‹ Adam; mystere du 12e siecle. Texte critique, accompagné d'une traductionChapitre 2 sur 20 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

le xiie siècle, à son déclin, a seul pu donner naissance à cette langue régulière, parfaitement logique, qui possède toutes les qualités des idiomes en voie de formation. Car, nous ne mettons pas sur le compte de l'auteur, mais bien sur celui du copiste (i), les nombreuses fautes contre la grammaire et la prosodie trop consciencieusement reproduites par M . Lu\arche, qui ne s'est pas fait, croyons-nous , une idée asse\ élevée de son rôle d'éditeur. Sans manquer de respect aux vieux textes, il est bien permis , en effet, d'améliorer certains passages visiblement altérés, de rendre à certains vers le rhythme et la mesure qui leur font absolument défaut. A quoi serviraient donc les progrès de la philologie, si l'on devait éternellement demeurer dans l'incertitude au sujet du véritable langage usité dans les temps même les plus éloignés de nous, si l'on ne pouvait à la longue se faire une méthode capable d'éclaircir les doutes, de résoudre les difficultés? Ce qui était pardonnable il y a vingt

'i , La seule copie que l'on connaisse appartient à la Bibliothèque de Tours, où elle est classée sous le numéro g 2 y ; quant à l'original, il semble malheureusement perdu.

vi PREFACE.

ans ne le serait plus de nos jours, et notre entreprise n'aurait aucune raison d'être si nous nous bornions à reproduire un travail visiblement incomplet. Le même ordre d'idées nous a conduit à donner du mystère d'Adam une traduction à laquelle nous avons apporté tous nos soins, voulant par là rendre facile la compréhension du plus ancien ouvrage dramatique de la langue française , mettre à la portée de tous une intéressante composition qui, forcément, jusqu'ici, était restée le privilège du petit nombre.

Mais l'avantage dont nous parlons n'est pas le seul, à notre avis, que le public soit appelé à recueillir. Tous les commentaires relatifs à la mise en scène, toutes les explications concernant le jeu des acteurs, deviennent en quelque sorte parfaitement inutiles, et chacun peut de soi-même faire les réflexions qui ont demandé de longues pages à mon prédécesseur. Ce dernier, cependant, a soulevé une question qui mérite d'autant plus de nous arrêter qu'elle touche par plus d'un point à l'essence même de la poésie théâtrale au moyen âge. Si le rôle d'Eve, comme le veut M. Lu\arche, eût été rempli par une

PREFACE. vu

femme, il faudrait renoncer à voir dans les mystères, au moins à leur origine, de véritables offices dont les acteurs étaient des célébrants. Or, tout ce que nous connaissons aujourd'hui des anciens textes, rattache de plus en plus le théâtre de nos ancêtres à leur culte. D'ailleurs les exemples ne nous manquent pas et M. Marius Sepet se charge de nous les fournir. « Dans le drame des Pasteurs , de Rouen, dit-il, ce sont deux prêtres en dalmatique, duo presbyteri dalmaticati, qui représentent les femmes assistant aux couches de Marie, obstetrices ; dans le drame du Sépulcre, représenté dans le même diocèse, le rôle des saintes femmes est joué par trois diacres-chanoines, vêtus de dalmatiques et d'amicts, tresdiaconicanonici induti dalmaticis et amictis. . . ad similitudinem mulierum. Dans les mystères semi-liturgiques , il semble bien qu'il n'en a pas été autrement. C'est ainsi que- dans un mystère de la Résurrection, de Tours, asse\ développé déjà pour qu'on puisse le qualifier de la sorte, ce sont trois jeunes gens, ou trois jeunes clercs, qui représentent les trois Maries, très parvi, vel clerici qui debent esse Marie. Enfin, dans les

vin PREFACE.

mystères laïques, j'entends par là les grands mystères du xve et du xvie siècle, la même règle souffre, il est vrai, des exceptions, mais elle n'est pas encore tombée en désuétude. Les rôles de femmes sont trèssouvent, je dirai même le plus souvent, représentés par des hommes. Si donc, dans un mystère aussi ancien que le drame d'Adam, dans un mystère si proche encore des origines du théâtre, et qui commence à peine à s'émanciper des règles de la liturgie, on trouvait un rôle de femme représenté par une femme, ce serait une très-éclatante exception à un principe, qui résulte de tous les faits étudiés jusqu'à présent. Aussi faut-il y regarder à deux fois avant d'admettre une telle exception, et elle devrait être rejetée par ce seul fait, qu'elle n'apporterait point en sa faveur de preuves décisives. En érudition comme en droit, c'est à celui qui invoque une exception à assumer la charge des preuves (i). »

Une autre conclusion de M. Lu\arche que nous ne saurions admettre est celle relative à l'auteur de

(i) Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, 6e série, tome IV, page 26 5.

PREFACE. ix

notre mystère. De ce que Robert Wace vécut à Caen, au milieu du xne siècle, et fut le poète le plus fécond de son temps, il ne s ensuit pas que toute œuvre de quelque importance , écrite en dialecte normand et frappée au coin du véritable talent, doive lui être attribuée sans examen. La même main, nous ne F ignorons pas, qui écrivit le Brut d'Angleterre et le Roman de Rou, rima, en vers octosyllabiques, /'Établissement de la fête de la Conception de Notre-Dame et la Vie de saint Nicholas ; mais jamais, que nous sachions, on n'a été autorisé à publier, sous le nom de Wace, une composition dans le genre de celle que nous étudions. Bien loin de là, et tout démontre, au contraire, qu'il ne sortit jamais du cercle des poèmes proprement dits. A défaut d'autres preuves, nous pourrions invoquer le manuscrit même de la Bibliothèque de Tours, dont M. Lu\arche a su tirer les plus rares trésors. Dans toute la force du terme, cette copie, exécutée très-probablement dans le midi de la France, est ce qu'on peut appeler un recueil factice. A côté de deux drames liturgiques, on y trouve des hymnes et chants divers, des récits de

x PREFACE.

miracles, plusieurs vies de saints et la traduction des distiques de Caton. Or, sommes-nous dans une complète ignorance sur l'origine de toutes ces productions? point du tout. Quatre d'entre elles, — et ce sont précisément les vies de saints, — portent le nom de Wace; une cinquième est due à Adam de Suel; la dernière, enfin, semble être une paraphrase du miracle de Théophile, dont l'auteur bien connu est Gautier de Coincy. Sur quoi nous appuierions-nous donc pour attribuer plus à l'un qu'à l'autre de ces différents poètes notre précieux mystère, qui, tout porte à le croire, n'est l'œuvre d'aucun d'entre eux? Une seule chose semble certaine ; notre dramaturge, — si dans le cas présent nous pouvons nous servir de ce mot, — appartenait au clergé et sans aucun doute n'en était pas à son coup d'essai. La rapidité de son dialogue, la perfection relative de ses vers, l'inaltérable clarté de son style nous le démontrent suffisamment. Poursuivant un double but, amuser et instruire, il laisse parfois à découvert un fonds de malice qui fait rêver aux auteurs de fabliaux, comme il s'élève en d'autres eirconstatzees à des hauteurs qu'au moyen âge peu

PREFACE. xi

de poètes ont atteintes. En résumé, le mystère d'Adam n'est pas seulement, à notre avis, la plus ancienne œuvre théâtrale écrite en langue vulgaire, c'est encore l'une des plus intéressantes et des plus instructives que nous puissions emprunter à notre vieille littérature française, qu'il n'est plus possible aujourd'hui de mépriser.

Expliquerons-nous maintenant pourquoi, dans la manière d'écrire notre titre, nous n'avons pas adopté la prétendue réforme orthographique que M. Max Muller aurait voulu faire prévaloir che\ nous ? La chose, en vérité, n'en vaudrait pas la peine s'il n'était malheureusement admis, dans un certain milieu, que les idées même les plus étranges, doivent être reçues sans contrôle, pourvu qu elles aient germé dans un cerveau d'outre-Rhin. Eh bien! n'en déplaise au célèbre professeur allemand de l'université d'Oxford, le mot mystère, dans le sens de représentation scénique pieuse, ne saurait venir du latin ministerium, qui a bien pu donner ministère et mestier, mais pas autre chose. Les Grecs, d'ailleurs, ont depuis longtemps eu soin de résoudre le problème, puisqu'ils ont appliqué

xm PREFACE.

à la mise en action des principaux faits de leur histoire religieuse le même nom qu'à certaines cérémonies d'une forme secrète, certains rites accomplis , par exemple, à Messène ou à Eleusis. Donc, point n'est besoin d'avoir recours à une étymologie suspecte pour expliquer un mot par soi-même absolument clair, et nous ne serions pas excusable de changer une orthographe que le temps et la saine raison ont également consacrée.

Page 1