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tense les invita à ses soirées. La princesse Zénéide Wolkonska hivernait à Rome. C'est chez elle que Mickiewicz fut présenté à madame Vera de Klustine et à sa fille Anastasie. Madame de Klustine excitait la vénération. La bonté rayonnait d'elle. Sa fille Anastasie était aussi intelligente que sa mère était bonne. L'une s'attachait l'élite qui prise par-dessus tout la chaleur d'âme, l'autre attirait ceux, plus nombreux, qui apprécient particulièrement les séductions de l'esprît. La mère eut un petit cercle d'amis qu'édifiait et que reconfortait sa sainteté; la fille, devenue comtesse de Circourt, sut se créer l'un des premiers salons de Paris. En 1829, madame Vera de Klustine jouissait des succès de sa fille, accablée des hommages de toutes les illustrations de la Ville Éternelle. Et mademoiselle Anastasie consignait en ces termes sa première rencontre avec Mickiewicz :
Rome, 14 décembre 1829 (1).
Quelle journée agitée... Dîner chez le prince Gagarine on petit comité. Il était si froid ! Toutes les dames dans un salon et tous les hommes dans un autre. A dîner, séparation totale des deux sexes. Par extraordinaire, j'avais à côté de moi le général Winspeare, qui est tout à fait aimable. I^e soir, nous nous sommes tous transportés en bande chez la princesse Zénéide Wolkonski, femme d'esprit, remplie de lalents. On y fait de la très bonne musique, mais toujours vocale. Tous les grands personnages de l^ome s'y trouvaient réunis, à commencer par le secrétaire d'État, le cardinal Al-
(1) Journal pittoresque, burlesque, sentimental de tous les faits et gestes de M"' Anastasie de Klustine. Ne se vend nulle part, pas même chez l'auteur,
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bani, qui se mêle aussi de composer des chansonnettes; maïs je crois qu'il faudrait un édit pour les faire exéculer. J'ai beaucoup causé avec Thorwaldsen que Bonstetten a connu. Il est tout rond, tout simple, comme s'il ne se doutait pas de sa célébrité. J'ai fait la connaissance d'un poêle polonais que Simon (1) a vu, c'cst'leByron delaPologne: Nousavons parlé littéralure el j'avoue que ma soirée s'est fort bien passée, partagée entre les arts et les lettres. Décidément j'ai horreur de lieux communs dans tous pays ; à Rome, où les sujets de conversation abondent pour tous les genres d'esprit, ils sont impardonnables.
Le 18 décembre, M"® de Klustine inscrit sur son journal : « Hier matin le poète Mickiewicz m'a enchantée par son esprit. » Le 28 décembre, elle va se montrer en costume de la cour d'Henri HI chez la comtesse Ankwicz. (( Les yeux de Mickiewicz, écrit-elle, se sont allumés et j'attends au moins une ode en mon honneur. » Le 21 avril 1830^ elle écrira : « Mickiewicz me plait infiniment. Je ne puis démêler ce qu'il pense de moi. »
Le poète ne risquait pas de se brûler lés ailes à la froide clarté de cette étoile du grand monde. Il eût cependant contresigné, mais en songeant surtout à la mère, cette tirade que l'aimable Bonstetten écrivait surtout à l'adresse de la fille :
« L'amitié d'homme à femme, c'est le véritable amour céleste, sans jalousie et sans remords, c'est la paix du cœur avec tout le mouvement de l'esprit, c'est l'harmonie du sentiment avec les pensées, c'est la musique des dieux,' c'est une soirée avec Anastasie et sa mère. »
(1) De Klastine, frère de M"' Anatasie.
Un corapatriote de Mickiewicz, le comte Ankwicz, habitait Tltalie depuis plusieurs années à cause de la frêle constitution de sa fille Henriette. M*'* Ankwicz mit à profit son séjour à Rome. Elle avait présentes à l'esprit les explications que le fameux Visconti prodiguait avec un zèle admirable aux étrangers et surtout aux étrangères de distinction. Mickiewicz trouva en M'^® Henriette un cicérone admirable; Tarchéologie elle-même devient une science aimable, lorsqu'elle est professée par de jolies lèvres. De l'art antique, on descend par une pente insensible à l'art moderne et de l'amour sacré à l'amour profane. Nos deux jeunes gens rêvèrent mariage. Mais Mickiewicz, en face d'une riche héritière, était tenu à beaucoup de circonspection. Les parents de la demoiselle, flattés d'avoir le poète pour ami, ne le désiraient pas pour gendre. Mademoiselle Ankwicz n'eût pas mieux demandé que d'accorder son cœur et sa main à un homme déjà célèbre. Des deux côtés, il y eut plus d'illusion que de réalité. Un jour, Mickiewicz expliquait à son ami Odyniec que l'amour ordinaire, qui tend à la conquête de l'objet, expose au ridicule si l'on n'est pas en situation de réussir, tandis que l'amour poétique se borne à « refléter l'idéal en soi, commel a mer reflète les astres ». La pastorale romaine fut un amour poétique. Mickiewicz aimait une mademoiselle Ankwicz imaginaire, elle lui laissa le souvenir d'une vision romanesque.^ Elle-même se consola d'autant mieux que ce n'avait été chez elle qu'un simple accès de sentimentalisme. Quelques beaux vers du poète à son cicérone en jupons et à une cousine de mademoiselle
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Ankwicz, jeune fille d'une rare élévation d'âme et qui devait mourir sœur de charité , sont les seuls vestiges que ce charmant intermède ait laissé dans les œuvres du poète (i).
L'année de la mort du poète, madame Kuczkowska se rappela à lui. Cette évocation d'unpassédéjà si lointain fut douce à Mickiewicz, puisqu'il répondit, le jour de Pâques 1855 :
Je suis heureux, Heoriette, de commencer agréablement en votre nom ce premier jour de la résurrection et du printemps. Depuis Tannée où j*ai fait votre connaissance à Rome, j'ai passé presque toute ma vie à ensevelir quelqu'un
(1) Odyniec a grandi, selon nous, les proportions de cet épisode. Quoi qu'il dise, Mickiewicz à Rome ne s'en ouvrait guère à lui. Lorsque Odyniec amplifia ses lettres de voyage, il pria Tez-mademoiselle Ankwicz, devenue M"« Kuczkowska, de lui rafraîchir la mémoire, et il lui promit de la représenter sous l'aspect qui lui conviendrait, n terminait par l'instante recommandation de brûler son épitre. Mais madame Kuczkowska n'en fil rien. Plus tard, madame Duchinska recueillit de sa bouche des réminiscences qui manquent et de précision et d'exactitude. C'est à madame Kuczkowska qu'on peut justement reprocher cette vanité rétrospective dont la critique accuse à tort Marie Putkamer. Mademoiselle Ankwicz resta, il est vrai, en correspondance avec Lamennais, Montalembert et d'autres illustrations européennes. Les grâces de la jeunesse et un certain talent d'assimilation dissimulent souvent à l'observateur le plus clairvoyant le peu de iond de certaines natures qui promettent infiniment plus qu'elles ne tiennent. Madame Kuczkowska eut, à un degré éminent, les travers de la caste à laquelle elle apparlenisiit. Elle gaspilla une grande fortune en réceptions fastueuses, fut réduite à vivre d'ex- . pédientset à vendre son château. La tolérance du nouveau propriétaire lui permit d'y mourir. Elle s'éteignit dans un grand abandon et une extrême détresse. Elle se connaissait mal, lorsqu'elle rêvait de partager le sort d'un homme de combat; tâche qui eût exigé autre ehose qu'un patriotisme mondain et qu'une religiosité de salon.
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OU quelque chose. De la génération avec laquelle je me suis accoutumé à vivre et à traîner la misère, les uns m'ont quitté à jamais, les autres mènent une existences posthume, qui ne vaut pas mieux que la mort. Quand, au cours d'années pareilles, il m'arrivait de songera vous, je me consolais par la pensée que n'appartenant pas à cette triste génération et venue au monde notablement plus tard que nous, vous viviez peut-être sous une autre et meilleure étoile. Cependant, connaissant voire âme sensible et voire intelligence élevée, je me disais que bien des fois vous deviez avoir été éprouvée sinon personnellement, au moins dans vos proches et votre famille.
Madame Kuczkowska reprit la plume et entra dans le détail des afflictions qui avaient fondu sur elle. Le 14 septembre 1855, le poète, sur le point de s'embarquer à Marseille pour Gonstantinople, accusa réception de cette lettre en exprimant la pensée que jadis, en songeant à cette ancienne connaissance, il la croyait une personne heureuse etque c'est une illusion qu'il luiétait pénible de perdre.
Beaucoup plus tard, madame Kuczkowska fut prodigue de confidences sur ses relations avec Mickiewicz. Ce qu'elle a passé sous silence, c*est qu'à mesure que la renommée du poète grandissait, le comte Ankwiczetsa femme se repentaient de leur opposition, et un jour vint où ils offrirent eux-mêmes à Adam Mickiewicz la main de leur fille. Mickiewicz, en montrant la lettre à son ami intime, Bohdan Zaleski, lui dit qu'il n'était plus libre, mais que s'il l'eût été, il eût également répondu par un refus. Madame Véra de Klustine, qui fut plus
avant que personne dans la confiance de Mickiewicz, m'a raconté que mademoiselle Anckwicz lui parut toujours une jeune muse plus éprise des hommages du poète que de sa personne. Cependant' ses regrets durent contribuer a vaincre la persistance de ses parents dont la capitulation, toute tardive qu'elle fût, milite en sa faveur et prouve qu'elle nerenonça pas sans un long combat à l'espoir qu'elle avait caressé d'unir sa destinée à celle deMickiewicz.
A Rome, la reine Hortense manifesta le désir de faire la connaissance d'Adam Mickiewicz. Létitia, la mère de Napoléon P', venait de se casser la jambe. L'entretien roulanaturellement sur l'Empereur. <s II est difficile de s'imaginer combien il était bon enfant! » disait de lui la reine Hortense. Elle montra les portraits et souvenirs qu'elle possédait et invita Mickiewicz et Odyniec à ses réceptions du soir. A l'un de ces bals, le roi Jérôme demanda à Odyni?c si les dames de Varsovie étaient toujours aussi belles qu'autrefois, a Pardon, Sire, lesdames d'aujourd'hui me paraissent plus belles que celles d'autrefois », répliqua Odyniec. Les deux fils delà reine Hortense, fort jeunes du reste, ne se distinguaient alors que par leur amour del'équitation.
De Rome, Mickiewicz se rendit à Naples d'oij il fit une excursion en Sicile. ANaples, il fit la connaissance de l'archevêque de Tarente, Gapece Latro, qui avait été ministre de l'intérieur sous Joseph Napoléon et sous Murât, et qui n'aimait pas les Bourbons. Mickiew^icz l'enchanta en lui exprimant sa conviction que les Bourbons de la branche aînée ne tarderaient pas à être chassés de
France et que de meilleurs jours luiraient pour l'Italie.
Il rencontra chez l'archevêque de Tarente Filangieri,
prince de Satriano, plus tard instrument complaisant de la tyrannie de Ferdinand II. Adam Mickiewiez en 1848 croisa le bâtiment qui portait en exil, honni de tous les bons Italiens, ce même Filangieri qu'il avait connu à Naples, entouré encore de l'auréole de ses campagnes sous Napoléon.
D'Italie, Mickiewiez passa à Genève. C'est là que M"" de Klustine lui annonça la révolution de 1830 en lui tendant un journal et en criant : « Gloire au prophète I » M"® de Klustine, qui manifestait jusque là des velléités libérales, passa bientôt dans le camp de l'ancien régime. Un secrétaire du prince de Polignac, le comte Adolphe de Circourt, qui fuyait la révolution de juillet, lui en imposa par ses connaissances encyclopédiques et elle l'agréa pour fiancé. M. de Circourt avait une mémoire extraordinaire. S'entretenir avec lui, c'était feuilleter au hasard un dictionnaire delà conversation, Il lui fut toujours indifférent de vous parler des dynasties de l'ancienne Egypte, des mœurs des Chinois on de la grammaire desHottentots. Il savait tout, sauf se taire. Causeur intarissable, il parut à M. de Lamartine avoir un esprit européen et il devint, en 1848, ambassadeur de la République française à Berlin. Il y favorisa de toutes ses forces le raffermissement de la monarchie chancelante des Hohenzollern et emporta les regrets les plus vifs de la cour de Prusse. Du jour où M"® de Klustine eut accordé sa main à ce diplomate qui logeait dans sa tête toute une bibliothèque, mais était lui-même aussi
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froid qu'un protocole, les relations de Mickiewicz avec elle de cordiales devinrent officielles. Mais Mickiewicz fut très goûté delà société de Genève, alors vraiment brillante. Il fréquenta de Gandolle et Bonstetten. Ce dernier paraissait ravi de sa compétence en matière d'érudition latine. Mickiewicz s'y lia d'amitié avec Sigismond Krasinski, tout jeune hommeencore, et qui devint l'un des plus beaux génies poétiques de la Pologne. Dans une lettre à son père, Krasinski dépeignit ainsi l'impression qu'il reçut :
La véritable poésie est en lui parce qu'il cherche la vérité et uniquement la vérité. Il mourra de faim plutôt que de simuler de faux sentiments. 11 a reçu du ciel rinspiration qui caractérise les voyants, unie à une grande force d'intelligence et de raisonnement. En outre, il règne beaucoup d'harmonie entre son intelligence et son cœur. L'imagination sans le cœur conduit souvent les femmes au crime et les hommes toujours à la sottise.
En octobre 1830, Mickiewicz se sépara à Genève d'Odyniec et reprit le chemin de Rome. Je ne saurais préciser auquel de ses passages à Pise se rattache l'anecdote suivante que je tiens de son ami John Léonard :
M. Mickiewicz , un soir, chez moi, nous raconta de la façon la plus plaisante une histoire qui nous fit bien rire. A Weimar, M"*® Gœthe me confia, dit-il, une lettre pour M. Roberston en Italie. Je remarquai que l'adresse manquait, mais elle me rassura : tout le monde le connaît. Je le cherchai toutefois vainement. Puis j'oubliai ma lettre dans mon portefeuille. Un jour, à Pise, je me trouvai dans le Jôme
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quand on célébrait une messe de bout de Tan. Un catafalque se dressait au milieu de l'église. On m'apprit que dans le cénotaphe il y avait quelqu'un. JMnterrogeai le sacristain qui me répliqua : — « Vous ne l'ignorez pas ! — Comment ? — Oui, c'est l'Anglais Roberston qui nous a priés de le laisser s'étendre dans le cénotaphe pour voir l'impression que cela lui procurerait. » — En effet, la cérémonie finie, Mickiewfcz courut à lui, sa lettre à la main, en lui disant : « Je ne savais pas que j'aurais à la remettre à un mort. » — 11 fallait voir avec quel charme Mickiewicz contait cette anecdote.
Mickiewicz rentra à Rome très assombri et agité de sombres pressentiments. Il trouva dans la Ville Éternelle le comte Henri Rzewuski, conteur inimitable, vivante chronique de la Pologne du dernier siècle, et le comte Ladislas Zamoyski. Zamoyski raconte dans ses Mémoires, dont des fragments seuls ont été publiés, qu'il fut frappé de la foi profonde de Mickiewicz et de la maturité de son jugement politique :
Mickiewicz blâmait, dit-il, les entraînements irréfléchis de l'opposition de Varsovie, qui cherchait évidemment des exemples dans le parlementarisme bavard de la France d'alors ; il déplorait une lutte inégale, impossible, devant fatalement aboutir à un désastre. Son expérience politique découlait d'un profond, réel et consciencieux amour de la patrie qui le rendait, à Fégard et de soi et des autres> impartial et presque doué du don de seconde vue (1).
Les mémoires sont toujours une apologie personnelle, et le comte Zamoyski, en parlant de Mickiewicz, cher-
(i) Voir la nécrologie du général Zamoyski par Bronislas Zaleski.
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chc. instinctivement à couvrir des opinions du poète sa propre désespérance de 1830. Mickiewiez n'a pu déplorer l'inégalité de la lutte, parce qu'il n'ignorait pas que si la Pologne doit attendre pour s'insurger qu'elle ait autant de millions et de canons que ses trois ennemis réunis, elle ne bougera jamais. Il ne croyait donc pas la victoire impossible en raison de la prépondérance énorme des armées russes. 11 trouvait seulement la préparation morale des Polonais insuffisante. Personne n'admit plus franchement que lui le miracle, mais ne fait pas de miracles qui veut. Sa prescience lui disaitque la Pologne n'avait pas monté son âme au diapason nécessaire pour la longue suite d'efforts prodigieux qu'exigeait sa libération. La Pologne prouva qu'il ne dépendait que d'elle d'abattre le tsarisme, si puissant qu'il fût, puis elle douta d'elle-même, elle hésita. Entre l'anxiété prophétique de Mickiewiez et le froid calcul du comte Zamoyski, il y avait un abîme qui se creusera toujours entre ces deux hommes chaque fois qu'ils se trouveront sur le même champ d'action, l'âme du premier débordant dans l'avenir, celle de l'autre rivée au passé.
De Rome, Mickiewiez invitera la mère polonaise à mettre des chaînes aux mains de son fils, à l'atteler à la brouette, afin qu'il ne pâlisse pas devant la hache du bourreau ni qu'il ne rougisse devan^Ja corde :
Car il n'ira pas, comme les anciens chevaliers, planter la croix triomphante sur Jérusalem, ou, comme les soldats du monde moderne, labourer le champ de la liberté et, de son sang, arroser la terre ; c'est d'un espion inconnu que lui
viendra le défi ; c'est un tribunal parjure qu'il devra combattre ; pour champ de bataille, il aura un cachot sous terre, et sa sentence, un ennemi puissant la prononcera. Vaincu, pour monument funéraire il lui restera le bois desséché de la potence ; pour toute gloire, quelques pleurs de femmes et les longs entretiens nocturnes de ses compatriotes.
Le 2 novembre 1847, dans un discours noté sur l'heure même, Mickiewicz, certain de l'imminence d'une révolution, débutait ainsi :
A Rome, en 1830, le 27 novembre, en écrivant les vers à la mère Polonaise, je pressentis l'insurrection qui allait, deux jours après, éclater à Varsovie (1).
Bien des causes attardèrent Adam Mickiewicz à Rome, son état pyschique d'abord et sa position financière ensuite. La Révolution de juillet 1830 détermina une banqueroute qui lui enleva 6.000 francs. Son ami Etienne Garczynski, en lui représentant qu'originaire de Posnanie il y trouverait des fonds dès son arrivée et lui renverrait sa dette, lui emporta son dernier argent. Quand Garczynski se fut exécuté, ce qui prit du temps, la Romagne on révolution interceptait presque les com-
(I) M"* Ankwicz possédait l'autographe de cette poésie dans *un albam dont la première page porte la date de décembre 1830, maisaa bas de ses vers l'auteur a ajouté la mention : En route pour Gènes, 1830. Mickiewicz n'aurait pas précisé à ta légère, en 1847, la date du 27 novembre. Je suppose qu'en octobre, sur la route de Gênes, il conçut cette poésie. II ne notait, il l'a dit lui-même, que ce qu'il savait par cœur et, se fiant à sa mémoire, ne se hâtait pas. Il a donc pu n'écrire cette poésie que le. 27 novembre et éprouver alors ce saisissement douloureux dont il se souvint en 1847.
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munications. Par suite de ce concours de circonstances, le poète ne quitta Rome que le 19 avril 1831. En Posnanie, les Prussiens gardaient jalousement la frontière, et bientôt survint la nouvelle que l'armée polonaise émigrait...
Les émigrés ne prévoyaient pas les longues misères qui les attendaient. De même qu'immédiatement après une blessure reçue ou une opération subie on ne souffre quasi pas, sauf à endurer un peu plus tard mort et martyre, Timmensité du désastre avait abasourdi chacun. Ils se sentaient si jeunes, si forts, si vaillants, si nombreuxj! La sainteté de leur cause, l'accueil enthousiaste des peuples et de l'Allemagne elle-même semblaient leur garantir une revanche prochaine. N'avaientils pas déployé un beau courage, remporté d'éclatantes victoires ? Ils se fussent volontiers amusés, pendant cette suspension d'armes forcée, comme les officiers de Napoléon I" qui couraient la prétentaine au moindre armistice. Un moraliste prétend que Dieu nous voile l'avenir, parce que, s'il nous le montrait, personne n'aurait plus la force de supporter la vie. Certes, si cette énorme émigration se fût vue vouée à une vie errante au milieu d'étrangers indifférents et à une agonie solitaire loin de la patrie, quel n'eût pas été son désespoir? De plus, au premier moment, on ne prévit pas toute l'atrocité de la répression. Le tsarisme se surpassa. D'héroïques soldats moururent par milliers sous le bâton, comme de vulgaires malfaiteurs, ou furent éparpillés en Sibérie pour n'en jamais revenir.
Mais ces réalités épouvantables s'affirmèrent peu à
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peu. A peine désarmés et internés, les soldats polonais furent accueillis à bras ouverts par leurs frères de Posnanie et de Galicie. Leur exode fut jusqu'en France une marche triomphale ; Tadmiration populaire maîtrisait provisoirement le mauvais vouloir des gouvernements. Mickiewicz retrouva en Posnanie et soif ami Etienne Garczynski et son frère François qui venait de faire toute la campagne et avait été blessé et décoré. Il restait triste cependant de n'avoir pu participer activement au grand drame qui venait de se jouer en Pologne. Ce fut à qui le consolerait. Une personne primesautière et écrivain à ses moments perdus, la comtesse Lubienska, ambitionna, comme jadis Françoise Zaleska, de planer dans les nues, de conserve avec le poète, sans toucher terre un seul instant. Mais Françoise Zaleska, discrète et résignée, n'osait s'avouer à elle-même son inclination. La comtesse Lubienska entendait que nul ne trouvât à redire à cette aérostation sentimentale. Tant d'exubérance alarmait le mari de la damé et les amis du poète qui craignaient que le comte ne prît la mouche et que ce marivaudage galant ne tournât au mélodrame. Mickiewicz pensa que son départ brusquerait une situation qui offre mille avantages en théorie et dix fois plus d'inconvénients en pratique, lorsqu'elle rapproche, sur ce terrain si glissant des affinités morales, une femme jeune et belle et un homme à la fleur de l'âge et du talent. La comtesse Lubienska le relança à Paris. Mickiewicz cessa de répondre à ses lettres ; elle se plaignit à ses amis, et le comte, ennuyé du bruit, eut des velléités de provoquer Mickiewicz en duel. Heureu-
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sèment les deux adversaires étaient loin^ et la comtesse Lubienska ne tarda pas à convenir elle-même de ce que ses procédés avaient d'excessif . Quand le temps eut adouci l'exagération originelle de son amitié, Mickiewicz et la comtesse Lubienska se revirent, reprirent leur correspondance, et les lettres que lui adressa Adam Mickiewicz sont des plus remarquables qu'il ait écrites.
La Prusse, lorsqu'elle ne livrait pas les émigrés polonais à la Russie, les expulsait de son territoire. Adam Mickiewicz dut se réfugier à Dresde. Outre Garczynski et d'autres amis qui lui rendirent agréable le séjour de cette ville, il y rencontra Claudine Potocka. Cette grande dame, en léguant aux femmes polonaises l'exemple de sa vie, a fait plus de bien à sa nation que ne lui ont fait de mal tous les ukases promulgués depuis sa mort. En 1831, une jeune fille, Emilie Plater, sut combattre et mourir pour sa patrie. A cette sainte de l'insurrection succéda la sainte de l'émigration. Claudine Potocka n'aida pas seulement de son temps, de ses veilles, de sa fortune, ses compatriotes malheureux. Elle soutint leur moral autant qu'elle soulagea leur misère. Mariée et sans renoncer au monde , elle unissait à l'abnégation de la sœur de charité la pratique du plus ardent patriotisme. Ce fut une de ces créatures extraordinaires dont on peut dire qu'on devient meilleur rien qu'en les regardant ; leur présence dilate les cœurs et cause à l'àme les mêmes jouissances que causent à l'esprit les grands spectacles de la nature et les merveilles de l'art.
Mickiewicz sentit l'inspiration lui revenir aussi abon-
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dante qu'aux plus fécondes années de sa jeunesse. Sous l'impression d'un récit de Garczynski, il écrivit sa redoute cVOrdon et la lut toute fraîche éclose à son ami Ignace Domeyko. Après avoir dépeint les horreurs d'une canonnade, le poète s'écrie :
Où est le monarque qui envoie ces martyrs à la boucherie? Expose- t-il sa poitrine? Non. 11 siège à cinq cents lieues, dans sa capitale, grand autocrate d'une moitié du monde. Il a froncé le sourcil, et aussitôt volent des milliers de kibitkas ; il a signé, et des milliers de mères pleurent leurs enfants ; il a fait un geste, et les knouts pleuvent du Niémen à Khiva. Monarque puissant comme Dieu et pervers comme Sdtan ! Pendant que, derrière les Balcans, ses canons épouvantent les Turcs, pendant que l'ambassade de France te lèche les talons, Varsovie seule brave ta puissance, lève la main sur toi et arrache de ton front la couronne des Gasimirs et des Boleslas, car tu l'as volée et ensanglantée, fils des Vasili !
Mais Varsovie a succombé, etOrdon a mis le feu aux poudres plutôt que de se rendre. Le poète conclut ainsi :
Pour une bonne cause, l'œuvre de destruction est sacrée comme l'œuvre de création. Dieu a prononcé le mol : Sois ! Dieu prononcera aussi le mot : Péris! Lorsque la foi et la lil)erlé auront disparu de chez les hommes, lorsque le despotisme et l'orgueil insensé auront inondé la terre, comme les Russes la redoute d'Ordon, Dieu, châtiant la race des vainqueurs, souillée de crimes, fera sauter la terre comme Ordon fit sauter sa redoute.
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Tout ce qu'avaient déposé en germe dans son âme les douloureuses méditations de son long emprisonnement à Vilna s'épanouit à Dresde. La 3" partie des Ayeux n'est qu'un chapitre du martyrologe polonais, mais on ne retrouverait un jour que celui-là qu'en le lisant on reconstituerait par la pensée les mystères des cachots de Saint-Pétersbourg et des mines de Sibérie. C'est là qu'exaspéré, le poète prend à partie Dieu lui-même. Il lui crie ;
Réponds... car je lire contre ta nature ; si je ne la réduis pas en poudre, j'ébranlerai rimmensîté de tes domaines, je lancerai ma voix jusqu'aux dernières limites de la création. D'une voix qui retentira de génération en génération, je m'écrierai que tu n'es pas le père du monde ... mais que tu en es ...
Une autre voix que celle du poète achève la phrase en murmurant :
Le Tsar I
Ce mot, qui lui est soufflé, le poète ne le prononcera pas ; il s'arrêtera au seuil du blasphème, parce que ses imprécations partent non de l'orgueil individuel, mais de la douleur nationale. Le monologue de Conrad, des milliers de Polonais le répétèrent en demandant au Créateur la raison des prospérités d'un Alexandre III ou d'un Bismarck, mais quiconque d'entreeux(( a beaucoupaimé, aimé toute une nation » entrevoit ce le vengeur qui la ressuscitera )) et cesse bientôt de maudire ses souffrances, puir.qu'elles doivent hâter l'heure où la Pologne sera
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détachée de cette croix « aux bras longs comme l'Europe entière, et qui est formée de trois peuples desséchés comme de trois arbres morts ».
La Saxe à son tour chassa ses hôtes polonais. La princesse Zénéide Wolkonska pressait Mickiewlcz de revenir à Rome. « Paris et la France ne sont pas faits pour vous, lui écrivait-elle en juillet 1832 ; il vous faut des cœurs, du calme et un beau ciel. La rêverie, au milieu des débats et des fureurs politiques, est comme une àme aimante au milieu des courtisans (i). »
Mais Mickiewicz entendait non pas rêver, mais agir, agir par la plume et la parole, tant qu'il ne lui serait pas donné de le faire autrement. De Dresde, il avait, le 29 avril 1832, écrit à son frère : « Moi, jamais je ne retournerai sous l'autorité du gouvernement russe, jamais, jamais... » Dès lors, il ne lui restait plus qu'à partager le sort des autres émigrés. Il prit donc, en compagnie de plusieurs d'entre eux, le chemin de la France. Sa connaissance approfondie de l'antiquité qui lui permit, quelques années plus tard, de professer de but en blanc la littérature latine à Lausanne, amena un quiproquo assez plaisant. En route, il se croisa, à Heidelberg, avec une colonne de ces émigrés que les princes allemands ne toléraient plus dans leurs États, mais que leurs sujets
(1) La princesse Zénéide Wolkonska revit encore Mickiewicz à Paris, puis à Rome en 1848. Convertie au catholicisme, elle acheva ses jours dans un couvent de Rome, livrée aux pratiques de la plus austère piété. Elle s'était préparée un tombeau pour elle et les Siens dans Téglise SS. Yincenzo et Anastasio de Rome^ dans la première chapelle à main droite.
fêtaient partout et qui, àpied, par petites étapes, s'acheminaient lentement vers le Rhin. Mickiewicz fut invité à participer à un des banquets offerts à ses compatriotes, et il s'assit à l'extrémité de la table, à côté d'un professeur de l'Université, avec lequel il ne tarda pas à engager une discussion sur la versification latine. Dès qu'on se fut levé, le professeur se hâta de demander à un sergent, son autre voisin-, quel était l'interlocuteur qu'il venait d'avoir. Le sergent, qui ne connaissait pas Mickiewicz, mais qui le voyait l'un des derniers à table, les officiers supérieurs occupant les places d'honneur, répondit au hasard : « C'est un caporal. » Le professeur courut alors à Mickiewicz et lui dit: « Ah î Monsieur, j'apprends que vous êtes simplement caporal. J'avais entendu dire que l'étude du^latin est très répandue en Pologne, mais sans votre rencontre, je n'eusse jamais admis une connaissance si solide de l'antiquité chez des militaires d'un rang tout à fait inférieur. » Mickiewicz lui confessa sa qualité d'ancien professeur des littératures grecque et latine à Kowno, et ils rirent ensemble de cette méprise.
L'ÉMtGRATION. — Le LtVRE DES PÈLERINS POLONAIS ET LE POÈME : LE SIEUR ThADÉE. — MiGKIEWIGZ AU LIT DE MORT DE SON AMI
Etienne Gargzynski. — Son intimité avec Lamennais et
MONTALEMBSRT. — Sa FERVEUR RELIGIEUSE ET SON MARIAGE, — Sa LIAISON AVEC MiCHELET ET QuiNET. — SeS ESSVIS EN LANGUE PRANÇAISIÎ. — APPRâCIATION DE GeORGE SAND . —
Difficultés DE sa situation. — Projet d'établissement en Suisse.
Xavier de Maistre a dit :
Je sais ce qu'il en coûte à ceux que leur génie
Destine aux grands travaux, De voir couler leurs jours, perdus pour la patrie,
Dans un obscur repos.
Cet obscur repos devait être un supplice particulièrement cruel pour ces généraux, ces hommes d'État, ces poètes, précipités du haut d'espérances radieuses dans un abîme d'amertumes , passant de l'activité la plus fébrile à l'atonie la plus morne; déracinés du sol natal; éparpillés parmi les nations étrangères et se demandant chaque matin si cette réalité lugubre n'était pas un
horrible cauchemar. Beaucoup d'émigrés polonais eussent volontiers, selon l'expression de Lacordaire, «menacé, comme Ajax, du tronçon de leurs épées, la majesté des dieux. » Il y eut forcément de virulentes récriminations, de maladives impatiences et des accusations passionnées. Déséquilibrés par l'infortune, les émigrés devenaient plus sensibles aux influences ambiantes. Les Polonais, immobilisés en majeure partie en France, allaient-ils s'inféoder aux systèmes qui s'y disputaient la prépondérance? S'éprendraient-ils de cette Royauté soi-disant citoyenne et au fond peureuse et félonne, de ce parlementarisme bavard et vénal, de cette opposition bruyante, mais vide ?
Simple témoin des péripéties de 1831, Mickiew^icz fut plus bouleversé du spectacle de ce drame que s'il en eût été un des acteurs, parce que les périls auxquels on voit exposé un être qui vous est cher vous remuent plus profondément que ceux qu'on affronte soi-même. 11 rêva de sanctifier l'exil, d'épurer les âmes, de métamorphoser les régiments polonais rejetés loin de leur patrie en une sorte de légion thébaine qu'aucun martyre ne saurait plus épouvanter. Le poète exhala dans le Livre des Pèlerins polonais les sentiments éveillés en lui par l'héroïsme de la lutte, son dénouement fatal, et les conséquences néfastes de la dispersion.
La traduction française du Livre des Pèlerins polonais par M. de Montalembert donna à cet ouvrage, à l'étranger même, un grand retentissement. Lamennais a dit : (( J'ai pris l'idée des Paroles d'un croyant des Pèlerins
polonais de Mickiewicz. » Il en annonça ainsi la publication dans une lettre de 1834 au marquis de Goriolis:
11 va paraître incessamment un petit volume par Mickiewicz, sans contredit le premier poète de notre époque. 11 y a là des choses ravissantes. Sans oublier toute la distance qui sépare la parole de Thomme de la parole de Dieu, j'oserais presque dire quelquefois : cela est beau comme PEvangile. Une si pure expression de la Foi et de la Liberté tout ensemble est une merveille en notre siècle de servitude et d'incroyance.
La Revue des Deux- Mondes (juin 1833), aussitôt l'apparition du Livre des Pèlerins polonais^ en disait :
Combien est digne de respect et de sympathie ce fils de la Pologne, cet Adam Mickiewicz, qui console et soutient ses compatriotes dans Fexil, en leur montrant dans Tavenir leur patrie ressuscitée et la vraie liberté triomphante dans l'Europe entière ! On nefpeut lire saps émotion le Livre des Pèlerins polonais.
Dans une autre Revue française on lisait:
Deux poèmes nous sont venus cette année : le premier de Pologne, cette Palestine du Nord, le second d'Italie, cette Grèce d'Occident. L'un sublime de simplicité, gros d'une sainte colère, palpitant d'une haine céleste, tel qu'un psaume de David ; l'autre sublime de douceur, divin de résignation, plein de prière et d'amour, tel qu'une épîtrede saint Jean ; deux chefs-d'œuvre jumeaux, comme l'ancien et le nouveau Testament ; appelés, celui-ci, Livre des Pèlerins polonaiSy par Adam Mickiewicz, celui-là. Mes prisons ^ par Silvio Pellico.
A Paris, Mickiewicz fréquenta simultanément les républicains militants et les catholiques de l^école de Lamennais. Ainsi, il fut l'hôte [de Lafayette à Lagrange et Tami de Chateaubriand et de Déranger. On verra dans une lettre que nous citerons plus bas avec quelle admiration Montalembert s'exprimait sur le compte de Lafayette, et Chateaubriand ne ménageait pas l'expression de ses sympathies à Armand Carrel. Les hommes supérieurs n'exigent pas que chacun suive la même voix qu'eux, parce qu'ils savent n'être pas infaillibles ; il leur suffit qu'on tende au même but, à savoir : à l'amélioration des 'conditions que l'égoïsme des gouvernants et les travers des gouvernés imposent à la pauvre espèce humaine. La tentative hardie de Lamennais de réagir sur la papauté au moyen du bas clergé et de la soustraire, par une sorte de pronunciamento des fidèles, à la fascination des puissances absolutistes, ne manquait pas de grandeur. Elle intéressa Mickiewicz d'autant plus qu'il fut toujours profondément religieux.
Montalembert, plein de fougue, de jeunesse et d'espoir, vivait dans l'intimité de plusieurs des émigrés les plus influents et s'annonçait comme un futur champion de la cause polonaise. Une lettre de lui, de 1832, à M"« Ankwicz en fait foi. 11 lui écrivait:
' Mademoiselle, vous me gâtez beaucoup trop, selon voire ancienne habilade, en me témoignant une reconnaissance exagérée pour le peu de lignes que vous voulez bien me permettre de vous adresser de temps à autre. Je voudrais pouvoir vous donner aujourd'hui quelques détails inté-*
ADAM MIGKIEWICZ ^39
ressanls sur nos chers réfugiés, mais je ne sais rien, je n'en ai point rencontré en province, je n'ai trouvé que leur trace et les souvenirs qu'ils avaient [laissés dans plusieurs villes. Je le dis du reste à Madame votre mère.
M. Garczynski n'est pas à Paris, mais à Dresde, où je crois qu'il est toujours malade. Vous lirez avec un très vif plaisir, je pense, le drame de M. Mickiewicz que je n'ai pas le plaisir de comprendre (1). 11 va bientôt publier en français un petit ouvrage qu'il veut bien confier à ma revision. Je l'attends avec une vive impatience (2). Vous avez vu que notre Chambre des députés, toute lâche et servile qu'elle est, a trouvé quelques nobles paroles à dire sur la Pologne dans son adresse. Le générale Lafayette n'a pas démenti son noble caractère dans cette discussion. Son discours vous aura, j'en suis sûr, vivement intéressé. Seul il parle des persécutions religieuses de votre sainte et infortunée patrie. Mais recevez-vous encore les journaux à Rome ? Je vous recommande toujours le Nationaîy au lieu de votre impie et sanguinaire Courrier.
Ne soyez pas inquiète sî le paquet que je vous annonçais dans ma dernière lettre n'est pas encore arrivé : l'ecclésiastique qui s'en est chargé a été retenu d'une manière imprévue, il n'est parti de Lyon que le 2 de ce mois, il ne
(1) Il s'agit ici de la troisième partie du poème des Ayeux.
(2) Mickiewicz avait entrepris, encore en Russie, une Histoire de Vavenirj qu'il acheva en français à Paris. Il y pronostiquait les conséquences des aberrations régnantes. Montalembert émit l'avis qu'un pireil ouvrage indisposerait contre les réfugiés polonais le gouvernement de Louis-Philippe et l'inciterait peut éire, comme représailles, à diminuer ou retrancher les subsides accordés à l'émigration. Mickiewicz jeta son manuscrit au feu. 11 n'échappa à cet autodafé que quelques pages du brouillon de Tauteur qui ont paru, dans la première série des Mélanges posthumes^ sous le titre : Premier chapitre des guerres futures.
sera donc guère à Rome avant le 15 ou le 20. Veuillez à cette époque l'envoyer demander au père Ventura.
Je ne mérite vraiment pas les reproches que vous m'adressez sur l'abandon du polonais. Avant de recevoir votre lettre, je m'étais adressé à M. Mickiewicz pour obtenir de lui un maitre de polonais. 11 a bien voulu s'otifrîr lui-même, mais je n'ai pas osé abuser à ce point de sa complaisance. J'attends qu'il m'ait trouvé quelqu'un, qui me fera certes regretter bien souvent l'inaltérable patience et la bonté inotKe que vous avez déployée envers moi, lorsque j'ai eu le privilège d'être votre élève.
Offrez, je vous prie, mes amitiés et mes hommages à Monsieur votre père et à Mademoiselle votre cousine. Persiste-telle toujours dans ses desseins? Que dit-elle de l'Encyclique ? M. de Lamennais professe toujours pour elle la vénération qu'elle mérite. Et vous, Mademoiselle, vous ne me dites pas un mot de votre santé. J'en conclus qu'elle s'améliore graduellement et j'en remercie Dieu pour votre famille et vous.
Croyez à tout mon dévouement,
Ch. de Montalembert.
Les leçons de langue polonaise que prenaitMontalerabert aboutirent à sa traduction du Livide des Pèlerins^ comme il le raconte lui-même à M"'' Ankwicz dans une lettre du 22 février 1833 (1) :
Je suis tout à fait confus, Mademoiselle, de la reconnaissance exagérée avec laquelle vous avez bien voulu
(1) Cette lettre et la suivante ont paru à Lemberg dans un recueil périodique que publie une société formée* uniquement pour élucider la biographie et approfondir les œuvres d*Adam Mickiewicz.
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accueillir Tenvoi que je vous ai fait et qui ne méritait certes pas un pareil accueil. Je n'attends qu'une occasion pour vous envoyer un autre paquet de brochures que M. Mickiewicz tient en réserve pour vous, mais les occasions sont très rares et je ne connais pas de diligence qui se chargerait de transporter des objets jusqu'à Rome.
J'espère que vous recevrez en même temps le quatrième volume des poésies de M. Mickiewicz que je mets à la poste aujourd'hui même, conformément à vos instructions. Vous aurez déjà eu et lu probablement son admirable petit volume en style biblique.
Vous voulez bien me demander des nouvelles de mes études polonaises et j'en ai beaucoup à vous donner à ce sujet. Peu de temps après ma dernière lettre, j'ai commencé à prendre des leçons régulières, non pas avec M. Mickiewicz, dont j'ai eu honte d'employer si niaisement le temps précieux, mais avec un de ses amis, M. Bogdan Janski, qui était, avant la Révolution, élève entreletenu par le gouvernement en France pour étudier je ne sais quelle science, qui a été depuis saint-simonien et qui est devenu catholique, grâce aux livres de M. de Lamennais et de M. Gerbet. J'ai trouvé que les difficultés augmentaient au lieu de diminuer à mesure que j'avançais. Cependant, je n'ai pas encore perdu courage ; au contraire, je viens de me compromettre par une démarche aussi présomptueuse que ridicule, en permettant que mon nom paraisse comme traducteur des admirables Ksiengi (1) de M. Mickiewicz. En vérité, ce n'est pas moi qui a fait cette traduction, comme vous devez bien le penser, je n'ai fait que la vérifier et la travailler. C'est M. Janski qui à fait le mot à mot, dont je ne serais jamais venu à bout. J'y ai mis mon nom pour la faire vendre un peu
(1) Livres.
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parmi les libéraux catholiques, anciens partisans de r Avenir^ qui sont les seuls en France qui goûtent ce livre, proscrit par les faux libéraux du Courrier et par les absolulistes. Ne riez pas trop, je vous prie, de mon charlatanisme. Je ne manquerai pas de vous envoyer un exemplaire de cette belle œuvre, dès qu'elle sera imprimée.
Je conclus de votre silence et de celui de Madame votre mère sur votre santé que vous n'avez point eu de rechute et que l'amélioration de voire état continue toujours. Je n'ai pas besoin de vous dire, Mademoiselle, combien cette pensée me soulage et combien je m'associe à la reconnaissance que cette miséricorde d'en haut doit inspirer à votrefamille.
M"« Marcellinc (1) est-elle toujours aussi grave, aussi imposante et aussi déterminée à prendre le voile ? Dans tous les cas, je- vous prie de inettre à ses pieds Thommage de" mon profond respect. L'abbé Lacordaire se joint à moi pour cela, ainsi que dans l'expression de mes sentiments pour vous et vos chers parents:
Je n'ai malheureusement pas ces vers de Campbell sur la Pologne, qui ne m'appartenaient pas quand je vous les ai montrés à Rome, et qui m'avaient été prêtés par un jeune Anglais qui se trouvait là. Mais je tâcherai de les faire venir d'Angleterre.
J'ai |vu dans les journaux le mariage de votre amie M"* Airey, et la mort de son père, le général.
Soyez assez bonne pour remercier M. l'abbé Martin de son bon souvenir. Voyez-vous quelquefois le vilain Mgr Bruti ?
Avez-vous quelques nouvelles d'Albert de la Ferronnayes, qui doit être à Rome, et qui ne m'a pas écrit depuis trois mois ?
Pardonnez, je vous prie, ce griffonnage, mais je suis très
(1) Cousine de M"' Ankwicz.
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pressé. J'espère recevoir biehtôt de vos nouvelles et vous prie, en attendant, de croire à mon sincère dévouement,
Gh. de MoNTALEiMBERT.
L'émigration polonaise, acclamée par la population française, excitait au contraire les ombrages du gouvernement qui la dispersa en province. Les anciens soldats furent cantonnés dans de petites villes où ils s'absorbèrent dans la double récherche des causes de leur défaite et des moyens de réengager la lutte. Ceux qui, grâce à une situation plus prospère et à de plus hautes protections, réussissaient à se maintenir à Paris n'échappaient point à la loi commune. Tousse formaient en comités. Les uns prêchaient l'hérédité monarchique, les autres afiichaient les principes de la démocratie la plus avancée. Il se fonda de nombreux journaux polonais qui consacraient plus de place encore à une polémique acerbe qu'aux détails navrants des persécutions russe, autrichienne et prussienne. C'est ce qui décida Adam Mickiewicz à aborder la politique. Dans une série d'articles trop tôt interrompus, il représenta à ses compatriotes qu'ils devaient y regarder à deux fois avant de s'attaquer les uns aux autres, réserver leurs énergies pour un meilleur emploi et, au lieu de se disputer pour coiffer la Pologne future qui d'une couronne, qui d'un bonnet phrygien, dégager de l'expérience de leurs longs efforts les procédés nouveaux, seuls aptes à opérer le relèvement de la patrie. 11 engageait surtout chacun à se réformer d'abord lui-même avant de
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préconiser un système quelconque de régénération nationale.
Lel" avril 1833, Montalembert écrivait à la comtesse Ankwicz :
J'ai reçu, Madame la comtesse, votre bonne et intéressante lettre du 11 mars, à laquelle je m'empresse de répondre. Je commence par vous entretenir des objets que vous aviez bien voulu me confier en fait de commissions. 11 n'a paru récemment aucun ouvrage important sur la Pologne, exepté les deux suivants : 1° V Histoire de la campagne de Lithuanie, par le général Dembinski, qui n'a été tiré qu'à un très petit nombre d'exemplaires ; le général ayant eu la bonté de me consulter sur la question de savoir s'il convenait de livrer cet ouvrage à une publicité complète et générale, après un examen attentif, j'ai cru devoir lui répondre que non, parce que ce récit, bien qu'attachant et intéressant au suprême degré, révèle des dissensions entre les généraux et des choses très fâcheuses de toutes manières qui, selon moi, tendraient à compromettre la cause polonaise; il a bien voulu se rendre à mes avis, de sorte qu'il me sera impossible de vous envoyer ce livre ; 2° Histoire de V insurrection (1), du comte Roman Soltyk. Celui-là jouit d'une mauvaise réputation parmi les réfugiés ; on le dit écrit avec les idées françaises de mouvement et de résistance^ beaucoup plus qu'avec le véritable sentiment de nationalité polonaise : je ne pense donc pas que cela vaille les frais de transport par la poste ; mais si vous êtes encore à Rome dans un
(1) Le titre exact de cet ouvrage est : La Pologne, précis historique ^politique et militaire de la Révolution j précédé d'une esquisse de l'histoire delà Pologne depuis son origine jusqu'en i 830. 2 vol. in-8.
mois, vous le recevrez par mon ami M. de Tallenay, qui a été secrétaire de mon père en Suède et qui vient d'être nommé à Rome ; il se chargera de tout ce que je voudrai. Mais en attendant, et comme je crains que vous ne repartiez immédiatement après Pâques, je vous envoie tout ce que j'ai pu ramasser à votre intention, savoir : 1° la collection du journal le Pèlerin Polonais, rédigé par M. Januszkiewicz, protégé par Mickiewicz qui va en devenir le principal rédacteur à dater du 1" avril (I), époque à laquelle sa forme va changer comme vous le verrez ; je pense que vous désirerez vous abonner à ce recueil et je suis heureux de pouvoir vous apprendre que M. Januszkiewicz a des moyens sûrs de le faire parvenir même en Galicie. Je vous ferai donc inscrire sur la liste des abonnés, dès que vous m'aurez donné votre adresse en Pologne ; vous pourrez lui adresser le prix par un banquier de Vienne, à ce que je pense ; 2° quelques numéros détachés, choisis par Mickiewicz , d'un autre journal, qui paraît avec des noms de rois ; 3° les deux premiers numéros du récit authenlique.de la révolte de Lithuanie publiés par le comte César Plater; 4« deux publications anglaises qui m'ont été remises par le comte I^dislas Plater, frère de César, et qui vous feront voir tout ce que l'on fait en Angleterre pour la Pologne : cela nous fait honte, à nous autres Français. Conformément à votre intention, et malgré les frais, je vous envoie tout ceci par lajmste. Je prends la liberté d'y joindre un numéro de la Revue des Deux-Mondes^ où il se trouve un article de moi parfaitement étranger à la Pologne et à tout ce qui peut vous intéresser, mais enfin vous me pardonnerez d'être fidèle à mon ancienne habitude de vous mettre au courant de tout ce que je fais.
(i) Les articles publiés par Mickiewicz dans le joarnal en question ont paru, traduits en français, dans le volume des œuvres posthumes de l'auteur intitulé : La politique du XIX siècle,
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Enfin, dans huit ou dix jours, j'espère vous expédier plusieurs exemplaires de ma traduction des Ksiengl (1) pour laquelle j'implore de nouveau votre indulgence. L'impression en est entièrement terminée : on n'attend plus qu'un avantpropos de moi.
Je n'ose plus vous ^entretenir de ce qui se passe en Pologne, c'est trop affreux, c'est surtout trop humiliant pour nous autres, Français ; nous jouons un rôle par trop infâme. La discussion d'avant-hier sur la loi qui met hors la loi les Polonais, les monstrueux discours de Dupin, de Broglie, d'Argoult, tout cela est de nature à nons navrer. Mais vous et votre famille et tous les Polonais impartiaux et charitables sauront distinguer, je n'en doute pas, la nation de son gouvernement, et, dans la nation même, ceux qui, comme mes amis et moi^ ont fait de la Pologne la patrie de leurs plus chères espérances. Vous allez donc retourner dans ce pauvre pays ; puissiez-vous le trouver moins malheureux, moins déchiré qu'on ne le dit, surtout votre Pologne autrichienne. Je ne conçois que trop l'empressement de mesdemoiselles Henriette et Marcelline à y retourner; j'espère mille fois quela santé de mademoiselle votre fille est assez complètement affermie pour qu'il n'y ait aucun danger ni même rien de prématuré dans ce changement de climat.
Nous voici dans la semaine sainte, si belle, si auguste, si enchanteresse à Rome ; si triste, si funèbre, si mélancolique dans notre trivial et païen Paris. Vous devez concevoir tout ce qu'ont de pénible, par ce contraste môme, tous les souvenirs que m'ont laissés cette semaine passée^ Tannée dernière, à Rome, et combien ce contraste est rendu plus amer par la pensée de toutes les ruines qui se sont amoncelées autour de nous depuis cette époque. Enfin, il faut se résigner.
(1) Livres»
M. de Lamennais est toujours en Bretagne, très triste et très abattu» mais travaillant toujours. On nous écrit de Rome qu'on y prépare un coup contre nous. M. Lacordaire est à Paris, redevenu aumônier d'un couvent de Visitandines, comme je crois vous l'avoir dit. Je vous adresse, ainsi qu'à tous les vôtres, mille affectueux souvenirs.
Quant à moi, je vous avoue que je vis beaucoup plus en Pologne qu'en France, tant par mes études que par mes relations. Depuis ma dernière lettre, j'ai fait la connaissance des généraux Kniaziewicz, Owernicki, qui a eu beaucoup de bontés pour moi, et Dembinski, dont je vous ai parlé plus haut, puis aussi du comte Czapski (fameux révolutionnaire}, de MM. Wolodkowicz, Worcell, Zaleski, Zan, mais ceux de vos compatriotes que je vois le plus, ce sont les comtes Plater Louis, qui a été ministre ici pendant la Révolution, Ladislas et César, cousins-germains de la comtesse Emilie. Je me suis lié tout à fait d'amitié avec ce dernier qui dirige toutes les affaires lithuaniennes ici et qui est parfait sous tous les rapports, surtout sous celui de la piété. Je me rappelle que mademoiselle Henriette m'en parlait même à Rome. Tous ces Messieurs viennent souvent à la réunion des anciens rédacteurs et amis de r Avenir, qui se tient chez moi tous les dimanches et qui est devenue ainsi moitié française, moitié polonaise. J'y ai lu un soir une partie de ma traduction des Ksiengi avec la litanie de la fin. J'aurais voulu que vous et les vôtres vous fussiez là pour jouir de l'enthousiasme et de l'émotion que cette lecture a fait naître chez les prêtres et les jeunes gens qui y assistaient. Tous pleuraient.
Enfin, je suis devenu membre de la Société littéraire polonaise que le prince Gzartoryski a formée ici, et qui a pour but de réunir et de publier tous les documents, renseignements, qui peuvent intéresser la nationalité polonaise
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et aussi l'éducation de la jeunesse réfugiée. On y agite en ce moment la question de savoir si Ton fondera un journal français destiné uniquement à la cause polonaise. J'ai fortement appuyé cette idée qui triomphera , si les moyens matériels s'y prélent. Je ne manquerai pas de vous abonner, si cela réussit et si vous me donnez votre adresse.
Krajewski est venu passer un mois ici ; maintenant, il est retourné à Dijon. Il a perdu sa sœur qui est morte et sa fiancée qui l'a abandonné pour quelque Russe, ce qui ne Fempêche pas d'être aussi gai et goguenard que de coutume. Il a quitté Besançon pour Dijon et parle d'aller en Allemagne. 11 m'a dit que le pauvre cardinal de Rohan avait été excellent pour les Polonais de ce dépôt et pour lui personnellement. C'est vraiment une bien grande perte pour notre Eglise, car c'était un homme d'honneur et de cœur, ce qui est fort rare, parmi nos évoques d'aujourd'hui.
Adieu, Madame. Je compte sur une prompte réponse et vous prie de croire, comme toujours, à mon respectueux et inaltérable attachement.
Gh. de MONTALEMBERT. J
Écœuré de la platitude de Louis-Philippe, des ministres et de la majorité parlementaire, trop perspicace pour ne pas apercevoir que les sympathies polonaises de la bourgeoisie s'affaiblissaient graduellement et que bien des réfugiés se démenaient dans le vide^ Adam Mickiewicz se tint à l'écart et des salons de Paris et des conciliabules de Témigration. Il s'isola pour mieux se préserver des miasmes du présent et recueillir ces parfums du terroir natal, dont son âme était toute imprégnée, se contentant d'un petit cercle d'amis auxquels il lisait les chants de son nouveau poème. Ignace
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Domeyko, un ancien philarète ; Bohdan Zaleski qui a mis en vers et on pourrait presque dire en musique, tellement ses strophes sont mélodieuses, les plaintes des vents dans les steppes de l'Ukraine et les traditions de cette poétique contrée; Etienne Witwicki, écrivain timoré, esprit judicieux et critique do beaucoup de tact ; Zan, frère de celui qui aurait pu, à Wilna, se qualifier justement du titre romain de prince do la jeunesse ; quelques autres encore eurent les prémices du poème • le Sieur Thadée, L'auteur revoit dans le miroir de son âme la Lithuanie avec ses majestueuses forêts, ses humbles maisons, ses mœurs patriarchales et ses habitants, qui ont souvent mauvaise tête et toujours bon cœur expansifs, hospitaliers et Polonais jusqu'au bout des ongles. Remémorer leurs défauts et leurs qualités n'était-ce pas, en montrant combien chez eux le bien l'emporte sur le mal, raviver la foi dans l'avenir ? Quant au présent, quel bienfait ce fut que de créer un panorama permanent et merveilleux, une série de tableaux non seulement vivants, mais parlants I Devant ces paysages, on entend jusqu'au murmure des bois et des ruisseaux; à ces banquets, on perçoit le son des conversations et souvent le cliquetis des sabres. Et ainsi, chaque fois que le proscrit étouffe loin de sa patrie, il ouvre ce poème, elle vient à lui, et l'enlace si intimement qu'en fermant le livre il se trouve ne l'avoir quittée que de la veille et n'être que l'exilé d'un jour.
Le poète acheva dans l'automne de 1834 cette épopée, dont les héros turbulents aiment à faire bombance, dégainent bien volontiers et s'abandonnent trop à l'im-
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pétuosité de leur naturel^ mais ont des trésors de belle humeur, de galanterie chevaleresque et d'ardent patriotisme. En pleine composition de ce poème, un ami de Mickiewicz , Etienne Garczynski, son compagnon à Rome, en Posnanie et à Dresde, tomba gravement malade. Mickiewicz n'hésita pas ; il rejoignit Garczynski à Bex en Suisse, l'accompagna au midi de la France, lui ferma les yeux et l'enterra à Avignon. L'épithaphe qu'il composa pour son ami se lit encore sur le marbre blanc où, dans le beau cimetière de l'ancienne Cité pontificale, la dépouille de Garczynski attend que la piété nationale vienne la chercher pour la transporter dans quelque Santa-Croce polonais (i). Mickiewicz avait prodigué à Garczynski, qui se mourait de la poitrine, les soins les plus touchants conjointement avec Claudine Potocka. Elle et lui vantèrent à leurs correspondants la sollicitude infinie que l'un vit l'autre déployer en cette circonstance. Chacun d'eux s'oubliait lui-même, mais leurs lettres conservées témoignent de leur admiration et de leur abnégation réciproques.
La Pologne de 1812, portraiturée dans le poème du Sieur ThadéCy est déjà à moitié transfigurée par le malheur. Lorsque ses amis proposaient à Danton de sauver sa tête en passant à l'étranger, le tribun s'écria: (( Est-ce qu'on emporte sa patrie à la semelle de ses souliers ? » Les Polonais, plus audacieux que Danton,
(i) En Yoici le texte : D, 0. M, Stephantis Garczynski miles — in bello contra Moscoviœ tyrannum— centurionis vices gessit—vates — Polonorum arma virosque cecinit — patria a tyranno oppressa — exul — Ohiit Avenioni anno MDCCCXXXIIl Septembris.
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ont emporté leur patrie à la semelle de leurs souliers. Ils ont tiré du fond de leur poitrine le refrain de leur chant de guerre : « La Pologne n'a point péri tant que nous vivons ! » et dès lors ne les suit- elle pas, n'existe-t-elle point partout où ils sont ? Ce sentiment explique ces légions polonaises, décimées et renaissantes, formées de volontaires qui 'quittaient famille, pays, fortune, pour traverser TEurope au milieu des plus grands périls et aller s'engager sous les drapeaux de là France. Le dévouement illimité à l'idée nationale est en quelque sorte mobilisé, et ce Protée qui prendra toutes les formes échappera à toutes les embûches. Le véritable héros de l'épopée familière de Mickiewicz ce n'est pas le personnage, si sympathique pourtant, qui donne son nom au poème, c'est l'homme que l'amour a affolé jusqu'au crime et qui expie ses fautes en servant courageusement son pays, émissaire en quête de missions périlleuses, hôte des cachots russes ou prussiens, le corps usé par les chaînes et troué par les balles, l'âme sereine et sublime. Cette grande figure trace la voie du salut national. Il n'y a en efiet qu'une expiation efficace, qu'une pénitence salutaire et qu'une absolution souveraine. La dispensatrice des indulgences plénières est accessible à chacun. Que le Polonais le plus chargé de fautes sache que si elle lui pardonne, aucun enfant de la patrie ne gardera rancune au pécheur. Quiconque , prosterné devant la Pologne, l'interrogera jusqu'à ce qu'elle lui indique le labeur qu'elle exige de lui se relèvera fort et régénéré.
Ces poétiques pérégrinations d'Adam Mickiewicz en Lithuanie ne pouvaient toujours durer. 11 fallait bien rentrer dans la réalité et s'asseoir à un foyer désert. Jusqu'ici, le cœur du poète avait battu bien souvent, jamais sans qu'une infranchissable barrière ne se dressât entre lui et son idéal du moment. Sa gloire même lui suscitait trop de tentations féminines pour qu'il ne redoutât pas le danger de ce que le monde appelle les amours faciles, faciles à nouer, difficiles à rompre.
A une de ces heures où l'homme plie davantage sous le poids de l'existence et sent saigner de ces blessures qu'une main féminine est seule assez délicate pour panser, Mickiewicz reçut ia visite d'un vieil ami qui arrivait de Saint-Pétersbourg. S. Morawski, assidu jadis chez madame Marie Szymanowska, lui parla des filles de cette amie du poète, morte en 1830 d'une attaque de choléra. L'une de ces filles, Hélène, mariée à François Malewski, camarade d'enfance du poète, habitait Saint- Pétersbourg; l'autre, Céline, demeurait chez des parents à Varsovie. Au départ de Russie de Mickiewicz, elle était presque une enfant, le poète la chapitrait amicalement sur ses caprices. Il apprit plus tard qu'elle venait d'être demandée en mariage. Ce projet n'aboutit pas. Il n'y eut là qu'un engouement momentané qui ne résista pas à l'épreuve de la séparation. Le jeune homme cessa peu à peu d'écrire, la jeune tille s'étonna de n'éprouver d'autre regret que l'humiliation de son manque de clairvoyance.
Quand S. Morawski communiqua ces détails au poète, Mickiewicz se trouvait dans une situation pleine d'ana-
logie avec celle de Céline Szymanowska. L'opposition de parents riches à un mariage que le poète avait rêvé cessait, après qu'il se fut convaincu qu'il devait chercher sa félicité ailleurs.
A Paris, dît S. Morawski dans des mémoires inédits, j'ai servi d'intermédiaire au mariage de Céline Szymanowska et d'Adam Mickiewicz exilé, et j'ai de la sorte uni plus intimement encore par des liens de famille deux inséparables amis d'école.
Le poète le pria en effet de faire savoir à Céline Szymanowska que si elle acceptait d'unir sa destinée à la sienne, il en serait très heureux. Amenée à Paris par une parente, Céline Szymanowska épousa Adam Mickiewicz le 22 juillet 1834. Le 27 juillet, Mickiewicz écrivait plaisamment à son ami Kajsiewicz :
Mon mariage a, pendant quelques jours, interrompu à Paris (1) les discussions politiques et a presque autant occupé les nouvellistes que l'arrivée de Lubecki.
!1 ajoutait quelques jours après à son frère François :
Je suis marié depuis deux semaines. Ma femme est Céline Szymanowska, fille d'une artiste morte à Saint-Pétersbourg. Je l'ai connue enfant dans la maison de sa mère. Plus tard, elle a perdu ses parents et, appelée par moi, elle est venue partager ici mon sort incertain. J'avais passé tout l'an dernier dans la tristesse. La maladie, ensuite je ne sais quelle mélancolie, me tourmentaient sans cesse. J'ai cherché
(1) Il va de soi que le poète n*a ici en vue que rémigration polonaise de la capitale.