‹ Adam Mickiewicz, sa vie et son œuvre: sa vie et son œuvreChapitre 7 sur 20 · Î4 ADAM MICKIEWICZ · texte numérisé non relu

Î4 ADAM MICKIEWICZ

des consolations dans le bonheur domestique, tant qu'il est posîîble d'avoir un chez soi. Quoique nous ne possédions tous les deux aucune fortune, tant que nous vivrons, nous aurons un morceau de pain. Tu sais que je me préoccupe peu de l'avenir et que cela n'empoisonne en rien ma folicîté que d'ignorer ce qu'elle durera. Céline est la femme que je cherchais, courageuse contre toutes les adversités, cnnlenlede peu, toujours gaie.

Selon une expression d'une de ces lettres postérieures, ^lickiewicz eut toujours le pain du jour, rarement celui du lendemain. Ce pain du jour fut souvent sur le point (Je faire défaut. Eustache Januszkiewicz, qui fut de longues années un éditeur très méritant et publia plusieurs des chefs-d'œuvres polonais éclos dans Témigratîon, tenait un journal dont nous extraierons quelques passajj^es :

30 avril, 1835. La misère commence à tourmenter Témigralion. Ce sera une honte pour notre pays d'avoir abandonné son unique voyant. Adam a dû congédier sa domesliquo, Céline fait elle-même le ménage et la cuisine. Le ^3 m^ps, anniversaire de l'insurrection lithuanienne, j'ai réuni t!hcz moi une quinzaine de compatriotes. 11 y eut de la musif|ue après dîner. Adam improvisa longtemps, nous raconhiiit ses impressions au moment où il quitta et nous et WUwi. Nous avons causé surtout de la Lithuannie, parce que lîoïis voulons amener Mickiewicz à écrire la continuation de Thtdûe. Nous avons mis cette idée sur le tapis.

Le 7 septembre, une fille naquit au poète. Le 18 août I8:i6, le journal de Januszkiewicz n'est pas plus rassurant. Il écrit : ^

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( Les affaires d'argent d'Adam sont en assez piètre état. Je l'ai interrogé sur ses ressources. 11 m'a répondu que Platon ou je ne sais quel autre philosophe grec soutient que rien n'abat l'âme autant que de songer au lendemain. Il m'a ensuite, ainsi que l'ordonne l'Écriture Sainte, enjoint de prendre exemple sur les oiseaux du ciel. Son excellente Céline est un second Adam, peu soucieuse de ce qui adviendra dans deux ou trois mois. J'ai été les voir le jour de la fête de leur petite Marie. J'ai trouvé Céline en larmes. Elle m'avoua qu'ils allaient vendre leurs meubles et s'installer pour tout l'hiver à Domont, près Montmorency, dans une maison presque abandonnée que met à leur disposition le sculpteur David d'Angers.

Bientôt quelques reutrées améliorèrent la position matérielle du poète. Le 28 décembre 1836, Januszkiewicz note qu'à un dîner offert à tous les hommes de lettres polonais, leur doyen, J. U. Niemcewicz, porta la santé de l'auteur des Ayeux^de Grazynâ, de Wallenrod et surtout <( de l'incomparable Mariette ». A cette allusion à sa fille, Mickiewicz répondit que, sur ce seul point, il avait réussi à surpasser le Nestor de notre littérature. Chopin joua, chanta, improvisa

Les Polonais recevaient à cette époque de maigres subsides du gouvernement français. Tracassé, à Forigine, par la police qui expulsait de la capitale autant de Polonais qu'elle le pouvait, Mickiewicz, pour rester à Paris, avait écrit au ministre qu'en somme, n'ayant pas porté les armes en 1830, il ne tombait pas sous la loi d'exception qu'on prétendait lui appliquer. Plus tard, le prince Adam Czartoryski tâcha d'obtenir que le

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ministre accordât à Mickiewicz les avantages pécuniaires dont jouissait le reste de Témigration. Le ministre s'y refusa en se basant sur la lettre de Mickiewicz qui, dès l'instant où il se dérobait à l'espèce de mise hors la loi votée par la Chambre contre les Polonais, n'était plus fondé à bénéficier des fonds attribués aux réfugiés. Le prince Czartoryski revint inutilement à la charge. Il était un véritable ministre de Pologne in partibus. C'est à lui que le gouvernement s'adressait chaque fois qu'un Polonais se trouvait en cause, ce qui exaspérait ses compatriotes du parti démocratique. Il faut lui rendre cette justice que son caractère élevé et sa longue pratique des hommes l'avaient rendu oublieux des injures et que, dans ce rôle d'agent officieux de son pays, il obligea indifféremment amis et ennemis. H professait une sincère admiration pour Mickiewicz qui, de son côté, honorait sa parfaite dignité, son inaltérable constance et son active charité. A chaque période expectante, Mickiewicz et Czartoryski se rapprochaient. A chaque période d'action, ils se divisaient, l'un inclinant invariablement à droite, l'autre à gauche ; l'un ne voulant utiliser que les forces anciennes et constituées, l'autre évoquer de nouvelles forces latentes. Toutefois leurs divergences profondes n'empêchaient pas une estime mutuelle qui leur fit tenter à plusieurs reprises, quoique toujours sans succès, de manœuvrer de concert.

Jen'ai pas lalettrede M. de Gasparin, pair de France et sous-secrétaire d'État de l'intérieur, à laquelle répond le prince Adam Czartoryski, mais qui existe probable-

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ment dans les riches archives de Thôtel Lambert. Voici une lettre du prince Adam Czartoryski, datée du 22 juin 1836 :

Monsieur. J'ai eu l'honneur de recevoir la lettre par laquelle vous m'annoncez que M. Mickiewicz n'ayant pas, d'après les documents que Ton a mis sous vos yeux, le caractère de réfugié politique, on ne saurait lui attribuer de subsides.

Si j'ai pris la liberté d'intercéder auprès de vous en faveur de M. Mickiewicz, c'était dans l'entière conviction qu'il avait le droit de participer aux secours du gouvernement français, et j'aî tout Heu de supposer que les documents sur M. Mickiewicz, qui peuvent se trouver au ministère, ne sont pas complets, puisqu'ils conduisent à un résultat contraire. Permettez-moi donc d'y suppléer par quelques détails dont je garantis l'exactitude.

M. Mickiewicz, commo étudiant à Yilna et encore plus comme professeur à Kowno, devint l'objet des persécutions russes ; il fut, par l'acte le plus arbitraire, privé de sa place et exilé, en 1823, àMoscou. Dans cet exil, il parvint à conquérir une sorte de popularité parmi les Russes et, chose étrange, à faire imprimer à Pétersbourg un poème qui, muni de V imprimatur de la censure, respirait le patriotisme le plus exalté. C'est à ces circonstances qu'il faut attribuer la permission qu'il obtint en 1829 de se rendre en Italie. Après l'explosion de 1830, il s'empressa de revenir dans sa patrie, et ce ne fut pas à Paide d'un passeport impérial qu'il tenta de le faire. Entravé par maintes difficultés, il n'atteignit la frontière de Pologne qu'au moment de la chute de Varsovie ; de là il fut obligé de se retirer avec ses concitoyens réfugiés en France.

Déjà, en 1823, victime de la persécution russe et mal noté

à cause de son patriotisme et du zèle qu'il mil à le prêcher, M. Mickiewicz, quoique surpris à Tétranger par l'insurrection de 1830, n'en a pas moins souffert toutes les conséquences de sa malheureuse issue et n'en fait pas moins partie de rémigration polonaise. Il a perdu toute possibilité de retourner dans son pays et, par les défenses rigoureuses qu'on a mises à la circulation de ses ouvrages en Pologne, il a été privé du moyen de subsistance que lui assurait son grand talent. Je ne crois pas me tromper en affirmant que la généreuse loi d'hospitalité avait pour objet en France de secourir un Polonais qui se trouve dans de pareilles circonstances.

Veuillez, Monsieur, peser dans votre équité ces motifs, et, s'ils vous paraissent, comme je l'espère, justes et convainquants, accéder à la demande que je vous ai portée en faveur de M. Mickiewicz. Personne d'entre mes compatriotes ne mérite plus que lui la protection et la bienveillance du gouvernement.

Agréez, Monsieur, l'expression de ma considération trèsdistinguée.

Adam Czartobtsei.

Les ministres reviennent d'autant plus rarement sur leurs décisions qu'elles sont plus absurdes. M. de Gasparin répondit, le 1®' août 1836.

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