PRÉFACE
«iililimo OU d'un chef-d'œuvre nous prouve qut l'inlirme, c'est riiomnie médiocre. Nous compremms .jue J'élude ctl'iniHaUon du genienous avancera dans Je chemin do la perfection. Le genre Jmmain n'a jamais progressé autrement. Les fortes individualités remorquent les retardataires. Elles nt' sont plus de ce monde que leur tradition et leurs œuvres facilitent toujours Ja marche ascensionnelle de ceux qui gravissent péniblement une voit, que leurs prédécesseurs ont non seulement francliio en quelques bonds, mais qu'ils ont rendue plue praticable et plus sûre en y laissant la trace lumineuse de leur passage.
Ladislas Mickiewicz.
ADAM MICK1E¥ICZ
Années h'enfance et d'adolescence. — Premières poésies et
PREMIER AMOUR. — PURLICATION DES CECVRES. — - PhILOMATHES
ET philarétes. — Persécution, emprisonnement et condam-.
NATION par ukase IMPÉRIAL.
Le 24 décembre 1798, à Zaosie, ferme située en Lithuanie, aux environs de la petite y Me de Nowogrodek, naissait Adam Mickiewiez. Les vastes forêts de cette région ont longtemps protégé ses habitants contre les incursions de leurs voisins. Une forêt de traditions les protège encore contre l'invasion spirituelle de la Russie. Moins expansifs et moins brillants que leurs frères des bords de la Yistuie, ils sont plus réfléchis et plus tenaces. Cette province, librement unie jadis, dans sa prospérité» à la Pologne par un mariage, comme la Bretagne» avec laquelle elle a plus d'un trait de ressemblance, le fut à la France, scella, dans son malheur, cette alliance en produisant coup sur coup Thadée Kosciuszko et
ADAM MlCKlK\Mi:Z
Adam Mîckiewic2* Le génte intuUtf de Micliolel lui a fait saisir quocc sont les grands lionunes des diverses parties de la Pologne qui formuiU et cimentent son unité morale (1). Edgard Quinel a recueilli l'anecdote suivante : c< Un général polonais (rillustreDembinski) ni*a raconte que^ dans Tune des dernières guerres contre la Russie» ayant conduit son corps d^armée sur les bords du Niémen sans intention de le franchir, il voulut savoir pourtant si l'autre rive était restée polonaise. Pour C43la, il rassembla la musique de ses régiments, et il lui lit jouer un des vieux airs de la patrie. A peine les pi^emierssons eurent-ils traversé le tleuvo qu'il s'élevadc la lerrequ'onnepouvintalteindrc — c'était, je crois, Kowiio — uu murmure confus de voix qui consola le cœur du vieux soldat {2), »
A ce murmure confus devaient succéder des strophes inspirée^) qui, du fond de la Lithuanie, retentirent jusqu'aux confins extrêmes de la Pologne et qui résonnent toujours.
Enfant, Adam Mickiewicz fut témoin de Tadmiralion suscitée par riiéroïsme des légion oaires» et il entendit bénir les victoires rejnporlées par Napoléon sur les oppi^câseurs de la Pologne. Bientôt la Grande Armée traversa la LiUiuanie en triomphe pour y repasser en déroute : spectacle extraordinaire qui remua pro fondement t'âme d'Adam Mickiewici*
Je me rappelle bien iBit , a-t-îl racooté plus lard k ua ami, ChobrzyDakî, lié avec mon pêre^ évacua Nowogrodek
(i) Voir la Polûgne martyre, p. yJL Parîs^ 1863.
(î) Préface des Esclaves.'p. XXX. Édii. Bruïênes, IÈdS.
ADAM MIGKIEWiCZ
avec le dernier détachement russe. Les traînards voulurent piller et incendier la ville. Chobrzynski la préserva et distribua aux habitants le blé qui restait en magasin. En deuil alors de mon père, je vis entrer Farmée polonaise en pleurant de joie. On me soupçonna de regretter les Russes. Ce reproche me blessa douloureusement et je ne pus de longtemps Toublier ('l).
A une leçon du Collège de France, du 23 décembre 18^7, Michelet cita une autre réminiscence de la même époque :
Notre illustre collègue et ami Mickiewicz m'a conté Timpression qu'il avait eue enfant lorsqu'en 1812 sont arrivées dans la Lithuanie, où il étudiait, ces masses d'hommes qui revenaient de Moscou, et les rapports que lui, Mickiewicz, avait eus avec eux. C'était au moment où les grands froids commençaient : les Polonais étaient dans la plus grande inquiétude, dans une attente, une anxiété extraordinaires. On allait, chaque matin, voir le thermomètre; et on s'effrayait de le voir baisser, baisser, baisser. Et puis voilà que peu à peu on voit arriver des hommes et encore des hommes; tout en est plein : les maisons, les édifices pu-
(1) Notes d'Eastache Januszkiewicz prises aa cours d'un voyage en compagnie de Mickiewicz de Paris à Zurich, en 1846. Le 23 juin 1812, 300 Yoltigeurs français avaient franchi le Niémen. Napoléon I** entra àVilna le 28 juin, à midi. (Voir: Itinéraire général de Napoléon^ indiquant jour par jour, pendant toute sa rie, où était Napoléon^ par Perrot. Paris 184o.) « Le roi de Westphalie arriva le 8 juillet au soir à Nowogrodek avec trois de ses quatre corps d'armée. » L'un de ses trois corps d'armée, le 5«, composé de Polonais, était commandé par le prince Joseph Poniatowski. (Voir : Mémoires pour servir à l'histoire de la campagne de 181^, en Russie, par Albert du Casse, Paris. 1852.)
ADAM MIGKIEWIGZ
blics, le collège où était alors Mkkîewicz, tout se remplit à la fois. Le Iroid devenuittrés vif; oti leur faisait des feux partout. Dans les saliesjdans les corridors, partout des eoldats, des Français» Mickiewicz^ qui avait alors 14 ans, allait de temps en temps regarder ces fantômes* Plusieurs d'en Ire eux avaient marché bien au delà de leurs forces^par une vigueur intérieure que leur aspect u'expliquait pus* Le grand poète vit tout de suite une chose que personne n'a dite. Ces yieu3^ soldats ne se coucbfi lent point; la nu il, autour du feu, on les trouvait toujours î* lêtesur le coiîde, à rêver : ils avaient perdu le sommeil, étant tellement habitués au mal^ à la fatigue, tellement désaccoutumés du repos. Ils roulaient eti cujt cette grande histoire. C'était Irop, vous le sentez, pour les mêmes hommes d'avoir commencé en 17^iet de se trouver là en 181i : ehose excessive, au delà des puissances humaines, Dooc, celte histoire leur revenait toujours ; lia restaieut là, rêveurs, autour du feu. Le grand poète des Morts (c'est le tilre du premier poème de Mickiewîcz), les ayant longtemps contemplés avec une gravité au-dessus de son âge, sebasarda à adresser une queslion à ces vieillards : I Vous êtes bien âgés ; comment donc, à votre âge» êtesvous sortis de votre pays, encore cette fois, pour venir si loin ? 1 Et alors ces vieux grenadiers, relevant leur grandes moustiiches blanches, répondaient avec simplicilê : t Nous ne pouvions pas le quitter^ le laisser aller tout seul î i Voix profonde de la Grande Armée ; t Nous ne pouvions pas le laisser aller tout seul, > Et le dernier mot est sublime : i Le Ifiisser aller seul 1 » Ainsi ces vieux soldats ne comptaient pour rien les généra lions nouvelles ni les cinquante peuples que Napoléon traînait exprès lui. Sans eux, Napoléon eût été seul. Grande ré p on se, voix profonde du cœur de la France. Le cœur surviviûl au sacrifice. Cesl le plus précieux trésor de fa déroute qui fui recueilli ainsi, sauvé par un enfai
ADAM MICKIEWJCZ
polonais. Et il a gardé ce trésor. Cest là ce qui Te soutient à travers tant d'épreuves. MIckîewicz est resté, par cette force du souvenir, si j'osais le dire ici, presque plus Français que la France.
Second fils d'un avocal très considéré dans sa ville natale, Adam Mickiewlcz appartenait à une famille à laquelle une tradition prêtait une origine princière, mais qui, fort appauvrie, se débattait péniblement au milieu des difficultés d'une époque calamiteuse. Chaque guerre devenait pour les Russes l'occasion de vexations épouvantables et, en pleine paix, leur brutalité et leur arbitraire mettaient à une rude épreuve la patience des infortunés Lithuaniens. C'est parmi la menue noblesse qui, généralement, ne possédait rien en propre que se recrutaient les fermiers et les titulaires des plus humbles fonctions administratives et judiciaires, tous gens en contact immédiat et journalier avec le paysan, au courant de ses usages, initiés à ses aspirations et capables de l'entraîner. Cette classe, à peine plus prospère que le paysan, mais exonérée des servitudes qui pesaient alors sur ce dernier, a toujours été une pépinière d'insurgés. Les Russes s'acharnèrent contre elle avec une férocité particulière. Adam Mickiewicé respira donc la plus saine des atmosphères.
D'entre ses quatre frères, Antoine, le plus jeune, qui mourut à six atis, montra une précocité extraordinaire, car il savait lire, écrire, compter et témoignait beaucoup de dispositions pour le dessin et h\ musique. Sa perte affecta ses parents au point qu'ils abandonnèrent la mé-
ADAJ1 MÎGKIEWIGZ
laîrie do Zaosie pours'installcT délinitivement à Nowogrûdek. Antérieurement déjà, il an-ivait que Ni col ti s Mickiewicz passait plusieurs mois seul en ville, où sa femme le rejoignait lorsquHs avaient à recevoir chez eux ou à aller dans le monde. Mais dorénavant Zaoste fnt affermée, le séjour constant à Nowogrodek se pré* tant mieux d* ailleurs à Tétlu cation des eiifants (1). Le jeune Adam entra au collège des Dominicains le 13 septembre 1807.
François n*avait pas la mémoire prompte; il y suppléait à force d'application. Adam n'apprenait presquo rien dans les livres; il lui suffisait découler son frère réciter ses leçons. Aussi n achetait-on de livres de classe rpie pour Taînéj et le puîné s*en passait (2)-
Au collège, racontait plus tard Adam Mickîewicz, nous avions nos propres trlbunaiiit et qui jouissaient d'une telle réputation que, dans leurs diiïùreuds avec la jeunesse j les juifs s'en r:ipportaient absolument à cette sorte d'arrêts (3).
De pluSj les Dominicains permirent à fleurs élèves de former de vrais liata liions scolaires, avec armes^ uniformes et décorations. L,es Russes n'y prêtèrent pendant quelque temps aucune attention. Ces bataillons^ à certains jours, s'en allaient manœuvrer hors de la ville. En 1812, les esprits étaient très montés. Le 3 mai, les bataillons scolaires furent rencontrés par un lieute-
(l) Nous emprn nions ces détails à un méincrjal de famille cûmmencé par François, le frère aimé d'Adam, maïs bientôt inLerrompu>
(2} Mèmorîaï de François Mîckiewica.
(3l Xotes d'EuslacheJaiiusïskiewicK.
nant russe, Siemihradzki, décoré de la croix de Sainte- Anne, pour sa participation au massacre de Praga, en 1794. Une des décorations enfantines qu'il aperçut lui déplut. Sur une observation grossière, une rixe s'engagea. Les élèves désarmèrent l'officier et l'emmenèrent prisonnier au collège ; les premiers soldats qui se présentèrentfurentrepoussés.Heureusementquelerecteuravait couru exposer l'incident au général russe qui commandait à Nowogrodek, brave homme qui ne demanda pas mieux que d'étouffer l'affaire. Il obligea l'officier Siemihradzki à donner sa démission et à passer au service civil. Le jeune Glowacki, qui avait frappé l'officier, reçut une correction, mais des mains de son père. D'autres élèves furent mis cinq jours au pain sec et à l'eau. Des uniformes ayant été lacérés dans la bagarre, tes soldats qui les portaient furent indemnisés. La dissolution des bataillons scolaires fut immédiatement prononcée. Nicolas Mickiewicz , qui s'était activement employé à amener cette solution pacifique, en fut si heureux, qu'il invita chez lui à dîner les officiers russes pour sceller l'oubli de cette aventure(l). Le souvenir de cette levée enfantine de boucliers n'a peut-être pas été étranger à la genèse du chef-d'œuvre d'Adam Mickiewicz : le sieur Thadée.
Les chansons et les contes populaires se gravèrent de bonne heure dans la mémoire d'Adam Mickiewicz.
N'est-il pas étrange, faisait-il observer le 25 juin 1846, en parcourant des recueils de chansons populaires, publiés cette
(i ) Mémorial de François Mickiewicz.
ADAM MÏCKlEWiCZ
«iniice-lâ, que je ne Irotive n'en dans ces ouvrages que je oVie enlendu et appris, enfant, à Nowogrodek daos la maison p4* terndle? Noire boinie, nommée Gonsîewskaj connaissailpar cœur loules ces chausons el les chantait en compagnie des paysannes qui veniiienl filer. Je puis aujourdliui encore chitntojmer chaque air et rectifier les fautes des éditeurs (1).
Son premier essai poétique lui fut inspiré par uo incendie qui éclata à Nowogrodek, en 1810. li existait ane sociétii patriotique d^ins la ville ; ses at-chives étaient cachi^es dans le clocher de régliae Saint-Nicolas qui brûla. Ces papiers lurent sauvés et remis à Nicolas Mickiewicz. Us contenaient « les mystères des rapports entre l'Aigle blanc et le Cavalier deLithuanie (2).» Le jeune Adam décrivit ThoiTeur de cet incendie et stigmatisa en mtîme temps le désarroi de la garnison russe et la rapacité du maitrij de poïico d*aIors qui ne vit dans ce désastre qu'une occasion de voler impunément Ces vers circulèrent et auraient pu attirer des désagréments à Nicolas Mickiewic^ s'il n'avait, en temps opportun, graissé la patte à qui de droit.
Mais si Adam Mickiewtcz rima de boifne heurOj il ne connut sa vocation qu'en 1818, et nous verrons que ce fut l*amour qui la lui révéla. En attendant, tout en ayant causé à ses parents la satisfaction de voir son nom imprimé parmi ceux des meilleurs élèves dans Talmanach oii ces mentions s'inséraient alors, il ne fut
[i] Conversations dWdam Mickiewicz> notées par Alexandri Gbodzko.
(2j Mémorial de tVfltiPoia MîclïiewicJ!- L©9 armes de la Pologne mnt un aigle blanc^ celle» de b Lîttiuânîe un cavatîer.
i^LLi
nullement un enfant prodige. Son premier répétiteur, homme acariâtre, l'avait rebuté. Un nommé Jankowskiqui lui succéda gagna ses bonnes grâces en lui narrant sans fin de ces légendes populaires qui, après avoir été le délassement des premières annéesdu jeune Adam, nourrirent son imagination et fournirent plus tard la trame de ses premières créations. L'enthousiasme de l'écolier fut si vif qu'il supplia son maître de coucher toutes ces belles choses par écrit et qu'il l'y décida. 11 le perdit de vue ensuite, mais reconnut lui avoir été redevable de son goût pour la lecture et pour l'é tude (i). Aussi, au logis, eut-il dans son département la surveillance des archives et de la bibliothèque, tandis que son frère aîné dut inspecter l'écurie et entretenir une collection d'armes. Cette collection renfermait des reliques de famille, depuis un uniforme des régiments de Kosciuszko jusqu'au sabre du grand-père, ennemi juré de Stanislas-Auguste, et de l'aïeul, partisan zélé de Stanislas Leszczynski. A Adam Mickiewicz incombaient encore les lectures du soir à haute voix. Souvent, le journal remplaçait le livre, chaque victoire des Français provoquait de joyeuses exclamations, chacune de leurs défaites arrachait des soupirs à l'auditoire (2). Voilà quel foyer patriotique prépara au rôle qu'il était destiné à remplir l'homme qui a pu se rendre à lui-même ce témoignage que ses contemporains et la postérité ont confirmé :
(1) Notes inédites d*uii ami d'Adam Micltiewicz. (i) Mémorial de François Mickiewicz.
Mon âme eal Ineamêe dnns ma pairie. Mol, la pairie ce n'est qu'un. Je m'arpelle million, car j'aime et jo souffre pour des milJions d'hommes. Je regarde m*, piiric inforlunée comme ut, fils ,-egarJe son père Iivre'Wsttppli.-e do la Toue; je sens les souffrances de toute une nàtioii comme k mère ressent dans son sein les souarances de soa enfant (I).
Quant à la communauté morale qui exista toujours entre Adam Mickiewicz et ses frères, il l'a dépeinte luimêmo dans uue lettre de 1847, à François, son aîné :
Sois certain, lui éerivail-îl, q„c toutes mes aclloos provienucnl du terrain où nous avons grandi, au foyer paternel, Cela m'est sonvenl une cousolalion de penser que nous antres, fi^ères, rpioiqu'ayanl si peu de rapports entre nous, nous sommes pourla.it sûrs les uus desautres. Je sais que lu ne doutes pas que, n'importe en quelle circonstance, lu nous trouveras et moi el Alexandre et Georges (s'il vil) aussi pleins d'attachement fraleruel que tu nous a connus à la maison C'est «ue rare consolation ici-bas que de pouvoir du moins être spiriltiellemenl d'accord, si nous ne pouvons nons èlre d'aucune utilité sur la terre.
Nicolas Mickiewicz, en mourant, le ifi mai 1812, en pleine guerre, lais.sa un lourd fardeau sur les épaules de sa veuve. Beaucoup dos clients que l'avocat considérait comme des amis dévoués oubliwent à Tinstant sa famille. Unjuge.Terasiewicz, l'aida de ses conseilsdans cas conjectures difficiles, et Alexandre .Mickiewicz rcconnais.sanf l'pousa plus lard sa fille. Ce fut un peu' à la
Jl) Voit 1<^^D-Jady da«s r/,./:v.rf',,..,«..e poétigue, d'Ad.» MicltiBwioï, p. 23>, Paria CtlarFeutier.
ADAM MICKIEWIGZ H
grâce de Dieu qu'en 1815 Barbe Mickiewicz envoya à l'Université de Vilna son fils Adam qui a ainsi raconté ce voyage :
J'avais seize ans, quand on m'expédia de Nowogrodek à Vîlna. J'emportai mon fusil, convaincu que/dans les montagnes des environs de Vilna, je rencontrerais des voleurs. Mon pressentiment ne m'avait point trompé. A quelques verstes de la ville, j'aperçus un homme qui, sortant du bois, allait vers moi à travers champs en criant 1 « Halte-là ! »Je saisis mon fusil ; le conducteur arrête la voiture. Je lui crie de fuir et il me répond tranquillement : «c Mais c'est un Monsieur! i Ce Monsieur approcha et me demanda une place pour regagner la ville, parce qu'il s'était fatigué m chassant. C'était un nommé Michniewicz. On causa et il me conduisit chez lui où je fus cordialement accueilli par sa femme. Elle me donna des avis sur k façon dont je devais me présenter au chanoine Mickiewicz et me préparer à mes examens. Le chanoine Mickiewicz m'accorda un logement et me conseilla de tâcher d'entrer dans Técole qui formait des professeurs (1).
Toute une pléiade poétique et patriotique surgissait en Lithuanie. Thomas Zan^^âme aimante et communicative, attiraTTTTui les étudiants pour les grouper autour de l'idée nationale, aidé dans sa tâche par des jeunesgens d'élite tels que Jean Czeczot, d'une droiture proverbiale et d'un stoïcisme admirable; François Malewski; plein d'intelligence, d'enjouement et de tact; Joseph Jezowski, dévoué et studieux entre tous, mais tellement taciturne qu'à ce qu'on raconte la ser-
(1) Notes d'Eustache Januszkiewicz .
ADAM MlCKlEWIt^Z
vaille du traiteur où il prenait ses repas depuis un mois se sei'att, k* jourot illui adressa la parole, ccriéeen faisant le si^iie de la croix : ce II n'est donc pas muetî » Adam Mickiewicz devint bientôt le plus zélé collaborateur de Zau, de Czec^ot, de Malewskij de Jezowski et de bien d'autres encore, tous destinés à agir de concert et à étie frappfe ensemble, La proscription, en effel, ne tarda pas à les éloigner à jamais les uns des autres. La reconnaissance publique ne sépare pas leurs noms.
L'horizon s'assombrissait singulièrement en Lithuanio* Alexandre l^"" avait répondu aux flatteries de M™' de Staël : « Je ne suis (ju'un accident heureux. * Son libéralisme accidentel ne survécut guère à la cbutc de Napoléon. Autocrate en Russie, roi constitutionnel en Pologne, il infligea à ce dernier pays son frère Constantin, L'arbitraire le plus effréné sévissait à Varsovie. En Litbuanie, un reste de prestige que conservait le prince Adam Cssarloryski sauvegardait TUniversité. Ami d'enfance de TEmporeur régnant, puis son ministre, et, en dernier fieu, ayant, sous le nom de curateur, la surveillance et presque la haute direction des établissements d'instruction publique en Litbuanie, Adam Cicartoryski en imposa longtemps à lacamarîlla deTautocrale. Il avait cru sincèrement pouvoir fonder la prospérité de son pays sur les qualités personnelles d'Alexandre l^^ Il procura du moins à la Litliuanie un répit précieux*
Le loyabsme polono-russe avait été circonscrit dans îe cercle de ciuelques famines aristocratiques. Le. pays luimême fut toujours partisan de la France. Les légions
ADAM MIGKIEWICZ 13
polonaises l'ont témoigné de la façon la plus éclatante. L'évolution rétrograde d'Alexandre I", qui désabusa cruellement certains grands seigneurs, ne surpritqu'eux. La Pologne s'était toujours défiée des cajoleries de ce Grec du Bas-Empire. Des auteurs polonais eux-mêmes ont pris au sérieux les formules aimables que la nécessité amenait sur les lèvres des fonctionnaires les plus foncièrement hostiles à ce régime et que la violation constante du secret des lettres obligeait d'employer dans la plupart des correspondances privées. C'est perdre de vue que la Lithuanie n'ignorait pas ce qui se passait à^ Varsovie. Le 27 novembrel815, Alexandre I*' avait octroyé une charte à la Pologne en chargeant le grànd-duc Constantin de n'en tenir aucune espèce de compte. Le prince Adam Czartoryski dénonçait courageusement à Alexandre I"' les horreurs qui se commettaient journellement. Il lui écrivait, le 29 juillet 1815, à propos du grand-duc Constantin :
Il paraît avoir pris en haine ce pays. L'armée, la nation, les particuliers, rien ne trouve grâce à ses yeux. La Constitution surtout est matière à sarcasmes continuels ; tout ce qui est règle, forme, lois, est hué et couvert de ridicule, et malheureusement les faits ont déjà suivi les paroles. Mgr le grand-duc veut absolument introduire les coups de bâton dans l'armée et il les a ordonnés hier.
Le prince Czartoryski ne se lassait pas de se plaindre. Le 5 avril 1816, il relatait à l'empereur Alexandre le fait suivant :
li ADAM MICKIEWICZ
Chaque joui-, quelque nouvelle scêîi€> répand ici rofifrm et îa li'îstesse. Avanl hîer^ Monseigneur a fait enlever dans sa maison un bourgeois accusé d^avoîi- donné asile à im garçon rpïî avait volé le général KtimLa, Le grand-due, sans antre forme de procès j a fait donner dans son palais cinq cents coups de bâton à cet homme et hii u fait raser k Lé te et les sourcils.
Le 17 avril 1816, Czartoryski signalait à Ferapereur
Alexandre les suicides d officiers polonais qui se tueiiL pour ne pas survivre aux avaiiiesdu grand-duc et il lui envoyait la lettre de Wilczek, aide- de-camp du générai Krasinskï ;
Je vois mes frères d'armes avilis. Je laisse mon pauvre pîiys exposé sans ressources et livré au caprice d'un genl homme. Que de fois j'ai manqué de devenir assassin î Je prélère m'arracbcr une exîslence qui pourrait devenir funeste à mon pays : mou seul vœu était de me dévouer à son bonheur (1).
Alexandre 1^' ne répondait plus à aticune des lettres du prince Czarloryslvi et il laissait Constantin torturer on Pologne qui bon lui serablaiL Dès lors, c'est sans la moindre illusion qu'à chaque circonstance officielle les gens en place continuaient à louer Alexandre h^ des qualités dont il avait perdu jusqti'au semblant. Mais le pitys, tyrannisé et humilié, frémissait.
Beaucoup de documents do œlte époque sont des
(1) Voir : Mémoires du prince Adam Czartoryski et correspon' dance avec Ahxtii\dre T'. 2 t?oI. Paris, 1SH7.
ADAM MlGKiEWICZ 15
tissus de calomnies. On extorquait des dépositions à coups de bâtons ; on ne se gênait pas pour écrire autre chose que ce que disaient les prévenus, et l'historien futur devra toujours avoir présents à Tesprit ces faits en cherchant un jour des perles dans le fumier des enquêtes judiciaires russes. Un Russe polonophobe, Cholkovnikoff, raconte avec indignation, dans un article de Revue, que, dès le collège, Zan fonda une société nommée : Année de Mars et d'Apollon qui, la récréation terminée, distribuait à ceux qui s'étaient distingués dans ces divertissements des croix en papi^ doré avec Tinscription : Croix du saint amour de la pa-^ trie. Dans des poésies saisies par Nowosiltzof, Zan enga- [ geait ses compatriotes à faire échapper Napoléon de 1
Sainte- Hélène. !
Le 1**' octobre 1817, six étudiants de l'Université, parmi lesquels Adam Mickiewic/, fondèrent Tassociatiou des Pbilomathes ou amants de la patrie, association secrète, puisque la vertu et le patriotisme étaient imputés alors à crime. Il s'agissait de préserver la jeunesse de la dissipation, de se tenir au courant des travaux les uns des autres et de raviver au sein des âmes l'amour de la Pologne. On aborda rarement l'hypothèse d'un soulèvement armé et d'autres éventualités analogues. Il suffisait de se rendre digne des circonstances, chacun ayant le sentiment ique, de façon ou d'autre, les occasions surgiraient pourvu qu'on fût capable d'en profiter. Cholkovnikof assure que les Philomatlies ouvrirent une sorte d'enquête sur les ressources matérielles et morales de la Lîlhuanie entière. Nous l'admettons volontiers. En
'^ipi
9mr
i6 ADAM BdïCKlEWlCZ
tous cas, ils restaient, à laclandeslinilé près^dans la légalité. Les Philomalhes fondèrent encore une société, celle des Rayonnants, qui ne fut point secrète. On sectionna les Rayonnants en cercles correspondants à la Faculté à laquelle rétiidlant appartenait et chaque cercle eut sa couleur. Les statuts de cette société j présentée au recteur de TUniversité sous le nom de Société de$ amis des diveriissements utiles, reçurent son approbation. Dans un rapport au graiïd-duc Constantin cité par CholkovnikoFj Novosiltzof dénonça dans ces statuts « des réminiscences de l'ancienne patrie polonaise », parce quH y est dit : « Quand tu sentiras en toi de rattachement pour ta terre natale jderinclination pour les compagtions du même âge que toi et qui suivent la même carrière, Tamour du prochain elle souci detoï-mèmc, tu pourra» être certain d*avoïr fait un premier et grand pas dans le chemin du perrectionnemont de ton cœur. L'attachement à la terre natale consiste à vouloir du bien â nos compatriotes de chaque condition et à la nation entière en général, à conserver les moeurs salutaires de tes pères, à aimer et à apprendre ta langue, à remémorer les vertus et les exploits des ancêtres pour essayer de les imiter, selon tes forces et tes talents, j* Si un seul osseraent a suffi à Cuvier pour reconstituer un animal antédiluvien, le seul fait d'avoir élevé à la hauteur d'un délit ces saines et édihantes maximes permet au philosophe de dresser le bilan moral du régime qui désolait et désole encore^ hélas I la Pologne»
Des promenades hors de Vifna, dont les environs sont ravissants, des débals philosophiqties et littéraires.
des lectures et des conférences absorbaient les loisirs de rUniversité.
En 1818, pendant les vacances, Zan conduisit Mickiewicz à Tuhanowicze, campagne de la famille Wereszczaka. Une veuve y vivait avec ses fils et sa fille Marie. Cette dernière éveilla dans l'âme de Mickiewicz une passion violente.
Une amourette avait précédé ce grand amour.
Joséphine(l) était charmante : elle avait les lèvres fraîches et des dents blanches. Au logis de ses parents, chétive maisonnette, régnait la même gaîté que partout à la campagne en Lithuanie. Je me souviens que quand elle mettait ses boucles d'oreilles et s'habillait pour aller aux champs, ma cousine disait : c Oh! Pourquoi toutes les villageoises ne sout-elles point aussi jolies 1 » Je la trouvai une fois dans laplaiue, assise sur une gerbe et qui chantait d'une voix forte et pure :
Revenez-moi, mes chevaliers.
Auprès d'elle, un régisseur, sans doute son amoureux, pleurait à chaudes larmes. Mon amour pour Joséphine n'avait rien de passionné, je me plaisais a m'asseoira côté d'elle, tant il s'exhalait d'elle de fraîche vitalité. Au bout de quelques années, je la perdis de vue, je savais seulement qu'elle avait épousé Félicien, un de mes parents. Me trouvant, pendant mes vacances, dans leur voîsinagej j'arrive chez eux. Le cultivateur, en chemise sale, me salue bien bas : « Madame Félicien est- elle ici ? » — c Eh oui ! notre maître, i J'avance, je vois
(1) Noies inédites d'un ami d'Adam Mickiewicz.
IB ADAM mCKIEWICZ
deax marmots et die velue sordidement^ jatmej nmîgre, enlaîJîe^ il me faillit iia e^Torl pour me rappeler qiie c'était Joséphine. Elle se mit à sangloter amèrement. < Mon Dieu , qne je sais deveoue afîreuae I s répétait-elle. Son mari, mon parent, avait été, auCoUè^ej réputé pour son esprit. Maintenant, je ne pus pas en tirer uu mot. Peus lionte d'être veln de façon à gêner ces braves gens»
Idylle à peine ébauchée, palpitations d'un cœur novice qui ne s'en souviendra un jouf que parce qu'elles auront été les premières.
L'oppression russe, sensible dans les villes, atteignait moins directement les campagnes. La cordialité et l*esprit hospitalier des iiabitant^ prétait à leur existence un air de fête perpétuelle.
IVulle part an monde (1), a dit Adam Mickicwicz, on ne mène pins joyeuse vîeqtie dans les villages et dans les gentlthommlères de Lithuanie. C'est nn écliange ininterronipii de gaîté, d'amonr et de félieilé. Pont-être B'w^ ne nous accordera-t-il pins de jouir de cette existence^ myis il nous faut travailler à conserver ce précieux germe national et à en faire ressortir tout le prix. C'est un genre de vie dont j'ai largement bénéficié entre les cinuées I8i5 et IHâO^ sur tout cîiez les VVereszczakaj à Tuhanowîcze et à Plnzyny, où je passais mes vacances en compagnie de Z'jlu et d'autres amis. Nous restions des nuits entières dans les bois et an bord des lacs. On était sans cesse en quête de divertissements. Un jour, Marie, aptes avoir écouté un pêcheur narrer un conte très intéressant j s'écda en se tournant vers moi : i Voilà de
(1} XoLes laéditeii [V Alet^nUr^î Chodi^ka.
la poésie. Écrivez donc quelqae chose de pareil. » Je me pénétrai profondément de ces paroles et, de ce jour, date ma direction poétique. Encore enfant, j'avais appris par cœur presque toutes les fables et les chants de nos paysans. En lisant plus tard les. poètes allemands^ je m'étonnais que cela perdit tant à l'impression. Déterminé par les encouragements de Marie, je commençai à écrire des ballades.
Byron frayait déjà de nouvelles voies à la poésie en Europe, mais la littérature polonaise se traînait encore servilement dans Tornière du classicisme français. Rien, dans les premiers vers et dans la première critique publiés par Adam Mickiewicz dans une Revue, n'augurait un Byron polonais. Deux courtes légendes en prose, Zywila et JCarylla, suivirent en 1819.
Zywila, c'est l'histoire d'une jeune Lithuanienne qui tue son amant plutôt que de devoir sa délivrance à un traître à sa patrie. L'idée que l'amour de la patrie doit primer tous autres sentiments est l'une de celles que les Philomathes développaient sans doute dans leurs conférences amicales sous toutes ses faces. Zywila est peutêtre l'une de ces compositions lues à leurs réunions et brûlées par Zan quand il y eut danger à conserver des archives, car c'est surtout en Russie qu'il est prudent de se souvenir de l'adage qu'il suffit de deux lignes d'un homme pour le faire pendre.
Karylla est la première plainte amoureuse du poète. En lisant Boccace, îl sera tombé sur ce passage :
Les frères de Lisabetta avaient assassiné son amant. Lisabetta, inconsolable, après avoir enveloppé la tête du mort
ADAM MICKIEVVICZ
t^et regretté dans une étoffe précieuse, la place dans un vase où elle plante un arbuste qu'elle arrose de ses larmes jusqu'à ce que la mort vienne mettre fin à ses douleurs (1).
Les frères de la bien-aimée de Mickiewicz virent de mauvais œil un pauvre professeur s'éprendre de leur sœur. Leur opposition suggéra au jeune homme ce pastiche du conte de Boccace. il se dépeignait comme leur victime en s'apitoyant d'avance sur ce que Karjila ne pourrait lui survivre.
n a consigné dans un de ses poèmes l'histoire de cet amour. Cette histoire, il l'a écrite en quelque sorte sous les yeux des amis confidents de sa passion, et avec la certitude d'être lu par Maryla — c'est sous ce nom qu'il chanta Marie Wereszczaka. Il souffrit trop pour se taire, maïs nul des témoins de ce drame ne l'accusa d'avoir dénaturé la vérité (2).
Maryla ne dut jamais être belle. Elle avait une physionomie expressive, des manières simples et une conversation attrayante. Elle fut fidèle à ses amis dans {^adversité et patriote ardente. En subissant le choix de ses parents au lieu de suivre jusqu'au bout l'impulsion
(i) Le Dêcaméronf iv* journée, \* nouvelle.
(3) En reaeoatrant Maryla à Vilna en i861, je lui demandai quelques e?Eplîca lions et, en mentionnant les lettres d'elle à mon pète que je possédais, je la priai de me communiquer celles qu'elle aurait gardée a. cr Venez chez moi à la campagne, me répondit-elle je voua raconterai tout et je vous donnerai ce que j'ai. » J'acceptai son offre avec reconnaissance et ne lui posai plus de question, cro.vant la, revoir. Les événements de cette époque en disposèrent aurrement et Toccasion perdue ne se retrouva plus.
ADAM MICKIEWIGZ SI
de son cœur, elle irobéit à aucun mobile intéressé. Laure de Noves aussi n'a pas épousé Pétrarque. Peutêtre un jour les papiers laissés par Maryla comblerontils les lacunes de notre récit, mais il ressort déjà des documents que nous avons que Théroïne de la IV« partie des Ayeux a été digne du chantre qui Ta immortalisée.Nous avons vu qu'elle devina la vocation deMickiewicz en lui vantant les légendes populaires et en les lui offrant comme modèle. Ce conseil seul dénote un esprit peu commun.
Ils s aimèrent d'abord sans éveiller l'attention et sans prévoir d'obstacles. Un jour, la réalité prosaïque se dressa en face de leurs rêves enchanteurs. Le père de Maryla ne vivait plus. Sa mère et ses frères lui avaient choisi pour époux un riche gentilhomme^ Laurent Putkamer, qui avait fait, comme engagé volontaire dans l'armée polonaise, la terrible campagne de 1812. Laurent Putkamer vît bien que Maryla l'accueillait froidement, mais il n'attacha qu'une médiocre importance à ce qui n'était à ses yeux qu'une exaltation passagère : l'amour viendrait après le mariage.
Les mœurs patriarcales de la Lithunanie laissaient aux jeunes fillesdes latitudes d'autant plus grandesqu'il ne venait là l'idée de personne d'en abuser. Mickiew icz, repoussé en qualité de prétendant, continua à être bien accueilli en qualité d'ami. Dans cette situation^ la délicatesse lui défendait de peser sur les décisions de la jeune fille. Il se flattait qu'elle tiendrait bon quand même. Le jour où elle battra la chamade devant ses parents, il lui faudra contresigner la capitulation et il ne leur passera
?;ssrtv^
22 ADAM MICKIEWIGZ
par la peiisée à l'un ni à Tautre de la violer. La sécurité des parents et des amis sera complète. La religion de rhonneur, volontiers taxée de vieillerie en plus d'un pays, le voulait ainsi. Elle défendait à Maryla d'aller jusqu'à la révolte.
Sa résistance fut prolongée, touchante, presque téméraire, puisqu'elle correspondit avec Mickiewicz à l'insude sa mère. Il est vrai que ce fut sous le couvert de Thomas Zan, le moralisateur de la jeunesse de Yilna, un Gaton qui ne se prêta au désir des deux amoureux que pour remplir à leur égard le rôle de censeur, les morigéner, mitiger leurs transports et éviter un éclat. Il leur ouvrit une soupape de sûreté. Quelques lettres de Maryla, où elle feint presque toujours de s'adresser à Zan et où elle recourt à des artifices épistolaires pour imprimera des messages d'amour le caractère de lettres d'amitié, nous la découvrent montée au même diapason que Mickiewicz; elles manifestent également la solidité de principes de ces adolescents, retenus : le jeune homme par son devoir vis-à-vis de la jeune fille, la jeune fille par ses obligations vis-à-vis de ses parents.
Le poète a chanté son mal, il a attendri ses contemporains et la postérité. La blessure de Maryla a saigné en secret. Elle se cicatrisa. D'impitoyables critiques ne le lui ont point pardonné, tout en trouvant naturel qu'à Adam Mickiewicz non plus il ne soit resté de cet amour qu'un parfum qui embauma ses souvenirs des plus suaves arômes.
Les lettres de Maryla ne sont pas datées. 11 est dès lors difficile de déterminer leur succession d'une ma-
nière absolument exacte. En les classant, à la mort du poète, on les numérota dans Tordre où elles se trouvaient et que nous respecterons, nous aussi.
Samedi, de mon boudoir (1).
Recevez, cher monsieur Thomas (2), ces quelques lignes comme une faillie preuve de Tamitié que je vous porte et soyez convaincu que rien ne changera les sentiments d'amitié que vous m'avez inspirés. Privée de Tunique bonheur de voir les amis que mon cœur chérit, si du moins je connaissais le moment qui doit nous rejoindre ainsi que l'espace qui va vous séparer! Ne m'oubliez pas, cher monsieur Thomas. Rappelez-vous quelques fois qu'il existe un être malheureux qui ne vit que pour souffrir et dont les jours s'écoulent dans une continuelle nuit. Ah! quel supplice de se voir séparée des objets avec lesquels on voudrait passer sa vie ! Mes vœux et mes pensées vous suivront partout ; maïs, au nom du ciel, conservez votre santé, cher monsieur Thomas, qui, une fois perdue, ne se retrouve plus. Après ce petit conseil à la maman, il faut bien m'acheminer vers la fin de cette lettre, car je me trouve très mal, j'ai une grande fièvre, avec un terrible mal de tête. Depuis trois jours, je garde le lit sans pouvoir bouger.
Adieu donc, cher monsieur Thomas. Portez-vous bien et soyez tranquille. Le soleil renaîtra après cette éclipse, il parsdtra plus b|illant. Adieu, encore une fois, n'oubliez pas une amie absente.
(1) L'original est en français.
(2) Prénom de Zan.
U ^ ADAM MICKLËWICZ
La note dominante de cette première lettre, c'est la confiance. Marjla se flatte de ne pas céder aux objurgalions des siens, La santé de Mickiewicz, bourrelé d'inquiétude, périclitait. Dans la lettre suivante, Maryla réclame sa présence ou au moins une lettre de lui.
9 féTFjer, an soir.
Le gulgnon ne cesse de nous pËrBècuter, puîsqu'à (ou te 3 les amerturaes qui ont jusque ci empoisonné mon existence s'ajoute la douleur nouvelle que me cause la mort de la vertueuse Thècle Slypulkovska.
Les coûsoblious de la retigiou De me suffisent pas. Jamais, cher monsieur Thomas, votre présence ne m'a été plus nécessaire que maintenant. Votre intelligence a toujours régné sur la mienne. Veuillez me soutenir de vos conseils, eî peut-être me tranquilliserez- vous plus ou moins. Je reçois beaucoup de preuves de votre amitié, cher monsieur Thomas, et, ericouragée par votre bonté Imbîtuetle^ je viens d'oî^er voua écrire pour me rappeler à votre souvenir. Depuis mon arrivée dans le district de Nowogrodek, je n'ai eu aucune correspondance de vous et j'en conclus que vous m'avez oubliée. Vous n'ignorez pas quel plaisir vous êtes en état de nie causer et, par conséquent^ si vous éli's sensible aux soufirances de vos amis, consacrez-moi^ fût-ce un petit moment, et écrivez-moi par la présente occasion.
Je voudrais bien vous voir, cher monsieur Thomas^ maïs je n'espère pas être à Vilna avant la Sainl-Georges. Ce s citait pour moi un délai trop loug à endurer. Je n'ai maintenant d'autre joie que le souvenir des ehers moments passés à ViIna, Je n'es pore plus éprouver désormais pareilles douceurs. J'âJ
ADAM MIGKIËWICZ 25
je ne sais quels tristes pressenti ments, la mélancolie noire m'assaille sans cesse. Cher monsieur Thomas, vous auriez pitié de moi, si vous pouviez vous pénétrer de mes souffrances.
Veuillez, cher monsieur Thomas, ajouter à votre lettre les extraits de Chateaubriand que vois avez une fois copiés et vos propres aperçus sur les Martyrs. Je redoute seulement les tableaux tendres, parce qu'ils peuvent opérer une encore plus grande révolution dans ma tête.
Cetai a été pour moi, monsieur Thomas, une grande surprise que de rencontrer de vos morceaux dans les Nouvelles à la main (i), pour lesquelles j'avais toujours de l'aversion. J'ai cessé depuis de déclamer contre les Gueux et leur organe.
Ma maman vous salue bien ; elle est restée jusqu'à présent à Mnichow, mais demain nous nous transportons avec manuan à demeure à Pluzyny. Ma mère avertît Michel (2) et enmêrae temps vous, Messieurs, d'avoir l'amabilité de venir passer vos vacances à Pluzyny (si Dieu nous donne d'atteindre heureusement jusqu'à l'été). Vous me ferez, Monsieur, une grande grâce si vous agréez ce projet. Des chevaux vous seront envoyés en temps utile.
Je retourne l'ouvrage que Mickiewicz a laissé à Tuhanowicze, je vous prie dé le lui remettre. Il m'est revenu qu'il a été malade après les fêtes, sans doute pour s'être surmené ; il faut qu'on veille sur sa santé, parce qu'il se néglige beaucoup.
Je compte fort sur l'amitié du bon monsieur Thomas pour lequel je ressens une estime sans bornes. Qu'il soit certain
(1) Feuille satirique publiée à Vilna et d3nt les rAdjcteurs s'intitulaient eux-mêmes les Gtieux.
(2) Frère de Maryla.
26 AUAM MIGKIEWICZ
que ramitié que j'éprouve pour lui durera tant que mon âme animera mon être.
Votre toute dévouée amie,
Marie.
P. 5. — Je demande infiniment pardon à monsieur Thomas de Fennuyer de mon griffonnage dénué de sens, mais il est difficile d^exiger qu'on ait dans ce qu'on écrit un ordre qui, depuis longtemps, a cessé d'exister dans la tête.
Ici, un doute se présente. Ces lettres à Zan s'adressentelles exclusivement à Adam Mickiewicz auquel elles étaient transmises, ou aux deux amis à la fois? Dans ce dernier cas, il serait difficile de distinguer ce qui esta l'intention de l'un ou de Tautre. Tel détail isolé peut laisser subsister quelque perplexité à cet égard, mais Tensembledeces lettres prouve qu'en apostrophant Zan, c'est toujours un autre que Maryla a en vue. Les lettres écrites en français sont moins précautionneuses et interpellent plus franchement Mickiewicz. A quelques appréhensions adoucies par des réminiscences encore récentes et par des bouffées d'espoir, succèdent des instances plus vives et les premiers symptômes du découragement.
Dimanche, Brazelce.
Mon âme a besoin d'un nouveau reconfort, parce que je succombe déjà sous le poids du chagrin et des regrets. Veuillez me soutenir de vos avis, mon bon monsieur Thomas, et consolez-moi, si vous en avez le moyen ; autrement, je
redoute de tristes résultats, car la force de perservérer fait défaut.
Je compte beaucoup sur l'amitié habituelle de monsieur Thomas. Ainsi j'espère qu'il ne refusera pas ma prière et qu'il voudra bien m'écrire par une occasion sûre, mais en adressant ses lettres à Tuhanowicze, car nous partons d'ici au plus tard dans trois joursk Je retardais mon départ à cause des mauvais chemins.
Votre petit chapitre catégorique m'a fait grand plaisir, je l'ai relu à plusieurs reprises en admirant le talent du bon monsieur Thomas. Je me réjouis beaucoup de la docilité de notre nouveau philosophe (mais qu'est-ce qui n'écouterait pas les conseils du bon monsieur Thomas qui sait tenir compte de l'état de l'âme des gens et dont la sévérité est souvent doublée de tolérance). Si les règles posées n'étaient pas suffisantes pour calmer son esprit, fournissez-/ui d'autres moyens, mon respectable monsieur Thomas, mais ne permettez jamais que sa philosophie, qui vient à peine de prendre le dessus, ne chancelle. Avant tout , priez-le de ma part de respecter sa santé. Que la Providence suprême Tait en sa garde.
Je compte (1) encore rester ici jusqu'au retour du messager; ainsi j'espère que vous voudrez bien m'honorer de quelques lignes de votre main par cette occasion, monsieur Thomas.
Cette philosophie, qu'elle se félicitait de voir prendre le dessus chez Adam Mickiewicz, lui faisait à chaque instant défaut à elle-même. Ses angoisses redoublent. Le ton lamentable du billet suivant (2) tient peut-être à ce
(1) Cette dernière phrase est en français dans Toriginal.
(2) L'original est en français.
M ADAM MICKÎEWICZ
qu'il est daté de la propriété de Laurent Putkamer où sa mère l'avait probablement conduite en visite.
Me voici à Bolcenîki, aune pelitedistancede Yilna. Je respire le même air que vous autres, et, tandis que mon enveloppe matérielle est enchaînée ici, mon âme inquiète vole vers vous. Les souffrances morales et physiques me poursuivent sans cesse, mais Tespoir de revoir bientôt les personnes chères à mon cœur les adoucit en quelque sorte.
Si j'ai quelques moments agréables dans ma vie, je les dois à votre aimable correspondance, monsieur jThomas, car vous ne sauriez croire combien de plaisir me cause votre dernière lettre et la jolie poésie que vous avez eu Textrême complaisance de m'envoyer. Nous l'avons lue avec admiraration.
J'ai reçu votre lettre, monsieur Thomas, à Pluzyny le jour de mon départ dans ces contrées. Toute ma famille était réunie ce jour-là à Pluzyny et m'a chargée de vous témoigner de sa part mille tendres choses. Michel m'a promis de venir ce mois-ci à Vilna.
Depuis quelques jours, je souffre un horrible mal d'yeux. A peine puis-je griffonner ces quelques lignes. Si monsieur Zan a la bonté de m' écrire quelques mots, que ce soit con molto di precauzione.
Je me recommande à votre précieuse amitié et à votre souvenir.
Les parents de Maryla Taisaient de la diplomatie. Ses frères feignaient de ne pas soupçonner les vrais sentiments de Mickiewicz. Maryla ne pouvait s'y tromper, et cependant elle invitait son correspondant à se réjouir de ce que son frère Michel venait de la rejoindre.
ADAM MIGKIEWIGZ 29
Mercredi, Bolceniki.
Que monsieur Thomas, qui a si souvent partagé mes chagrins, partage maintenant ma joie. Voilà que Michel, tant attÀidu, est arrivé à Bolceniki. il m'a causé une douce surprise, car je n'espérais plus qu'il pût m'arriver.
Veuillez m'aviser par quelques mots de la date de votre départ de Vilna, cher monsieur Thomas, parce . que Michel veut s'y rendre pendant que vous vous y trouvez, afin d^ vous y voir.
J'attendrai votre retour, puis nous partirons aussitôt pour les environs de Nowogrodek, si vous y consentez. Avertissez-moi à quel moment vous espérez revenir.
Que monsieur Thomas ait la honte de songer quelquefois, au milieu de ses nombreuses occupations, à sa constante amie.
Marie.
Tout en creusant un fossé infranchissable entre elle et son adorateur, Maryla se figurait que si elle eût su que lui se refroidissait à son endroit, elle eût été elle-même une victime moins récalcitrante. Par un de ces mystères inhérents à l'éternel féminin, quand, plus tard, la séparation est irrévocable, Maryla, parfaitementdécidée à n'enfreindre en rien la foi jurée, accusera, non sans une pointe d'aigreur, un prétendu manque de mémoire du poète, dans des termes qui dénotent qu'après avoir voyagé dans le pays du Tendre, elle se sentait froissée de la pensée que son compagnon de route pût côtoyer le lac de rindiflérence ou naviguer déjà sur la mer d'Oubli. Elle écrit donc:
Cher monsieur Thomas, vous ne me connaissez plus comme autrefois, ni vous ne vous rendez aussi bien compte de mes sentiments, si vous supposez que la pensée qu'il y y a des créatures cent fois plus malheureuses que moi puisse me calmer (1). Je me résignerais volontie 's à mon sort, j'endurerais tous ses coups, si je savais le reste du monde heureux et si je pouvais, en me sacrifiant moi-même, apporter un soulagement aux souffrances d'autrui.
Mais vains sont mes efforts et je n'ai, jusqu'à présent, contribué au bonheur de personne.
Il n'y a que Rosalie, jeune fille que j'ai prise de la campagne, qui m'ait dit hier se trouver si bien chez moi qu'elle ne désire rien au delà et m'aime plus que tout au monde. Cela m'a grandement réjouie, car cette jeune fille ne connaît pas encore la flatterie, et c'est la sincérité même qui semble parler par sa bouche.
J'abuse, monsieur Thomas, de voire patience en vous tracassant si souvent de mon ennuyeux griffonnage, mais vous avez toujours été si bon que j'espère que vous voudrez pardonner à celle dont le plus grand plaisir est de pouvoir causer par lettre avec vous.
Je vous prie de vous souvenir parfois ^de votre amie.
Marie.
Le dénouementapproche. Quand Maryla avait subordonné ses inclinations à la volonté de sa mère, elle s'était promis sans doute qu'en accordant sa main à Putkamer elle garderait son cœur à Mickiewicz qui répondrait à l'immolation volontaire de son amante par
(1) Dans les Ayeiix, le prêtre dit en guise de consolation au solitaire : « Écoute ; il y en a des milliers plus malheureux que toi. »
un renoncement mystique et que la conscience de leur grandeur d'âme réciproque leur tfendrait lieu des joies terrestres. Le poète aura laissé échapper certaines de ces imprécations qui éclateront dans son poème, lorsqu'il criera plus tard à l'infidèle : « Tu as prononcé la parole de ma perdition. Tu as allumé les indignes flammes qui alimentent entre nous un brasier infernal pour mon éternel supplice. » Maryla lui signifie alors un tendre congé. EUel'interroge encore sur l'état de son âme, mais ce ne sont plus les amères voluptés d'un désespoir partagé qu'elle préconise. Non. Elle recommande l'oubli, elle lui prêche raison :
Lei8(l).
Vous souffrez, mon ami. Vous êtes malheureux"; vous vous négligez. Dites-moi ce qui cause vos souffrances et quel remède il leur faut. Oubliez-moi, mon ami, s'il le faut pour votre bonheur et votre tranquillité. S'il ne fallait que mon amour pour votre bonheur vous seriez trop heureux. Mais non; au lieu de contribuer en quelque sorte à votre bonheur, c'est moi seule qui suis la cause de tous vos malheurs. Vous ne pouvez vous imaginer combien cette idée me cause de peine.
Soyez raisonnable, mon ami; ne négligez pas vos talents. Oubliez cet amour qui fait votre malheur. S'il faut, pour votre tranquillité que lu (siè) ne me revoies plus, j'y consens. Je vous donne mes pleins pouvoirs d'agir comme il vous plaira, pourvu que vous soyez heureux et tranquille. La seule chose
(1) CebiUet est cd français dans l'original.
que je vous recommande, c'est de conserver votre santé. Pensez qu'elle est bien chère pour moi.
Soyez grand, mon ami.
M. Thomas part. Je dois finir mon griffonnage. Au nom de Dieu, brûlez cette lettre, et ne la montrez à personne.
Encore une fois, je vous conjure de conserver votre santé, si chère à mon cœur. Vous trouverez un grand désordre dans cette lettre, car c'est à plusieurs reprises que j'écris.
Il est à croire que ces aveux d*amour et ces expressions d'intérêt doublés de conseils réfrigérants provoquèrent les sarcasmes du poète. Marjla lui réplique.
27 mars.
Je reçois en ce moment, cher monsieur Thomas, la lettre que vous m'avez adressée à la poste. Avertie que j'étais par votre dernière lettre de cette correspondance, je l'attendais avec une extrême impatience. Vous pouvez vous imaginer le plaisir que me causent vos chapitres, mais j'ai trouvé dans vos lettres des larmes et du poivre qui n'a jamais passé pour un dessert, alors même que tous les plats eu seraient saupoudrés; d'ordinaire, pour la bonne bouche (i), on réserve seulement les douceurs.
Puisque vous allez entreprendre, Monsieur, une nouvelle traduction du Werther de Gœthe, qui a gâté par un vilain dénouement le plus beau roman, prêtez-lui plus de sentimentalité, pour qu'il place sa félicité dans les sentiments du cœur et soit le plus heureux des hommes, tout en paraissant ne pas l'être aux yeux du monde.
Je suis d'accord avec vous, Monsieur, sur un point, c'est
(i) Ces mots sont en français dans l'original. '
que certains malheurs sont un bonheur, mais pas pour tous, parce que chacun n'a pas notre façon de penser. Je réfracte ce que j'ai dit dans ma deruière lettre, à savoir que M. Thomas ne me connaît pas ; personne ne me connaît mieux que lui. Je vous envoie une valse où se dépeignent tous les mouvements de mon âme. Je Tai composée ce mois-ci : je la dédie au cher monsieur Thomas. J'ai aussi arrangé plusieurs variations sur le thème favori de maman et je les soumets à votre critique en tant qu'amateur de musique. Vous avez toujours été tolérant. J'espère donc que, maintenant aussi, vous dissimulerez les imperfections de ma musique.
A Tuhanowicze, tout le monde se porte bien et vous aime. Michel se prépare à aller à Yilna ce printemps, mais je ne sais s'il mettra ce projet à exécution. J ai été hier pour la première fois à Tuhanowicze depuis la triste perte que j'ai subie. Pai parcouru les charmilles et tous les endroits qui éveillent en moi.de doux souvenirs.
J'habite toujours auprès de maman à Pluzyny, mais nous sommes pour Pâques invitées à Tuhanowicze. Je prends avec moi ma jument de selle, afin de parcourir les environs et les collines de Tuhanowicze.
Voilà déjà deux pages d'écrites, comme vous me l'avez ordonné. Je remets le reste à notre entrevue. Avec quelle impatience j'attends ce moment. S'il pouvait être proche, j'en serais plus qu'heureuse.
Votre amie dans toute la force du terme,
Marie.
Cette lettre n'est pas trop désolée. Maryla s'imaginait avoir du temps devant elle. Les communications secrètes duraient toujours et la jeune fille faisait des pro-
a ADAM MICKIEWICZ
jets pour le mois de juillet La lettre qui suit dut avoir pour résultat d'attirer Mickiewicz auprès d'elle.
Dimanche, minuit (1),
Je me sers du prétexte de vous renvoyer le journal pour pouvoir vous griffonner quelques lignes. C'est une démarclie trop Tiardie de ma part et peut-être blâmable, mais, dans la situation où je me trouve, je peux bien alléguer un passage de voire poésie:
i Pour me juger, ce n'est pas avec moi, c'est en moi qu'il faul être (2). »
Agréez un million de remercîments pour la divine poésie que vous avez eu Textrême complaisance dem'envoyer. Elle est très jolie, je la lis et relis mille fois, admirant toujours votre génie et vos talents.
J'en vie beaucoup ce griffonnage qui parviendra à vos mains. Que ne suis-je à sa place I J'aurais le doux plaisir de vous voir, de vous parler. Combien de choses j'aurais à vous dire! Je vous l'ai demandé plusieurs fois, mais vous m'avez répondu toujours : nie 10 iem (3) avec un air d'indifférence, ce qui prouve votre indécision. Maintenant je ne demande, pour
(1) Cette lettre est en français dans Toriginal.
(3j Ce vers est naturellement cité en polonais par Maryla. Il est lire d'une poésie, datée du 17 avril 1821 , le Nautonnier, qui se termine ainsi : « Si je me précipite où me pousse le désespoir, il y aura des pleurs sur ma folie et un blâme de mon ingratitude, car vous distinguez moins bien que moi ces nuées noires. De loin, vous n'entendez pas l'ouragan tordre les cordages ; ici, la foudre frappe, vous n'avez là-bas que l'éclair. A côté de moi, sons les coupa de tonnerre, c'est en vain que d'autres voudraient ressentir ce que j'éprouve. Nous ne sommes justiciables de nul autre que de Dieu, Pour me juger, ce n'est pas avec moi, c'est en moi qu'il faut être. »
(3) « Je ne sais pas. »
ADAM MIGKIEWÏGZ 35
toute réponse à ce griffonnage, qu'un oui dans la lettre d'Henri (i).
Adieu. Envoyez-moi votre adresse, car je ne sais pas où vous logez à présent.
Oh ! que je désire vous voir avant mon départ de ces contrées ! Je compte encore rester ici jusqu'au 2 juillet. Adieu, encore une fois. Portez-vous bien et soyez heureux. Je fais tous les jours des vœux pour votre bonheur. Puisse TÊtre Suprême exaucer mes prières! 11 fait déjà bien tard, tout le monde dort, je vous souhaite aussi un bon sommeil et des rêves agréables.
Dans toute la force du terme, votre amie. Brûlez ce chiiTon. Les yeux me font mal et je ne vois presque rien.
Mickiewicz accourut pour avoir avec Maryla l'explication finale. Elle ne pouvait avoir lieu qu'en tête-àtête. Le billet de Maryla est ainsi conçu :
A minuit, à la même place où je me suis blessée à une branche, et si quelque grave obstacle m'en empêchait, ajors à la limite, vendredi, à 5 heures.
Ici se joua la scène du poème des Ayeiix:
C'était la plus belle des nuits. Je vois une larme dans ses yeux. -— Demain, dis-je, je pars. — Adieu, répondit-elle tout bas. Oublie. — Elle cueille une feuille, me la tend : — Là, dit-elle en montrant la terre, voilà ce qui nous reste. Adieu. — Et dans la longue allée elle disparaît comme un éclair.
Adam Mickiewicz garda cette feuille avec les lettres de Maryla et son portrait.
(1) Uzlowski.
Les parents de Maryla avaient compris qu'il devenait prudent de brusquer les choses et fixé la noce au 2 février 1821.
n serait superflu, dit un vieil et intime ami de Mickiewicz, cousin de Maryla (1), d'entrer dans le détail des mystères de famille qui hâtèrent la conclusion des épousailles. Le brouhaha des apprêts d'une noce, les invités, les chaises et les divertissements, que Maryla seule ne partageait pas, étouffèrent toute réflexion et ne laissèrent pas apercevoir, même aux plus proches et aux plus intimes, ce qu'il y avait de tristesse dans cette union et ce qu'elle augurait de souffrances pour Favenir. Maryla vivait avec son époux comme avec un ami et comme si elle n'était pas sa femme; elle se montrait soumise, mais évitait la société et vivait enfermée chez elle, sans beaucoup s'occuper de sa maison, affectionnant la lecture, la musique et la solitude. Pulkamer la respectait, l'aimait, tâchait de lui être agréable et cherchait des distractions àlachv^sse et dans les réunions des propriétaires de ?a province. Après un ou deux ans, et peut-être davantage, d'une pareille vie survint un changement. Les admonestations et remontrances de sa mère et sans doute de ses frères, le sentiment du devoir et la soumission à la Providence décidèrent Maryla à renouveler le serment d obéissance à son mari. J'ai cependant toujours remarqué en elle une certaine mélancolie qui se trahissait quand nous étions seul à seul. Elle conserva la douceur et le charme de sa mère, mais perdit à jamais la gaieté et la sociabilité.
Chacun tenait Maryla et Mickiewicz en trop haute
estime pour qu'ils ne pussent se revoir à leur aise. Us
(i) Lettre d'Ignace Domeyko à B. Zaleski dans le Przeglad Lwowski, 1" juillet 1872.
ADAM MIGKIEWICZ 37
débattirent sans doute plus d'unp fois l'insondable problème des mécomptes de cette existence et des réparations que nous réserve Tautre vie. Adam constate dans une lettre que ces colloques amenèrent un certain apaisement. Des crises de spleen les assaillaient l'un et l'autre, et Maryla, au fond, eût regardé comme un surcroît d'infortune que Mickiewicz n'eût pas broyé autant de noir qu'elle et qu'il eût soupiré aux pieds d'une autre femme. Une lettre de Maryla à son neveu Henri Uzlowski nous dépeint l'état de l'âme de cette jeune femme dans cette seconde phase. Elle lui écrit:
Depuis votre départ, je n'ai pas encore vu un rayon de soleil. Dieu m'a envoyé un sommeil léthargique qui a duré jusqu'à aujourd'hui. Si quelqu'un me réveillait, je tombais dans une colère et une rage furieuse pire que celle dont j'ai été saisie à cette promenade où l'on a empêché ma Hourie(l) de sauter. Ce sommeil abrégeait les heures et en même temps me procurait beaucoup d'agrément, car j'avais des rêves chers et doux qu'il faudrait plus d'un feuillet pour décrire. Tout passe comme un songe, à la différence près que les uns oublient vite tout; tandis que les autres sont plus impressionnés et ne perdent pas la mémoire. Remerciez M. Adam pour sa gracieuse promesse de m'envoyer ses BaUades (que j'attends avec grande impatience et sans résultat, car je n'ai rien reçu). Je ne m'en offusque pas. J'ai toujours présumé qu'une fois dans le monde de Viina, il oublierait les habitants de Bolceniki. Je renvoie le roman qui m'a été adressé de chez Morytz {%), Je n'ai pas eu la patience de
(1) Jument favorite de Maryla.
(2) Libraire de Vilna.
Je lire en entier, tellement le premier volume m*a ennuyée. L'intrigue est laide et ennuyeuse, elle se déroule au milieu de comédiens. Mais, comme dit le proverbe: chacun son goût, Failes-moi savoir, mon cher Henri, comment vous vous trouvez du climat de Bolceniki. Êtes- vous tous en bonne santé ?... Ne manquez pas de m'écrire par Ja présente occasion. Comment vous amusez-vous en ville, voyez-vous souvent vos compagnons de voyage et mentionnez-vous quelquefois votre amazone? A peine hors du lit, je monterai ma ifourle et je me promènerai. Il me sera doux de revoir les Heux où nous avons passé tant de fois. Si ces chers moments pouvaient revenir pour moi ! Il ne m'en est resté que la souvenance. Saluez de ma part l'impoli M. Adam et tâchez de m'obtenir de lui ses Ballades qui viennent de paraître. Vous me ferez une grande grâce.
Votre affectionnée tante,
Marie.
Le neveu répond de Vilna à sa tante :
J^avoue, ma chère tante, que j'ai subi une grande perte, puisque je n'ai plus votre dernière lettre, et cela parce que j'ai dû, sur les instances de monsieur Adam, la lui remettre. J^ose en outre vous prier de ne pas quitter de sitôt Bolceniki, car nous pourrions de la sorte communiquer encore une fois, fût-ce par lettres. Enfin, M. Michel (1) a écrit parWierzbowski aussi bien à M. Adam qu'à moi qu'il arrivera ces temps-ci.
Le neveu de Maryla n'aura pas défendu bien bravement le billet de sa tante qui n'aura pas été autrement fâchée de le savoir aux mains d'Adam Mickiewicz. Le
{\\ Wereszczaka, frère de Maryla.
ADAM MIGKIEWIGK »
poète choisissait des livres à Vilna tant pour M** Putkamer que pour son mari et c*est une adaptation d'un roman de Gœthe qui venait de déplaire à Maryla. Adam Micki^wicz lui répondit de Vilna quelques lignes ajoutées à la lettre dlJzlowski :
La lettre adressée àM.Henri(l) m'apprend, Madame, qa*après votre départ vous avez été un peu malade. Nous avons répété à ce propos la litanie chantée si souvent à Bolceniki, à savoir qull importerait de respecter davantage une santé chère à tant de personnes. J'ai obtenu de M. Henri la place de ces quelques mots dans sa lettre. Je dois me jastiGer d'une inexactitude dont f ai si tôt été puni, quoique je ne me sente pas coupable. Mes Ballades seraient depuis longtemps à Bolceniki, mais ce n*est qu'aujourd'hui que m'a été accordé le permis de la censure. Penvoie en attendant pour M. Laurent (2) Texemplaire que j'ai sous la main.D'autres exemplaires à destination de vous^ Madame, et de Tnhanowicze (3) sont encore à la reliure et ne pourront pas être expédiés avant quelques jours. J'espère, Madame, vous trouver encore à Bolceniki. Je vous renouvelle mes excuses de l'ennui que je vous ai occasionné. J'ai appris maintenant que le traducteur français de Gœthe n'a^ sauf les noms, rien laissé dans sa traduction, la faute lui incombe donc. En attendant, je vous suis reconnaissant de votre aimable Chacun son goiUj et si mon petit volume a le même sort que Gœthe, je me réserve cette même excuse. Ten voie Rulhièrespour monsieur Laurent ; après l'avoir lu, il voudra bien le retourner au plus vite, car je l'ai emprunté. Comme j'ai reçu plusieurs exem-
(1) Uzlowski.
(2) Laurent Putkamer.
(3) Propriété de la famille Wereszczaka.
4d' ADAM MICKIEWICZ
plaires de la brochure de Lelewel, j'en offre un à Madame voire mère. Je désirerais aussi réavoir bientôt la Revue £mcyclopédique et le numéro du journal. Pardonnez-moi, Madame, de vous ennuyer de bagatelles de librairie, faute d'avoir rien de mieux à vous annoncer. Je vous souhaite^ Madame,
bonne santé et gaîlé.
En fait de nouvelles de la ville, un ukase de Saint-Pétersbourg vient d^interdire les Nouvelles à la main (1).
M"® Putkamer cherchait à piquer Adam Mickiewicz qui prenait le même ton sarcastique. Tous deux dissimulaient mal, sinon à autrui au moins à eux-mêmes^ leur agitation intérieure. Situation délicate, fausse à bien des égards et qui, en se prolongeant, eût pu les précipiter Tun et l'autre dans un irrémédiable marasme. Le Gouvernement russe allait guérir de leur hypocondrie et Mickiewicz et Maryla. Le poète découvre en prison que le Gustave sentimental des Ayeux, qui ne voit que son amante, meurt en lui pour être remplacé par un Conrad fougueux qui ne voit que sa patrie. Maryla ne survécut pas à Gustave. 11 n'y eut plus que Marie Putkamer, matrone dévouée^ son époux et à ses enfants. Elle qui, la veille, ne ruminait que ses déceptions, médita soudain le martyre de ses compatriotes. Une fois encore, elle prendra la plume à Tintention de Mickiewicz et revivra un moment ses émotions de jadis. Quoique frémissante du soufde de la passion évoquée par le seul fait d'écrire à son ancien amant, sa
(1) Feuille satiriqae qui se publiait à Vilna, et dont le dernier numéro parut le 3 juin 1822.
lettre sera le sceau mis sur ce passé. Sa réception arrache un sanglot à Mickiewicz, il pleure sa jeunesse entière. Le poète reçut à Rome cet adieu de Maryla, transmis par son cousin Zegota (Ignace Domeyko) :
Zapole, i*' novembre 1830 (i),
Jamais, depuis notre séparation, je n'ai osé vous écrire.
Voilà qu'enhardie par mon cousin Zegota je prends la liberté de joindre quelques lignes à sa letlre et vous remercie pour le rosaire que vous avez eu la bonté de m'envoyer. Je me suis d'autant plus réjouie en le recevant que je ne m'attendais pas au bonheur d'exister encore dans votre souvenir. Je croyais que le grand monde vous avait fait oublier votre aucienne connaissance, tandis que votre image est toujours présente à mon esprit ; chaque parole que j'ai entendue de votre bouche résonne encore dans mon cœur. Souvent je crois vous voir, vous entendre, mais ce sont les rêves de Fimagination. Oh I si je pouvais vous voir encore une fois sans être vue, je n'en demande pas davantage. Peut-être qu'à votre retour vous ne me trouverez plus au nombre des vivants; gravez alors une croix sur la pierre qui couvrira mon tombeau ; je me ferai enterrer avec mon rosaire que je porte toujours sur moi. Adieu, je vous ai écrit plus que je ne devais écrire. Puissent ces lignes vous trouver en parfaite santé et aussi content et heureux que je vous le souhaite!
Marie.
Brûlez ce griffonnage. Je bénis la Providence qui vous a éloigné du pays où le choléra-morbus fait des ravages terribles. ^
(1) En fraDçais dans Toriginal.
42 ADAM MIGKIfiWICZ
Le poète écrivit au vereo de cette missive : « Dernière lettre de M. » De Paris^ il lui offrira plus tard Vlmitation de Jésus-Christ, Maryla n'eût point été femme, si elle n'eût pas continué à s'intéresser aux moindres rumeurs relatives au poète, et elle ne put, au bruit d'un mariafçe de Mickiewicz, s'empêcher de dénoncer au mentor de la «jeunesse de Vilna, à Jean Czeczot, l'inconstance des hommes de génie. Le 8 novembre 1830, Czeczot lui répondit :
Quant à ce que Marie me dit du mariage de tel monsieur avec telle demoiselle, c'est la première fois que j'en entends parler et j'ai quelques raisons de croire la nouvelle fabuleuse : en somme, si c'était vrai, ce serait peut-être bien, car en ce monde il faut un certain apaisement, et puisque nous devons vivre, force nous est de le chercher. La perpétuité de la souffrance rend l'homme propre à rien et sa vie alors ne tient souvent qu'à un iil, la circonstance la plus futile suffît pour amener sa perte. Vous vous étonnez, Marie, de mon grand souci que les hommes de bien vivent longtemps; mais songez donc, Marie, que les hommes de bien sont capables de réaliser quelque bien ici bas, et alors vous ne serez plus surprise de me voir désirer que vous viviez et me surviviez. Seulement je prie Marie de ne plus se livrer à de petites pbbantcries sur l'union des hommes de génie : pour d'autres, ce peuvent être des hommes de génie, et pour nous ce sont de ;simpleît têtes qu'on saurait on ne peut mieux tourner.
Maryla fit son profit des tendres mercuriales de Czeczot. Elle vécut aimée des siens et honorée de tous jusqu'en 1863. Elle mourut au milieu de nouveaux cataclysmes du pays. Ses dernières paroles furent :
« Pour mon pays, pour ses martyrs. » Elle suppliait Dieu d'ajouter ses souffrances à la somme de celles que sa justice a fixées comme rançon de la Pologne. Cette mort est digne de la femme qu'avait tant aimée Adam Mickiewicz et ravive l'éclat de l'auréole poétique dont un chef-d'œuvre immortel lui a ceint la tète.
Nous n'avons voulu interrompre par aucune digression l'historique des amours d'Adam Mickiewicz et de Maryla. Il nous faut revenir en arrière pour reprendre le récit des débuts littéraires du poète. C'est à lui que nous laissons la parole (1).
A Szczorse (2), je composai Grazyna, A Vilna, je lus mes vers à Zan et à Czeczot, que je considérais comme de meilleurs poètes que moi. Le professeur Léon Borowski me connaissait de Tépoque où je fréquentais ses leçons. Il loua ma prose et mes poésies, mais surtout mes traductions en vers. Je me rappelle quelle grande émotion j'éprouvai quand, à une de ces leçons, il déclama avec sentiment Tune de ces traductions en citant mon nom. Ce fut là un honneur qui n'était encore échu à aucun étudiant. Je confiai à Borowski nn cahier de mes poésies soigneusement recopiées. Grazyna seule lui plut beaucoup. Il me conseilla d'imprimer tout par fragments dans le Journal de Vilnay de manière à pouvoir ainsi arriver peu à peu à tirer un volume. Le conseil ne me plut pas. Je me rendis chez le libraire Zawadzki et lui racontai la chose. Il fut surpris de ce que je me dérobais à un aussi grand honneur que celui d'élre imprimé dans le Journal de Vilnay c car, voyez-vous» les poésied, cela s'écrit, non
(1) Notes inédites d'Alexandre Ghodzko.
(2) Propriété du comte Chreptowicz, cliez lequel Adam Mickiewicz était en villégiature.
pas à Vilna, mais à Varsovie ». II me montra des rayons entiers pleins de poésies d'auteurs Lithuaniens dont les œuvres moisissaient sans trouver d'acheteurs. Léon Borowski et Jean Chodzko se trouvaient à la tête de l'aréopage littéraire de Yilna. Chodzko y avait l'autorité que Lamartine a aujourd'hui à Paris. Les Ballades et les Ayeux lui parurent ridicules. Czeczot entreprend de trouver des souscripteurs. Il en rassemble ; on tire à 500 exemplaires la première édition de 1822. Le premier individu que ces poésies charmèrent sincèrement fut un des typographes qui les imprimaient et qui s'appelait Bonczyk. Eu apportant les épreuves, il s'extasiait, et à cause de cela je lui composai plus tard un compliment en vers pour la fête de Zawadzki. Les premiers 500 exemplaires s'enlevèrent avec une rapidité inespérée. Les domestiques et femmes de chambre les achetaient le plus. Pendant qu'on les dévorait dans les antichambres, on en riait et on s'en indignait dans les salons. Par exemple, M. Bécu, en lisant les Ayeux, provoqua de tels éclats de rire que le jeune Slowacki en pleura de honte. J'écrivis YOde à la jeunesse avant la publication de mes poésies. Je l'envoyai de Kowno à Vilna à mes amis. Zan et Czeczot la trouvèrent archisotte. Ce dernier m'écrivit en me demandant si je n'étais pas devenu fou et en me conseillant de recourir aux conseils de Malewski. Le seul Jezowski ne partagea par leur opinion. Il connaissait les poètes allemands. Il écrivit un fort long commentaire en analysant séparément chaque vers de mon ode, et ce n'est qu'alors qu'on la trouva bonne. A Kowno, on m'aimait, mais on ne se souciait pas de mes poésies, on ignorait même qu'elles eussent paru à Vilna.
On l'apprit pour la première fols par un article du journal VAstrée* C'est ainsi que je dus mon premier triomphe à François Grzymala, tant ces mots : Varsovie et imprinié
avaient alors de prestige. L'arrivée de mademoiselle Lascaris de Varsovie à Vilna répandit ma renommée.
Les créations de Mickiewicz s'écartaient absolument des modèles admirés alors. Beaucoup plus tard, Barrelt Browning formulera ainsi la poétique nouvelle : a Ne point songer à la forme, se fier à l'esprit, s'y fier comme fait la nature souveraine pour créer la forme, une forme qui ne soit point une prison, mais un corps ; toujours partir du dedans pour aller dehors, dans la vie et dans l'art qui est encore la vie. » Et Taine fera observer que «la poésie ainsi entendue n'a qu'un personnage, l'homme intérieur, et qu'un style, le cri du cœur triomphant ou souffrant. » Mais à cette époque, l'imitation et le conventionalisme stérilisaient la poésie polonaise. Mickiewicz la désensorcela, en puisant à la source abondante et pure des traditions populaires. Il fit plus; après avoir ébranlé la tyrannie académique, il ébranla la tyrannie russe par son appel à la toute-puissance de l'esprit. « Jeunesse, s'écriait-il, tu as des ailes d'aigle et ton bras est comme la foudre. » Et en prêchant que le bonheur de tous doit être le but de tous, qu'il faut être forts par l'union et sages par l'exaltation, il prémunissait chacun contre ces éteigneurs d'enthousiasme qui se cantonnent dans la science, font abstraction des questions les plus vitales de l'humanité et détournent leur prochain du sacrifice. Il lançait à ces doctrinaires cette apostrophe :
Le sentiment et la foi m'en disent plus que le verre et Tœil du savant. Tu connais les vérités mortes ignorées du
46 ADAM MICKIE^^ICZ
peuple ; tu vois an monde dans un grain de poussière, dans un rayon d'étoile; tu ne connais pas la loi vivante; tu ne verras pas de miracles. Aie un cœur et regarde au cœur. Proportionne ta force à tes desseins et non pas tes desseins à U. force.
Ces maximes reçurent en 1830 une confirmation éclatante. Une poignée de jeunes gens démontrèrent à Varsûvlcj en chassant les Russes de cette capitale, que l'enthousiasme ce brise ce que ne brise pas la raison ». Des personnages timorés prouvèrent ensuite que leurs doctes rombinaisons n'étaient propres qu'à priver la Pologne lies résultats de l'heureuse témérité des initiateurs de la Révolution du 29 novembre. Aujourd'hui, c'est à qui, parmi les commentateurs de Mickiewicz, assourdira ces souvenirs éclatants, de peur que la jeunesse actuelle ne tressaille trop violemment. Les uns insinuent que les déceptions de la Pologne sont la condamnation d'élans pareils; les autres insistent sur l'âge de Mickiewicz en écrivant ces strophes hv^roïques; d'autres enfin professent que notre époque a des exigences spéciales et que le meilleur moyen d'honorer le poêle, c'est de ne pas prendre au pied de la lettre ses conseils, et de ne pas suivre servilement son exemple. Il s'agirait, d'après cette école, d'être non ce qu'il a été, mais ce qu'elle suppose qu'il serait, et il serait, à l'en croite, soucieux de faire fortune, de ne pas troubler la quiétudti des gens haut placés, et de plaire au moins à l'une des Cours copartageantes. Ces arguments et ce3 hypothèses ne nous touchent guère. Napoléon P', en
parlant, à Sainte-Hélène^ de la lutte des premiers chré^ tiens contre le paganisme disait:
Ce n*est ni un jour ni une bataille qui en a décidé ; est-ce la vie d'un homme ? Non. Cest une guerre, un long combat de trois cents ans. Dans celte guerre, tous les rois et toutes les forces de la terre se trouvent d'un côté, et de Tautre je ne vois pas d'armées, mais une énergie mystérieuse, quelques hommes disséminés çà et là, dans toutes les parties du globe, n'ayant d'autre signe de ralliement qu'une foi commune. Pendant trois cents ans la pensée lutte contre la brutalité des sensations, la conscience contre le despotisme, l'âme contre le corps, la vertu contre tous les vices.
De futurs historiens qualifieront en termes analogues les champions de la liberté et do la nationalité, et n'auront que mépris pour les êtres pusillanimes qui auront, à certaines heures critiques, tâché avec leur sauve qui peut d'ébranler la constance de leurs compagnons d'armes. Il n'est donc pas équitable d'arguer contre les confesseurs de la cause polonaise des calamités que leur vaut la poursuite de leur idéal, ni contre Adam Uickiewicz des hardiesses de sa propagande. Proportionner sa force à ses desseins signifie qu'il faut la proportionner à ses devoirs. Tout homme qui se précipite dans l'eau ou dans le feu pour sauver son prochain est taxé de folie par les gens incapables de l'imiter, et quiconque ne considère que ce que sa patrie exige de lui scandalise les adeptes de l'intérêt personnel. Et cependant le suprême dévouement est la suprême sagesse, et le sens pratique, dans la signification élevée de ce mot, reste
un des apanages du génie. « C'est à tort, lisons-nous dans les Dernières années de lord 5yron, par l'auteur de Robert Emmet, que l'on suppose souvent une certaine incompatibilité entre l'esprit poétique et le bon sens pratique. Chez les natures supérieures ces qualités, au contraire, s'appellent et se font contre-poids l'une à l'autre. Il n'y a pas de grand politique et de grand capitaine sans imagination^ comme il n'y a pas non plus de grand poète sans ce bon sens supérieur qui fait les hommes d'État. Il y avait du poète dans l'empereur Napoléon et de l'homme politique chez lord Byron. »
U y eut aussi de l'homme politique chez Adam Mickiewicz et nous sommes fondés à trouver essentiellement pratique sa préoccupation d'enflammer sa génération qui, sans cette étincelle, n'eût pas brûlé de la magnifique flamme de 1830.
Il est commode de proclamer chimériques les aspirations généreuses qu'Adam Mickiewicz a exprimées en vers magnifiques. Mais la théorie qu'on voudrait leur substituer est le paradoxe des paradoxes. On invite chaque Polonais à se garer des illusions et à songer à sa carrière, parce que la masse des succès individuels assurera mieux que de périlleuses tentatives patriotiques la prospérité générale. Or, la plupart des Polonais gémissent sous un régime acharné à leur ruine. Le moindre progrès économique n'est possible qu'aussi longtemps qu'il échappe à une inquisition jalouse. Nul moyen légal d'empêcher des empiétements incessants, une guerre acharnée à la langue nationale, des entraves aux éludes, des vexations systématiques.
ADAM MIGKIEWICZ 40
Qu'il faille résister dans les conditions où Ton se trouve, si dures qu'elles soient et de quelque façon qu'elles empirent, c'est incontestable ; mais prétendre que cette part de la tâche est le but, c'est de la myopie politique, et uniquement inciter la jeunesse à ne pas dédaigner le lucre et le succès, c'est enfoncer une porte ouverte. Les vers les plus controversés d'Adam Mickiewicz demeurent donc un précieux antidote contre les défaillances d'un patriotisme décadent.
Nous avons vu à Vilna des sociétés secrètes, entées les unes sur les autres, constituer autant de foyers où s'aimantait la jeunesse. Une sorte de comité directeur des Rayonnants prit le nom de Philarète (ami de la vertu) et survécut à leur dissolution; mais, sentant venir l'orage, ses membres brûlèrent leurs archives et décidèrent que la prudence leur enjoignait de renoncer à toute organisation publique ou clandestine. Les sociétés secrètes faisaient beaucoup parler d'elles en Allemagne. L'un des conseillers rétrogrades d'Alexandre I*% Novosiltzof, flaira la possibilité de mieux s'ancrer dans la faveur de son maître en exploitant ses alarmes. Il lui suffisait de découvrir ou d'inventer une conspiration. 11 profita du premier prétexte venu. Le 3 mai 1823, un élève de cinquième, Michel Plater, écrivit sur le tableau de sa classe : « Vive la Constitution du 3 inai I » Cette Constitution du 3 mai 1791 supprimait les abus reprochés à la Pologne par ses voisins qui, la voyant sur le point d'en finir avec l'anarchie qu'ils fomentaient chez elle, envahirent cette République et se la partagèrent. Novosiltzof arrêta des étu-
90 ADAM WCEMKWKZ
dîafits à tat et à tnins. L^im doax, Jankowski, était mal TU des Phîkivtcs, à cause de ses mœars dissolues, et ils furent sur le point de le chasser d^aa milieu d'eux. A peine sous les Terroox, î] raconta ce qu'il savait, chargea ses camarades en pretmdanl faussement, pour se faire bien Tenir de XoTosiltzof, que des vers licencieux de sa composition, dirigés contre Catherine II, auraient été lus dans les réunions des Philarètes. Tous les autres firent assaut d'abnégati(Hi, C*est en vain que Novosiitzof les tortura, il ne put relever aucune charge contre le prince Adam Czartonrskî, son bienfaiteur, qu'il se proposait par-dessus tout de perdre. Jankowski avait beau mentir, il ignorait les arcanes secrètes dont Novosiltzofne parvint pas à saisir la trame. Le 21 août 1851, en revenant sur le passé, Mickiewicz disait :
Des lettres privées do prince GEartoryski , respirant le patriotisme et adressées an recteur Malewski, passaient aux mains de son fils qui les communiquait à Mickiewicz et à d'autres membres d'une commission centrale, composée seulement d'une quinzaine de personnes et qui dirigeaîtla Société des Rayonnants. Cette commission basait ses calculs futurs sur l'avenir du prince. On traita même la question dynastique (1).
Le 20 décembre 1823, François Malewski, que l'Université de Vilna avait envoyé à ses frais, à Berlin, compléter ses études, fut arrêté dans cette ville, extradé, interrogé à Varsovie par le grand-duc Constantin luimême, puis expédié à Vilna et livré à Novosiltzof . Il ne
(1) Journal inédit de Charles Sienkiewicz.
ADAM MICKIEWICZ 5i
servit de rien auxPhilomathes de s'être spontanément dissous; ils furent, sept mois durant, la proie de Novosiltzof et de ses satellites. Dès le début, Malewski s'avouait le principal coupable, quand on le confronta avec Zan qui revendiquait hautement toute la responsabilité des agissements incriminés et qui s'offrait en holocauste pour sauver ses compagnons. Ghokolvnikoff cite, sans en soupçonner la beauté, la réponse suivante de Zan qu'on peut rapprocher d'une sublime répartie de la Pucelle d'Orléans. En effet, quand les juges de Jeanne d'Arc lui posèrent la captieuse question : (( Jehanne, croyez- vous être en état de grâce? » pour l'accuser d'orgueil impie si elle disait oui, et d'indignité patente si elle disait non, la sainte fille échappa à ces pharisiens en répliquant simplement : « Si. je n'y suis, Dieu veuille m'y mettre ; si j'y suis. Dieu veuille m'y tenir. »
A Zan,le juge d'instruction demanda où il avait appris l'amour de la patrie ? Quelle aubaine pour la commission d'enquête si l'étudiant nommait ses parents, un ami, un professeur! Désigner qui que ce soit, c'était le perdre; se taire, c'eût été laisser planer le soupçon sur ceux que Novosiltzof eût fait empoigner comme suspects d'avoir inoculé à Zan cette vertu aujourd'hui encore réputée crime en Russie chez les Polonais. Zan évita le piège en répondant: « Dans lagrammairedeKopczynski, dont le cours de première classe cite cet exemple : « Nous ne sommes pas nés pour nous-mêmes. Une partie de nous appartient à la patrie, l'autre à nos amis » ; et dont le cours de troisième classe cite cet autre exemple : « Saint amour de la patrie, tu n'es ressenti que par les
52 ADAM MICKIEWIGZ
cœurs honnêtes. » Kopczynski était mort le 14 février 1816, après avoir reçu des mains de Stanislas Potocki, ministre de Tlnstruction publique du royaume de Pologne, une médaille d'or comme gage de la reconnaissance publique que lui valait précisément sa grammaire. Ne pouvant atteindre l'auteur, Alexandre I®*" se vengea sur l'œuvre, et par l'ukase du 14 août 1824 il ordonna que « les livres pernicieux, comme, par exemple, la grammaire polonaise de Kopczynski, non seulement ne pourraient être remis en usage, mais qu'encore les exemplaires qu'on trouverait dans les écoles seraient saisis et détruits ».
Pour les détails de cet abominable procès, je renvoie le lecteur à la troisième partie du poème des Ayeux et à un opuscule de l'historien Joachim Leiewel, témoin de tous ces événements. La commission d'enquête constituée à Vilna fut composée du conseiller d'État Lawrinowicz, « Polonais, ditLelewel,dévouéentièrement au service russe; du chef de police Schlykof, qui vexait et pillait les habitants de la ville; du procureur impérial Botwinko, un des plus grands scélérats qu'on ait jamais vus et de quelques personnes de la suite de Novosiltzof, qu'il lui plut d'y appeler (1) ».
La terreur plana sur toute la Lithuanie. L'instruction fut conduite à coups de bâton ; des étudiants , presque des enfanls, devaient se voir chargés de chaînes et condamnés à perpétuité aux mines de Nertchinsk, en Sibérie. Des critiques, devant les infamies reprochées aux
(1) Novosillzov à Vilna y ou guerre impéfiale avec les enfants et Vinstruction. Episode historique de 1821. Br. iû-8, Br;:xelles, i844.
Novosiltzof, aux Bécu, aux Baïko f , aux Pelikan, et aux Botwinko, se sont demandé si le poète n'avait point trop flétri certains d'entre eux. On a été surtout disposé à quelque indulgence vis-à-vis de Bécu en raison de ce qu'il a eu pour beau-fils un grand poète polonais, Jules Slowacki. Lelewel accuse Bécu d'avoir pratiqué le funeste système de sacrifier des victimes sous prétexte de sauver ainsi l'Université. Ce qui condamne Bécu, ce sont les apologies de ses amis. Ils essaient de le justifier en exposant que s'il passait son temps en société de Novosiltzof, à l'amuser par ses lazzis, c'est pour obtenir par son appui la liquidation de sa retraite qu'il sollicitait à Saint-Pétersbourg. Un professeur, capable de s'avilir au rôle de courtisan du bourreau de l'élite des étudiants de l'Université et de flatter ce monstre pendant qu'il délibérait devant lui sur les meilleurs procédés à employer pour perdre des innocents, mérite l'afiront du pilori. Le général Baïkof, compagnon des orgies de Novosiltzof, était une pourriture ambulante. « Deux ans avant sa mort^ il subit une opération douloureuse pratiquée par Pelikan, qui le fit eunuque (1).» Adam Mickiewicz avait un tel scrupule de justice qu'il eût été le premier à rectifier ses assertions, s'il se fût convaincu d'avoir péché par trop de sévérité. Ce que les Russes ont publié depuis sa mort confirme le passage de sa préface des Ayeux où il dit qu'il n'a rien chargé ni exagéré. En 1871, dans la revue russe Rouski Archiv, H. Gretch, qui publia des détails *
(!) Lelewel.
84 AD\M MÎCKIEWICZ
circonstanciés sur la famille, Téducation et la carrière de Novosiltzof et qui l'appelle «rhomme le plus important de la première moitié du xix"" siècle », divise la vie publique et privée de son héros eu deux phases, l'une brillante, l'autre datant de Tépoque où il s'adonna à l'ivrognerie. Dans cette même revue Cyprinus (pseudonyme de Przeclawski) explique (N<> 9, 1872) que Novosiltzof à Vilna était le Novosiltzof de la seconde période, entouré d*êtres tels qu'il passa en proverbe, lorsqu'on voulait désigner un coquin, de dire : « Il est digne du chenil de Novosiltzof. » Dînait-il en ville, il fallait que deux laquais le prissent chacun sous un bras pour le porter dans sa voiture. C'est à la discrétion de ce personnage crapuleux qu'Alexandre !•' abandonnait neuf gouvernements de la Pologne I Cyprinus, qui publie ses souvenirs sous les ciseaux de la censure de Saint-Pétersbourg, ne se gêne pas pour laisser entendre que la devise de Novosiltzof: Honeste et publiée j fut une anti phrase. Un passage d'une lettre de François Malewski, du 13 avril 1838, nous apprend que ce concussionnaire, subissant la loi du talion, fut, pendant sa dernière maladie, effrontément dépouillé par ses familiers: « H y a six jours que Novosiltzof, après une courte maladie, est mort d'un refroidissement compliqué d'un cancer. Il a encore eu le temps de se convaincre, avant de mourir, avec quelle impuofence et quelle audace on le volait. »
En 1828, Tun des instruments les plus odieux de Novosiltzof, Botwinko, quémandait une place à Saint- Pétersbourg. « Institué tuteur de la fille mineure d'une
ADAM MIGKIEWICZ tS&
bonne famille polonaise, il s*empara de la fortune de sa pupille, la priva de tout ce que son âge et son sexe demandaient et finit par la faire disparaître. Elle était presque oubliée, lorsqu'en 1826 elle se retrouva par un accident extraordinaire à Smolensk, dans un convoi de gens partant pour la colonisation de la Sibérie. Plusieurs bourgeois de Smolensk lui donnèrent leur généreuse protection et poursuivirent Botwinko qui, par suite de cette découverte, fut destitué de sa charçe de procureur (1). » Et ce fut tout! A Saint-Pétersbourg, il se démenait pour être admis à la deuxième section de la chancellerie impériale qui remplit en Russie le rôle du conseil d'État en France. Deux des victimes de Botwinko, Danilowicz et Malewski, astreints au service, y avaient trouvé des emplois. Malewski écrivit à ce propos à son père, le 24 février 1828 :
Botwinko cherche une place sous la direction de Speranski dans notre département. Il serait mon collègue sous Danilowicz ^et nous serions assis à la même table, mais il me semble que ce n'est plus à craindre. Il est le second que j'ai entendu gémir sur ses malheurs et à aucun des deux je n'ai reproché d'avoir causé des malheurs. Cela seul me console.
Ainsi ce tuteur, convaincu d'avoir essayé de supprimer la pupille dont il avait préalablement croqué la fortune, ne voyaitrien dans ce petit accident qui lui fermât l'accès des fonctions publiques ! Moins chanceux
(1) Lelewel.
86 ADAM MIGKIEWIGZ
que son chef NoYOsiltzoF, qui acheva de vieillir dans les honneurs, Botwinko, trois ans après, laissé sur le pavé par ceux qui eurent recours à ses ténébreux offices, déblatérait contre les anciens Philarètes auxquels il attribuait sa persistante disgrâce :
Aujourd'hui, rapporte à sa sœur François Bfalewski le 18 mars 183i, Botwinko se plaint partout de ce que je Taie empêché de se faufiler au service dans notre chancellerie. Oanilowicz et moi, nous aurions le droit de lui susciter des entraves, car il nous a iniquement privés, moi du bonheur et Danilowicz de la paix domestique. Mais ni lui ni moi nous n'avons soufflé mot. J'avais seulement la résolution inébranlable de solliciter ma démission plutôt que de servir avec lui. Je m'en rapportais pleinement à la Providence, archi-sûr qu'elle trouverait ses voies pour châtier justement ceux qui en avaient puni d'autres injustement. Mais je n'ai fait ni ne ferai une seule démarche contre eux.
Le peuple insurgé de Varsovie pouvait écraser sous son talon de pareils reptiles; mais il ne siéyait pas à d^anciens Philarètes de demander protection contre eux à un régime tel que celui de Tompereur Nicolas.
La révolution de novembre 1830 saisit, dans les papiers du grand-duc Constantin, un rapport du professeur Onacewicz, du il décembre 1829, où il qualifiait Novosiltzof de « célibataire usé par la débauche et avide de plaisirs » ; où il signalait que les mêmes personnes remplissaient l'office de dénonciateurs, de membres de commission d'enquête et dejugeset arrachaient des aveux aux enfants pendant que monsieur le sénateur
s'amusait avec la princesse Zoubof (1). Les étudiants subirent d'affreux tourments.
Combien, disait Ooacewicz au grand-duc, de scènes tragiques se passèrent alors ! Marian Piaseciti, en se jetant par la fenêtre, se cassa la jambe ; Teraïewicz se coupa la gorge ; madame Giazer fut atteinte d'aliénation mentale en apprenant le malheur de son fils. »
L'Université de Vilna succomba sous ces coups et le recteur Pelikan put chanter victoire dans un rapport du 13 mai 1828:
Enfin je puis dire que je suis parvenu par mes soins continuels à transformer tout à fait la jeunesse étudiante; si, parmi les élèves, il se trouve quelqu'un mal pensant, il est aussitôt dénoncé et convaincu par ses propres collègues. Je cherche à remplir strictement les instructions que Votre Excellence m'a données à ce sujet.
Un ukase du 14 août 1824 destitua quatre professeurs de rUniversilé de Vilnaet condamna vingt étudiants à la déportation. Zan, Czeczot et Suzin furent enfermés, le premier un an, les autres six mois, dans une forteresse, puis la Sibérie leur échut, tandis que Malewski, Jezowski, Mickiewicz, etc., furent condamnés à prendre du service dans des provinces éloignées de la Pologne. Le 1*' mai 1832, un ukase de l'empereur Nicolas supprimera entièrement cette Université de Yilna, sur laquelle son prédécesseur s^était, à la fin de son règne, si cruellement acharné.
(1) Voir le docament dans Leiewel.
ADAM MiCKIEWIQZ
Le 5 janvier 1827, en remémorant le passé, Adam Mickiewîcz écrira : « J'ai commencé à être gai au cou- Tent des Basiliens (1), tranquille et presque sage à Moscou, » Son âme venait de recevoir, dans les cachots de Vîlna, la trempe nécessaire pour affronter l'exil et le faire même tourner à la confusioa des ennemis de sa patrie. !
(I) Traiîsfi>rcnè en pfisan par les Rimses et ûù Mictdewicz avait ' été enfermé depuis U S3 octobra 1633 jusqu'au commencement |
d'aTTil 1824* ,
Exil a Saint-Pétersbourg, a Odessa et a Moscoo.— Françoise Zaleska et Caroline Sobanska. — Votage en Grimée. ^ Amitiés russes. — Apparition des sonnets et de Conrad Wallbnrod. •— Embarquement pour l'Allemagne.
La prison eut sur Adam Mickiewicz une influence décisive, Maryla ne posséda plus désormais qu'un petit coin de cette âme sur laquelle, jusque-là, elle régnait sans partage ; non pas que le poète ne fût déjà pas pieusement attaché à sa patrie, mais c*est alors qu'il sentit tout ce que cette divinité jalouse exigeait de lui. Le jeune homme, absorbé naguère par le regret de la perte de son amante, cesse de se pleurer et n'a plus de larmes que pour ces millions de compatriotes gémissant sous le joug étranger. Lorsqu'il agonisait, enfant, sa mère le voua à la sainte Vierge ; au fond d'un cachot, il se voua à la Pologne. Qu'est-ce qui pouvait le mieux préparer à cette tâche que d'étudier de près le plus redoutable des trois oppresseurs de son pays ?
Après lui avoir ouvert les portes de sa prison, le Gou-
00 ADAM MIGKIEWIGZ
vemement russe le laissa quelque temps à Vilna. Ses amis supposaient que leur mise en Uberté augurait peut-être la fin de leurs maux. Il ne partagea par leur optimisme. Le 22 octobre 1824, un an presque jour pour jour après son arrestation, il recevait Tordre de se mettre en route, le surlendemain, pour Saint-Pétersbourg. La veille du départ^ comme les Girondins l'avaient fait la veille de leur exécution, les Philarètes se réunirent en un dernier banquet. Adam Mickiewicz ne devait plus jamais revoir ni la plupart d'entre eux ni la Lithuanie. Il improvisa, don qu'il eut à un degré extraordinaire et qui, à Moscou et à Saint-Pétersbourg, plongera ses auditeurs dans le ravissement. Seulement, il défendait qu'on tînt la plume pendant qu'il parlait, car cela paralysait son inspiration. Cette fois un ami, placé derrière lui,réussit à noter quelques strophes.Cette poésie est intitulée : le Renégat, Un renégat, devenu pacha, se prélasse au milieu de son harem. Lekislar-aga lui amène une nouvelle captive « originaire, dit-il, de cette froide contrée que le pacha mentionnait si tendrement ». Ce serviteur ôte le voile de la captive. Le renégat la dévisage une seuleTois, le tchibouk s'échappe de ses lèvres blêmissantes, son visage pâlit affreusement, il est mort.
Au moment de la dispersion en pleine Russie, le poète rappelait à ses compagnons le péril nouveau qui les attendait. Honneurs et richesses seraient prodigués au renégat polonais ; mais le jour où l'amante trahie lui découvrirait ses traits, il n'en pourrait supporter la vue sans mourir. Cette expression d'amante symbolisera
ADAM MIGKlEWiOZ 61
la Pologne dans la correspondance de ces exilés condamnés à ne causer par lettre qu'à mots couverts. Les Russes prendront aisément le change et, dans des allusions à la patrie, ils ne verront que des réminiscences d'amourettes.
La première étape des voyageurs fut à Kowno, d'où Stanislas Dobrowolski, ami du recteur Malewski,lui signala, dans une lettre datée du 30 octobre 1824, le passage de son fils :
Le dimanche, 26 de ce mois, lui écrivit-il, vers 8 heures du matin, monsieur François, votre fils, en compagnie de messieurs Jazovski et Pietraszkiewicz, est arrivé à Kowno. Dimanche et lundi étant jours de courrier, la difficulté de se procurer des chevaux de poste les a retenus jusqu'au mardi. Ils ont passé ce temps tranquillement et sans émoi; et le lundi, après-midi, ils sont, ainsi que monsieur Constantin Zaleski, qui les avait rejoints lundi matin et que suivait le reste de leurs collègues dans deux voitures, partis en honne santé pour coucher à Kejdany; ils devaient être la nuit de mercredi à Szawle et ils s'y reposent probablement la nuit d'aujourd'hui. Le bivouac général avait été installé chez l'abbé Korycki, provincial ; on y a pourvu à tous les autres besoins des voyageurs.
Mickiewîcz etsescompagnonsse trouvèrent là en pays de connaissance et on s'explique que Malewski ait écrit de cette ville à son père que, si tout le trajet jusqu'à Saint-Pétersbourg était semé de Kowno, il n'aurait eu autre chose à faire qu'à jouer des mâchoires.
Deux lettres de François Malewski donnent encore
63 ADAM MIGKIEWIGZ
quelques détails sur la dernière partie de la route. Le i*' novembre 1824, il écrit de Riga :
C'est la dernière leftre que je vous adresse avant Saint- Pétersbourg, où je serai infailliblement dans cinq jours.
Il semblerait donc qu'Adam Mickiewicz ait dû arriver dans la capitale* russe la veille d'une terrible inondation qui menaça de renverser Saint-Pétersbourg et qui sert de thème^ un épisode des Ayeux^ soit le 6 novembre, mais, dans une autre lettre de François Malewski à ses parents, datée de mercredi, Saint-Pétersbourg y sans mention du quantième du mois, il dit formellement :
Je vous ai écrit de Riga, je m'empresse de vous adresser cette lettre de Saint-Pétersbourg pour vous rassurer sur ma santé. J'ai trouvé le beau temps à Saint-Pétersbourg, tout frémissant encore de Tinondation qui a précédé de quelques jours mon arrivée.
Jusqu'à preuve du contraire, il est difficile d'admettre qu'Adam Mickiewicz, prenant le devant, ait gagné plusieurs jours d'avance sur sou compagnon de route. S'il ne s'est pas promené le long de la Neva le 6 novembre, ets'il n'a pas entendu annoncer le cataclysme du lendemain, il a trouvé la capitale encore affolée du péril qu'elle venait de courir et un mystique polonais, Oleszkiewicz, prédisant que le déchaînement des éléments n'était qu'une image de la punition finale de cette Babylone du Nord. Oleszkiewicz avait de quoiim-
pressionner fortement Tâine du poète. Ce peintre que de grandes dames se disputaientrhonneur de soigner à son lit de mort, et dont une légion d'indigents suivit le convoi, joignait aux saintes indignations d'un prophète hébreux une charité vraiment évangélique et une mansuétude qui ne lui permettait même pas d'écraser un insecte. L'éx-prisonnier des cachots de Vilna n'était certes pas enclin à s'éprendre du tsarisme; mais, grâce à Oleszkiewicz, il comprit mieux et plus vite la structure interne d'un Empire qu'on dirait modelé sur cette Assyrie dont d'innombrables bas-reliefs nous montrent les potentats chassant les bêtes fauves, saccageant les cités, réduisant des populations entières en servitude et leur imposant les travaux les plus durs, quand ils ne les soumettent pas aux supplices les plus raffinés.
Adam Mickiewicz ne se borna pas à n'examiner que les curiosités de Saint-Pétersbourg ; il se rapprocha du groupe héroïque qui conspirait contre l'autocratie. « Vous souvenez- vous de moi ? » s'écriera-t-il plus tard. « Vos figures étrangères ont droit de citoyenneté dans mes rêves. Où êtes-vous maintenant? Le noble cou de Ryleïef, que je serrais fraternellement dans mes bras,^ été, sur un ordre du tsar, suspendu à l'infâme gibet. Malédiction sur les peuples qui lapident leurs prophètes ! Cette main que Bestoujef , poète et soldat, me tendait, plume et arme lui ont été arrachées ; le tzar Ta attelée à une brouette; aujourd'hui, elle pioche dans une mine, rivée à côté d'une main polonaise (1). » Un
(1) Voir la tradaction de la pièce entière à la page 288 de la 1'* série des Mélanges posthumes, d'Adam Mickiewicz.
64 ADABÎ MICKÎEWICZ
des biographes d'Adam Mickiewicz, Pierre Chmielowski, émet Thypothèse que le poète a pu rencontrer Bestoujef à Kief. Mickiewicz, pour prouver combien les conjurés prenaient peu de précautions, a raconté un jour qu'en passant devant le logis de l'un d'eux il entendit de telles vociférations contre le tzar qu'il se hâta de lancer un énergique rappel à la prudence, et que la compagnie était montée au point de se méprendre sur le mobile de son intervention, de sorte qu'il fallût qu'un des assistants, de plus de sang-froid que les autres, leur fit entendre raison (l).lls s'excusèrent alors et portèrent la santé de Mickiewicz non moins bruyamment qu'ils avaient anathématisé le tzar. La police, qui surveillait de très près Adam Mickiewicz et ses amis, ne tarda pas à trouver dangereux leur séjour à Saint-Pétersbourg, et Alexandre P"" décréta que leur présence ne serait pas tolérée plus longtemps dans sa capitale. Cette nouvelle vexation les empêcha probablement d'être impliqués, un an après, dans le terrible procès des Décembristes russes (2).
(1) Quelqu'un s'appropria, eu 1836, an album que MickieWics avait laissé traîner sur la table de son s^lon et qui, outre une description d'une prairie Américaine par Fénimore Cooper, contenait encore les témoignages d'amitié de plusieurs Décembristes. 11 est possible que cet album n'ait pas été détruit, qu'il réapparaisse un jour et comble de fâcheuses lacunes.
(â) Alexandre 1*"' mourut k Taganrog, le 19 novembre 1825. Le 13 décembre, Bjleïef, en apprenant que Rostovkof venait de dénoncer le complot, précipita la prise d'armes du lendemain (14/26 décembre 1825). Les auteurs de cette généreuse tentative ont été appelés Décembristes du mois où ils se sont sacrifiés pour la liberté de leur pays* La répression fut féroce. Nicolas I*' se ravala^ au niveau
Les lettres de François Malewski continuent à être une précieuse source d'informations, puisqu'en avisant ses parents de ce qui lui advient, il nous initie par là même aux vicissitudes que subissait Tami classé dans la même catégorie que lui et objet de décisions identiques, n écrit, le 6 décembre 1824, donc un mois environ après son arrivée :
Le choix de notre résidence nous est abandonné par la favear du monarque sans aucune autre exception que Saint- Pétersbourg et les gouvernements polonais. Informé de cela, j'ai sollicité un emploi auprès du général-gouverneur Woronzof. Invité à préciser l'endroit de mon choix, j'ai désigné Kherson.
Malewski dut bientôt renoncer à Kherson et se contenter du poste d'attaché à la chancellerie du généralgouverneur Woronzof, à Odessa, Adam Mickiewicz et Jezowski, usant de la latitude à eux laissée, optèrent pour le lycée Richelieu, à Odessa, où ils demandèrent à professer.
En 1824 et en plein hiver, ce n'était pas une petite aflfaire que de se rendre de Saint-Pétersbourg à Odessa. Malewski ne prit que le 17 janvier 182S la feuille de route qui donnait droit aux chevaux de poste et après la délivrance de laquelle il devait quitter la ville sous trois jours. En l'annonçant à son père, il ajoute plaisamment :
des pires Césars romains en se rantant, dans an manifeste du 13/25 jaillet 1826, « d'avoir vu avec plaisir leurs plus proches parents renier et livrer à la justice les malheureux sur lesquels planait le soupçon de complicité. »
M ADAM MICKIEWIGZ
Je serai d^abord loiit toile, puis mouton, enfin loup et ours. Je gagnerai Odessa par Wilebsk, Mohilef, Tchernikorj Kief, ElîsaLetgrad,
Uest avecla policedes accommodements et nos voyageurs différèrent eu réalité leur départ jusqu'au 24 janvier. Le 23 janvier à H heures du soir, Malewski fut enfin prêt et eu avertit sa sœur en ces termes :
A cause des emplettes, j'ai vïsilé le goscinnyl dvor (l), C'est là que j'iJi mis à coutrîbution tous les gouvernements pour pouvoir faire face à monsieur Février, Mon bonnet est d'Arkliangelj mes bas sont de laroslaf, mes bottes sont de Nizgorodekj etc. Adam (2) et Josepfi (J) iront avec moi jusqu'à Ëlisabelgrad où ils doivent attendre la décision du général WitL Je pars demain à 7 heures en traîneau quMl nous faudra peut-cire jeter à la moitié du cbemin^
Il ressort d'un billet d'Adam Mickiewicz qu'il atteignit Witebsk le â9 janvier. 11 s arrêta, le 5 févrierj à Kief, où se trouvait Bestoujef, qu'il y vit probablement, et lit encore nue halte à Sieblof| chez des amis. 11 ne fut rendu à Odessa que le 21 février.
Celle ville cosmopolite et où abondaient les fruits du Midi plut, par son cachot original, à nos voyageurs qui craignirentau début d*avoir à la quitter presque aussitôt. Partout ils éveillaient les appréhensions d'un autocrate soupçonneux et, dès le 28 février 1825, François Malewski écrit à son père :
(1) Marché.
(2) Mickiewicz.
(3) Jezowski.
ADAM MIGKIEWICZ 67
TeA reçu aujourd'hui la notification que les gouvernements de Kherson, de Kief et autres lieux limitrophes de la Pologne nous sont interdits par un nouvel ordre de l'Empereur. Une nouvelle faveur très haute nous permet le choix de Fendroit de notre résidence et du service que nous préférerons. Je ne pense pas renoncer au climat du midi et le premier instinct me conseille de me transporter en Crimée.
Les tergiversations du gouvernement permirent à Mickiewicz de jouir de la belle saison à Odessa. Il s'était décidé, puisqu'on le chassait d'Odessa, à s'en aller à Moscou; mais c'est l'Empereur lui-même qui statuait sur chaque demande de ce genre; ce monarque se déplaçait souvent, et cette fois ces relards furent profitables. La colonie polonaise, nombreuse à Odessa, permit au poète de s'y créer de charmantes relations.
Le premier amour du poète, avant-goût du paradis et de l'enfer, lui avait paru grand comme le monde. Ne voyant que cet amour et s'acharnant à en scruter les joies et les tortures, c'est avec une déception profonde qu'il aperçut, dans le cristal de son âme, celle à laquelle il prétait une perfection idéale, revêtir les proportions de la simple humanité. Ainsi réduite, Maryla pouvait avoir et elle eut des rivales. A l'idylle lithuanienne, brusquement interrompue, succède, à Odessa, un roman en partie double. Autant qu'il est possible d'en juger à distance et d'après des données fort incomplètes, Platon et Épicure semblent cette fois avoir été aux prises et s'être jusqu'à certain point neutralisés.
Odessa regorgeait de familles polonaises des provinces adjacentes, et la maison de madame Françoise Zaleska
68 ADAM M1GKIEWK2
fut Tune de celles qu'Adam Mickiewicz fréquenta de préférence. Le mari, honjime pratique, s'occupait d'affaires. La femme, délicate, maladive même, ambitionna d'être la Béatrice du Dante polonais, la dépositaire de ses pensées et la conseillère de ses actes. Son àme affectueuse lui gagna vite l'entière confiance d'Adam Mickiewicz. Elle rêvait de favoriser l'essor de son génie et de le préserver de tentations trop terrestres. Souvent celles qui se vouent à une pareille tâche réussissent aussi mal que l'ange qui, d'après la légende, s'incarna dans le corps d'une femme pour fixer enfin l'inconstance de don Juan et se perdit sans le sauver. Peut-être madame Zaleska, elle aussi, fût-elle, par excès de charité, descendue de l'Empyrée. Ce qui contribua à l'y maintenir, ce fut la passion moins éthérée qu'inspira à Adam Mickiewicz la beauté éclatante et l'esprit séduisant delà comtesse Sobanska. Madame Zaleska passa au rôle de confidente; elle en voulait à madame Sobanska de ce qu'elle considérait comme une profanation, mais elle se résigna à cette sorte de partage et, quand le poète eut secoué le joug de la coquette, l'amie lui demeura.
La comtesse Sobanska, née Rzewuska, et dont le frère ne tarda pas à se lier avec Adam Mickiewicz et devint lui-même une illustration de notre littérature, accepta volontiers des hommages qui flattaient son amour-propre. Ce ne fut d'ailleurs à ses yeux qu'un intermède agréable. Alceste tomba de son haut lorsqu'il se convainquit que si Célimène feuilletait volontiers un cœur, elle était toutefois très décidée à varier ses lectures. Le poète indigné exprima dans de
ADAM MICKLKWICZ
mordantes poésies le désenchantement méprisant d'un vainqueur. Il y aurait, ce nous semble, à prendre au figuré ce que des critiques ont pris au propre. J'ai connu madame Sobanska, devenue la femme de M. Jules Lacroix. On lui eût donné trente ans de moins que son âge. Dans son extrême vieillesse, elle savait attirer les gens à elle par une grâce mondaine incomparable. Être coquette était chez elle une fonction aussi naturelle que celle de respirer. Elle paraissait vous ménager dans son cœur une place exceptionnelle, et si un doute vous venait, une fois dans l'escalier, on ne lui gardait pas rancune, car l'art de plaire, tel qu'elle le pratiquait, imposait l'admiration. Madame Lacroix vous transportait en plein salon aristocratique du xvni* siècle. En l'écoutant, on apprenait à causer. L'une des dernières fois que j'eus l'honneur de la voir, je l'interrogeai sur la valeur des détails recueillis par un biographe de mon père qui les publia sous son pseudonyme d'Aër. « Ce Monsieur, me répondit-elle, m'est venu voir avec une lettre de recommandation du prince Ladislas Czartoryski. Je l'ai reçu en conséquence, mais avec lui je n'ai parlé que pour ne rien dire. Avec vous, c'est dififérent. » J'ignore si la différence fut aussi considérable que son amabilité voulut le prétendre. J'ai cependant quelques raisons de croire que, s'il lui fallait des adorateurs, elle excella à éconduire les soupirants, attisant le feu parfois, mais toujours attentive à ne pas s'y brûler les doigts. Elle avait trop encouragé les espérances du poète pour se fâcher de ses colères. Elle lui conserva ses sympathies, déplora qu'il eût pris les choses au tragique, laissa
à madame Zaleska le soin de lai prodiguer de sages remontrances, en se félicitant elle-même de la mesure qu'elle gardait en toutes choses. Un miroir à alouettes ne saurait s'apitoyer sur les oiseaux qu'il fascine et qui, étourdiment, s'en vont cogner leur tête contre sa surface polie. Me basant sur une lettre dont je citerai tout à l'heure des fragments, je m'informai auprès d'elle du sort de sa correspondance avec mon père. « Je n'ai jamais aimé, me dit-elle, me dépouiller inutilement d'autographes de prix ni, à plus forte raison, les détruire. Mes papiers sont restés chez mon frère. Écrivez-lui en mon nom que je l'autorise à vous renvoyer tout ce qu'il a et faites en tel usage que bon vous semblera. » Le général Rzewuski^ frère de madame Lacroix, m'expliqua que l'état de ses yeux lui rendait cette sorte de recherches très difficile et qu'il n'avait découvert qu'une page de l'écriture de mon père. Cette poésie qui commence en haut d'un feuillet d'album semble une suite. Le commencement se retrouvera-t-il et les lettres de mon père à madame Sobanska existent-elles? C'est au moins douteux. Ce qui est certain, c'est qu'en 1828 le poète eût préféré ravoir sa correspondance. Madame Françoise Zaleska, chargée de cette négociation, lui rendit compta ainsi de sa démarche.
Odessa, 21 arril 1828.
J'ai vu madame Sobanska y mais elle n'a pas de lettres, du moins elle me Ta dit. Elle m'a priée de permettre que Gattorno lui copie votre portrait et la vue de Nowogrodek. Vous pouvez concevoir combien cela m'a coûté de ne
ADAM MIGKIËWICZ 7i
pas lui refuser, mais il était trop pénible de passer pour ' envieuse, mais est-ce une présomption de ma part de croire que j'ai profané par-là ces images si sacrées? Je vis plus seule que jamais, et cela me fait un peu de bien, mais j'ai du noir, tant de noir dans mon âme qu'il n'y a qu'une solitude comme celle du tombeau qui puisse y remédier. Par charité, dites-moi quel est votre projet de voyage et si je vous verrai et quand je vous verrai cet été, car ce n'est que cet espoir qui me retient ici. Adieu, adieu. Il est des senti ments qui appartiennent plus au ciel qu'à la terre, c'est de cett« nature que je vous en porte.
Les compagnons d'exil d'Adam professaient le plus respectueux attachement pour madame 2aleska qui leur témoignait de son côté beaucoup de sensibilité.
Cette lettre, dit-elle plus loin à Adam Mickiewicz, vous trouvera certainement à Saint-Pétersbourg ; dans ce cas, je vous charge de dire à M. Malewski, malgré qu'il paraisse mépriser mon amitié, qu'elle lui sera vouée tant que j'existerai. Une seule journée ne se passe pas sans mille vœux pour son bonheur.
On ne méprisait pas son amitié; seulement on lui écrivait moins. Adam Mickiewicz lui dédiera Conrad Wallenrod, mais nous verrons qu'à Saint-Pétersbourg et à Moscou il fut de nouveau ébloui, et évidemment il ne s'en ouvrit plus à Françoise Zaleska. Elle ne s'habituait pas à son mutisme et s'excusait presque de lui écrire.
Je n'ai pas, lui dit-elle, le courage de jeter la plume quand un surcroît de peines me conduit à mon secrétaire
pour chercher des consolations auprès de vous. Il est des moments où la mélancolie surpasse mes forces et où il me serait plus facile de renoncer à un heureux avenir que de renoncer à vous écrire. Aussi il y a tant de lettres que j'écris pour tromper cette inquiétude et que je brûle à Finstant même. Celle-ci aurait eu le même sort, si je ne vous devais pas une réponse à votre demande.
Adam Mickiewiez quitta la Russie et ne rencontra plus madame Zaleska. Mais il retrouva à Paris madame Lacroix. 11 ne la vit qu'à de très rares intervalles. Elle l'invita un jour à dîner avec Balzac et Frédéric Soulié qui lui demandèrent son opinion d'étranger sur la littérature française contemporaine. Madame Lacroix se délectait d'avance du plaisir de présider à un assaut de compliments entre pareils champions, mais elle n'eut pas à décerner de couronneau vainqueur. Adam Mickiewiez répondit que, si un nouvel Omar brûlait un jour les trois quarts des livres qui se publient, il n'y aurait guère de regrets à avoir. Les convives écarquillèrent les yeux et défendirent aigrement les mérites des productions courantes. Madame Lacroix ne rappelait pas sans humeur l'embarras où l'avait mise la boutade de Mickiewiez.
Le poète ne rapporta pas d'Odessa que des stances amoureuses. Il eut l'occasion de faire, sur le littoral de la mer Noire, une excursion à laquelle on est redevable des Sonnets de Crimée. D'août à octobre 1825, il parcourut la plus belle partie de cette presqu'île, en compagnie de madame Sobanska, de son mari, d'Henri Rzewuski et de Kalusowski, gentilhomme compagnard d'Ukraine.
ADAM MIGKIËWIGZ 73
L'enthousiasme provoqué par cette échappée sur l'Orient s'épancha en beaux vers. Mais la splendeur de ce paysage asiatique raviva encore son culte de la terre natale et, à côté de madame Sobanska, c'est à Maryla qu'il songea. Il exhale dans le XIV sonnet ces plaintes touchantes :
Lithuanîè 1 tes forêts bruissantes me chantaient plus harmonieusement que ^les rossignols de Baïdar, que les vierges du Salghir, et je foulais plus gaîment tes fondrières quejes mûiiers de rubis et les ananas d'or. Si loin et au milieu de tentations si diverses, pourquoi, tout distrait, soupiré-jc sans cesse après celle que j'ai aimée au matin de mes jours? Elle est dans le cher pays qui m*est ravi ; en foulant mes traces encore fraîches, se souvient-elle de moi ?
Mon père, au moment où la guerre d'Orient concentrait sur laCrimée l'attention générale, raconta quelques incidents de son voyage de 1825. Voici des détails extraits d'un cahier de notes que j'avais alors commencé à prendre :
Un jour, une vingtaine de Russes et moi, nous traversions un étroit défilé dans les montagnes. Un énorme rocher surplombait d'un côté une route, de l'aufre, d'affreux précipices. Nous étions lous à cheval. Le peu de largeur du sentier ne permettait pas d'y passer deux de front. J'étais le second. Le cheval qui me précédait glissa et roula avec son cavalier jusqu'au fond d'un précipice d'au moins quinze pieds de profondeur. Je m'arrêtai ; mais mes compagnons, qui ne comprenaient rien à ce retard et s'impatientaient fort, me crièrent d'avancer. Rester plus longtemps en un pareil
endroit^ c^eût été s'exposer inutilement. Le guide tartare me promit de revenir chercher ce malheureux , et en quelques minutes j'eus dépassé la gorge fatale.
Nous descendîmes au fond d une vallée, galopâmes encore quelques heures en plaine et arrivâmes à un village tartare. Aussitôt, quatre ou cinq de ses habitants partirent avec de longues perches et des cordes à la recherche de notre compagnon. Ils furent de retour avant le coucher du soleil, rapportant sur un brancard cet infortuné. Son cheval s'était tué sur le coup, et lui dans quel état il se trouvait I Son corps déchiré et enilé n'offrait plus apparence humaine. Je lui donnais deux heures à vivre.
Au milieu de la nuit, je me levai pour l'aller voir. Je n'espérais presque plus le trouver en vie. Je traversai une rue sale et boueuse comme toutes les rues des villages tartares et j'atteignis la hutte où on l'avait déposé. 11 se tenait assis sur son lit, enveloppé dans sa robe de chambre, la figure encore meurtrie, tuméfiée, noire ou bleue. Devant lui se dressait une table de jeu : il faisait une partie de cartes avec un ami. Les Russes ont la vie dure.
Quelle terrible chose qu'un voyage en Grimée à cette époque! Les voitures qui transportaient les voyageurs semblaient avoir été inventées pour leur supplice. Le conducleur jouissait encore d'une place passable, mais les voyageurs ayant les pieds plus hauts que la tête ne pouvaient s'endormir, sous peine de recevoir un mauvais coup ou de tomber de ce véhicule. Qu'on joigne à cela de détestables chemins. S'agissait- il, par exemple, de traverser un marais, on formait la route au moyen d'arbres abattus et couchés les uns à la suite des autres. Aussi que de cahots! A la seconde station, un officier russe, primitivement en pantalon blanc, se trouvait n'avoir plus de pantalon et sa peau ne formait qu'une plaie.
Les chevaU3i étaient toujours bons et les cochers les menaient grand train. Nous avancions donc très rapidement à travers des steppes immenses et par un soleil brûlant.
Voici en quoi consiste une station de poste en Grimée. Au milieu du steppe s'élève un hangar. Dessous, un Tartare est accroupi auprès d'un trou rempli d'eau et où il se rafraîchit de temps en temps. Ses yeux sont toujours fixés sur le steppe. Dès qu'il aperçoit un attelage, il devine le nombre des chevaux et le crie à son fils couché dans l'herbe du hangar. Son fils choisit et attrape, parmi la troupe qui paît tranquillement, autant de chevaux qu'il est nécessaire ; la voiture arrive, on met en liberté les chevaux fatigués, on en attèle d'autres, et l'on repart. On gagne de fortes courbatures à voyager de cette façon plusieurs jours de suite.
Le climat en Grimée est froid, les pluies sont fréquentes. Dans la saison des pluies, l'eau tombe en telle abondance qu'il est impossible de voyager, les routes sont impraticables. 11 faut excepter pourtant la bande de territoire resserré entre les montagnes et la mer. Cette partie de la Crimée est un des plus beaux endroits de la terre. Le ciel y est aussi limpide et le climat aussi doux qu'en Italie. Mais la verdure y est plus belle. On y rencontre des bois et de l'ombre, ce qu'on trouve si rarement en Italie.
J'allais une fois avec deux amis visiter l'ancienne résidence des Khans. Je fus émerveillé à la vue de ce palais, de la belle nature qui l'entourait, des souvenirs qui s'y rattachaient.
Tout à coup mon compagnon, un gros gentilhomme campagnard de l'Ukraine, poussa un profond soupir, t Qu'avezvous? » lui demandais-je avec intérêt.— i Je pense combien de balles on pourrait fondre avec les gouttières et tous les ornements en plomb du palais i, me répondit-il. Ce fut comme de l'eau froide jetée sur mon enthousiasme poétique.
7(J ADAxM MICKIEWICZ
Cest qu'en effet le pfomb est cher en Ukraine. Tous les gentilshommes y sont en revanche grands chasseurs et cassent quelquefois leurs cuillères pour charger leurs fusils.
Une autre fois, je me perdis dans le steppe et tombai au milieu d'une tribu de Tar tares nomades. Je priai leur chef de m'accorder Thospitalité; il y consentit et je passai quelques jours sous leur tente. En partant j'offris au chef, pour ma nourriture et l'embarras que je lui avais causé, quelques pièces de monnaie. Il en fut si reconnaissant qu'il me gratifia aussitôt d'une coupe en argent couverte de caractères tartares et d'une assez grande valeur. Je la gardai longtemps, puis je la donnai à un ami .
Je les ai vu faire des chandelles. Ils égorgeaient des moutons, leur enlevaient la peau, puis les jetaient bouillir dans des chaudières et recueillaient la graisse qui flottait sur l'eau. Ils en confectionnaient des chandelles que le Français le plus délicat aurait pu manger. Quant aux moutons, ils en possédaient de telles quantités qu'ils n'en utilisaient que la peau et la graisse.
Pendant qu'Adam Mickiewicz se préparait à visiter la Crimée, son ami Malewski, qui venait de quitter Odessa et de le précéder à Moscou, adressait autrement que par la poste à son père une lettre datée du 12 août 1825 où il est plus explicite que d'ordinaire:
Turczynski, que vous connaissez sans doute, me fournit, très-cher père, la première occasion de vous écrire à mon aise. Je suis dans une situation telle qu'il me faut cacher jusqu'à ma reconnaissance. J'en dois à madame Sobanska, née Rzewuska, aux Zaleski. J'ai trouvé chez eux cordial accueil et une sympathie qui m'a une fois permis d'oublier
ADAM MIOKIEWICZ 77
mes souffrances. A la fin de mon séjour, le cercle de mes relations s'était notablement étendu, et si je retournais dans ces parages, j'y trouverais des personnes bienveillantes. Mais cette petite échappée involontaire sur le monde n'a pas passé inaperçue de mes anges gardiens. On a, paraît-il, su que le général Witt me recevait chez lui, et on a écrit, j'iguore si c'est à lui ou au général ^oroiizof, et si c'est de Varsovie ou de Vilna. Le résultat a été qu'on s*est mis à me questionner sur la date de mon départ. A Odessi^, j'ai rencontré 6., une connaissance faite à Szczorseet que l'opinion ici considérail universellement comme un espion. Bien que je ne le tienne pas pour tel, je ne désirerais pas qu'il fréquentât votre logis. Ces derniers incidents ont dérangé un peu mes combinaisons. J'aurais pu avoir des recommandations pour Moscou, mais il ne me convenait pas de les accepter, puisqu'on m'a de nouveau rappelé ce que je suis.
D'après des renseignements que nous ne sommes pas aujourd'hui en état de contrôler, ce serait Pelikan, l'âme damnée de Nowosiltzof, qui aurait dénoncé le péril de la présence de quelques Philarètes à Odessa, où affluaient les propriétaires des provinces polonaises d'Ukraine, de Wolhynie et de Podolie. Nicolas Malinowski affirme que, sans l'intervention des amis russes qu'Adam Mickiewicz ne tarda pas à compter à Moscou, il eût été expédié aux confins de cette province et placé dans l'école d'une petite ville, sous la dépendance du curateur Pisaref, connu par sa servilité (1). Le prince Galitzine, général-gouverneur de Moscou, demanda et
(i) Voir, dans le IV* rolume de la Correspondance d'Adam Mickiewicz, le récit de M. Malinowski.
78 ADAM MICKIEWIGZ
obtint qu'Adam Mickiewicz et François Malewski fussent attachés à sa chancellerie. Ce fut pour Mickiewicz une sinécure. Il existe un dessin qui représente le prince Galitzine en train de jouer aux échecs avec le poète. Le prince, élevé à l'étranger, excellent homme et zélé fondateur d'établissements de philantrophie, autorisa le poète à se préparer par un long stage aux fonctions bureaucratiques qu*il ne devait jamais remplir. Adam Mickiewicz lui en sut un gré infini. Jamais action généreuse ne le laissa indifférent. Quelques-uns de ses amis jugèrent sa gratitude excessive. Adam Mickiewicz leur réplique par ces vers des Ayeux : « Maudits ceux qui ne paient pas! Il faut tout payer ou par un travail réciproque, ou par un sentiment reconnaissant, ou par le don d'une larme. » Il y eut de sa part plus qu'un simple échange de bons procédés. Il fraternisa avec ses amis russes et leur découvrit de sublimes horizons. L'admiration acheva la conquête qu'avait commencée sa chaleur d'àme. Ils lui furent acquis, et, il faut le dire à leur honneur, il ne se produisit aucune défection parmi eux. Le seul qui ait lancé plus tard une note un peu discordante, Pouchkine, respecte même alors le caractère de son émule, et Mickiewicz, en parlant du poète russe, n'aura qu'indulgente sympathie à son endroit et ne relèvera même pas ses défaillances. La Pologne serait ingrate, si elle n'inscrivait dans son Livre d'or les noms de ce groupe de Russes qui protégèren t Adam Mickiewicz contre leur propre Gouvernement, s'interposèrent entre le tsarisme et lui, le dérobèrent à une relégation dangereuse pour son génie et facilitèrent
AD Ai: :?i:CKIiî. ,\ . 79
son hégyre. Adam Mickiewicz n'eut aucune de ces petitesses qui sont les chinoiseries du patriotisme. L'autocratie, les vices qu'elle engendre chez ses subordonnés et les horreurs qu'elle perpètre lui paraissaient un mal transitoire. Il pensait même que si la Providence permet que des milliers de ses compatriotes soient dispersés à travers l'immensité de cet Empire, c'est peutêtre pour en élever le niveau moral au prix de leur félicité personnelle.
Gzeczot qui, en Sibérie, fièrement, ne voulait rien avoir de commun avec les ennemis de sa patrie, s'offusqua de voir Mickiewicz adopter une autre ligne de conduite que la sienne. Il lui rappela que la Bible défendait aux. Juifs tout contact avec des Idolâtres. Mickiewicz lui répondit, le 8 janvier 1827, qu'il était prêt à manger non seulement le beeftek des Moabites, mais même, lorsqu'il aurait faim, la viande de l'autel de Dagon et de Baal, qu'il n'en demeurerait pas moins bon chrétien. Thomas Zan, en Sibérie, n'agira pas autrement. La propagande lui semblera plus méritoire que l'abstention. Il estimera servir son pays en inoculant, par exemple, la vertu dans le cœur d'enfants russes auxquels il donnait des leçons. Tout Russe profondément honnête ne serait-il pas un ennemi de moins qu'aurait la Pologne ? Si Adam Mickiewicz mangeait la viande do l'autel de Dagon et de Baal, il n'acceptait aucune compromission avec le culte de ces idoles, minait leur. prestige, démontrait leur fausseté, chapitrait leurs adorateurs. C'est en cela qu'il différait essentiellement de ces Polonais qui, par crainte deman-
80 ADAM MICKIEWIGZ
quer de la viande succulente des autels de Dagon et de Baal, acceptent allègrement, par-dessus le marché, le joug de ces divinités et humilient leur esprit devant elles.
Nous ne saurions même nommer ici [tous les amis russes de Mickiewicz. Des relations de la plus vive cordialité s'établirent entre lui et le poète Joukovski, qui devint dans la suite précepteur de l'héritier de l'empereur Nicolas. Dn autre poète russe, J. Kozlof, qui traduisit les Sonnets de Crimée, dira à Odyniec, au moment où Mickiewicz s'apprêtait à quitter la Russie : « Vous nous l'avez donné fort, nous vous le rendons puissant. )) Au départ de Moscou, les amis russes de Mickiewicz lui offrirent une coupe d'argent sur laquelle leurs noms sont gravés (i). Parmi les plus fervents figurèrent, à Moscou, la princesse Zénéide Wolkonska et le prince Pierre Wiazemski. La princesse Wolkonska, usant noblement d'une fortune très considérable, réunissait autour d'elle l'élite intellectuelle de la société de Moscou. Mickiewicz devint l'hôte assidu de son salon. Il la retrouvera plus tard, en Italie, invariablement la même, lui écrivant, au lendemain de l'écrasement de la révolution polonaise, « qu'au ciel il n'y a ni divisions ni frontières », et ajoutant : « Vos frères ne sont-ils pas aussi partout où vous trouverez de l'âme et des pensées?» Le prince Pierre Wiazemski traduira en russe les .Ç^^nnc^* de Crimée. Je l'ai vu en 1833 (mon père demeurait alors
(1) Voir, pour de plus amples déiA\\s : Mélanges posthumes d'Adam Mickiewicz, i'* série^ p. S86.
rue de l'Ouest) se jeter dans ses bras avec effusion. En 1861, à Saint-Pétersbourg, ilmedit qu'il considérait cette amitié comme un des plus grands bonheurs de sa vie et, au dîner auquel il m'invita, un autre ami russe de la même époque récita par cœur, au dessert, des pages entières de la partie des Ayeux interdite dans l'Empire. Pierre Wiazemski fut jusqu'à sa mort fidèle « à la mémoire, m'écrivait-il le 2/14 mars 1873, de celui qui, malgré les divergences d'opinions politiques, nous reste cher, parce que le génie et le caractf>re moral sont audessus des questions du jour et despr(^ventions de parti ». Quanta Pouchkine, Mickiewicz ne le connaîtra qu'à Saint-Pétersbourg. Le 27 septembre 1826, François Malewski écrit de Moscou à ses sœurs :
Je dois vous parler de ce qui occupe maintenant beaucoup Moscou, surtout les dames de Moscou. Pouchkine, le jeune et renommé poète, est ici. Voilà albums et lorgnettes en mouvement, 11 a d'abord pour ses vers été confiné à sa campagne. Î/Empereurluî a permis actuellement de revenir à Moscou. Il a eu, dit-on, un long entretien avec lui, lui a promis d*êlre en personne le censeur de ses poésies et il Ta, en pleine salle, appelé le premier poète de la Russie. Le public ne peut trouver assez d'éloges pour cette faveur impériale. Deux tragédies de Pouchkine auraient mérité les suffrages suprêmes et verraient bientôt le jour.
Ivan Golovine m'a écrit qu'à une époque où il ne prévoyait même pas qu'il deviendrait homme de lettres, son frère Nicolas lui raconta avoir été- par hasard té-
■ iilM'B "l ..
Si ADAM MICKIEWICZ
moin de la première entrevue d'Adam Mickiewicz et de Pouchkine. Leur connaissance aurait débuté par une partie de cartes. Pouchkine aimait les émotions que procurent les gains et les pertes, tandis qu'Adam Mickiewicz n'avait aucun goût pour les jeux de hasard. D'après Nicolas Golovine, « on était en train de jouer au Pharaon chez Pouchkine, quand Mickiewicz entra et prit place à la table. On se trouvait en été. Pouchkine, en manches de chemise retroussées, puisait avec ses ongles longs dans une caisse remplie d'or et se trompait rarement sur les quantités qu'il fallait en retirer chaque fois. Il suivait en même temps le jeu avec ses grands yeux remplis de passion. Mickiewicz prit une carte, y déposa un billet de cinq roubles assignats, renouvela plusieurs fois et prit congé de la société sans aucune conversation sérieuse. »
Les deux poètes se revirent cependant et s'apprécièrent. Il y eut de réciproques épanchements et leurs âmes s'unirent dans le vœu commun de voir le soleil de la liberté fondre ces glaces de la tyrannie dont Tamas formidable fait de l'Empire de Russie un pôle nord intellectuel. La trace de cette alliance ébauchée entre les deux plus illustres représentants des deux pays a été conservée par Mickiewicz dans l'épisode des AyeuXy intitulé : le Monument de Pierre le Grand. Le génie de Pouchkine se laissa comprimer par la pression écrasante de l'atmosphère pétersbourgeoise. Quand Varsovie se leva, l'auteur de YOde au poignard se joignit à la meute impériale qui aboyait contre les Polonais. S'ensuit-il que le poète russe, s'il eût vécu, fût
ADAM MIGKIEWICZ 83
demeuré un banal thuriféraire de l'autocratie? Sa cause est une de celles où le doute doit profiter à l'accusé. L^affalssement moral de Pouchkine n'était sans doute que passager. Un homme tel que lui peut s'égarer, il ne saurait se résigner à toujours piétiner sur place. Il eût donc tenté de nouveaux efforts et repris son élan. Mickiewicz, en exprimant cette conviction dans l'article qu'il écrivit à propos de la mort de Pouchkine, s'appuyait sur les dires d'amis communs qui avaient vu le poète russe dans la dernière période de sa vie et auxquels il confia ses secrètes angoisses. La balle d'un aventurier interrompit brusquement cette grande existence. La Russie de Nicolas P' ne méritait guère de conserver plus longtemps cet homme si extraordinairement doué et dont le régime absolu empoisonnait et stérilisait les facultés. Pouchkine s'était senti touché de ce que Nicolas daignât devenir son censeur. Nicolas le censura aussi après sa mort. L'exécuteur des hautes œuvres policières de Nicolas, le comte Benkendorf, qui entrait chaque matin dans le cabinet de son maître et avouait n'en avoir jamais franchi le seuil sans frissonner, lui porta les papiers du poète, et l'Empereur brûla ce que bon lui semblait. Peut-être incinéra-t-il plus d'une page qui eût commandé l'indulgence pour les erreurs de ce poète en révélant chez lui les symptômes d'une évolution nouvelle et heureuse. L'autodafé impérial permet d'appliquer à Pouchkine ce mot de Siéyès sur Robespierre, mot que Napoléon dta à Sainte- Hélène : « C'est un procès qui a été jugé et non plaidé. » Dès lors, la mémoire de Pouchkine nous semble avoir
84 ADAM MICKIEWIGZ
droit sinon à un acquittement pur et simple, du moins à des circonstances très atténuantes.
Il y a des terrains où il suflit de gratter le sol pour qu*une source jaillisse aussitôt. Chez Adam Mickiewicz, il suffisait des sons de quelque mélodie favorite pour qu^'un flot de poésie lui montât aux lèvres. Il électrisait son auditoire en improvisant dans sa langue natale devant ses amis polonais, et en prose française devant ses amis russes. L'une de ces improvisations arracha à Pouchkine cet hommage : a Quel génie ! Quel feu sacré ! Que suis-je auprès de lui ! ^ Une autre exposa son auteur à rejoindre en Sibérie Gzeczot et Zan. Par un hasard heureux, le sujet se trouva emprunté au règne d'Etienne Batory. Dn ami du poète, Nicolas Malinowski, décrivit à un correspondant de Varsovie le nombreux auditoire de compatriotes devant lesquels Mickiewicz avait parlé et s'extasia sur sa puissance créatrice. La lettre fut confiée à un jeune homme nommé Kontkowski qui n'eut rien de plus pressé que de la montrer, et un extrait en parut dans un journal de Varsovie. Soupçonneux de son naturel et d'ailleurs poussé par le sénateur Novosiltzof, le grand-duc Constantin prit la mouche. Eh quoi! Un Philarète assistait, dans la capitale russe, à un banquet et recevait des ovations! Kontkowski fut empoigné, interrogé et sommé de livrer l'original de la lettre dont les quelques lignes ^imprimées excitaient de telles appréhensions. Conscient de ce qu'une enquête en* Russie peut faire de victimes et du parti que des sbires savent tirer du document le plus innocent, Kontkowski résolut de dépister la police en prétendant que
le récit imprimé était de pure fantaisie. En entendant, disait-il, révoquer en doute la faculté d'improviser de Mickiewicz, if avait imaginé une lettre remplie des détails fictifs les plus propres à lui donner raison. Mais la police de Saint-Pétersbourg, mise en éveil, elle aussi, n'eut pas de peine à constater la réalité du fait. Mickiewicz étant né un 24 décembre, sa fête coïncidait avec la veille de Noël que les Polonais célèbrent par un repas traditionnel. LeGouvemement voulut bien trouverexcusable qu'en pareil jour quarante Polonais aient dîné ensemble. La tragédie de Zborowski, improvisée par Mickiewicz, ne parut non plus pas se prêter à des allusions d'actualité. Il n'y eut de puni que Kontkowski qui, convaincu d'avoir berné le grand-duc Constantin, fut banni de Varsovie et interné chez ses parents qui habitaient une campagne fort éloignée.
Le poète, tiraillé à Odessa entre une tendresse éthérée, mais énervante et monotone, et le mirage enchanteur, décevant et insaisissable des délices du paradis de Mahomet, eut, à Moscou d'abord, et à Saint-Pétersbourg ensuite, quelques velléités de goûter les joies paisibles du foyer domestique.
Caroline Jaenisch, fille d'un professeur, l'enchanta par la variété de ses connaissances. Adorée de ses parents, très appréciée dans le monde, elle y récitait de ses propres compositions qui dénotaient un talent peu commun. Elle fut l'une des premières à faire connaître les poésies de Mickie^\icz au public allemand et français. Voici, par exemple, sa traduction d'un fragment de Conrad Wâllenrod :
chant national I sainte arche d'alliance
Enfre les temps anciens et les temps d*aujourd*hai,
Le peuple en toi dépose avec persévérance
Les armes des guerriers qui furent son appui,
Le précieux tissu de toutes ses pensées
Et de ses sentiments les fleurs entrelacées.
Arche ! tant que ton peuple encore te défend,
Nul ne peut le briser ; — ancien chant populaire,
Gomme un archange pur tu restes triomphant ;
De nos vieux souvenirs gardant le sanctuaire
Tu possèdes la voix de Fange du Seigneur,
Et ses ailes de flamme, et son glaive vengeur.
Le feu détruit les faits écrits dans les chroniques ;
Les trésors sont ravis par des guerriers iniques,
Le chant seul, échappant intact à tout pouvoir,
Parcourt la multitude et va de ville en ville ;
Et si Ton ne sait point, parmi la foule vile,
Le nourrir de douleur et Tabreuver d*espoir,
Il fuit dans les rochers, aux débris il se glisse,
Et du fond du désert dit les temps d'autrefois.
Tel , lorsque Tincendie embrase Tédifice ,
Le rossignol s'enfuit, se pose sur les toits;
Et quand le toit s'écroule, il vole aux forêts sombres.
Et répétant encor, d'une sonore voix,
Sa plaintive chanson, au milieu des décombres (1).
Mais Caroline Jaenisch, pythonisse trop souvent sur le trépied, avait de plus Tinconvénient d'être Allemande. De part et d'autre, il n'y eut là qu'un engouement passager, un amour de tête que la séparation fit évanouir.
(1) Les Préludes. Paris, 1839.
Mademoiselle Jaenisch devint parla suite madame Pavlof. Elle se fixa à Dresde. Je m'adressai à elle par Tentremise de J.J. Kraszewski, qui me rendit compte en ces termes de sa visite à cette dame:
Dresde, ce 17 octobre 1874.
Cher Monsieur VJadislas,
Madame de Pavlof, après avoir reçu votre lettre, m'a fait venir pour lui parler, et je vous dois l'avantage d'avoir fait sa connaissance. Elle a été fort touchée de votre ]>on souvenir et, avant qu'elle ne réponde elle-même , ce qui lui est un peu difficile, à cause de ses yeux, elle vous remercie beaucoup par moi. 11 n'y a point de lettres, pas une ligne, huit vers seulement dans son album. Elle vous en enverra la copie, et elle me dit qu'elle tâchera de vous faire une note sur les relations et souvenirs de votre père. Elle est, malgré son âge, très animée, très aimable et elle garde un souvenir bien vif du passé.
A Saint-Pétersbourg,^ Adam Mickiewicz subira un moment le charme d'une Russe, Eudoxie Bakounine. Point jolie, elle le captivait cependant par soji naturel exquis, sa mobilité charmante et une intensité de vie extraordinaire. II y eut un échange de lettres qui tournaient au tendre. L'ami de Mickiewicz, François Malewski, coupa court à cet entraînement naissant par un seul mot : « Elle est Russe. » La Russie est le plus intolérant des Empires. Elle base des impôts sur la religion du contribuable. La loi veut que, dans les mariages entre catholique et orthodoxe, les enfants soient tous orthodoxes. Enfin si, en théorie, il est admissible qu'une
femme abdique entièrement sa nationalité pour adopter sans réserve celle de son mari, en pratique, ce grand sacrifice réussit rarement. Refoulé par Tamour, le naturel, à la longue, finit par reprendre le dessus. Une Russe mariée à un Polonais digne de ce nom neressentirait-elle pas comme autant de coups d'épingle les sorties contre la Russie qui seraient le thème le plus habituel des conversations qu'elle aurait à entendre, puisqu'on parle le plus de ce dont on souffre davantage? Il faut une Pologne indépendante pour que de pareilles unions prospèrent. Mademoiselle Bakounine, mariée à Mickiewicz, eût été probablement une entrave à la mission du poète. Elle mourut vieille fille. Elle m'écrivait, le 15 décembre 1875 :
Si, parmi les amis de voire père en Russie, vous désirez placer mon nom, faites-le; je ne renierai jamais une amitié à laquelle j'ai toujours attaché tant de prix. Quant à ses lettres, elles sont des années 1828 et 1829, où voire père a passé tout l'hiver avec M. Malewski ; donc c'est une époque sur laquelle vous devez avoir tous les renseignements possibles. Une lettre postérieure ne se trouve pas en ma possession , et probablement n'existe plus.
Eudoxie Bakounine aordonné par testament de briller sa correspondance, qui était considérable, et les quelques billets de mon père à elle adressés ont péri dans cet autodafé. Un jour que sa fille aînée accourait lui montrer sa toilette, Mickiewicz lui dit que les femmes se trompaient souvent en s'imaginant que les hommes attachaient tant de prix au minois et aux coli-
fichets, et qu'il se souvenait d'avoir soupiré, en Russie, pour une personne plutôt laide et sans la moindre prétention.
A Moscou, Adam Mickiewicz eut la chance de rencontrer un censeur sachant le polonais. Il put donc y publier un volume de sonnets. Il y disait ne connaître que trois génuflexions non avilissantes : devant Dieu^ ses parents et une amante. « Et devant le tsar? » s'écria le censeur indigné. Ce fut la seule mutilation qu'il imposa à l'auteur. La presse de Varsovie entremêla ses éloges de critiques acerbes. Elle blâma des hardiesses de style et l'abus d'expressions étrangères. Mickiewicz, dans la préface de l'édition pétersbourgeoise de ses œuvres, persifflera lepédantisme des classiques de Varsovie. Le public, meilleur juge que les journaux, s'arracha les sonnets et, le 16 avril 1829, Malewski écrira à ses sœurs ((qu'à Varsovie les sonnets d'Adam Mickiewicz sont l'accessoire de tout guéridon à la mode ».
A Moscou comme à Saint-Pétersbourg, Adam Mickiewicz fut particulièrement assidu chez Marie Szymanowska. Pianiste d'une renommée alors européenne, possédant plusieurs langues, elle se lia, au cours de ses voyages, avec des illustrations de tous les pays ; c'est avec une lettre d'introduction d'elle qu'Adam Mickie wicz se présentera chez Gœthe qui avait écrit à cette grande artiste, le 19 août 1823, qu'elle était a le plus beau talent et la plus belle société qu'on puisse imaginer ». Elle ne charmait pas Mickiewicz uniquement par son jeu magistral ; ses récits l'initiaient aux divers milieux où il allait se trouver en Allemagne et en Italie.
Plus âgée de huit ans que le poète, belle, mais sans ombre de coquetterie, elle s'efforçait, par la cordialité de son accueil et par ses prévenances, d'adoucir aux Philarètes l'amertume de leur exil. Elle y réussit si bien que son salon devint pour ainsi dire le leur. Quoiqu'elle reçût beaucoup de grands personnages, elle épargnait à ses hôtes la contrainte et le froid des réceptions mondaines habituelles. Elle mit en musique plusieurs des compositions d'Adam Hickiewicz. Née le 14 décembre 1790, elle fut emportée par une attaque foudroyantedecholérale 25 juillet 1831. Quelques années plus tard, Adam Mickiewicz épousera sa fille cadette.
Le poète acheva à Moscou et lança à Saint-Pélersbourg son poème : Conrad Wallenrod. Audace éton nante! Il dépeignait un Lithuanien qui, voyant les chevaliers teutoniques écraser sa patrie, s'engage dans leurs rangs, devient leur grand maître, les trahit et meurt vengé, puisque l'Ordre est perdu. L'allusion était manifeste. Les anathèmes de Conrad Wallenrod contre l'ordre teutonique atteignaient en plein le tsarisme qui pressure la Lithuanie avec une cruauté au moins égale à celle que déployèrent les anciens envahisseurs allemands. La censure russe se laissa prendre à un passage de la préface où l'auteur, précisément pour endormir la vigilance de ses argus, explique que les intérêts et les passions évoqués par son poème sont désormais éteints, et où il s'abrite derrière l'autorité de Schiller qui a dit que « ce qui doit revivre dans le chant doit périr dans la réalité ». Il n'en est pas moins prodigieux que dans cet Empire, dont]un souverain ,
ADAM MICKIEWICZ 9i
Paul P', défendit aux Universités d'employer le mot Révolution en parlant du cours des astres, Conrad Wallenrod eût pu paraître en ne subissant que le retranchement de ce seul vers : « La dernière arme de Tesclave, c'est la trahison.» Hahent sua fata libella Ce défi devait être jeté au tsarisme à Saint-Pétersbourg même. Conrad Wallenrod, c'est l'ouverture de la symphonie que d'autres virtuoses allaient exécuter à Varsovie, le 9 novembre 1830. On a beaucoup discuté la moralité du poème. Mickiewicz, en le composant^ écrivait à ses amis de Silésie : «Je Us le Fiesque de Schiller et Machiavel. » Il songeait en effet à la genèse fatale des conspirations ténébreuses et des calculs machiavéliques qu'engendre le despotisme. On a voulu voir un traité didactique dans ce qui n'était qu'une étude psychologique. Le poème constate d'abord qu'un conquérant a beau dévaster un pays, il restera un ennemi insaisissable et chargé de la revanche :
L'âme de la chanson erre sur les tombeaux,
Et, quand vient le moment , réveille les héros (1).
En outre, l'oppression étrangère dégrade les caractères et cette dégradation la perd. Après l'insurrection de 1863, le Gouvernement russe lâcha sur les provinces polonaises une tourbe de fonctionnaires chargés d'ameuter les paysans contre les propriétaires et d'annihiler le polonisme. Besogne lucrative et qui exigeait un
(1) Pierre Dupont.
détachement absolu du Décalogue et de tous principes de moralité. Gette^tourbe prit goût à la curée; le polonisme ne suffisant pas à son appétit, elle tourna ses crocs contre l'autocratie, et les Romanoff , pour avoir mis le plus pendeur des Mouravief aux trousses des Polonais, sont traqués eux-mêmes par une légion de petits Mouraviefs. Jules Slowack. dira plus tard : « Je jurerais souvent que Conrad Wallenrod, au lieu d'un traître, en a fait des milliers. » C'est inexact, puisqu'en 1830 les Russes n'eurent à pâtir d'aucune trahison polonaise. Les serments extorqués par la violence ne sont pas valables. Qui donc considérera comme traître l'Alsacien assermenté par la Prusse et foulant demain à ses pieds l'uniforme allemand pour rentrer dans les rangs français ? Le traître ne sera-t-il pas l'Alsacien qui poussera l'obéissance passive jusqu'à travailler à l'asservissement du reste de la France?
Odyniec raconte qu'une dame, à la lecture de Conrad Walhnrody exprima sa surprise de ce que ce Lithuanien, converti à l'Évangile et, au début du poème, enthousiaste des splendeurs de sa nouvelle religion, finisse par se conduire en payen. Mickiewicz^ à qui il communiqua cette observation, la trouva profonde. Elle vise ce que ce poème a de troublant. La domination russe n'évoque que mépris, colère, soif de vengeance. Elle annihile la douceur slave et la pitié chrétienne. Conrad Wallenrod traduisait le sentiment qui dominait en Pologne et qui déterminera bientôt les conjurés de Varsovie à charger deux d'entre eux de poignarder en pleine rue le grand-duc Constantin, projet ensuite rem-
placé par celui de Tattaquer dans son palais. Mais la Révolution du 29 novembre 1830, à peine triomphante, inscrira sur ses étendards : « Pour votre liberté et pour la nôtre », tendant ainsi une main fraternelle à ses égorgeurs et manifestant qu'elle désirait la délivrance et non la destruction du peuple russe. Mickiewicz, lui aussi, souhaitait la conversion et non la mort de ce grand pécheur, appelant de ses vœux le moment où la Russie rentrerait non pas dans le néant, mais dans la justice et le respect des droits du prochain.
Les Russes devinèrent après coup l'incandescence du poème dont ils venaient d'autoriser la publication, en le prenant pour une production archéologique et un essai de reconstruction d'un passé lointain. Défense fut faite aux journaux polonais de souffler mot de Conrad Wallenrod. De là à frapper l'auteur, il n'y avait qu'un pas. Mickiewicz, c'Snscient du péril, sollicita, en le motivant par des raisons de santé, un passeport pour l'étranger. Il l'obtint, grâce à la protection de ses amis russes et grâce aussi à ces faveurs de la fortune qui, à point nommé, dirait- on, écartent les obstacles du chemin des hommes destinés à une carrière extraordinaire.
Le 27 avril 1829, François Malewski écrivait joyeusement à ses sœurs :
Mon poêle, car c'est le litre qui lui est donné dans Tautorisation du monarque, attend le bateau à vapeur qui Pemmène à Lubeck.
Le tsar intervenait dans les moindres détails relatifs aux condamnés politiques, généralement pour empirer
leur situation, cette fois pour ouvrir sa cage à un oiseau qu'il regrettera vite d'avoir laissé envoler. Et sur le passeport d'Adam Mickiewicz on n'inscrira pas l'emploi dont il était affublé^ mais sa qualité de poète. Le 29 mars 1829, un ami de Mickiewicz, G. Daszkiewicz, écrit à J. Leiewel : « Avec Tagrément du Prince (l)et l'autorisation de l'Empereur, on a permis au ce poète polonais connu (2) » de partir pour rétablir sâ santé à l'étranger. Adam veut profiter au plus vite de la bienveillance du monarque. » Un biographe de Mickiewicz, Aloïse Niewiarowicz, qui, très vieux, a publié des souvenirs où il y a presque autant d'inexactitudes que de mots, et qui eut souvent le tort de placer dans la bouche du poète les erreurs imputables à son propre manque de mémoire, avance gravement qu'Adam Mickiewicz quitta Saint-Pétersbourg en qualité d'attaché d'ambassade à Rome I Précisément en raison d'étrangetés de ce genre, ce travail a été souvent cité et a contribué à répandre de grosses erreurs qu'une critique plus attentive n'aura pas de peine à réfuter.
Mickiewicz, raconte un ami de Paateur qui, celui-là, mérite créance et se trouvait d'ailleurs à Saint-Pétersbourg, s'embarqua le 15 mai 1829, sans adieux à personne et en grande hâte, parce qu'il avait été averti qu'ordre allait être donné à la police de lui retirer le passe-port qu'on venait à peine de lui délivrer. Cet ordre, des amis, ainsi que cela se passe souvent en Russie ^ le
(1) Galitzine.
(2) Izwiestnomu Polskomu Poeta.
PR ■ Il ^i^:hf mfr^^f^-, -1
ccompa-
retinrent deux jours dans les cartons de la chancell^^Hu ministre des affaires étrangères. Je fus le seul à accompagner Adam à Cronstadt, et l'excellent Olénine, un ami russe, Taida à remplir au galop les formalités voulues sur le vapeur anglais le Georges, capitaine Gordon. Je m'en souviens, car ce fut le premier vapeur que j'aie vu. Nous eûmes, plusieurs jours après, copie de Tinjonction de retenir Adam à Saint-Pétersbourg jusqu'à nouvel ordre (i).
(1) Voir : Lettre d'Alexandre Ghodzko à Bronîslas Zaleski, dans TAnnuairede la Société historique et littéraire poloaaise. Paris, i869.
Pragub et Wengkslas Hanka. — Weoiar et Goethe. — PÉaÉ-
GRINÂTIONS EN ItàLIB. — AnASTASIE DE KlUSTINE ET HENRIETTE
Ankwicz. — Excursion en Suisse et retour a Rome. — Strophes a la mérb polonaise. — Achemlnemekt vers la Poloi;ne. — Attente en Posnanie. — Séjour a Dresde et DÉPART pour Paris.
Une tradition veut qu'une fois en pleine mer, Adam Mickiewicz, en voyant disparaître le rivage de cet Empire qui n'avait été pour lui qu'une immense prison, se mit à jeter à l'eau de menues pièces de monnaie, en prenant un plaisir d'enfant à noyer, fût-ce en effigie, l'Aigle à deux têtes dont les serres déchiraient sa patrie. Son second sentiment fut le regret des amis qu'il quittait. Le 2 juin 1829, il écrivit de Hambourg à madame Szymanowska :
11 n'y a pas encore une semaine que nous étions assis tous ensemble à votre table, et voilà que je me trouve à je ne sais combien de lieues et, qui pis est, aventuré je ne sais pour combien de temps. Je vous avouerai, sous le sceau du plus grand secret, que, n'était la honte, je renoncerais aux paysages verdoyants et aux rossignols d'ici, aux tours gothiques et même au Vatican, pour débarquer sans bruit
ADAM MIGKIEWICZ 97
au quai anglais (1) et ensuite, une cuillère en poche et sans être invité, sonner à votre porte. Ce projet, tout bizarre qu'il soit, m'a tellement amusé que j'en ai rêvé en mer et sur terre. J'ai moi-même voulu ce voyage, je ne me plains pas de la destinée... Et pourtant il est triste de voyager avec la pensée que n'importe où j'arrive perstonne ne se réjouit de mon arrivée.
Berlin Timpressionna défavorablement. Ses compatriotes lui offrirent un banquet, mais il leur trouva des façons tant soit peu germaniques et un engouement qu'il jugea exagéré pour la philosophie allemande. Hegel faisait alors fureur. Or Adam Mickiewicz eût assez volontiers souscrit à cette définition que Schopenhauer a donnée de la recette de Hegel, Fichte,etc. : « Diluez un minimum de pensée dans cinq cents pages de phraséologie nauséabonde et fiez-vous pour le reste à la patience vraiment allemande du lecteur. » Dresde lui plut bien davantage. Il y rencontra aussi une société plus de son goût. De Dresde, il se rendit à Carlsbad, Quelques compatriotes estimèrent qu'Adam Mickiewicz n'avait pas suffisamment répondu à leurs avances et se plaignirent aigrement à Lelew^el qui s'empressa de transmettre leurs doléances à François Malewski, ce qui provoqua une éloquente réponse de ce dernier datée du 11 septembre 1829. 11 y expose qu'il arrive à la jeunesse polonaise, en s'enthousiasmant à la légère pour des systèmes étrangers, de se livrer aux mains d'ennemis de son pays. Il défend ensuite son ami contre le reproche d'orgueil.
(i) A Saiut-Pétersbourg.
Que ceux, dît Malewski, qui Taccusent de se griser de la fumée des flatteries et de traiter de haut ceux qui lui veulent du bien écoutent comment Adam s'exprime sur le compte de Byron, de Moore, de Gœthe, de Walter Scott, quel respect il professe pour leurs œuvres, en s'appréciant, par rapport à eux, trop modestement selon mal. Jamais les cri* tiques fie ses ouvrages ne l'émeuvent, il se rend même volontiers aux observations. Mais il y a des sentences, des opinions, des réputations auxquelles Adam a déclaré une guerre ouverte non par des mobiles personnels, mais en vue de l'avantage du pays. Des personnes bienveillantes se sont subitement refroidies, parce qu'Adam ne voulait pas improviser au dessert, ne recherchait nullement Toccasion d'être prései^té à un comte polonais, n'écrivait rien dans un album, n'offrait pas d'exemplaires de ses poésies, laissait voir qu'il n'avait besoin d'aucune protection, souriait des conseils qu'on lui prodiguait et des sujets qu'on lui proposait. Mais c'est précisément à cette indépendance que nous sommes redevables de Wallenrod.
Hickiewicz visita Prague et emporta le meilleur souvenir de cette Tille et de la chaleureuse réception du grand érudit tchèque Wenceslas Hanka. A Garlsbad, où il prit les eaux, le poète froissa encore quelques amourspropres. Malewski l'en avisa aussitôt. Le 30 novembre 1829, Mickiewicz lui répondit, sans s'émouvoir outre mesure de cette tempête dans un verre d'eau :
Chacun semble avoir été satisfait de moi à Berlin, car les étudiants m'ont reconduit la nuit k ma voiturn, et j'ai dans cette ville conçu de l'estime pour les Posnaniens qui m'ont de leur côté pris en affection et accueilli d'une façon char-
mante. J'ai, à Berlin, toujours vécu en leur société. 11 est vrai qu'à Garlsbad j'ai fui certains poètes, car, en buvant les eaux, il n'est pas possible d'être d'humeur à écouler de méchants vers ; mais je suis resté en excellents termes avec la prose. Ces sornettes doivent être une punition divine pour je ne sais quels de mes péchés.
Un ami d'Adam Mickiewiez, le poète Antoine Odyniec, le rejoignit à Garlsbad. Il l'accompagna en Suisse et en Italie, et ses lettres de cette époque à ses correspondants de Pologne, qu'en 1875 il a réunies en volumes, abondent en renseignements précieux. Malheureusement, au lieu de publier ces pages telles qu'elles furent écrites, sauf à les faire suivre des réminiscences que chacune provoquait chez lui, mais en distinguant toujours des amplifications subséquentes les détails notés sur l'heure, Odyniec a tout refondu à loisir. Ses lettres y ont beaucoup gagné au point de vue de l'art, et beaucoup perdu au point de vue documentaire. Plus jeune que Mickiewicz, très empressé auprès des dames, prudent et pratique, Odyniec devint un poète plein de grâce et de sentiment, un traducteur remarquable et un épistolier hors ligne ; mais il n'exerça en Pologne qu'une faible influence et excl usivementlittéraire. Mickiewicz ne cessa de chercher, en s'ensanglantant aux ronces du chemin et à travers tous les obstacles, une voie de salut pour la Pologne. Odyniec attendait patiemment qu'il en trouvât une et souhaitait tout bas qu'il réussît. Mickiewicz ne tarda pas à s'apercevoir que son compagnon était d'une autre trempe d'esprit que la sienne, et tout en appréciant l'agrément et la sûreté de
100 ADAM MICKIEWIGZ
son commerce, il s'abstint de le prendre comme confident et éprouva quelque soulagement de sa séparation d'avec lui.
La critique polonaise a trouvé, en général, plus commode de s'attacher aux pérégrinations et aux peines de cœur d'Adam Mickiewicz qu'à ses tentatives religieuses et politiques. Les amis les plus chers de ce poète, les seuls dépositaires de ses plus secrètes pensées, ceux auxquels leur affinité avec lui et leur coopération active et prolongée semblaient assurer la première place dans son cortège, ont été relégués au deuxième rang par Odyniec, ami du second degré. C'est qu'aussi Odyniec, moins bien loti que les autres, ne laissa guère perdre ni de lettres ni de détails. Ses contemporains lui surent gré de ce qu'il dérobait à l'oubli. Il est l'historiographe d'une courte période, il est vrai, de la vie d'Adam Mickiewicz, mais de celle qui éveille le moins de susceptibilités. Ses récits, en soulevant un retentissant concert d'éloges^ provoquèrent bientôt contre lui une opposition passionnée jusqu'à l'injustice et qui, au lieu de s'en remettre à la postérité du soin de le classer à son rang, voulut lui dénier même la place honorable à laquelle il a incontestablement droit.
L'un des chapitres les plus attrayants d'Odyniec est celui qu'il consacre aux visites de Mickiewicz chez Gœthe. Nos voyageurs arrivèrent à Weimar, le 18 août 1829, et descendirent à l'aubcrgo de V Éléphant, Le premier soin* d'Adam Mickiewicz fut de se rendre chez la belle-fille de Gœthe, madame Ottilie. Il fut non seulement trèsaimablementaccueilli, mais invité, ainsi que son compagnon,
ADAM MIGKIEWICZ 101
à venir prendre le thé le soir même. Gœthe s'était établi dans une maison de campagne aux portes de la ville. Pendant qu'Adam Mickiewicz et Odyniec s'entretenaient avec madame Ottilie, un domestique apporta un billet de Gœthe annonçant qu'il recevrait les deux Polonais dès le lendemain. Le nom de madame Szymanowska fut le talisman qui leur valut une solution si prompte et si favorable. Très hospitalier, mais continuellement assailli par une nuée de curieux, le poète allemand se précautionnait forcément contre les importuns. Par hasard, Gœthe n'avait à ce moment aucun visiteur. Mickiewicz et Odyniec n'en jouirent que mieux de sa société.
Le 20 août, comme il pleuvait, madame Ottilie envoya sa voiture les chercher. Yoici comment Odyniec portraiture Gœthe :
Il a, sans exagération, quelque chose d'olympien, la taille haute, des formes amples, le visage grave, imposant et le front... c'est précisément le fjront qui est olympien. Sans diadème, il brille de majesté. Les cheveux pas trop blancs se font rares au-dessus du front. Les yeux couleur de bière, clairs et vifs, se distinguent encore par une particu- Inrité, c'est une bordure qu'on dirait émaillée et qui entoure chaque prunelle. Adam Ta comparée à Panneau de Saturne. Nous n'avons rien vu de pareil chez personne.
Gœthe salua légèrement, tendit la main aux visiteurs et leur dit :
« Pardon, Messieurs/ que je vous ai fait attendre. 11 m'est très agréable de voir des amis de M™* Szyma-
i02 ADAM MiCKIEWICZ
nowska, qui m'honore également de son amitié. Elle est bharmante comme elle est belle, et gracieuse comme elle est charmante. »
11 déclara ensuite à Mickiewicz ne pas ignorer qu'il était à la tète de la nouvelle direction que la littérature tendait à adopter en son pays.
« Je sais par expérience, ajouta-t-il, que c'est aussi malaisé que d'aller contre le vent. »
Mickiewicz lui répondit:
« Nous savons par votre exemple que les grands génies, en passant, entraînent ce vent à leur suite. »
Gœthe exprima le regret de ne connaître aucune langue slave :
« Mais l'homme a tant à faire dans cette vie ! » observa-t-il. Il avait toutefois lu les fragments de Conrad Wallenrod traduits en allemand par M™« Caroline Jaenisch. Mickiewicz lui esquissa à grands traits l'histoire de la littérature polonaise. La conversation tomba ensuite sur les chansons populaires. En reconduisant ses hôtes, Gœthe leur annonça qu'il aurait le plaisir de jouir encore de leur société à diner chez sa belle-fille et, se tournant avec un" sourire vers Odyniec, il ajouta: « Et nous aurons quelques jolies dames et demoiselles. J'espère que ça vous fera plaisir. »
Le diner fut de seize couverts. Gœlhe, en montrant
du doigt une demoiselle, dit :
« C'est la petite-fille de notre Schiller. »
11 fut de très belle humeur, plaisantant parfois, mais
revenant vite à de hautes questions philosophiques. Un
convive, par exemple, ayant soutenu que dans cha-
ADAM MIGKiEWICZ 103
que science la théorie doit précéder la pratique, Gœthe répliqua qu'elles doivent toujours aller de pair, « car il n'est pas donné aux hommes de créer d'âmes sans corps. ))
Accablés d'invitations par la société de Weimar et chaque soir chez Gœthe, Mickiewicz et Odyniec dînèrent cependant, le 24 août, à l'auberge de Y Éléphant. Odyniec, en débouchant en retard dans la salle à manger, vit deul nouveaux venus : l'un de quarante ans environ, de taille moyenne, la barbe à l'espagnole, l'autre, grand, brun et les cheveux longs. Ce dernier disait : « Non ! non! ce n'est pas cela, Mick... Mis... Eh! qui est donc votre grand poète? » Mickiewicz lança un coup d'œil à Odyniec. Ce Français parlait d'une nouvelle édition parisienne des œuvres d'un grand poète polonais dont il avait oublié le nom, faite à Paris par M. Chodzko (1). Mickiewicz lui répliquait qu'il s'agissait sans doute du volume de Krasicki, qui venait de paraître également à Paris. Son interlocuteur s'impatientait h s'indignait de ce qu'un Polonais ignorât le nom de son poète national. Mickiewicz ayant bu son café dit en polonais à Odyniec qu'il allait l'attendre dans sa chambre et sortit. Le Français interpella aussitôt ce dernier : — «Ah! vous êtes Polonais, vous aussi? Et ne connaissezvous pas davantage le nom de votre poète ? — Vous voulez sans doute parler d'Adam Mickiewicz ? — Oui, oui! c'est juste, c'est juste. C'est de lui que je voulais parler. — Et c'est précisément lui-même qui vient de
(1} Léonard. Chodzko.
sortir, répartit tranquillement Odyniec. » Le JFrançais, tout ébaubi, s*écria : — « Ah! mon Dieu! c'e^t drôle! mais c'est ça! J'ai son portrait, il y est en manteau comme ça » ; et il décrivait du geste la lithographie exécutée à Paris d'après le portrait du peintre Wankowicz. Alors l'autre Français s'approcha de ce Monsieur. C'était David d'Angers, venu à Weimar pour exécuter le buste de Gœthe. Son ami s'appelait Victor Pavie. Tous deux prièrent Odyniec de les présenter à Mickiewicz. Mickiewicz, en discutant avec David d'Angers, s'anima et enthousiasma le sculpteur qui demanda à faire son effigie.
Le soir, chez Gœthe, à une réception en l'honneur d'un architecte, M. Coudray, il fut surtout question de monuments. Gœthe assura que^, si la tour de Babel eût jamais été achevée, les lois de l'art auraient exigé qu'elle se terminât en pointe. Il développa l'idée que les matériaux employés entravent souvent les artistes et que c'est à la dureté du granit qu'il faut peut-être attribuer que les statues égyptiennes ont toujours les bras collés le long du corps.
A un autre dîner, Gœthe prétendit que tous les grands événements, les grandes découvertes et les grands hommes surgissent à la fin d'un siècle, faisant observer qu'il était né l'année même de la découverte du paratonnerre.
Gœthe insista pour que Mickiewicz et Odyniec restassent à Weimar jusqu'à son jour de naissance. En attendant, David d'Angers entreprit de modeler le médaillon de Mickiewicz et il le pria de lui réciter, tout en posant, l'une de ses poésies. Mickiewicz, déférant à ce
ADAM MICKIEWfCZ 105
vœu, improvisa la traduction de son Faris, qu'Odyniec et Pavie notèrent. Victor Pavie raconte ainsi cette séance (l) :
Cédant à cette impulsion chaleureuse, Texilé de Vilna avait pris place au fond de la chambre où les jeux de la pénombre se conceulraieiit sur son front. Sur une plaque de schiste, large comme la moitié de la main, reposait une boulette de cire de la couleur et de la grosseur d'une azérole. David l'y répartit par plans hardiment accusés, et, en quelques coups d'ébauchoir, lui conféra les premiers linéaments de la forme humaine. — « Que cette ardoise, maître, extraite des carrières de notre Anjou, porte bonheur à l'entreprise! * — « Tais-toi ! C'est bien î Ne bougez plus ; je vous regarde et vous écoute, i — Et là-dessus, avec une délicatesse d'expression à désespérer un puriste, celui qui, de sa vie, n'avait foulé le sol de la France, entonna les premières strophes du Faris en ces termes : — « Qu'il est heureux l'Arabe, lorsqu'il « lance son coursier du haut d'un rocher dans le désert, lorst que les pieds de sou cheval s'enfoncent dans le sable avec I un bruit sourd, comme l'acier rouge qu'on trempe dans c l'eau ! Le voilà qui nage dans l'Océan aride et coupe les c ondes sèches de sa poitrine de dauphin. Plus vite et plus « vite, déjà il effleure à peine la surface des sables; plus « avant, plus avant encore, déjà, il s'élance dans un tourf billon de poussière. 11 est noir, mon coursier, comme un « nuage orageux. Il étale au vent sa crinière d'autruche et f ses pieds blancs jettent des éclairs. Vole, vole, mon brave, « aux pieds blancs. Forêts, montagnes, place, place! » —
(1) Gœthe et David, Souvenirs d'un voyage à Weimar. Angers, 1874. Pavie est moins exact qu'Odyniec; il le complète toutefois sur quelques points.
i06 ADAM MIGKIEWICZ
i>Subliine! » s'écria David s'emparant avec impétuosité d'un instant de halte, réclamé par les secrétaires. Et à part lui : -7 « Va, je te tiens ! Désormais tu peux mourir ou disparaître ; en dépit de la tombe et du tzar, tu vivras, i Le poète reprit ses strophes, brûlantes comme la flamme, chastes comme la neige et tout empreintes de la virginité sauvage du désert, et termina de la sorte : — « Oh I comme il est doux ( de respirer ici de toute la largeur de sa poitrine 1 Je respire a librement, pleinement, largement. Tout Tair de rArabistan « suffit à peine à mes poumons. Oh 1 comme il est doux de « regarder do toute l'étendue de sa vue ! Mes yeux s'élargiso sent, se ronforcent, ils percent au delà des bornes de Pho- « rizon. Oh I comme il est doux d'étendre ici les bras fran- « chement, librement, de toute leur longueur I 11 me semble « que j'embrasserais de mes bras tout l'univers, de l'Orient « à l'Occident. Ma pensée s'élance comme une flèche ; plus « haut, et plus haut, et plus haut encore, jusque dans l'abîme « du ciel. Et comme l'abeille ensevelit sa vie avec Paiguillon « qu'elle enfonce, ainsi moi, avec ma pensée, je plonge mon ( âme dans les cieux. 1 — Voilà qu'au même instant, par un mouvement involontaire delà main qui l'exécutait, le médaillon, jusqu'alors invisible, se tourne de notre côté. C'est bien lui, ses tempes, jeunes encore, déjà sillonnées par l'orage, la fierté de sa lèvre, son œil bleu qui nous semblait noir, cette expression rêveuse où l'inspiration du poète et la foi du croyant confinaient à l'enthousiasme de la patrie. Ren-t contre mémorable que celle de deux gloires, l'une à l'autre inconnues et qui, du premier coup, s'éclairent et se reflètent mutuellement. La soirée s'écoula dans une intimité croissante où le barde, silencieux par nature, mais stimulé par nos questions, enlr'ouvrait de temps à autre le voile de sa vie. De la renommée de ses œuvres et de leur influence, la plus grande qui, de nos jours, ait agi sur un peuple, motus. Aux
plus criantes lacunes, son intarissable disciple intervenait et suppléait.
Le lendemain, encore incertain si Gœtke consentirait à poser devant lui, David d'Angers disait à Pavie en regardant le médaillon de Mickiewicz : « Après tout, qu'importe! L'honneur est sauf, et je retourne tête haute à Paris, où le buste en marbre du grand homme que voici justifiera mon excursion. » Ce buste en marbre, il ne devait l'exécuter que cinq ans après.
Le 28 août, Gœthe reçut les félicitations de nombreux admirateurs accourus de toutes parts. Mais, ce jour de sa naissance, il dina en compagnie uniquement de dames. Toute la société masculine festoya à Tauberge de Y Eléphant. Adam Mickiewicz et David d'Angers répondirent en français aux amabilités qui leur furent témoignées. Le lendemain, il y eut une représentation de Faust et une soirée chez Gœthe. Mickiewicz vit ensuite un matin un peintre se présenter à lui avec le mot suivant de Gœthe :
Weimar, le 30 août 1829.
M. Mickiewicz est instamment prié d'accorder à M. Schmel^ 1er, porteur de ce billet, quelques instants pour exécuter le portrait d'un visiteur aussi intéressant et convenir de Theure qu'il voudra bien lui fixer. Avec beaucoup d'estime^
^ Goethe.
Mickiewicz se prêta à cette exigence flatteuse.
Le 31 août, il visita le champ de bataille d'Iéna en
cohipagnie de David d'Angers, et de Victor Pavie. Le soir, Gœthe offrit à Mickiewicz et à Odyniec une plume qui lui avait servi et un autographe en souvenir de leur visite, et il leur donna à chacun un baiser au front, .marque exceptionnelle de ses bonnes grâces, dont madame Ottilie ne se rappelait pas qu'il ^ût honoré aucun étranger (i).
(1) Plusieurs mois après, Mickiewicz se plaint en ces termes, dans une lettre à Malewski du â février 1830, de la légèreté de certaines appréciations de la presse à son égard : « Vous aurez lu, lui dit-il, dans le Journal des Débats^ un article absurde sur Gœthe, avec de ridicules radotages relativement à ma personne et à mes voyages en Sibérie. Je pardonne au sot étranger qui se trouvait alors à Weimar et qui, au bout d'un mois de séjour, prenait la belle-fille de Gœthe pour sa femme et, dans son article, débite quantité de sornettes sur l'Allemagne. » L'article est signé J. J. C'est la critique publiée, dans le u<> du 2 janvier 1830, d'une traduction du Wilhelm Meister de Gœthe que venait de faire M. Théodore Toussenel. Le chef-d'œuvre de Gœthe y est bien cavalièrement traité. « A dire viai, écrit J. J., le Wilhelm Meister est un insipide ouvrage, un confus assemblage d'aventures triviales, de personnages ignobles, de mysticisme sans intelligence et sans frein. » On s'explique l'irritation de Mickiewicz en voyant son éloge associé à de semblables âneries qui ne pouvaient pas ne pas être lues à Weimar. Voicile passage auquel Mickiewicz fait allusion : « J'aime mieux parler de Gœthe que de son livre; j'aime mieux raconter une partie de ce que m'a conté sur ce grand poêle notre statuaire David qui est allé à Weimar exprès pour le voir. M. David est reslé quinze jours à Wc'mar auprès de Gœihe. Le noble vieillard habite une maison de simple apparence au dehors, toute remplie au dedans de livres et de chefs-d'œuvre. Gœthe sait trouver de belles choses ; chacun de ces tableaux, chacune de ces gravures, le moindre papillon de sa collection, la plus chétive plante de sou herbier est un texte pour lui à de beaux mouvements, à de grandes pensées, qui commencent très simplement d'abord et qui bientôt se perdent dans les cieax. Dans cette retraite de l'auteur de Fausty tout respire la paix et le
ADAM MIGKIEWICZ 409
Quelques joursauparavaiit, Gœthe avait exposé à table, devant Adam Mickiewicz, que les différences naturelles des idées et des sentiments, ou plutôt des manières de concevoir et de sentir, exploitées par l'intérêt et Torgueil d'intelligences perverses, se changent, à la longue, dans l'esprit des masses ignorantes, en barrières infranchissables qui scindent rhamanité comme les frontières ou les mers séparent les pays. Le devoir de tout individu honnête devrait donc être d'adoucir et d'harmoniser les relations entre les peuples, aussi bien que de faciliter la navigation maritime ou de percer des routes à travers des montagnes. Le libre-échange des idées et des sentiments augmente, non moins que celui des denrées et des produits manufacturés, la richesse et le bientravail. Ses deux petits-enfants, pleins de mouvement et de grâce, et sa femme, sa spirituelle compagne, toujours préparée à Thospitalité, composent toute cette famille. C'est là que se réunissent tous les étrangers. De cette belle réunion littéraire qui faisait de Weimar une Académie de grands hommes, il n'y a plus aujourd'hui que quelques débris : le savant antiquaire Mayer, émule de Winckelmann ; le célèbre compositeur et improvisateur Hummel, toujours si naïvement inspiré; Adam Mickiewicz, le premier poète de la Pologne, exilé sept ans en Sibérie pour avoir chanté, avec la passion et les larmes d'un Italien, la liberté perdue de sa patrie. Il y avait encore là M. Quetelet, un astronome belge, professeur à Bruxelles, qui faisait de la poésie avec Gœthe, car avec Gœthe tout est poésie. »
Mickiewicz, en se moquant du « sot étranger », n'a pu viser David d'Angers pour lequel il avait conçu la plus vive amitié. Il aura donc attribué ces niaiseries et la paternité même de l'article à un autre Français, alors également de passage à Weimar, quoique l'article en question puisse fort bien être de Jules Janin, qui débutait alors au Journal des Débats et ne se sera pas plus donné la peine de bien écouter le récit de David que de lire avec réflexion le Wilhelm Meister de Gœthe.
410 ADAM MICKIEWIGZ
être de l'humanité. Si de pareilles opinions neprévalent encore pas, cela tient uniquement à ce que les sociétés n'ont pas, au point de vue international, cette fixité de principes et de règles morales qui, dans les sociétés privées, adoucissent les divergences infinies des individus et les fondent en un tout harmonique (1).
Tels étaient les enseignements du génie large et tolérant qu'Adam Mickiewicz salua à son couchant. Si l'Allemagne les avait mieux médités et compris, au lieu de s'abandonner à des haines féroces et à des convoitises insatiables, elle ne serait pas aujourd'hui un des fléaux de l'humanité.
Adam Mickiewicz visita Francfort-sur-le-Mein , Goblentz,Bonn. Dans cette dernière ville, nos voyageurs allèrent présenter leurs' hommages au célèbre Auguste- Guillaume Schlegel, auquel le délégué de l'Université de Bonn à la fête da Gœthe avait déjà parlé d'eux. Schlegel les intéressa vivement par ses réminiscences de ses rapports avec Schiller et Bùrger, mais ils furent désagréablement surpris de la vanité dece vieillard qui, en leur racontant son voyageen Russie, l'année 180S, eu compagnie de madame de Staël, ne se possédait pas au souvenir des honneurs que, par ordre du cabinet russe, on leur rendit à toutes les stations de poste où les employés venaient les saluer en uniforme de gala, chapeau bas et l'épée au côté.
Adam Mickiewicz tenait un journal de voyage àl'insu de son compagnon. Quand ce dernier insista pour lire
(1) Voir les Lettres de voyage d'Odyniec, t. 1''.
les notes qu'il pouvait avoir prises, le poète lui montra, le 9 septembre 1829, une page avec les mots : « Hambourg^ beefteak ; Weimar, Gœthe ; Bonn, pommes de terre. » Or, dès le 2 juin 1829, il avait écrit à Malewski : « Sachez que je suis devenu légèrement sentimental et que j'écris même un journal de voyage, mais pour cette fois je ne vous en communiquerai pas d'extraits, car je ne suis pas sûr que ma lettre vous parvienne. » Le 20 novembre 1830 , il ajoutait : « J'attends une occasion favorable pour vous envoyer tibi soli mon journal de voyage, et vous pourrez en insérer anonymement dans votre publication hebdomadaire les fragments que vous jugerez utiles, ou bien vous en remettre du choix à Jezowski, car le tibi soli s'applique à lui également. » Quelques jours après, Varsovie se soulevait; le moment n'était plus aux descriptions des beautés de l'Italie, et Mickiewicz brûla vraisemblablement le cahier précieux où il consignait ses impressions.
Le 12 septembre, aux environs d'Heidelbcrg, nos voyageurs rencontrèrent David d'Angers et Pavie. Pavie leur transmit les compliments de Victor Hugo auquel il avait écrit encore de Weimar, mais dont la réponse ne lui parvint qu'après le départ de Mickiewicz et d'Odyniec. David d'Angers cita ce jugement de Gœthe sur Mickiewicz : (( On voit que c'est un homme de génie. »
A Strasbourg, Mickiewicz se sépara de David d'Angers, puis, par la Suisse, gagna l'Italie. Odyniec, qui narre avec infiniment de verve et d'humour les incidents de la route, s'élève à Venise jusqu'à l'éloquence. Mickiewicz séjourne un peu plus longtemps dans celte
112 A M . .KIE ,JZ
ville, il s'y recueille et y scrute avec ferveur le secret de la destinée de Byron et de celle de Napoléon. Odyniec, qui récoute, garde une impression si durable que le récit que voici, écrit par lui au retour d'une promenade au Lido, a, cette fois, le reflet lumineux des pensées de Mickiewicz :
Le crépuscule tombait tout à fait quand nous débarquâmes sur la rive. Nous étions partis exprés si tard pour contempler au clair de lune ce lieu aux poétiques réminiscences d'outre-tombe . La lune, en effet, ne nous faussa pas compagnie. Elle était dans son plein. Au coucher du soleil, elle se dessinait déjà sur le firmament, mais timide et pâle comme une jeune fille à la porte d'une salle de bal ; à peine le soleil couché, elle fut aussi rayonnante qu'une jeune fille qui danse, et lorsque nous mîmes pied à terre elle illuminait successivement devant nous d'abord la rive sablonneuse et plate, puis des champs verdoyants et des arbres, ensuite une série de légers monticules et une nouvelle étendue de sables ; enfin par delà non plus la lagune, mais la pleine mer. L'Adriatique paraissait tranquille et unie comme un miroir, et cependant le sourd grondement des vagues, sans doute en raison de la marée montante, se répercutait le long du rivage, au milieu du calme de la nuit que nul autre bruit et pas même un souffle de vent ne troublait. Tout à coup, du côté de la ville, commença à nous^arriver le tintement des cloches sonnant l'angélus. Nous étions sur un monticule dominant la plaine où sans doute caracola souvent Byron. Je restais assis à terre. Adam se tenait debout, appuyé contre un arbre. Je voyais à son visage le sérieux de ses pensées ; je ne le troublai donc point en m'abandonnant au cours de mes propres idées. Ce ne fut qu'en commençant un
peu à m'apercevoir de la fraîcheur que je me levai et lui demandai s'il n'avait pas froid. Sans rien me répondre, il appuya sa main sur mon épaule et, * me regardant dans les yeux, il me demanda : « Sens-tu qui est avec nous ? » Persuadé qu'il plaisantait, je ne puis cependant nier que sa question et le ton sur lequel il me la fît ne m'aient causé quelque émotion. Sans ô^er sa main de dessus mon épaule, il continua à parler. Ce qu'il a dit, je ne l'oublierai jamais, mais je regrette sincèrement de n'êlre pas en état de tout répéter. Il s'agissait de Byron et de Napoléon, « les deux noms de notre siècle, i Tous deux avaient conscience de leur grande mission au milieu d'une société souillée par le dix-huitième siècle.Tousdeux délestaient le mal qu'ils voyaient autour d'eux et pressentaient le bien vers lequel ils auraient dû guider les hommes. Ayant, chacun dans sa sphère, la force nécessaire, ils ne remplirent ni l'un ni l'autre leur mission, précisément parce que le sentiment de leur force, comparée à celle d'autrui , enfanta en eux un orgueil qui tua l'amour, seul capable de vaincre le mal. Byron, impressionnable et passionné, étendit le mépris du mal parmi les hommes à tous les hommes, oublieux que les vertus existent en eux également, et pas ailleurs. Ce mépris le fît douter de la possibilité et tourner en ridicule jusqu'au désir de corriger son prochain, et il a fini, en croyant n'insulter que l'hypocrisie, par insulter les convictions morales de la société. Son voyage à Missolonghi est venu trop tard et aura seulement permis à son âme généreuse de quitter ce monde et la vie dans des conditions plus dignes d'elle. Napoléon, intelligent et froid, ne se fia pas assez à l'intelligence des autres pour les appeler à collaborer â la conception et à l'exécution de ses plans. Il ne cherchait en eux que des instruments et voulait tout faire par lui-même et sans doute pour le plus grand bien de tous. Il l'a compris trop tard, à Sainte-Hélène, et ce n'est