‹ Adam; mystere du 12e siecle. Texte critique, accompagné d'une traductionChapitre 19 sur 20 · NABUCHODONOSOR · texte numérisé non relu

NABUCHODONOSOR

Écoutez le récit du merveilleux spectacle,

Qui surpasse tout ce qu'homme a jamais entendu.

Dont me rendirent témoin les trois enfants

Que je fis jeter dans une fournaise ardente.

Le feu était vif et d'une grande intensité,

La flamme claire et crépitante ;

Et cependant les trois enfants, tout joyeux

Au milieu des flammes dévorantes,

Chantaient d'une voix claire et pure,

Qui les faisait ressembler à des anges venus du ciel.

Comme je les regardais, j'en vis un quatrième

Qui leur prodiguait toutes sortes de consolations.

ADAM

La chiere aveit resplendissant, Sembleit le rilz de Deu puissant.

Oiez, seignor, communément Dont Nostre Sire nus reprent :

De ço que tote créature, Cahescun solonc sa nature, Reconuit mielz Notre-Seignor, Qu'homme ne fet, c'est grant dolor; Mes hom de lui servir se feint, De quei Nostre-Sire se pleint, Qui nous aime tant honement.

De quantque soz le firmament Nos ad donc la seignorie; Mes chescun de nus le guerrie.

Mues bestes, cas, orz, lions, Oiseals, serpenz, mers e pessons, Font quanque il deivent sanz tristor, E gracient tuit lor criator.

Ciel e terre, soleil e lune, Nés djs esteilles n'i a une Que ne face quanque ele doit.

Home, que fet que tote rien vc; Mult par est plain de covertié.

MYSTERE

Sa figure était si respendissante,

Qu'il semblait le fils de Dieu tout-puissant.

Ecoutez, Seigneur, également, Ce dont Notre-Seigneur nous reprend :

De ce que de toutes créatures, Chacune, selon sa nature, Reconnaît mieux Norre-Seigneur Que ne fait Thomme, c'est grande douleur; L'homme, en effet, fait semblant de le servir, Ce dont Notre-Seigneur se plaint Lui qui nous aime si tendrement.

De tout ce qui est sous le firmament Il nous a donné la seigneurie ; Mais chacun de nous lui fait la guerre. \ Bêtes muettes, chats, ours, lions, Oiseaux, serpents et poissons de mer, I Accomplissent leurs devoirs sans tristesse Et rendent tous grâce à leur créateur. Le ciel et la terre, le soleil et la lune, Toutes les étoiles sans aucune exception, Font tout ce qu'ils doivent faire.

Mais rhomme plus clairvoyant que fait-il ? La perversion a atteint chez lui un tel degré

140 ADAM

Que de Deu n'a nule pitié.

Plus volentiers orreit chanter Corne Rollant ala juster E Olivier son compainnon, Qu'il ne ferrait la passion Que suffri Crist à grant hahan Por le pscchié que fist Adam.

Porquei sumes-nos orguillus?

E las, chaitifs ! jà morrum-nus.

Qui ert qui por nos bien fera, Quant Talrne del cors partira?

Oscire anceis nus devriom Que Dame-Deu coriscé som.

Nos fesom trestoit que dolent.

Mult en aurom grief jugement.

Si vos ne cremisse ennuier, Ou destorber d'aucon mestier, Des quinze signes vos deisse, Einz que remuer me quesise, Tote la pure vérité.

Seignors, vendreit-il-vus à gré A oïr la fin de cest munt?

Kar totes choses finirunt.

MYSTERE. 141

Que les douleurs d'un Dieu ne le touchent plus. Plus volontiers il entendrait chanter Comment Rolland alla jouter Ainsi qu'Olivier son compagnon,

Qu'il ne ferait la passion .

Que souffrit le Christ infortuné \ ( -v^ — ? J

d . -w ■ u \ y/ Jnw xj^

Pour le pèche que commit Adam. 1

Pourquoi sommes-nous orgueilleux ?

Hélas ! malheureux, il nous faudra mourir.

Qui pour nous fera de bonnes œuvres,

Quand notre âme s'échappera de notre corps ?

Nous devrions mourir auparavant

Que le Seigneur Dieu ne soit courroucé contre nous.

Tous nous ne commettons que des crimes

Dont nous serons grandement punis au jugement.

Si je ne craignais de vous ennuyer Ou de vous arracher à quelque utile occupation, Des quinze signes qui annonceront le jugement dernier. Avant de vous dire un adieu définitif, J'e tracerais lentement le tableau devant vous. Seigneurs, vous serait-il agréable D'entendre le récit de la fin du monde ? Car toutes choses finiront.

142 ADAM

N'a 1 solz ciel home tant félon, Si vers Deu a entencion, Si un poi nVescote à parler, Qui hui estuce jà a plorer ; Car quant cest siècle iinira, Nostre-Sire signe fera, Ço nos reconte Iheremie, Zorobabel e Ysaie E Aaron et Moysès E toit li prophètes après :

De Babilonie Daniel, Si Taferme Iezechiel, Que, poi devan le jugement, Toit li félon serront dolent; Mostera Dex sa poesté, En terre de sa majesté.

Qui or vœlt oïr la merveille Envers qui nen ne s'apareille, Si dresce sun chief et m'esgard Jo li dirai jà de quel pard Vendra la grant mésaventure \ Qui passera tote mesure.

1 Or escotez de la jornée.

I Qui tant deit estre redotée.

MYSTERE. 14

Il n'y a pas sous le ciel homme si félon

Pourvu qu'il élève un peu sa pensée vers Dieu,

Et qu'il écoute ce que je vais dire

Qui ne se mette aujourd'hui promptement à pleurer;

Car quand ce siècle sera prêt de finir

Notre-Seigneur l'indiquera par des signes,

Ainsi que nous le racontent Jérémie,

Zorobabel, Isaïe,

Aaron et Moïse,

Et tous les autres prophètes à leur suite :

Daniel l'a prédit à Babylone,

Et Ezéchiel de son côté l'affirme,

Un peu avant le dernier jugement

Tous les gens infidèles à la loi de Dieu seront punis ;

Dieu manifestera sa puissance

Sur la terre, du haut du ciel.

Qui veut maintenant ouïr la merveille

Que doivent redouter ceux qui ne seront pas préparés.

Lève la tète et me regarde :

Je lui dirai de quel côté

Viendra la grande mésaventure

Qui dépassera toute mesure.

Or, écoutez le récit de la journée

Qui doit être tant redoutée.

144 ADAM

Del ciel cherra pluie sanglante,

Ne quidez pas que jo vos mente ;

Tote terre en iert colorée,

Mult avra ci aspre rosée.

Li emfant qui nez ne serront,

Dedenz les ventres toz crieront

Od clere voiz mult haltement :

« Merci, Rei-Deu omnipotent !

Jà, Sire, ne querrom nestre,

Mielz voldrium nos ne nient estre,

Que nasquisum à icel jor

Que tote rien soeffre dolor. »

Li emfant crieront tôt issi,

E dirront toit « Ihesu merci. »

Li premiers jors iert tôt reals, Mes li secund serra plus mais; Car del ciel cherront les esteilles :

Ço iert une de ses merveilles.

Nule serra tant bien fichie, Qui à cel jor del ciel ne chie ; E corront si tost desor terre, Com foldre, quant ele deserre.

Desus ces monz irront corant,

MYSTERE. i45

Du ciel tombera une pluie sanglante,

Ne croyez pas que je vous mente ;

Toute la terre en sera colorée,

Sa surface disparaîtra comme sous une épaisse rosée.

Les enfants qui ne seront pas nés

De dedans le ventre de leurs mères crieront

A voix claire, très-hautement :

« Pitié, seigneur Dieu tout-puissant !

Désormais nous ne cherchons plus à naître,

Mieux aimerions-nous ne jamais être,

Que de naître en un tel jour

Qui plonge dans la douleur tout l'univers. »

Les enfants à leur tour crieront aussi,

Et diront tous : « Pitié, Jésus. »

Nous venons de voir ce que sera le premier jour,

Le second sera bien plus effrayant encore ;

Car du ciel tomberont les étoiles :

Et ce sera un spectacle merveilleux.

Aucune ne sera si bien fixée

Que dans ce jour elle ne tombe du ciel ;

Et elles courront sur la terre,

Aussi vite que la foudre quand elle éclate.

Dessus les monts elles iront courant,

i4'"' ADAM.

Come grant lermes espendant, E nequedent mot ne dirront ; Josque abissme descenderont ; Perdu avront lor grant clarté-, Par quei luisent la noit d'esté ; Naires serront come charbon.

E, Deux Père ! nos que ferom, Qui tôt somes envolupé Des grant pecchiez emvenimé ?

Li tierz signes iert merveillos.

Plein de dolor e plein de plors ; Que le soleil que vos veez, Qui tant est bien enluminez E enlumine tote rien, Çolui veez chescon jor bien, Car il done lumière al monde. Dex nos face de pecché monde !

Serra plus nair que noie haire, Iço ne vos fet pas atraire ; Car le soleil, en dreit middi, Verra le pople tant nerci, Et que jà gote ne verront Icil qui à cel jor serront.

MYSTERE. 14-

Gomme de grandes larmes qui s'épandent au loin,

Et néanmoins ne font pas de bruit;

Jusqu'aux abîmes elles descendront;

Elles auront perdu leur grande clarté,

Qui les fait luire dans les nuits d'été ;

Elles seront noires comme le charbon.

Hélas ! Dieu Père ! que ferons-nous alors,

Nous qui sommes tout accablés

Sous le poids des plus affreux péchés.

Le troisième signe tiendra du prodige, Et enfantera la douleur et les larmes ; Car le soleil que vous voyez, Qui brille avec tant d'éclat Et illumine tout l'univers, Qui chaque jour frappe vos yeux Et tire le monde de l'obscurité, Dieu nous purifie de nos péchés!

Sera plus noir que nul cheveu, Ici je ne vous en fais pas accroire : Gar le soleil en plein midi Le peuple verra si noirci, Qulls n'y verront goutte Ceux qui dans ce jour seront.

E Deux ! que ferront donc icil Que des orz pecchez ont fet mil, E Deux est a eaus corocié?

A icel jor serront iré.

Por nient merci li escrieront, Quant tant pecchiez vilains fet ont.

Pénitence convendreit fere Celui qui a Deulx voldra plaire, E as povres doner del lor, E Ihesum preer chescon jor, Qu'a la mort ussent parais :

Iço fet bien preer tôt dis.

Li quart signes ert mult dotables E un des plus espuvantables ; Car la lune, que tant est bêle, Al chief del meis, quant est novele, Serra mué en vermeil sanc E en color semblable à fane.

Mult près de terre descendra, Mes mult poc i demorera ; Corant vendra dreit à la mer, Par force voldra enz entrer, Por eschiver le jor de ire

MYSTERE. 14c,

Dieu ! Que feront alors ceux

Qui des milliers de péchés dégoûtants ont commis.

Et par là se sont attirés le courroux de Dieu ?

En ce jour ils seront irrités.

En vain ils crieront merci,

Eux qui ont tant commis de péchés.

Il conviendrait qu'il fasse pénitence,

Celui qui voudra plaire à Dieu,

Qu'il donne ses biens aux pauvres,

Et chaque jour qu'il prie Jésus-Christ

Afin qu'à sa mort il aille en Paradis :

Comme il est bon de prier toujours !

Le quatrième signe sera très-redoutable Et un des plus épouvantables ; Car la lune, qui est si belle,

Au commencement du mois, quand elle est nouvelle. Sera changée en sang vermeil Et en couleur semblable à de la fange. Elle descendra tout près de la terre Mais y demeurera peu de temps ; Elle viendra en courant droit à la mer, Dans le sein de laquelle elle voudra entrer par force, Afin d'éviter le jour de colère

ADAM

Que nos jugera Nostre-Sire.

Ansi le creindront tote gent, Car ço ert jor del jogement.

E las! tant serront mal bailli Cil de qui Deux n'avra merci, Qui peccheor avront esté Trestoz les jors de lor ei !

Li quint serra le plus oribles, De toz ices le plus fernicles ; Car trestotes les mues bestes Vers le ciel torneronl lor testes.

A Deu voldront merci crier, Mes eles ne porront parler ; Dreit a ces grant fossez irrunt, Por grant pour s'i richerunt.

L'une gittera graignor brait Qui or ne fereient dis e set ; Molt cremdront angususement Del jugeor ravenement.

Adonc n'i avra jà leesce, Tote rien serra en tristesce.

Li siste jor ne larrai pas, Que tôt li mond serra en bas,

MYSTERE

Choisi par Dieu pour nous juger.

La même crainte s'emparera de tous les êtres,

Car ce jour sera celui du jugement.

Hélas ! quel malheureux sort attend

Ceux qui n'obtiendront pas de Dieu miséricorde,

Qui sont demeurés pécheurs

Tous les jours de leur existence !

Le cinquième sera le plus horrible, De tous le plus capable de faire naître l'épouvante ; Car toutes les bêtes muettes Vers le ciel lèveront la tête.

A Dieu elles voudront demander grâce, Mais elles ne pourront pas parler; Elles iront droit vers de grands fossés, Au fond desquels elles se précipiteront par peur. L'une d'elles poussera un gémissement plus fort, Que dix-sept à la fois ne le feraient maintenant : Et toutes avec angoisse attendront L'arrivée du terrible juge.

Alors il n'y aura plus de gaieté, Tout l'univers sera plongé dans la tristesse.

Le sixième jour je ne tairai pas, Que dans l'univers entier les hauteurs s'abaisseront.

E encontre crestront li val Tant que as monz serront égal.

A icel tens que jo vos di, Por veir, seignor, le vos afi, Serra le pais mué en guerre ; E tant fort croslera la terre, Qu'il n'a soz ciel si haute tor Que jus ne chie a icel jor, E donc cherront trestuit li arbre, E li palais qui sunt de marbre.

Li settime serra cruel, Devant cestui n'en fu nul tel.

Li arbre que chaû serront, Se drescerunt lors contremont; A mont tornerunt lor racines, Contre terre serront les cymes ; Tant crolleront par grant air, Que la terre ferront frémir, Nule foille n'i remaindra, Et le gros parmi partira.

Que devendront lors vos maisons.

Vos bêles habitacions !

Totes estovera faillir,

MYSTERE. i53

Tandis qu'au contraire les vallées s'élèveront Et se mettront de niveau avec les montagnes. Alors, dans le temps que je vous dis, Je vous en fais, seigneur, la confidence, La guerre se déchaînera sur le monde ; Et un tel bouleversement se fera à sa suite, Qu'il n'y a sous le ciel si haute tour Qui ne soit renversée en ce jour, Et tous les arbres seront abattus, Ainsi que les palais bâtis de marbre.

Le septième jour sera terrible, Plus qu'aucun de ceux qui l'ont précédé. Les arbres qui seront tombés Se redresseront en sens inverse; En haut ils tourneront leurs racines, Et contre terre seront leurs cimes; Puis ils retomberont avec si grand fracas, Que toute la terre en frémira.

Ils ne conserveront aucune de leurs feuilles Et leur tronc se divisera par le milieu. Que deviendront alors vos maisons, Vos belles habitations ?

Toutes seront nécessairement renversées,

1 54 ADAM

Tote rien covendra morir ; E donc covendra tote gent Morir à merveillos torment.

Li octimes serra dotos, Sor toz ices mult anguisos.

De son chanel la mer istra ; Voldra fuir, mes ne porra.

Mult par s'en istra firement, E tôt neira comunaument, Se cil nos fait que nos est dist, C'est Moyses qui cest escrit.

De ci qu'à ciel irra la mer, Par force voldra enz entrer ; Li pesson qui denz sunt enclos, Dunt nus fesum sovent grant los, De denz terre feront lor voie, E quideront que Dex n'es voie.

Lors revendra la mer ariere, Corne chose que mult est fiere, Pues entrera en sun estage, Totes eves en lor rivage.

Li novismes sera divers E de toz signes mult dispers.

Et il ne restera plus au monde entier qu'à disparaître ;

Pour les humains ils périront

Dans les plus épouvantables tourments.

Le huitième jour sera très-redoutable.

Plus que tous les autres plein d'angoisses. De son canal la mer sortira ; Elle voudra fuir, mais ne pourra.

Au hasard elle se précipitera avec tant de furie, Qu'elle noiera tout sans exception, Si nous n'avons pas ce qui nous est recommandé, C'est Moïse qui l'a écrit.

Jusqu'au ciel s'élèvera la mer, S'efforçant d'y pénétrer par force ; Les poissons qui sont dans son sein, Dont nous faisons souvent grand éloge, Dedans la terre feront leur trou, Et croiront se dérober aux regards de Dieu. Alors la mer reviendra en arrière, Comme toute chose dont la fureur est grande, Elle rentrera dans ses limites, Toutes les eaux se resserreront dans leurs rives.

Le neuvième jour sera très-varié, Tous les signes s'y manifesteront à la fois,

1 56 ADAM

Car toz les fluves parleront, E voiz d'orne parlant avront.

Jo en trai garant Augustin Qui de ces sygnes dist la fin.

E dirront toit au Criator :

« Sire, merci por ta dolçor.

Dex, qui as pardurableté E nos donas juvableté, Tu es Dex, e serras tôt jors;* Sire, aiez merci de nos.

Par ta merci nos deignas fere, Mult pas avum fieble repaire. »

Li disimes serra tant fier, Qu'il n'est nul saint qui tant seit chier El ciel, emprès son criatur, Que de cest signe n'ait pour :

Ço nos aferme saint Grigoire, E li nobles clers saint Yeroine.

Idonc croslera chérubin, E si tremblera séraphin, E del ciel totes les vertuz.

Cel jor serra saint Piere muz, Jà un sol mot ne sonera,

^f Nç-Tq^

MYSTERE

Car tous les fleuves parleront,

Et voix d'homme en parlant auront.

J'en prends pour gararrt-samt Augustin,

Qui a donné l'explication de^es~5rgn€S

Ils diront tous au Créateur :

« Seigneur, grâce, au nom de ta bonté.

Toi qui as Téternité en partage

Et te montre toujours envers nous secourable.

Qui es Dieu et sera toujours ;

Seigneur, aie pitié de nous.

Nous n'existons que par un effet de ta miséricorde.

Et nous sommes en retour bien peu reconnaissants.

Le dixième sera si terrible Qu'il n'est nul saint, tant bien soit-il Au ciel, auprès de son Créateur, Qui ne soit épouvanté par ce signe :

Ainsi nous Taftirment saint Grégoire, Et le noble clerc saint Jérôme.

Alors le chérubin sera jeté à terre, Et le séraphin tremblera, Ainsi que toutes les puissances du ciel. En ce jour saint Pierre sera muet, Un seul mot ne sortira de sa bouche,

ADAM

De la pour qu'il en avra;

Car il verra le ciel partir,

E si porra la terra oïr

Braire molt anguisosement,

E criera : « Reis Dex, jo me fent. »

Lors avront cil cTemfer clarté,

E serront toit espovanté.

Toit s'en istrunt fors li diable ;

Saint Pol le dist, ço n'est pas fable.

Or escutez ço qu'il dirront

De la paor qu'il en avront ;

« Sire père, qui nos féis

El ciel, e puis le nos tolis,

Nos le perdimes par folie.

A grant besoin merci te crie

Ceste dolente créature,

Qui languisse del fuc endure ;

Chaitive est mult, e plus se deut;

De tei merci aver ne peut.

Rent nos nostre herbergerie ;

Ne sai quel vertu l'ad saisie. »

Li onzimes est mult despars.

Li venz vendront de totes pars,

MYSTERE

Tant il sera frappé d'épouvante ;

Car il verra le ciel se partager,

Et on pourra entendre la terre

Se lamenter très-douloureusement.

Elle criera : « Seigneur Dieu, je me fends. » ,,

Alors ceux qui sont dans l'enfer verront clair,

Et ils seront tous épouvantés.

Tous en sortiront, excepté le diable ;

Saint Paul le dit, ce n'est pas une fable.

Or, écoutez ce qu'ils diront

A cause de la peur qu'ils auront :

« Seigneur père, qui nous donna

Le ciel pour demeure et puis nous le ravit,

A cause de notre folie ;

Dans son accablement vers toi crie merci

Cette plaintive créature

Qui supporte les tourments du feu ;

Elle est très-infortunée, et elle souffre de plus en plus :

Elle ne peut obtenir miséricorde de toi.

Rends-nous notre premier séjour;

Je ne sais quelle force nous en a chassés. »

Le onzième jour sera très-mouvementé.

Les vents viendront de toutes parts

ADAM

E suffleront tant dorement, L'un contre l'autre fièrement, Que la terre depeccherunt ; De son siège la giterunt ; Les novels morz giterunt fors, Par Teir emporteront les cors, Tôt les ferront ferir ensemble.

Lors descendra del ciel la cengle Que nos apelum arc del ciel, Color avra semblable à fiel, Entre les venz se meslera, Aval enz emfer les merra ; Li deables botera dedenz, Où il suffrerunt les tormenz Des chauz, des froiz e des dolors, Estreinement de denz e plors.

Pois lor dirra : « Ici estez, Dessus terre mes ne venez ; La terme vient que vos avrez Plenté de gent en vos destrez. »

Lors commenceront toit à rire :

E dex Père ! tu qui es sire, De celé joie nos defent, Car cil serront trestot dolent

MYSTERE. i6j

Et souffleront si fortement

L'un contre l'autre furieusement,

Qu'ils bouleverseront la surface de la terre,

Qui sera ébranlée sur sa base ;

Ils rejetteront dehors les morts nouvellement enterrés,

Puis ils emporteront leurs corps dans les airs

Et les feront s'entrechoquer.

Alors descendra du ciel la ceinture

Que nous appelons arc en ciel,

Elle étalera ses fauves couleurs

Et s'engagera entre les vents

Qu'elle entraînera au fond de Tenter;

C'est là aussi qu'elle entassera les démons

Et leur fera souffrir les tourments

Du chaud, du froid, de la douleur,

Des grincements de dents et des pleurs.

Puis leur dira : « Ici vous demeurez,

Sur la terre jamais vous ne reviendrez plus;

Le moment approche où vous aurez

Abondance de gens dans ce séjour. »

Alors ils commenceront tous à rire :

Dieu le Père ! toi qui es le maître de toutes choses,

Protége-nous contre cette joie,

Car ils seront bien à plaindre

ADAM

Qui serrunt parçonier del ris Dont est li diable poestis.

Li doscime ert d'altre manière.

N1a créature al mond tant riere, Se bien nen set la vérité, Nen doie aver le cuer trublé, Et devreit amender sa vie E servir Deu le filz Marie.

Le ciel serra reclos ariere, Donc iri avra nuls qui ne quiere L'un vers l'autre sovent conseil.

Chescons dirra : « Mult me merveil Com nos poûm ici ester Qant tote rien venra finer. »

E escrierunt merci au Rei Qui tote mesure ad en sei ; Quant li angle pour avrunt, Li peccheor, las que ferunt?

Li xni. iert trop salvages ; Car cil que sorent les langages, Ço fu Jafed, le filz Tharé, E Abraham, le rilz Choré,

MYSTERE. m

Ceux qui participeront à cette gaieté Dont le diable a le privilège.

Le douzième sera tout différent.

Nulle personne au monde n'est si hardie, En présence de toute la vérité, Qui ne doive avoir le cœur troublé, Et n'amende aussitôt sa vie En servant Dieu, le fils de Marie.

Le ciel sera déjà fermé Et tous les hommes se demanderont Les uns aux autres maintes fois conseil. Chacun dira avec étonnement :

« Comment pourrons-nous demeurer ici, Quant toute chose finira. »

Et tous crieront merci au Roi Qui est le maître de toutes choses ; Quand les anges auront peur, Les pécheurs, hélas ! que feront-ils ?

• Le treizième sera par trop effrayant ; Car ceux qui ont eu le don de prophétie, Tels que Japhet, le fils de Tharé, Et Abraham, le fils de Nachor,

64 ADAM

N'en puissent la mettié dire Des grantz dolors e del grant ire Que nostre Sire mustrera, Quand icist signe avendra ; Car totes les pieres qui sunt E desor terre par le mund, E desoz terre tôt al lonz, E de ci qu'à abisme es fonz, Comenceront une bataille (Ne quidez pas que jo vos faille), E s'entre-ferront mult forment, Come foldre quant el descent.

Mult se ferront à grant proece; Bien serra semblant de tristesce, Si durera lors tôt un jor :

Ço iert semblant de grant dolor.

Li xiiii. iert mult mais, A tôt le monde comonals, De neis, de gresliz et d'orez, De merveillables tempestez. Lors vendront foldres e esclairs, Trestot en troblera lOrirs.

Les nues qui corent si tost,

MYSTERE

Ne pourraient dire la moitié

De la grande et terrible colère,

Que notre Seigneur montrera,

Quand ce signe adviendra ;

Car toutes les pierres qui sont

Et dessus la terre par tout l'univers,

Et dessous entièrement,

Et jusqu'au fond des abîmes,

Commenceront une bataille

(Ne croyez pas que je vous trompe)

Et s'entre-choqueront très-violemment

En imitant le bruit de la foudre qui tombe.

Elles se frapperont à grande force ;

Tout prendra un air de tristesse

Qui durera tout un jour;

Tout prendra un air de grande douleur.

Le quatorzième sera très-dur à supporter, Il couvrira le monde entier De neige, de grêle et d'orage, Et d^pouvantables tempêtes.

Alors viendront la foudre et les éclairs Qui jetteront de la perturbation dans l'atmosphère. Les nuages, dont la course est si rapide,

i66 ADAM.

D^les ferront un mult grant host, Dreit à la mer irront fuiant, Mult fort tem peste démenant.

Le jor doteront de juise.

Plus tost irront que vent de bise, Dreit à la mer irront fuiant Terres e arbres confundant.

Lors serra le vais descovert A tote créature apert.

Li kv. signes vos dirrai ; Car de la dolor asez sai Que li Sires del ciel fera, Quant icesi^signe avendra.

Le non qu'il avra vus dirrom :

Ço serra Consumacion.

La terre e le ciel tôt ardra, Nule chose ne remaindra.

La mer que tôt le monde aclot, E ses eves e tôt li flot, Repaireront tôt à nient, Si com fu al comencement.

Lors serront plosor voiz oies, A semblance de symphonies,

MYSTERE. if.-

Se grouperont comme une armée rangée en bataille.

Puis droit à la mer iront fuyant,

Et donneront naissance à une affreuse tempête.

Ils sembleront fuir le jour du jugement.

Plus vite iront que vent de bise,

Droit à la mer iront fuyant,

Arbres et terre confondant.

Alors les vallées seront mises à nu,

Et ouvertes à toute créature.

Je vous dirai le quinzième signe, Car j'entrevois fort bien le bouleversement Que le Seigneur du ciel doit faire naître Quand ce signe se manifestera.

Le nom qu'il aura nous vous dirons :

Ce sera Consommation.

La terre et le ciel seront consommés par les flammes, Il n'en restera absolument rien.

La mer endiguée par les continents, Toutes les eaux et tous les flots, Seront réduits entièrement à néant.

Comme c'était au commencement.

Alors on entendra des voix, Semblables à des symphonies,

ADAM

Qui diront à vos peccheors :

« Fuiez trestut, vez-ci li jors Tôt plein de grant mésaventure.

Dex ne fist celé créature, Si se porpenseit de ces fais, Que jamais en son cuer ait pais.

Idonc soneront les bosines, Qui a dolor serront veisines ; Et recordrunt trestot li morz.

Chescun avra escrit son sort ; Nostre Sire donc refera Ciel e terre que defet a ; Puis descendra au jugement, Go sachez-vos, mult cruelment.

Si nos i doinst il parvenir, Que nos séum al scen pleisir !

MYSTERE. 1 5q

Qui diront à vous, pécheurs :

« Fuyez tous, voici le jour,

Tout plein de grandes mésaventures. »

Dieu n'eût jamais fait cette créature,

S'il eût pu supposer ce qui est arrivé,

Que jamais il ne pût jouir de quelque tranquillité.

Alors sonneront les trompettes,

Qui annonceront rapproche de nos maux,

Et feront sortir les morts de leurs tombeaux.

Le sort de chacun sera fixé par écrit ;

Notre-Seigneur alors refera

Le ciel et la terre qu'il aura anéantis ;

Puis il prononcera son jugement,

Sachez-le bien, avec beaucoup de dureté.

S'il nous est donné de parvenir jusque-là,

Puissions-nous être suivant son désir !

ans revenir sur ce que nous avons dit dans la préface relativement à la manière de comprendre notre rôle d'éditeur, il n'est peut-être pas mutile de faire connaître en quoi consistent les changements que nous nous sommes permis d'apporter au texte primitif . Le plus souvent nous n'avons fait, suivant une expression vulgaire, que remettre les vers sur leurs pieds par la suppression ou l'addition d'une simple lettre. Par exemple, là où le manuscrit porte :

Sès-tu jà bien deviner,

nous avons écrit en rétablissant la mesure :

Ses-tu jà bien adeviner.

A il leurs, au lieu de :

Fors istere\ sen recoverer,

notre version donne :

Fors istere^ sen% recovrer.

Mais, parfois, il nous a fallu retrouver la rime qui avait complètement disparu. Qu'on en juge par les deux vers suivants :

Qui entre nus comencera la guerre,

Très-bien l'achat ke droi\ est qu'il s'en pleingne.

Nous croyons, non sans quelque raison, qu'il devait y avoir sur l'original :

Qui entre nous primer la guerre enseigne, Très-bien l'achat ke drei\ est qu'il s'en pleigne.

Certains passages n'avaient plus même aucune forme ; témoin ce dialogue entre Eve et Satan :

DIABOLLS.

Guste del fruit.

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