faire, toujours le loap retourne au bois. — Nous avons assisté à l'essai des chevaux, chacun voulant faire briller le sien. Quels cavaliers nous avons vus ! Une souplesse incroyable ! — Le jour de la fête du colonel du l^'' régiment, il y eut réjouissance : une grande table a été dressée, les officiers des deux régiments y ont pris place. On a porté des toasts au Pacha^ au prince Adam, à l'union des deux régiments, etc. Ton père, Sadyk,
(I) J'ai publié une traduction française de ces contes h Paris en
ADAM MICKIEWIGZ 31i
le prince Ladis, les colonels ont parlé. Et moi aussi, à la fin, j'ai porté un toast en disant à peu près ceci : « Permettezmoi comme seul Français ici, de porter un toast à l'union de la Pologne et de la France. » (Et comme je touchais une corde sensible, il y eut un grand hourrah.) < Longtemps vous avez combattu pour nous. Ce sont de ces dettes qui ne s'acquittent point par des paroles. Espérons que bientôt nous pourrons à notre tour verser notre sang à vos côtés. Je porte aussi la santé du brave organisateur de ce corps kosak : c'était l'une des choses les plus importantes qui pût être faîte aujourd'hui, la seule possible et la plus utile, vrai noyau des légions nationales. Vienne le jour où, changeant le refrain du Jeszcze Polska (1), tous puissent s'écrier : Conduis-nous, Sadyk, de Turquie en Pologne. » — Puis le Pacha, ton père, le jeune prince, les colonels et le Français furent enlevés sur les épaules devant les soldats groupés autour de la tente, et de formidables hourrahs! prononcés. On se serrait la main, on s'embrassait. « Et moi aussi je veux vous embrasser, » me dit un Kosak, c car j'ai vu la France et je l'aime beaucoup. > 11 y eut entre tous, officiers et soldats, un courant réel de fraternité. Après vinrent les danses kosakes. Habituellement, ils ne dansent que pieds nus, car les bottes appartiennent au Sultan et ne doivent pas être usées pour rire. Mais, en raison de la circonstance, ils gardèrent les bottes, les éperons résonnaient; quelle légèreté! je n'en ai jamais vu de pareille, une grâce très grande comme on n'en rencontre pas dans nos salons de Paris. Et l'on voyait si bien qu'ils s'amusaient pour eux-mêmes, sans aucune préoccupation extérieure. Puis chacun est rentré sous la tente ; une couverture sur du foin, voUà le lit et sur soi son manteau. Nous nous sommes peu déshabillés durant un long temps , et n'en avons pas moins bien
(i) Hymne national, dans lequel les premières légions polonaises augaraient leur marche d'Italie en Pologne.
dormi. Souvent j'ai vu lever le soleil : sous la tente, le froid du matin vous avertit qu'il faut se lever; dans une chambre, la chaleur accumulée pendant le renfermé de la nuit voas engourdit la grasse matinée et dans une atmosphère peu saine. .Vivent donc les tentes et les camps ! J'ai vu enfin ce que c'est que des steppes, d'immenses plaines avec quelques broussailles sans chemin tracé. Nous les avons parcourus tantôt en briczka polonaise, le plus souvent à cheval et, quand c'est au galop, c'est très agréable. Que de gibier et que de belles chasses ! Quel plaisir quand le lièvre part et court de lancer son cheval à toutes brides au travers de la plaine ! Le deuxième régiment nous a fêtés aussi. Et vers la fin pour le Français, on entonna le : Mourir pour la p(Uii£ et la Marseillaiscy comme le premier jour on avait chanté : Allons, dragons, vite en selle. Ici le Pacha m'appelait toujours : monsieur Armand, les colonels : Monsieur Levy et tous Francuz (1). J'aurais bien des causeries à te raconter, des remarques à te communiquer, mais ma longueur de correspondance commence à scandaliser Henri, il trouve que c'est trop pour un Kozak. Tu as reçu sans doute ma lettre du i8 où je t'annonçais ma détermination de m'engager dans ce corps. D'ailleurs Henri fait aussi une longue épître pour chez vous. U s'en acquitte toujours avec beaucoup d'esprit. Ton père a reçu des cheveux de ton plus jeune frère avec grand plaisir. 11 a ri de la raison pour laquelle tu ne lui écris pas, écrivez-lui donc un peu. il vous aime tant, il est si sensible aux témoignages d'affection! Mes amitiés à nos amis.»
Le 21 octobre, Adam Mickiewiez donnait lui-même de ses nouvelles à son ancienne et excellente amie Madame de Kluslîne:
(1) Le Français.
J'ai eu par Marie des nouvelles de votre sanlé, je m'en réjouis beaucoup. Ladis vous a parlé de mon voyage. Il a été jusqu'à présent heureux et agréable. Je ne vous parlerai pas des magnificences extérieures de Constantînople; vous les connaissez par les descriptions et vous en avez vu probablement le diorama ; il n'en est pas de même quant à Tintérieur. Il faut avoir des sens bien démocratiques et fort robustes pour supporter les premières impressions d'une cité orientale. Je m'y suis cependant promptement habitué. Je vous avoue même que ce n'est pas sans un certain plaisir que je m'arrêtais dans quelques quartiers de la ville qui me paraissaient parfaitement semblables à ceux de ma petite ville natale de Lithuanie. Imaginez-vous par exemple une place publique couverte d'une couche de fumier et de plumes, où se promenaient tranquillement des poules, des dindons et toutes sortes de bêtes au milieu de groupes de chiens qui faisaient la sieste ; mais pour arriver de cette place chez nous, il fallait suivre des ruelles, que j'ai trouvées si primitives et si pittoresques que je vous en épargne la description. Décidément je ne vous engagerai plus à faire un voyage en Orient. Quant à moi, je m'y suis, comme je vous l'ai dit, parfaitement habitué. D'ailleurs, je n'affronte qu'une fois par jour ces passages à travers des tas de rats crevés et de chats éventrés^ et d'Anglais ivres-morts et de portefaix turcs qui barrent hermétiquement les deux côtés de la ruelle. Une fois sur le Bosphore, on prend un btaeau, et comme les personnes à qui j'ai affaire habitent les rives, mes courses n'ont rien de désagréable.
Il y a une chose ici qui vous plairait certainement, c'est l'honnêteté et la modestie des marchands. J'ai pensé à vous en traversant les vastes bazars de cette capitale. Personne ne m'invitait à entrer, pas d'amorces ni de réclames. Jo m'arrêtais, j'examinais les marchandises, sans que le
débitant eût Tairtle s'apercevoir de ma présence. Interpellé, il m'a dit le prix de Tobjet et est retombé dans ses méditations : comme j'ai eu de Tembarras avec la monnaie turque, on m'offrit de me donner les marchandises à crédit. Pour la première fois de ma vie, j'ai eu envie de faire des achats. Excepté cette course au bazar et la visite aux monuments publics, je n'ai encore rien fait à Cônstantinople. Maintenant je me trouve ici établi pour quelques semaines, et je suis à la recherche d'un logement plus commode. Nous faisons notre cuisine chez nous. Au moment ou je vous écris, mon compagnon de voyage coupe avec son poignard le cou à un petit poulet et nous y ajouterons du pilaf, ce qui fera 'un dîner confortable. Cette manière de vivre entretient un appétit constant. Si j'ai jamais le bonheur de venir encore dîner chez vous un jeudi, je vous prie d'avance de me faire servir une double ration. Rappelez-moi au souvenir de M. le comte (1) et de M. Hippolyte. i
Nous voyons dans cette lettre poindre Tune des causes de la maladie qui fondit sur Adam Mickiewicz : rinsalubrité de la ruelle où Henri avait choisi le logement. Les signes avant-coureurs de cette maladie qui s'étaient montrés à Bourgas réapparurent vers le 25 octobre :
M. Adam, écrit Henri à cette date, va bien mais il est un peu affaibli par une attaque de sa maladie. Nous avons marché hier l'espace d'une bonne lieue et cette promenade a paru favorable à sa santé. Les intrigues qui se croisent à propos de la formation polonaise influent sur son humeur.
(1) Le comte de Pons et Hippolyte Delaveau.
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Vous savez combien il a à cœur ce germe des espérances nationales et il voit des gens occupés à susciter des obstacles à cette œuvre. A peine Faube d'une résurrection kozake at-elle lui que nous voyons le second de nos régiments jeté pour un peu d'or dans la gueule ivre du Moloch anglais. Chaque marchand est un tant soit peu voleur, et à plus forte raison celui qui trafique à la fois des bibles et de Topium. Que tous nosKozaks et moi avec eux périssions d'un coup, soit! Sur nos tumulus fleurirait sans doute plus d'une rose, mais la fin ignoble d'un aussi prosaïque marché est facile à prévoir. Combien de précieux souvenirs et de chères espérances enfantés par le spectacle des bonnets rouges et des lances étincelantes de nos Kozaks polonais ressuscites ne sont-ils pas dissipés à la vue de ce triste marchandage ! Quelle vie que celle que mène Sadyk-Pacha ; y a-t-il an monde rien de plus étrange et de plus attrayant que ses colonels, ses officiers, ses Kozaks, ses chevaux, ses dromadaires, ses buffles, ses lévriers ? Si vous pouviez voir ses Kozaks lorsqu'ils pèchent, chantent, jouent, dansent. Faudrait-il qu'un édifice taillé dans le roc dur s'écroulât misérablement? Le chagrin ne me permet plus de continuer mes descriptions. Il me suffit d'avoir assisté à une charge du régiment , d'avoir entendu les hourrahs! et je ne l'oublierai jusqu'à ma mort et, Dieu aidant, je ferai sous peu ma partie dans ce concert. J'ai assisté aujourd'hui à un curieux spectacle. Sur les quatre heures, je traversais le Bosphore en caïque, à quelques pas de moi un grand trois-mâts s'en alla butter contre nn immense paquebot et sombra à l'instant. Il ne resta que des lambeaux de la voile du trois-mâts qui se balançaient sur le paquebot et des bulles d'air à la surface du Bosphore, tout comme si quelqu'un y eut précipité une grosse pierre. C'était un navire anglais très beau et tout neuf. En général, je n'affectionne ni l'eau ni les caïques : j'ignore ce que les voya-
geurs y découvrent de si agréable. Parlez-moi du cheval» c'est très différent.
Cette page d'Henri nous introduit au beau milieu des dissensions intestines qui, en affectant son moral, rendirent Adam Mickiewicz plus accessible aux influences morbides du climat. La suite des lettres que nous publions mettra le lecteur au courant de la question qui se débattait alors à Constantinople :
Dans mes lettres précédentes, écrivait encore le 25 octobre Henri à Louis Zwierkowski, j'étais dominé par les impressions qu'excita en moi l'aspect de nos régiments. N'y avait-il pas dans cette quinzaine passée sous la tente, dans ce paradis polonais de quoi ravir l'âme pour des siècles. Je ne vis que par cela, je ne rêve qu'à cela, maïs aujourd'hui une pierre m'est tombée sur le cœur. La scission d'un noyau de formation polonaise m'afflige énormément. L'échevean s'emmêle tellement que le diable y perdra son latin. On dit que le deuxième régiment passe à la solde des Anglais. H'mc semble qu'il n'est pas si facile de diriger des Polonais et que, dans ces imbroglios diplomatiques, surgissent toujours des difflcultés imprévues qui déjouent les visées des gens auxquels la tendance des Polonais et leur naturel ne sont qu'imparfaitement connus. Les Polonais, sous une main inhabile, deviennent semblables au vif argent qui, alors que vous croyez le tenir souâ vos doigts, se fractionne tout à coup à l'infini. J'ai causé avec des offlciers des deux régiments, l'Asie ne les effraye pas;'ce à quoi ils répugnent c'est au bât anglais. Le soldat astique son fourniment en tel lieu où le sort le conduit. Il irait en Asie. Les peureux et les pleutres qui s'y sont refusés n'ont cherché là qu'un prétexte à leur inconsistance et à leur désertion.
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Le 27 octobre, Adam Mickiewicz écrivait à sa bellesœur Sophie Szymanowska :
Vos lettres, datées de septembre, ne me sont parvenues que maintenant, après avoir erré à Varna et à Bourgas. Je me porte bien. J'ai souffert de Tindisposition habituelle des camps et par laquelle chacun passe. En dépit d'elle, je regrette le camp. Vous pouvez considérer ce qu'Henri vous écrit de la vie qu'on y mène comme Texaete vérité. Mais nous n'y étions qu'en qualité d'hôtes, nous ne faisions que jouir,' tandis que les autres doivent travailler. Au camp, entre beaucoup d'anciennes connaissances, j'ai rencontré Alexandre W. qui m'a prié de le recommander au général. Je l'ai conduit à Sadyk-Pacha qui a promis de ne plus se souvenir de ses fredaines passées, sauf à le tenir court. Vous vous rappelez peut-être de Kuczynskf, il nous venait souvent voir aux Batignolles, il [m'a chargé de ses compliments pour Marie. 11 est maintenant colonel arabe et chef d'état-major de l'armée égyptienne. Je ne l'aurais point reconnu, il est noir comme un Arabe et il a tous les mouvements d'un Bédouin. C'est un homme remarquable et qui, s'il vît, ira loin. Je ne sais si vous avez connu le poète Berwinski, il m'a cette année rendu visite à Paris. J'appréciais ses écrits, sinon qu'il tombait parfois dans la maladie Norwidienne (i) et devenait ennuyeux. Maintenant au camp il est frais et dispos, commande un peloton et est en même temps employé àl'état-major. Ses camarades le taquinent en le traitant de littérateur, ce dont il se défend. C'est ainsi que la littérature n'est guère en honneur. Je ne vous parle pas des autres Pachas, Bimbachas et Mizailamach, car vous ne les connaissez pas. Après un si grand nombre d'années, lisent tous beaucoup changé et tous à leur avantage. (I) Gyprien Norwid, poète polonais contemporain.
en
re, son cours terminé, repartit pour Paris; maïs
Italie Dous le ramena, et il passa de nouveau
.g avec nous à Aigle et à Lausanne, où il fil la
^e Mickiewicz, qu'on venait d'y appeler à la
^ 'i-ature latine, et de M. Melegari, plus tard pro-
^,iiie politique et qui de réfugié est devenu
' '*nii^^^^ ^^ ministre du royaume d'Italie près la
sn^sse.
.-pe!^^^^ dans ce récit que raffirmation que
'^ {ait la connaissance de Sainte-Beuve à
^ . l'avait déjà précédemment rencontré à
*tii ^^ ™^" P^re, Alexandre Biergiel, m'a i' ^^ ^viivanle. Adam Mickiewicz était un peu -^'"^' |\-^âmtHi qu'on lui avait dit être une fortf- ^^ ^ >iV-^ n reçut sur ces entrefaites, d'un
^ '^ ^^^- uDr^ inviîâiîokn à dîner, et, au dessert, ^ -^ ^ 3v< rvos Vives s en^raire avec les autres <zT-^' . î ::3f-ri:~T^ 4â::î>e, Elle se prolonge assez
^ • ^^-^ fî. ia îr>:»iT>enî ou Xjîckiewicz pre-
If Tbi. ire ie la rnais-on lui dit
^t- :'. «i — Con.îDt*j)U n)on examen? —
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3*0 ADAM MICKIKWICZ
dans la maison duquel nous avions pris logement, est le plus excellent homme du monde, froid d'apparence et sec, mais très serviable et dévoué, vivant de peu, mais ayant généreusement fait de grands sacrifices déjà pour le régiment de Kosaks de son ami Sadyk ; seulement nous avons fait dernièrement connaissance avec des hôtes peu aimables, nne triple nuée de puces, de punaises et de cousins. Henri seul n'en ronflait que de plus belle et avec un vrai bruit de canon \ mais ton père ni moi n'avons fermé Tœil durant plus d'une nuit, et le jour nous semblait bien long à venir : nous sommes en effet à Tépoque de Tannée où le soleil est le plus paresseux. Combien nous regrettions alors notre tente et notre foin de Bourgas! Or on dit quMci c'est partout de même. Et Skinder-Bey (Kuczynski) vient de nous dire que c'est bien pis à Sébastopol; le sol est couvert de ces maudits insectes, et le maréchal Péiissier, en le faisant conduire au milieu decetle ville en ruine, lui disait : « Surtout ne mettez pas pieds à terre, nous ne pourrions plus vous approcher, i Sais-tu bien que de Sébastopol il ne reste plus rien, pas une maison debout, une ville rasée. Si on ne la reconstruit bientôt, l'herbe repoussera et les chèvres y paîtront de nouveau. Ainsi s'en va la grandeur humaine. Une seule église est restée debout sans que rien Tait atteinte. Sébastopol est toujours désert. 11 ne fait pas bon s'y promener, car aussitôt tirent les forts du Nord. Skinder-Bey, qui vient de parcourir tous les travaux, dit que c'est effrayant comme labeur et comme énergie de part et d'autre, une lutte de géants; du côté des Russes d'immenses fortifications en terre, et du côté des alliés quatrevingt kilomètres de tranchées, taillées dans le roc et sous le feu de Tennemi. Pour nous louer notre petite maison on a voulu savoir nos noms. Et Skinder-Bey qui s'en occupait a dit que nous étions Maghyars. Car les Turcs aiment beaucoup les Maghyars (c'est même race du reste), un peu les Polo-
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nais qu'ils prendraient volontiers pour des Musulmans, mais non orthodoxes. Le reste du monde est ghiaour. Les Français ne sont aimés que médiocrement et les Anglais détestés. Donc, nous voici Maghyars pour ie quart d'heure,et qui mieux est sans nous en être doutés. T'ai-je dit qu'ici les grandes rues peuvent bien avoir trois mètres de largeur. Juge de ce que cela est quand il survient des voitures. Les voilures ne vont jamais qu'au pas, un courrier les précède, et fait ranger dans un coin, dans un carrefour, la voiture qu'il viendrait à rencontrer. Au milieu de la foule qui se presse dans ces petites ruelles, il n'y en a pas moins d'énormes fardeaux qui circulent. Or voici le mode : deux longues perches très épaisses sont passées dans les cordes qui soutiennent les tonnes ou les caisses et posées sur les épaules des portefaix, tantôt deux, tantôt quatre, tantôt six, selon le poids, et alors ceux qui sont près s'appuient la main sur l'épaule l'un de l'autre. Il y a un certain balancement imprimé par eux aux perches et au fardeau qui en diminue la lourdeur. Et pour se faire faire place, chacun crie d'une voix rauque et haletante : Guarda ! Guarda ! Dans cette ville aux cent langues, il y a certains mots universels, tel est GuardOy tel aussi bono. Une chose est bono ou non bono. C'est le terme commun entre tous. Dans ce pays, les Musulmanes sont voilées et il n'y a à pieds que des pauvresses et en petit nombre ; les autres vont. eu voiture et toujours voilées. Tu trouveras ceci singulier peut-être, et pourtant c'est la vérité. Quand, dans le quartier franc, je rencontre des Européennes non voilées, cela me produit comme un scandale intérieur. Ton père a vu une fois un enterrement de Grec : on le portait le visage découvert dans la bière. Ici il faut être rentré de bonne heure. Dès qu'il fait nuit, les portes de quartier se ferment; on peut se les faire ouvrir avec baktchich (i), mais les rues sont désertes, peu sûres et sans (1) Pourboire.
police. On voas jeterait dans la Corne-d'Or, qui s'en soucierait? En revanche, on peut donner sérénade. A deux pas de nous, il y a trois jours, nous avons entendu des chants allemands très joliment exécutés sous une fenêtre. Ils étaient une douzaine et six garçons portaient des lanternes. Quand la sérénade fut finie, ils partirent. Nous avons su que c'était à l'adresse d'une Allemande, belle sans doute, mais point ne Fai vue. Une vraie scène espagnole. Une liberté aussi absolue fait crier les bons Francs de Péra. Vivre sans police ! 11 faut entendre Henri les parodier. Voici du bon pourtant. On ne peut pénétrer de force dans une maison qu'avec un fîrman et dans l'appartement des femmes jamais. Et si le mari voit babouches de femmes à la porte du^harem, ce qui annonce visite, il ne peut entrer. Cette coutume est inviolable. Ton père va bien.
Autre lettre le 4 novembre :
Je te disais dans ma dernière lettre que nous allions entrer dans une très jolie maison à nous. Tout était convenu. Le propriétaire était enchanté, quand tout*à-coup les mollah, c'est-à-dire les prêtres turcs de la localité se sont mis en rumeur. « Mais ce sont des maghyars comme moi i disait le colonel Kuczynski. « Mais toi aussi tu esunghiaour i répondirent-ils. (En effet, il n'a pris de Turc que le fez et le nom, mais point la religion.) « Ton domestique est ghiaour et ta femme sort sans voile, i Survient le colonel Osman-bey, bon Polonais et Turc complet, qui dit : t Allons voir le Pacha de mon quartier, i 11 y va. On lui dit : « Mais les Francsenvahissent tout. » Et il répond : i Imbécile! comment les Francs te tiennent déjà par la barbe et tu leur disputes encore un poil de ton bras, i — « Ah! c'est vrai ! » soupire-til. — « Eh bien donc, que ces Francs viennent, i Mais les Turcs
répliquèrent : « Nous quitterons plutôt le quartier, i C'est ainsi qu'ils ont fait déjà en plus d'un quartier. A chaque fois que les Francs y sont arrivés nombreux, ils Tout déserté, mieux aimant abandonner leurs demeures que de supporter la vue de rayas, d'infidèles sans voiles et sans turbans* Donc, nous devons renoncer à ce logement. Et qu'on parle des progrès de la civilisation occidentale ! Nous sommes les protecteurs officiels des Turcs, mais au fond ils nous considèrent toujours comme des infidèles. Et si la force des faits et la puissance des armées modifient si lentement les mœurs, que penser de ceux qui croient qu'un article de gazette change la face du monde, ou qu'un discours fera époque, selon l'expression reçue dans notre Occident? Ne pouvant nous livrer davantage aux puces, punaises, cousins, voire même aux scorpions, nous sommes momentanément dans un hôtel pendant que colonels et drogmans sont pour nous en quête de logements. Vendredi, j'ai vu passer à la fois deux enterrements : un convoi turc, c'était un militaire, puisque des militaires portaient le cercueil sur leurs épaules et que des militaires seuls suivaient. Un prêtre turc en habit blanc précédait et le cercueil était couvert d'un drap vert. Au même moment, un autre convoi arrivait au cimetière grec, près duquel j'étais. Je restai. C'était un tout petit enfant, dsgis un cerceuil point fermé, la tête à découvert, selon le rite grec. Le cimetière, point clos, forme une place avec des pierres tumulaires çà et là sans ordre. Ça a l'air abandonné, tant il y a peu le culte des morts. L'enfant fut déposéà terre. Les prêtres grecs s'assirent sur des tombes voisines et deux fossoyeurs commencèrent à piocher, bêcher et creuser la fosse qui n'avait été en rien préparée. Quand elle futprêteet peu profonde, la vieille femme qui accompagnait l'enfant lui enleva les dentelles mises pour orner son cercueil et les remit aux fossoyeurs. Ceux-ci posèrent le cercueil toujours découvert
au fond de la fosse, placèreutsous la tête un petit sac de (erre, et les prêtres et les chantres s'approchèrent, dirent une prière en grec, puis le prêtre prit une bouteille de vin que lui présenta la femme, il en versa quelques gouttes sur la tête nue de Tenfant, jeta ensuite ègalemeutune petite pelletée de terre; on referma le cercueil, puis la terre combla la fosse, peudant que la femme qui conduisait le deuil versait à boire aux prêtres, chantres et garçons, tout en leur offrant des gâteaux disposés sur un plat, dernier vestige de Tantique banquet des morts, puis on se sépara. Je me suis souvent demandé ici pourquoi moi, si philhellène à Paris, je ne me suis pas senti à Constantinople la moindre impulsion vers les Grecs. Je sens que je les aimerais beaucoup à Athènes. Ici ils ne m'attirent nullement, ce ne sont pas eux que je plains. Pen ai compris partiellement la raison à cet enterrement. J'ai va combien les prêtres grecs sont bas et nuls tout autrement que le clergé français. On sent non pas tant encore Tignobililé individuelle que la bassesse générale. C'est non Tindividu qui est en défaut, mais le>çorps tout entier. Ils puisent à une source tarie. Ils me font Teffet de gens qui accomplissent une mission avec le sentiment de la nullité de leur chef. Ils ne se sentent pas réellement envoyés. S'ils ont une certaine dignité physique, ils ne peuvent avoir dans leurs gestes ni dans leurs paroles aucune force, puisqu'ils ont conscience de la nullité de ceux au nom desquels ils ont à parler. Dans l'Eglise catholique au contraire, l'individu est souvent indigne, mais il se sent toujours fort quand il parle de sa religion, il se sent envoyé, il sait la force d'où il vient. Eh bien, c'est en voulant faire de la question grecque une- question rehgieuse et byzantine qu'on l'a perdue, et, qui pis est, dévoyée, en la tournant du côté de la Russie. On a reproché à M. J. de Maistre d'avoir dit dans son fameux livre du Pape que la Grèce ne pouvait renaître, parce que ce foyer de mi-
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sérables disputes qui avaient corrompu rOccident était maudit. On a vu là un anathème sur la nationalité grecque et , au fond, ce ne fut qu'un avertissement providentiel que les vieilles disputes théologiques devaient demeurer condamnées, que la Grèce théologique était morte. Mais le gouvernement français ne put ni ne voulut point poser nettement la question de nationalité grecque, et alors il laissa la Russie fomenter la question religieuse et parler de l'Empire grec à rétablir à Constantinople.Or Gonstantinople n'est point grec. La capitale est Athènes. Il s'agit non d'Empire, mais de nation. Les Grecs ont droit aux îles grecques et aux parties grecques de Macédoine, etc. Quant à ce grand caravensérail du monde qu'on appelle Stamboul qu'en adviendra-t-il ? Je ne sais. Ce n'est point la ville d'un peuple. C'est un bazar enlre deux continents.
Mickiewicz put enfin quitter Thôtel et Levy l'annonce le 8 novembre :
Nous voici enfin casés et dans une maisonnette assez proprette, à l'extrémité de Péra, au bas de l'une des rues qui descendent à gauche. Pendant plusieurs nuits, nous avons couché à l'hôtel. G*est un zouave qui tient cet hôtel, brave homme, c'est vrai, zouave surtout, c'est-à-dire querelleur et ultra-chauvin. Donc il avait, contre son habitude, avant-hier accepté un Anglais, le casant, faute de place ailleurs, dans sa chambre. Mais, vers les minuit, nous entendons un vacarme énorme. Je prends la lumière et je vais voir. Nos deux hommes se battaient : l'Anglais, la figure toute ensanglantée, tenait sa botte à la main prêt à frapper; le zouave, tout en parant, appliquait de tels coups de poing à son adversaire que l'Anglais criait : malo , wia/o, et il vint jusque chez ton père . crier : « Français non bono, malo, malo. » Pourquoi se bat-
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taient-ils? Une querelle nationale à propos de je ne sais quoi, si bien que le zouave, trouvant un Anglais indigne d'être abrité sous son toit, ne voulait plus le laisser se recoucher, et il était minuit. Un colonel polonais fit l'office de juge de paix et les réconcilia. Voilà toutefois le danger pour TAngiais découcher chez un zouave. Celui-ci, du reste, ne trompe pas sa clientèle, car il est peint en personne sur son enseigne. Pour nous, le zouave fut aux petits soins en notre qualité de Franco-polonais. Autre exemple d'anîmosité nationale : deux jours avant, vers le soir, auprès de Sainte-Sophie, Tunisiens et Français se sont pris de querelle, en sont venus aux mains, et Ton dit qu'une vingtaine ont été tués : c'était une rancune d'Algérie. Le Seraskierou ministre de la guerre fit de grands efforts pour les apaiser, mais ignorant l'arabe, il n'y réussissait pas. Un officier égyptien survint et aida à ramener l'ordre. Combien les antipathies de peuple à peuple sont lentes à s'effacer ! On parle beaucoup d'entente cordiale. Le soldat anglais volt de bon cœur des Français qui l'aident dans le danger et plus d'une fois l'ont nourri, alors qu*au commencement toutes les précautions n'avaient point été prises, mais il sent trop son infériorité et son amour-propre est froissé* Quant aux officiers anglais , ils restent à l'écart dans leur morgue : comment se lier avec un homme qui n'est point riche et ne le sera point et partant ne sera jamais honorable ! Au contraire, les Français et les Ecossais ont de suite -sympathisé : il y a tout un fond historique qui nous rapproche, de communs souvenirs d'antique alliance. Les maisons ont toutes ici un avancement sur la rue. C'est sur ce balcon couvert que sont placés les divans, et il y a des croisées non seulement de face, mais sur les deux côtés, ce qui permet de voir dans la rue sans être vu. Cela me rappelait les miroirs que les Belges adaptent à l^urs croisées dans le même but : tout dans la rue s'y réfléchit et les passants aussi». Il est
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impossible de donner une idée de la multiplicité des costumes que Ton voit ici : tantôt c'est un Tcherkesse avec sa longue capote brune et sa garniture de cartouches, dix sur chaque côté de la poitrine, et son haut bonnet garni de fourrures; tantôt un Persan avec sa robe orientale et son bonnet noir en^peau de mouton; ailleurs un Grec avec son nez d'aigle et son large bonnej rouge ; plus loin le Turc, et puis les Européens de toutes nations. Chacun de ces costumes, qui ferait bondir d'étonnement nos Parisiens, passe ici complètement inaperçu.
Le fils aîné de Mickiewicz écrivit à son père pour lui exprimer son désir de se battre^ si des régiments polonais entraient en ligne. Le l*È novembre, Levy lui répond à ce sujet :
J^ai eu hier ta lettre double. Je Pai remise à ton père. 11 a lu la sienne et la mienne. J'ai vu que cela lui faisait plaisir. Il a souri et, se rappelant le mot du roi Etienne : c Etudie-bien, je te ferai gentilhomme, 1 il a dit comme s'adressant à toi : c Dlsce puer latine^ te faciam Kozakum. 1 Henri s'est écrié que tu étais un excellent jeune homme et veut t'écrire. 11 a pris ta lettre et la veut garder dans ses archives. Ton père n'a pas trouvé de faute dans ta lettre polonaise et a été content.
Le 15 novembre Levy reprend la plume :
C'est de l'ambassade russe que je t'écrivais il y a trois jours. Et j'admirais de rechef le coup de la Providence qui transforme le palais d'où est parti le signal de guerre en asile pour nos blessés. C'est dans la grande salle de bal que sont soignés les officiers. Combien de trahisons et d'intrigues furent menées dans ce lieu ! L'air d'hôpital est destiné à le
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purifier. En face même du lit du capitaine que je visitais se trouvaient des officiers russes. Aujourd'hui un officier français partant donnait une poignée de main aux officiers russes en retour recevait d'eux en parfait français un souhait de bonne santé. Sans doute ainsi un jour fraterniseront les deux peuples, mais il faut pour cela que de grands actes de réparation aient eu lieu. Nulle alliance n*est bonne sans justice, car elle manque de bénédiction.
Il ajoute dans un cahier de notes :
Mickiewicz m*a raconté sa visite, en compagnie du prince Ladislas Czartoryski, à lord Strafford de Redcliffe, ambassadeur d'Angleterre à Constantînople : c Le Prince fut accueilli plus que froidement et je le fus au contraire très gracieusement. Mais je ne me suis pas mépris sur le motif. La façon dont on traitait le Prince , agent ostensible de la politique polonaise, signifiait que FAngleterre ne voulait et ne ferait rien pour la Pologne] on s'efforçait d'autre part de déployer toutes les amabilités du gentleman envers le poète, ce qui, politiquement, ne tirait pas à conséquence. Milady me demanda quelle traduction elle pouvait lire de mes poésies et elle insista pour que j'acceptasse l'hospitalité de l'ambassade, mettant pour mon retour de Térapia à Constantinople son canot à ma disposition. Je m'excusai de ne pas accepter. » Et à propos de M. Thouvenel, ambassadeur de France, il dit : c 11 n'y a rien à tenter avec lui, puisqu'il ne prend sur rien aucune décision, sans en avoir par le télégraphe référé à Paris (1). »
Mickiewicz habitait une ruelle étroite, malpropre. Or le choléra sévissait à Constantinople.
(1) Entretiens notés par Armand Leyy.
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Deux fois mon père avait rencontré sur sa route ce terrible fléau, en 183Î et en 1849. A Constautiiiopic, le choléra s'est en quelque sorte acclimaté. Ses ravages augmentent ou diminuent d'intensité, mais i[ ne dîsparaU jamais entièrement.
Le cïioléra semble coïncider en Europe avec les déceptions qui ont suivi jusqu'ici trop souvent les grandes secousses morales.
En 185S, la France paraissait par un nouveau chemin tendre au renouvellement de TEurope. Malheureusement, elle devait enrayer avant Theure. Adam Mickiewîcz eut sans doute comme un avant-goût du traité de Paris en considérant la bassesse des hommes officiels français et Tindécision des chefs militaires. Les divisions parmi ses compatriotes achevaient, en abattant son à me, de le mettre à la merci de la plus redoutable des maladies, et ses deux compagnons n'éprouvaient aucune appréhension, encore moins ses enfants, qu'a Itéra le télégramme suivant ;
Au prince Adam Ciartoryaki^ hôtel Lambert, Paris^
Constanlinople, 27 novembre.
Le vin g-t-sîxj neuf heures soir, Adam Mickiewîcï succomba à courte maladie. Nous pensons le ramener prochainement h Paris. Prévenir avec ménagement ses enfants,
SlCZALSïCIj ArMAKD LiÈVY.
Le 3 décembre, une lettre deLevy apporta les détails suivants :
Votre pauvre père nous a été enlevé comme par an coup dé
foudre. II faisait mauvais temps depuis plusieurs jours et i^ gardait la chambre, un peu indisposé, mais sans inquiétude. Samedi, nous restâmes à causer fort longtemps,depuîs neuf heures du matin jusqu*à deux heures et la conversation était constamment restée, comme il arrivait le plus souvent avec lui, sur un terrain élevé, religieux. Mon maître de turc survint, il assista à la iegon et pria le maître de lui donner leçon aussi. Nous devions assister aux leçons Fun de Vautre. Le dimanche, il allait assez bien, se levant comme d^habitude et causant de même. 11 mangea un petit poulet rôti. Nous causâmes un peu le soir, puis j'allai travailler. La nuit, il se releva un peu pour prendre du thé. Le lundi matin, il allait bien, venait de recevoir une lettre de vous et nous la lut. C'est alors que je t'écrivis et te dis: Nous allons tous bien,datée du 26. Je sortis à 2 heures pour aller jeter la lettre à la poste et faire une course dans Stamboul. J'allai demander quelles commissions ton père pouvait avoir, il avait vomi, un peu auparavant, mais cela ne nous inquiétait pas et lui-même dit : Cest comme Levy avant hier. Je laissai ton père avec Henri et deux amis, les colonels Kuczynski et Bednarczyk. A quatre heures, j'étais de retour. Après mon départ il s'était assoupi, elles colonels étaient partis tranquillisés. En montant l'escalier, notre hôtesse me dit : il est au plus mal. J'en fus renversé. Je trouvai Henri en larmes, un médecin était au pied du lit. On avait appliqué sinapismes et fait le nécessaire en pareil cas. Trois autres médecins polonais furent encore appelés. C'était un cas de choléra foudroyant. Il prit un peu les remèdes prescrits, puis ne voulut plus rien prendre, c Ils ne savent pas, me dit-il, ils veulent me réchauffer et je brûle, i Or il brûlait intérieurement et ses membres se glaçaient. Puis : « Je souffre près de la colonne vertébrale ; je sens comme si les poumons se serraient. » Il essaya de reposer, mais survinrent des crises violentes et il se tordait de douleur
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sur Foreiller. Avant mon retour, il avait dit à Henri : « Que pense le médecin? Dis-le moi sincèrement. i—€ Quevous pouvez mourir, i — « Eh bien, fais chercher le prêtre (un lithuanien qu'il aimait), prends la plume et écris ce que je te vais dire. » Puis : f Je n'en ai plus la force. Dis à mes enfants qu'ils s'aiment toujours entre eux. i Quand je rentrai, sa première parole fut : t Vous allez bien? » toujours songeant aux autres plus qu'à lui, plus inquiet de la santé des autres que de la sienne* Nous ne l'avons pas quitté d'une seconde, tout ce qui était possible a été fait, mais tout fut inutile. La congestion cérébrale avait été immédiate. A neut heures moins le quart, il rendait le dernier soupir, et nous lui fermionsjles yeux. Je ne pouvais en revenir, tant toutes les émotions s'étaient pressées. Le perdre et en si peu de temps ! Qui me rendra ja-* mais une telle affection ? Après cette pénible première nuit, il a fallu songer aux devoirs à lui rendre. A ses derniers moments nous avions dit : < Ëh bien ! nous le ramènerons en France. » Le lendemain matin de bonne heure, un artiste de talent venait faire son portrait, un beau dessin :>c'est le pro<« fil de Napoléon ; ce mot fut celui d'Henri, et de lui-même l'artiste trouva et redit la même expression. Puis vinrent, photographe et statuaire pour le masque. Après les 24 heures écoulées eut lieu l'embaumement. Terrible nuit encore. Ce fut fait avec tous les soins et le respect possible et désirable. Ty Veillais comme je l'eusse fait pour mon père. Dans la bière, il est revêtu de son habit et pantalon noirs, gilet noir — les plus beaux — et en plus sa robe fourrée qu'il affectionnait, le bonnet polonais sur la tête. Les cheveux sont intacts. Quelques mèches seulement par derrière ont été coupées pour vous. Un crucifix lui a été mis en main. Ses médailles sont à son cou. Le cercueil de zinc est recouvert d'un premier cercueil de bois, puis d'un troisième de chêne. Henri et moi nous sommes là nuit et jour. Nous pensions
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partir de suite. Mais des difficultés nous ont été suscitées par un excès de zèle d'un ou deux Polonais qui ont eu la pensée que son corps devait rester ici au milieu d'eux, comme consécration de son séjour à Constantinople. Nous avons dit : c Avant tout la famille. Que les enfants ne soient point privés de la dernière consolation de pleurer ensemble sur son tombeau. Sa volonté était de reposer au milieu d'eux, près de sa femme,à Montmorency, à côté de Niemcewicz^Kniaziewicz et autres martyrs polonais qui attendent là que la patrie délivrée puisse recevoir leurs os. Que la volonté du défunt soit respectée ! » Puis, au point de vue de la patrie, il n'est pas indifférent peut-être que Mickiewicz retourne à Paris. Reçu mort par ceux qui, au même embarcadère, l'ont accompagné vivant il y a trois mois, il agira encore sur eux, les unissant dans la même douleur, les excitant à l'action, au sacrifice. Un tombeau est un lieu de pèlerinage. Or, on ne vient pas en pèlerinage à Constantinople ; mais pour s'y battre. Toutefois, un petit mausolée sera élevé à l'endroit où il est allé prier pour la Pologne et où sera célébré le service funèbre, où fous devant Dieu, sur son cercueil, se promettront d'abjurer toute discorde et de continuer son œuvre. J'ai obtenu promesse de ceux qui avaient soulevé la difficulté près du Consulat français qu'ils la lèveraient aujourd'hui. S'ils ne le font je t'écrirai télégraphiquement, moi ou Henri; et alors tu diras par le télégraphe : c Nous demandons que le corps de notre père soit ramené à Paris. » Un mot peut être envoyé en tous cas dès la réception de cette lettre parle ministère à l'ambassadeur. Nous partirons sans doute lundi prochain. En sept jours, ou à peu près nous serons à Marseille. Et de suite nous vous préviendrons par le télégraphe et partirons pour Paris.
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Dans une note, écrite le surlendemain de la mort de Mickiewicz, Levy dit :
Est-ce un cas de choléra? Qui le sait d'une manière certaine? Nulle noirceur à la figure, ainsi qu'il arrive, dit-on, en pareil cas, après la mort ni avant. Nulle différence dans l'haleine, même durant Tagonie. Nulle décomposition, même après plus de 24 h. écoulées. L'un des médecins déclarait une heure 1/2 avant la mort qu'il n'y avait point de choléra. Un autre a déclaré jusqu'à la fin que ce n'était point le choléra .
Une foule de difficultés sanitaires ou autres furent cause que le cercueil de Mickiewicz resta plusieurs semaines dans la maison où il était mort. Le 31 décembre, un Français, M. Levai, qui habite encore Constantinople, relatait ainsi à Valérein Kalinka la cérémonie qui précéda l'embarquement du cercueil :
Mon cher Kalinka,
C'est hier qu'ont eu lieu enfin les ohsèques de M. Adam Mickiewicz. Vous connaissez par mes précédentes lettres les malheureuses causes de ce retard. Nous avons quitté la maison à onze heures et demie; un peloton fort de cinquante hommes marchait en avant et ouvrait la marche ; venaient ensuite les prêtres à pied, les clairons et le char funèhre, entre deux rangées de soldats du second peloton ; derrière le char venait la foule et le . reste de la troupe fermait ha marche.
Tous les offîciers portaient le crêpe au hras et au sahre. Les soldats portaient leur fusil en deuil; les clairons étaient aussi garnis de crêpe. Les soldats étaient en tuniques, havre-sac sur le dos, capote pliée, shako couvert en toile cirée.
H3t ADAM MICKIEWICZ
Les officiers d'iofaoterie portaient pantalon et tanique de soldats, mais avec des passants d'épaulette; ils avaient aussi des schakos de soldats couverts en toile cirée. Le major Jagmin commandait toute la troupe qui montait à deux cents hommes. Quatre orOciers commandaient les quatre pelotons. Le lieutenant Kossilowski et moi, en tenue du régiment de cavalerie, étions tantôt en avant, tantôt en arrière, pour porter les ordres du major.
Le char {unèbre^ traîné par des hœufs couverts en noir, avait été donné par Thôpital français. Sluzalski portait Tuniforme d*officier supérieur, et Levy de soldat du i**" régiment des Cosaques. Lord Strafford a envoyé un de ses secrétaires.
Vers midi un quart, nous étions à Téglise de Saint- Antoine, où la messe a été célébrée par Tabbé Lawrynowîcz. Le service Uni, le convoi a repris sa première marche et nous nous sommes rendus à Téchelle de Top-Hané, où le cercueil a été placé dans une embarcation et embarqué sur VEuphratey partant aujourd'hui pour Marseille.
Je vous envoie, mon cher ami, un morceau du crêpe que j*ai porté au sabre pendant cette triste cérémonie. Faites de même ; envoyez moi de celui que vous porterez pendant la cérémonie qui aura lieu à Paris.
Leval.
Le 7 janvier 1856, Levy écrit :
Nous voici en vue de Marseille, nous prendrons l'express demain mardi à 9 h. et serons à Paris mercredi matin à 6 h. précises. J'ai reçu des deux ambassadeurs de France et d'Angleterre des lettres fort sympathiques pour la mémoire de ton père. Dans Fincertitude où nous étions d'être emmenés parles messageries, l'ambassadeur d'Angleterre s'était beaucoup occupé de nous obtenir un bâtiment anglais.
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Quand h maladie la terrassé, Mickienûez songeait à quitter GonstanlÎTioplev Après avoir parcouru les pays slaves de Turquie, il se proposait de \isiter aussi la Grèce et Jérusalem.
 Paris, le service funèbre eut lieu le 21 janvier. Un ami de MJcki enviez, Féfix Wrotno^Tski, en rend compte ainsi :
La mallnêe était pluvieuse. A la Madelcinej un calafalque avait été dressé au milieu de Téglise, et près de rentrée^ entouré de ciergeSj se IroiiVfiit le cercueil qu^'à cause de ses diraensioBS on n'avait pas pu placer d^ns le catafalque; la messe dite, le convoi prit le chemin de Montmorency. Le temps se mit aulJe^lU, AMonlraorencyj après les chants d*Eglise, tes jeunes gens chargèrent le cercueil sur leursépaules jusqu'au cimetière. Quand il eut été descendis dans le caveau. M s allèrent chercher dans le char funèbre le cercueil de Céline Mickiewicz et rapportèrent également jusqu'au bord du câ veau ou il allait être descendu (IJ.
Un vieil ami de Mickiewicz, le poète Bohdan Zaleski, parla an cimetière :
Sur la tombe d'Adam Mickiewicz, ce qu'il y aurait peutêtre de plus éloquent, ce serait une douleur muette, cette même douleur muette qui, à la nouvelle de sa mort, s^est propagée de district en district par toute laPologne^ si longue et si large qu'elle soit. Et de quoi parler en effet au milieu de la brume grise de notre affliction? L'immense mérite du poète défunt est depuis longtemps apprécié et universellement reconnu. Où est Torateur capable de s'hèle ver au diapa-
(1) Le corps cIé b femme du poêle, provisoiremetil déposé a a cimetière Montmartre, fut £c jour \k rèuui lifin^ le mdme caveau que celui deson mari.
son de son chant? De ce chant ^ui vivra à travers les générations, qui résonne dans nos cœurs à tous et à nos oreilles d'une façon si lugubre et si déchirante.
Compatriotes! Et moi aussi je suis né en Arcadie! Je naquis dans un recoin de cette région ensoleillée où Adam Mickiewicz régissait de vastes domaines. Nous avons voisiné longtemps et toujours dans une intime fréquentation ; aussi sais-je beaucoup sur sa vie, ses malheurs, ses affaires privées et publiques et aurais-je beaucoup à narrer.
En vérité, la mission de cet homme fut grande et spéciale. Poète inspiré, potentat de la parole, il occupa solitairement les cimes spirituelles d'où le ciel lui était moins haut et Dieu plus proche. Oh ! rayonnant et couronné il fut visible de ces sommets au loin et à notre Pologne et à la Slavie et en quelque sorte à l'Europe entière. [1 surpassait sans conteste les poètes de ce siècle ; il tenait la première place parmi les chantres nationaux comme un nouveau Boyan de la Slavie entière et de ses tribus. Quelque chose de davidécn rayonnait de son visage, car il portait au frrfnt son étoile poétique. Les grandeurs de Tintelligence et du sentiment s'unissaient en lui et n'avaient d'égales que l'énergie de son caractère, toujours prêt à l'action. Mais, avant tout, Mickiewicz fut un patriote Polonais, un citoyen au service actif de sa nation, un travailleur vigilant, zélé, préoccupé sans cesse des besoins du pays. Toute son existence n'a été qu'un pèlerinage vers le sépulcre de sa mère la Patrie, pour insuffler sa vie à la morte, afin de l'aider à ressusciter. Dans cette lutte d'ardent amour filial gisait le souci de ses soucis, cette douleur des douleurs qui prématurément avait blanchi ses cheveux. Et pourtant^ Mickiewicz n'a pas ranimé la Pologne, il n'a pas recueilli sur ses lèvres et lancé au monde l'annonce tonnante de sa résurrection! Les infortunes et les angoisses dantesques l'affligé" rent dans sa maison et hors de sa maison et ballolèrent son
uia if 11,1 inj. Il
ADAM MICKIEWICZ ' Ml
âme nuil et jour : voilà pourquoi il s'irriLa iutérîeureraent, eut des emportenieDls passionnas [1], pécha beaucoup, mais aïraa beaucoup* A côlé du fïer sen liment de sa force marqué sur son front; la bonté el le pardon des injures brillaient sans cesse dans ses yeux et sur ses lèvres. Mickiewicz mariait à la sublimité de la pensée la simpHcité de Tame.
Compatriotes I £""631 d'un pareil homme de génie, d'an iel Polonais que nous ensevelissons aujourd'hui les restes en terre étrang:ère. Perle irréparable pour le pays entier! Et quelle perle n*est-ce pas pour nous, frères et compagnons d'éraigralîoti de Mickîewiezj pour nous qni vieillissons dans une attente vaine et de nombreuses et quotidiennes déeepplions I Chez qiji puiserons* nous un avis viril et un encou^ rarement mélodieux, aux milieu des trisîes jours qui nous attendent infailliblement? L^esprit de noire poète rend sans doute compte au Seigneur de sa mission sur la terre, en présence des saints patrons de la Pologne, qui compatissent à notre misère et à notre infortune. Le Christ, Homme -Dieu, homme de douleur, homme de la croix, nous voit, ô mes compatriotes ! Le Rédempteur et le Juge des individus et des peuples pèse sur les balances de la justice, les destinées du monde et de la Pologne. Aimant et miséricordieux, Lui, il sait pourquoi, au milieu des complications les pins graves ^ nous perdons le g^énie culminant de notre nation. Est-ce que ce signe de la Toute-Puissanee n'est pas un avertissement de Dieu? N'exige-t-il pas quelque chose de nous? Peut-être rhnraililé, une plus profonde humililè ? Peut-être une plus sainte palience qui n^ est aussi que Thu milité renforcée, vertu chrétienne enfantant des miracles et pour les individus et pour les peuples ? Mickiewîcz répétait souvent que la prière ^Ftin berger a la force de sauver le monde. Dans notre aban-
(i) AllusioTi à l'attitude indépendante de MickïewicK vis-^-vis de Rome, à a quel le Zaleski fut tou j ou rj* absolu me nt soumi $•
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don, prenons à cœur ce conseil mémorable, acceptons-le comme Théritage du grand poète qui vient de s'éteindre ! Propageons parmi nous Thumilité et la patience ; sustentons notre esprit par la prière et persévérons, persévérons vis-àvis de Dieu, jusqu'au bout, dans Paccomplissement de nos devoirs et dans nos sentiments polonais. Je n'ai aucune autorité sur vous ni aucune mission à voire endroit, ô mes compatriotes I J'ose seulement vous crier avec le bienheureux poète Brodzînski : c Que toute âmè vivante polonaise désire et veille, car elle ne sait ni le temps ni le lieu où elle peut être appelée! Que chacun veille, simple ou sage, homme au grand cœur ou faible femme ! Ecoutez où Fherbe pousse, soyez attentif à chaque souffle de vent, recherchez les voies du salut et avant tout que votre âme se consume devant Dieu qui envoie la grâce et indique le vrai chemin, i
Compatriotes! je cite ces préceptes de la sagesse nationale, non comme un reconfort spirituel, mais comme un témoignage de la vérité et un hommage à la mémoire des poètes polonais. Dieu, et après Dieu la Pologne, telle a été la moelle des pensées et le sujet des entretiens d'Adam Mickiewicz, depuis les premières années de notre amitié, c'està-dire depuis le début de l'émigration.
Compatriotes ! avec quel charme et quelle douceur Montmorency reflète en mon âme les premières années de Pémigration ! Délicieux, paisible, embaumé, Montmorency possédait alors de vivants hôtes polonais. C'est là que demeuraient Kniaziewicz et Niemcewicz, ces vénérables vieillards, amis et compagnons de Kosciuszko. A côté d'eux, s'effaçait le modeste et pieux Etienne Witwicki. Adam Mickiewicz aimait Montmorency comme aussi la forêt de Fontainebleau qui lui rappelait sa Lithuanie. Il acheva ici, à Montmorency, le chant de sa jeunesse, si inspirée et si libre. Nous Pavons chanté jusqu'au bout le chant de la jeunesse, la main dans la main,
voix conlre voix, sur la note des mélodies nationales oubliées. Et où sont ces jouruées harmonieuses?
Ces temps merveilleux, ces jours de bonheur et de gloire, comme les feuilles d'érable que le vent roule ont été emportées on ne sait où.
Et combien Montmorency a aujourd'hui changé d'aspect, qu'il s*est étrangement assombri! Il est devenu l'asile du deuil national polonais, locum requietionis pour les bien méritants : il est quasi devenu l'Ukraine de l'émigration, fameuse par les tertres tumulaires dont elle est hérissée. Ici encore nous précèdent les vénérés et éprouvés patriotes Niemcewicz et Eniaziewicz; pas loin d'eux repose le serviteur de Dieu des bords du Boh, Tardent missionnaire des Indes, le père Florian Topolski; plus loin encore la polonaise exemplaire, princesse de Wurtemberg (i)et tout à Tentour tant et tant de dignes compatriotes. Et voici qu'au milieu d'eux un nouvel hôte éminent arrive jusque de Goustantinople. Ohl Montmorency , ce n'est qu'une auberge de grand chemin de cette France hospitalière, une auberge pour les morts polonais dans l'attente du retour. Au lendemain de la résurrection de la patrie, ces illustres trépassés se mettront en marche vers le Nord. Adam Mickiewicz, nous te promettons, à toi et à ceux qui reposent ici, un convoi plus magnifique encore, là-bas, dans la Pologne indépendante.
Adam Mickiewicz, ta grandis à nos yeux dans l'éclat de ton immortalité, avec ta harpe royale, aux cordes d'or, à l'épaule, au point que moi qui te fus cher jadis, je n*ose plus m'enhardir comme autrefois. Aveuglé par les larmes, tremblant d'émotion, comment réussirais-je à te gémir un dernier adieu?
Notre Adam, je te dis adieu au nom de la Lithuanie ! Je te
(1) Sœur du prince Adam Czartoryski, et qui ne youlut plus connaître son fils, parce qu'il avait porté les armes contre la Pologne.
difi adieu au nom de la Pologne entière, d'une mer à Fautre! Tu es son orgueil, sa gloire dans tous les temps. Tu es son honneur devant les nations !
Notre Adam, je te dis adieu au nom de notre famille d'émigrés qui, en foule, entoure ta tombe avec tant de piété et qui prouve son amour pour toi par des actes émouvants.
Notre Adam, je te dis adieu au nom du conseil de famille qui aidera tes entants, au nom de ces orphelins pour lesquels la tendresse de tes amis et les sympathies de la nation ne remplaceront jamais Tœil et le cœur d*un père tel que toi.
Notre Adam, je te dis adieu au nom de tes plus chers et de tes plus proches des rives du Niémen et de la Wîlia et de ce vaste monde ! je te dis adieu au nom de mes plus chers et de mes plus proches, vieux ou jeunes. Je te fais enfin mes adieux avec tendresse et exaltation, abîmé dans la prière à notre Père qui est aux cieux, et noyé de larmes. Le chant de rossignol de mon cœur fadressse mes adieux sous forme d*un gémissement d'orphelin, étendu/ ukrainien. Au revoir, mon compagnon de poésie.
Après les soucis, les luttes, les douleurs de cette existence terrestre, Céline et Adam, réunis dans ce commun tombeau, que la paix soit avec vous dans le Seigneur, dans Tinfini des temps et de l'espace !
Selon la coutume observée dans notre émigration, je jette dans cetfe fosse une poignée de terre polonaise, de terre des rives du Dnieper.
Après que des prêtres polonais eurent récité sur la tombe VAve Maria, Bohdan Zaleski ajouta:
Sainte Vierge qui défend la brillante Gzenstochowa et qui resplendis à Ostrobrama (1), toi prolectrice de Nowogrodek et
(1) Gzenstochowa et Ostrobrama sont deux sanctuaires yénérés.
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de son peuple fidèle, par un miracle, reconduis ton poète dans sa patrie 1
Charles Edmond Chojecki, en décrivant ce coin du Campo-Santo de l'exil polonais, où, en un si petit espace^ repose tant de gloire, dorment tant de souvenirs, rappelle que chaque année, le 21 mars, Témigration polonaise s'y rend en pèlerinage et il ajoute :
Admirer Mickiewicz et croire à Timpérissable vitalité de son pays, c'est tout un... Si ses compatriotes ont inspiré et nourri son génie, il le leur rend avec usure. L'oppression étrangère, tenace et inépuisable dans ses ressources, s'efforcera de leur faire oublier leur passé,' leurs traditions, leur histoire, jusqu'à leur langue ; elle essayera d'étouffer la moindre manifestation de la vie nationale dans le présent, elle travaillera à leur ravir tout, jusqu'à l'espérance dans l'avenir. Vains efforts. Un homme est là, un seul qui suffît à déjouer ce plan d'extermination à outrance. Par la magie de son langage, il fera revivre tradition et histoire, il découvrira dans la langue des trésors nouveaux et marquant l'or trouvé, il le mettra en circulation dans la masse de ses concitoyens, il rallumera dans les cœurs le noble enthousiasme, désintéressé, sans calcul et sans peur, sans autre but et sans autre récompense que la satisfaction elle-même du sacrifice accompli pour le salut de la patrie, et il endurcira les âmes dans la foi de l'avenir, dans la foi qui soulève les montagnes, dans la foi contre laquelle s'émoussera la hache de l'ennemi. Gloire au poète pour avoir ainsi fortifié la conscience na-
l'un en Pologne, Tautre en Lithuanie. Zaleski cite, en changeant le dernier vers, le début du sieur Thadée, qui est une réminiscence de rniiade : « Entends ma Yoix, Dieu qui porte un arc d'argent, toi le protecteur de Chryse et de la Sainte Cilla, etc.
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tîonale de son pays ! Son corps repose ici sous quelques pelletées de terre, mais son esprit embrasse au loin de vastes contrées. Il erre dans Tombre, insaisissable aux Cosaques et aux sbires du tzar, de hameau en hameau, de maison en maison, comme un soufle, de bouche en bouche, et il amasse de saintes colèi'es contre les oppresseurs. Oui, pour qui sait voir, Mickiewicz mort est, avec tant de martyrs, de toutes les forces vives de la patrie la plus vivante encore.
En 1867, rinauguratîon à Montmorency d'un monument dû au ciseau d'Auguste Préault rassembla les compatriotes du poète et ses admirateurs français. En 1870, la municipalité de Cracovie décida que le corps d'Adam Mickiewicz sera enseveli à Wawel, dans le caveau des rois, où reposent déjà Joseph Poniatowski et Kosciuszko. Le 7 mars 1870, le docteur Dîetl, président de la Ville, m'annonça avoir obtenu à Vienne l'autorisation du ministre de l'intérieur. Ceux qui,, dans l'attente d'un moment psychologique favorable à cette translation, l'ont retardée dix-huit ans, voudraient la faire ajourner à l'époque indéterminée où la statue d'Adam Mickiewicz 'sera érigée sur la grande place de Cracovie. Mais un comité formé sous les auspices du docteur Weigel, ancien président de la ville de Cracovie, vient de se constituer pour hâter l'heure où la dépouille mortelle du grand poète reposera en terre polonaise. La Pologne honore de plus en plus Adam Mickiewicz, parce qu'elle reconnaît en lui une de ces âmes que, selon le mot de Pétrarque, Dieu envoie ici-bas]/?fr far di colassu fede fra noù « pour témoigner parmi nous des choses de là-haut. »
C Dossier d'Adtm Miokiewios (i).
Le Ministre, secrétaire d'État au département de l'instruction publique ;
Vu la loi du 15 juillet 1840, portant créationVd'une chaire de langue et littérature slave au Collège de France,