‹ Adam; mystere du 12e siecle. Texte critique, accompagné d'une traductionChapitre 4 sur 20 · MISE EN SCENE D'ADAM · texte numérisé non relu

MISE EN SCENE D'ADAM

Le paradis doit être disposé sur un lieu élevé, entouré de courtines et de tentures de soie à une hauteur telle, que les personnages placés à l'intérieur, ne puissent être vus qu'à partir des épaules. Des feuillages et des fleurs odoriférantes joncheront le sol; des arbres divers et chargés de fruits achèveront de donner à ce lieu l'apparence d'un séjour de délices. Alors viendra le Sauveur en habit d'évêque ; devant lui se placeront Adam et Eve. Adam sera vêtu d'une tunique rouge, Eve d'un- .... blanc costume de femme et d'un manteau de soie de même couleur; tous les deux se tiendront debout devant le Créateur. Adam, cependant, sera placé plus près de Dieu, dans une attitude de respectueuse crainte, tandis qu'Eve se tiendra quelques degrés plus bas. Il faut qu'Adam sache bien quand il doit donner la réplique, de peur qu'il ne réponde trop tôt ou trop tard ; que non-seulement lui, mais tous les autres personnages, soient instruits à parler posément et à mettre leurs gestes d'accord avec leurs paroles ; que, dans la récitation, ils n'ajoutent ni ne retranchent une seule syllabe, mais qu'ils les prononcent toutes clairement et parlent les uns après les autres suivant l'ordre indiqué. Toutes les fois que l'un d'entre eux nommera le paradis, il se tournera du côté où il se trouve et le montrera de la main. Un lecteur commencera par réciter le verset : In principio creavit Deus cœlum et terrant.... après quoi, le chœur chantera : r. Formavit igitur Dominus.... Cela fait, Dieu dira : « Adam », et ce dernier répondra : « Seigneur. »

ADAM

FIGURA

Adam.

ADAM

Sire.

FIGURA

Fourme te ai De limo terre.

ADAM

Ben le sai.

FIGURA

Je t'ai fourme à mon semblant,

A m'imagene t'ai fait de terre.

Ne moi devez jà mais mover guère.

mmm

ADAM

Adam.

Seigneur.

Du limon de la terre.

DIEU

ADAM

DIEU

Je t'ai formé

ADAM

Je le sais bien.

DIEU

Je t'ai formé à ma ressemblance, A mon image je t'ai fait de terre.

Jamais tu ne te dois mettre en hostilité contre moi,

ADAM

Nen ferai-ge, mais te crerrai ; M un creatur obéirai.

FIGURA

Je t'ai dune bon cumpainun :

Ce est ta femme, Eva a nun ; Ce est ta femme e tun pareil ; Tu li devez estre ben feil.

Tu aime lui, ele aime tei, Si serez ben ambdui de mei.

El'seit à tun comandement, E vus ambdeus à mun talent.

De ta coste je l'ai fourmée, N'est pas estranh, de tei est née.

Jo la plasmai de ton sol cors :

De tei eissit, non pas de fors.

Tu, la governe par raison :

N'ait entre vus jà mais tençon, Mais grant amor, grant conservage Tel seit la lei de ton manage.

Je n'en ferai rien, mais j'ajouterai foi à tes paroles. Je suivrai en tout point ce que mon créateur me dira.

DIEU

Je t'ai donné une bonne compagne :

Voici ta femme, elle a nom Eve ;

Voici ta femme et ton semblable ;

Tu lui dois garder une grande fidélité.

Aime-la et qu'elle t'aime,

Et moi je vous aimerai bien tous les deux.

Qu'elle soit toujours prête à t'obéir,

Et tous les deux soyez soumis à ma volonté.

Je l'ai formée de ta côte,

Ce n'est pas une étrangère, puisqu'elle est née de toi.

Je la formai de ton corps ;

Elle- est sortie de toi et non pas d'ailleurs.

Toi, gouverne-la suivant la raison ;

Qu'il n'y ait jamais de dispute entre vous,

Mais grand amour et protection mutuelle ;

Telle soit la loi de ton ménage.

ADAM

figura, ad Evam.

A tei je parlerai, Evain.

Ço garde tu, ne l1 tenz en vain.

Si vols faire ma volenté, En ton cors garderas bonté.

Mei aim,' honor ton creator, E mei reconuis à seignor ; A mei servir met ton porpens, Tute ta force e tôt tun sens.

Adam aime, e lui tient chier :

Il est marid, tu sa mullier ; A lui seies tôt tens encline, Nen issir de sa discipline ; Lui serf e aim par bon corage, Car ço est droiz de tut manage.

Se tu li fais bon adjutoire, Jo te mettrai od lui en gloire.

Jo l1 ferai, sire, à ton plaisir, Jà nen voldrai de rien issir ; Tei conustrai à mon seignor, Lui à paraille e à forzor ;

MYSTERE

dieu , à Eve.

A toi je parlerai, Eve,

Prête grande attention à tout ce que je vais dire.

Si tu veux te conformer à mes désirs,

La bonté tu auras toujours en partage.

Aime-moi et honore ton créateur,

Et reconnais-moi pour ton Seigneur,

A me servir mets tout ton souci,

Toute ta force et toute ta raison.

Aime Adam, et qu'il te soit cher :

Il est ton mari et tu es sa femme.

Sois-lui toujours soumise,

Ne te dérobe pas à sa direction ;

Sers-le et aime-le sans arrière-pensée,

Car c'est ainsi que Ton doit agir en ménage.

Si tu lui es d'un puissant secours,

Je te mettrai en état de gloire avec lui.

EVE

J'agirai, Seigneur, suivant ton plaisir, En rien je ne veux enfreindre ta volonté ; Je te reconnaîtrai pour mon Seigneur, Et Adam pour mon époux et mon maître ;

o ADAM.

Jo lui serrai tôt tens fedeil, De mei aura mult bon conseil ; Le ton pleisir, le ton servise Ferai, sires, en tote guise.

Tune Figura vocet Adam propius, et attentius ei dicat

FIGURA

Escote, Adam, et entent ma raison ;

Jo t'ai formé, or te durrai tel don :

Tôt tens pœz vivre, se t1 tiens mon sermon ,

Et serras sains, ne sentiras friçon ;

Jà n'avras faim, por bosoing ne beiras,

Jà navras freit, jà chalt ne sentiras ;

Tu ers en joie, jà ne te lassaras,

Et en déduit ; jà dolor ne savras.

Tôt1 ta vie démèneras en joie ;

Toz jors serras, nen estera pas poie.

Jo T di à tei, et voil que Eva Toie ;

S'ele nel1 entent, donkes s'afoloie.

De tote terre avez la seignorie,

D'oisels, des bestes et d'altr1 manantie.

A petit vus seit qui vus porte envie.

Car tôt li mond a vus iert enclie.

MYSTERE. 1 1

Je lui serai toujours fidèle.

Jamais il ne recevra de moi de mauvais conseils ; : Tout ce qui pourra te faire plaisir ou t'être utile, Je le ferai, Seigneur, sans discuter.

Alors Dieu invitera Adam à s'approcher et lui parlera en appuyant sur chaque mot :

DIEU

Ecoute, Adam, et fais attention à ce que je dis ;

Après t'avoir formé, voici le don que je veux te faire :

Toujours tu pourras vivre, si tu observes ma loi,

Et ton corps, à l'abri de tous maux, ne vieillira point ;

Jamais tu n'auras faim, tu ne boiras pas par nécessité,

Jamais tu n'auras froid, ni ne souffriras de la chaleur;

Tu seras toujours content, jamais tu ne te fatigueras.

Toujours tu seras en fête, la douleur te sera inconnue.

Toute ta vie tu passeras dans la joie ;

Ta vie sera sans terme par le plus grand privilège.

Je le dis à toi, et je veux qu'Eve l'entende ;

Si elle n'y prête attention, elle fera marque de folie.

Je te fais le maître de toute la terre,

Des oiseaux, des bêtes, de tout ce qui frappera tes yeux.

N'aies nul souci de qui te porte envie,

Car l'univers entier doit s'incliner devant toi.

ADAM

En vostre cors vus met et bien et mal : Ki ad tel dun n'est pas liez à pal.

Tut en balance or pendiez par égal.

Créez conseil que seit vers mei leal.

Laisse le mal, et si te pren al bien, Tun seignor aime et ovec lui te. tien, Por nul conseil ne gerpisez le mien :

Si tu le fais, ne peccheras de rien.

ADAM

Grant grâce rent à ta bénignité, Ki me formas et me fais tel bunté, Que bien et mal mez en ma poesté.

En tei servir métrai ma volenté.

Tu es mi sires, jo sui ta créature ; Tu me plasmas, et jo sui ta faiture.

Ma volenté ne sera jà si dure Qu'à tei servir ne seit tote ma cure.

Tune Figura manu demonstret paradisum Ade, dicens: FIGURA.

Adam.

ADAM

Sire.

MYSTERE

Je remets entre tes mains le bien et le mal :

Qui possède un tel don jouit de sa liberté entière.

Pèse maintenant également tout en balance :

N'ajoute foi à rien qui me soit contraire.

Laisse le mal et applique-toi au bien,

Aime ton Seigneur et ne t'éloigne pas de lui,

N'abandonne jamais mon conseil pour celui d'un autre :

Si tu le fais, tu ne pécheras pas peu.

ADAM

Grande grâce je rends à ta bienveillance,

Qui me forma et agit si tendrement envers moi.

Que bien et mal elle met en ma puissance.

A te servir je mettrai ma volonté.

Tu es mon Seigneur, je suis ta créature :

Tu me créas et je suis ton ouvrage.

Ma volonté ne sera jamais si pervertie

Qu'à te servir je ne mette tout mon souci.

Alors Dieu montrera de la main le paradis à Adam, en disant

DIEU

Adam.

ADAM

Seigneur.

4 ADAM

Vez cest jardin.

Mult par est bel.

FIGURA

Dirrai tei mon avis ;

ADAM

Cum ad nun ?

FIGURA

Paradis.

FIGURA

Je T plantai e asis ; Qui i maindra il serra mes amis.

Jo T tei comand por maindre et por garder.

Tune mittet eos in paradisum, dicens :

Dedëhz vus met.

ADAM

Purrum-i-nus durer?

FIGURA

A toz jorz vivre, rien n'i pœz duter ; Jà n'i porrez mûrir ne engruter.

MYSTERE

Tu vois ce jardin.

Qu'il est beau !

DIEU

Je vais te confier mon dessein.

ADAM

Gomment a-t-il nom ?

DIEU

Paradis.

DIEU

Je l'ai planté et arrangé moi-même.

Qui s'y maintiendra sera mon ami.

Je te recommande donc de veiller à n'en pas sortir.

Alors Dieu enverra dans le paradis Adam et Eve, en disant : Je vous place dedans.

Pourrons-nous y rester ?

DIEU

Sans aucun doute, vous y pourrez toujours vivre ; Jamais vous n'y pourrez mourir ni tomber malade.

ADAM

Chorus cantet : r. Tulit ergo Dominus hominem. Tune figura manum extendet versus paradisum, dicens :

De cest jardin te dirrai la nature.

De nul délit n'i troverez falture ; N'est bien al mond que covoit criature, Chescons n'i poist trover à sa mesure ; Femme de home n'i aura irur, Home de femme verguigne ne fréur.

Por engendrer n'i est hom peccheor, N'a l'emfanter femme n'i sent dolor.

Tôt tens vivras, tant i ad bon estage ; N'i porras jà changer li toen eage.

Mort ni crendras, ne te serra damage.

Ne voil que isses, ci feras manage.

Chorus cantet : r. Dixit Dominus ad Adam. Tune monstret figura Ade arbores paradisi, dicens :

De tôt cest fruit pœz manger par déport,

Et ostendat ei vetitam arborera et fructus ejus, dicens :

Çost toi défent n'en faire altre confort. Se t'en manjues, sempres sentiras mort ; .M'amor perdras, mal changeras ta sort.

MYSTERE. i ;

Le chœur chantera : r. Tulit ergo Dominas hominem. Alors Dieu, étendant la main vers le paradis, dira :

De ce jardin Je t'expliquerai la nature.

Vous v jouirez de tous les plaisirs imaginables ;

Il n'y a bien au monde convoité par la créature

Que chacun n'y puisse trouver suivant ses désirs;

La femme de l'homme n'y sentira pas la colère,

Ni l'homme de la femme la fausse honte et la frayeur.

L'homme y engendrera sans péché,

Et la femme y enfantera sans douleur.

Tu y vivras toujours, tant le séjour v est bon ;

Jamais tu n'y pourras changer d'âge.

Tu ne craindras pas la mort, ni aucun autre accident ;

Je ne veux pas que tu sortes, ici tu feras ménage.

Le chœur chantera : r. Dixit Dominus ad Adam. Alors Dieu montrera à Adam les arbres du paradis, en disant :

De tous ces fruits tu peux manger à ton aise.

Puis il indiquera l'arbre dont le fruit est défendu, et dira :

Pour celui-ci il t'est défendu d'en user jamais.

Si tu en manges, de suite tu mourras,

Tu perdras mon amour, ton sort sera changé en mal.

i8 ADAM.

ADAM

Jo garderai tôt ton comandement, Ne jo n'Evain nen eisseroms de nient : Por un seul fruit se pert tel chasement. Droiz est que fors seie jetez al vent, Por une pom se jo gerpis t'amor, Que jà mais seit par sens ne par folor. Jugiez doit estre à loi de traïtor Qui se parjure e traïst son seignor.

Tune vadat Figura ad ecclesiam, et Adamet Eva spacientur, honeste délectantes in paradiso. Interea demones discurrant per plateas, gestum facientes competentem ; et veniant vicissim juxta paradisum, ostendentes Eve fructum vetitum, quasi suadentes ei ut eum commedat. Tune veniat Diabolus ad Adam, et dicet ei :

DIABOLUS

Que fais, Adam ?

ADAM

Ci vif en grant déduit.

DIABOLUS

Estas-tu bien ?

ADAM

Ne sen rien que m'enuit.

MYSTERE. iq

ADAM

Je me conformerai entièrement à ton commandement : Ni moi ni Eve ne nous en départirons en rien, Puisque pour un seul fruit on perd un tel séjour. Il est juste que je sois jeté dehors sans égard aucun, Pour une pomme si je renonce à ton amour ; Que jamais je ne le fasse, dans mon bon sens ou égaré. Il doit être jugé suivant la loi des traîtres Celui qui se parjure et trahit son Seigneur.

Alors Dieu se dirigera vers l'église, tandis qu'Adam et Eve se promèneront tranquillement avec délices dans le paradis. De leur côté, les démons se répandront hors de la scène, faisant des gestes de circonstance. Tour à tour ils s'approcheront du paradis et montreront à Eve le fruit défendu qu'ils sembleront vouloir l'amener à manger. Enfin Satan abordera Adam et lui dira :

SATAN

Que fais-tu, Adam ?

ADAM

Je mène ici une vie pleine de délices.

SATAN

Es-tu content ?

ADAM

Je ne sens rien qui m'ennuie.

ADAM

DIABOLUS

Pœt estre mielz.

ADAM

Ne puis saver cornent.

DIABOLUS

Vols-1" tu saver ?

ADAM

Bien en iert mon talent.

DIABOLUS

Jo sai cornent.

ADAM

E mei que chalt ?

DIABOLUS

Purquei dune non ?

ADAM

Rien ne me valt.

DIABOLUS

Si te valdra.

ADAM

Jo ne sai quant.

DIABOLUS

Ne T te dirrai pas en curant.

MYSTERE

SATAN

Tu peux être mieux encore.

ADAM

Je ne vois pas comment.

SATAN

Veux-tu le savoir ?

En serai-je plus avancé ?

SATAN

Je puis te le montrer.

ADAM

Et que m importe ?

SATAN

Pourquoi non ?

ADAM

Cela ne peut me servir de rien.

SATAN

Cela te servira.

ADAM

Je ne sais pas quand.

SATAN

Je ne te le dirai donc pas pour 1 instant.

ADAM

ADAM

Or le me di.

DIABOLUS

Ne ferai pas.

Ainz te verrai de l1 preer las.

N'ai nul bosoing de ço saver.

DIABOLUS

Kar tu ne deiz nul bien aver.

Tu as li bien, ne seiz joïr.

ADAM

E ço cornent ?

DIABOLUS

Voldras Voir ?

Jo F te dirrai priveement.

ADAM

Tu l1 me diras seûrement ?

DIABOLUS

Escult, Adam, entent à mei :

Ço iert tun pru.

ADAM

E jo Totrei.

MYSTERE

ADAM

Si, dis-le-moi maintenant.

SATAN

Je n'en ferai rien , Tant que je ne te verrai pas fatigué de le demander.

ADAM

Au reste, je n'ai nul besoin de le savoir.

Il est vrai, tu n'auras rien de plus que ce que tu as. Tu possèdes tous les biens, mais ne sais en jouir.

ADAM

Comment cela ?

SATAN

Veux-tu le savoir ?

Je te le dirai en particulier.

ADAM

Sûrement.

SATAN

Écoute, Adam, prête attention à mes paroles ; C'est dans ton intérêt.

ADAM

J'en suis persuadé.

ADAM

DIABOLUS

Creras-me-tu ?

ADAM

Oïl, mult bien.

DIABOLUS

Del tut en tut ?

Fors de un rien.

DIABOLUS

De quel chose ?

ADAM

Jo l1 te dirrai, Mon creator pas n'offendrai.

DIABOLUS

Criems-le-tu tant ?

ADAM

Oïl, par veir, Jo l'aim e criem.

DIABOLUS

N'est pas sa veir Que tu pœz faire ?

ADAM

E bien e mal.

MYSTERE. 2 5

SATAN

Me croiras-tu ?

ADAM

Oui, très-certainement.

SATAN

En toutes choses.

Sauf en un point.

SATAN

De quoi s'agit-il?

ADAM

Je vais te le dire ; Je n'offenserai pas mon créateur.

SATAN

Le crains-tu tant?

ADAM

Oui, en vérité, Je l'aime et je le crains.

SATAN

Tu ignores donc Ce que tu peux faire.

ADAM

Le bien et le mal.

ADAM

DIABOLUS

Mult es entré en fol jornal, Quant creust mal te poisse venir.

N'es-tu en gloire? nen pœz morir.

Deus le m1a dit, que je murrai, Quant son precept trespasserai .

DIABOLUS

Quel est cist grant trespassement ?

Oïr le voil, senz nul entent.

ADAM

Jo T te dirrai tôt veirement :

Il me fist un comandement.

De tuit le fruit de paradis Puis-jo manger, ço m'a apris, Fors de sul un ; cil m1est defens, Çolui ne tucherai de mans.

DIABOLUS

Liquels est ço?

MYSTERE

Tu as véritablement déraisonné, le jour Où tu as cru qu'il pouvait t'arriver du mal. N1es-tu pas dans l'état de gloire ? tu ne peux mourir

Dieu me Fa dit ; je mourrai

Si je viens à transgresser ses commandements.

De quelle importante transgression s'agit- il ? Je veux l'entendre, sans nul retard.

Je te le dirai en toute sincérité :

Il m'a fait un commandement.

De tous les fruits du paradis

Je puis manger, m'a-t-il dit,

Excepté d'un seul : celui-là m'est défendu,

Sur celui-là je ne porterai la main.

SATAN

Lequel est-ce ?

28 ADAM

Tune erigat manum Adam, et ostendat ei fructum vetitum, dicens :

ADAM

Vez-le-tu là, Çolui très-bien me dévia.

DIABOLUS

Sez-tu porquoi ?

ADAM

Jo, certes non.

DIABOLUS

Jo te dirrai jà Fachaison.

De Paître fruit rien ne li chah,

Tune manu ostendat ei fructum vetitum, dicens :

Fors de celui qui pent en hait :

Ço est le fruit de sapience, De tut saveir done science.

Se tu le manjûes, ben fras.

ADAM

E jo en quei ?

DIABOLUS

Tu le verras.

MYSTERE

Alors Adam lèvera la main et montrera le fruit défendu, en disant :

ADAM

Le vois-tu là, Celui auquel il m'a formellement défendu de toucher.

SATAN

Sais-tu pourquoi ?

ADAM

Moi, non certes.

SATAN

Je vais t'en dire le motif.

Tous les autres fruits lui sont indifférents

Alors il montrera du doigt à Adam le fruit défendu, en disant :

A l'exception de celui qui pend là-haut. Celui-là est le fruit de science, Qui donne connaissance de toutes choses. Si tu le manges tu feras bien.

ADAM

Moi, en quoi ?

SATAN

Tu le verras.

ADAM

Ti oil serrant sempres overt, Quanque deit estre t'en apert, Quanque vuldras tu porras faire, Mult le fait bon vers tei atraire.

Manjûe-le, si feras bien, Ne crendras pois tun Deu de rien ; Ainz serras puis del tut son per :

Por ço le te quidat veer.

Creras-me-tu ? Guste del fruit.

Nel1

ferai pas.

DIABOLUS

Aurais déduit.

NeT

feras ?

ADAM

Non.

DIABOLUS

Kar,

tu es

soz

Encore te mem

brera des moz.

Tune recédât Diabolus, et ibit ad alios demones, et faciet discursum per plateam, et, facta aliquantula mora, hylaris et gaudens redibit ad temptandum Adam, et dicet ci :

MYSTÈRE

Tes yeux seront de suite ouverts,

Tout l'avenir apparaîtra devant toi,

Tu pourras faire tout ce que tu voudras :

Tu feras donc bien de le cueillir.

Mange-le, tu agiras sagement,

Tu ne craindras plus en rien ton Dieu ;

Mais, au contraire, tu seras en tout son égal :

C'est pour cela qu'il a songé à te l'interdire.

Me croiras-tu ? Goûte de ce fruit.

Je ne le ferai pas.

Tu ne le feras pas ?

Tu plaisantes.

Non.

Tu es un sot ; Tu te souviendras de ce que je te dis.

Alors le diable se retirera et ira trouver les autres démons ; puis après s'être promené quelque temps hors de la scène, il reviendra tout joyeux vers Adam, qu'il essayera de tenter encore.

2 ADAM

Adam, que fais ? changes tun sens Es-tu encore en fol porpens ?

Jo F te quidai dire l'autr'er, Deus t'a fait ci sun provender, Ci t'ad mis por mangier cest fruit.

As-tu donques altre déduit ?

ADAM

Jo certes, oïl, rien ne me fait.

DIABOLUS

Ne munteras jamès plus hait, Mult te porras tenir por chier Quant Deus t'a fait sun jardenier.

Deus t'a feit gardein de son ort, Jà ne querras altre déport.

Forma-t-il toi por ventre faire ?

Altr'honor ne te voldra traire ?

Escut, Adam, entent à mei, Jo te conseillerai en fei ; Que porras estre senz seignor, E seras per del Creator.

Jo te dirai tute la summe ; Si tu manjùes de la pome, Tune eriget manum contra paradisum :

MYSTERE. 33

Adam, que fais-tu? as-tu changé d'avis?

Es-tu encore dans tes folles idées ?

Je croyais te' l'avoir dit l'autre jour,

Dieu t'a donné la jouissance de tout ce qui est ici.

Ici il fa mis pour manger de ce fruit.

As-tu donc d'autre distraction ?

ADAM

Oui, certes, je n'en manque pas.

SATAN

Tu ne monteras jamais plus haut :

Tu pourras te tenir pour très-heureux De ce que Dieu t'ait fait son jardinier. Dieu t'a fait le gardien de son jardin, Comptes-tu toujours languir dans cette position ? T'a-t-il formé uniquement pour ventre faire ? Est-ce là le seul bien qu'il voudra jamais t'accorder? Ecoute, Adam, prête attention à mes paroles ; Je te conseillerai en toute conscience, Afin que tu puisses devenir ton maître Et l'égal de ton Créateur.

Je te donnerai tout ce qu'il est possible de te donner, Si tu manges de la pomme.

Alors il étendra la main vers le paradis :

ADAM

Tu régneras en majesté, Od Deu pœz partir poesté.

ADAM

Fui-tei de ci.

DIABOLUS

Que dit Adam ?

ADAM

Fui-tei de ci, tu es Sathan, Mal conseil dunes.

DIABOLUS

Jo, cornent ?

ADAM

Tu me vols livrer à torment, Mesler me vols o mun seignor, Tolir de joie, mettre en dolor.

Ne te crerrai, fui-tei de ci !

Ne soies jà mais tant hardi Que tu jà viengez devant mei :

Tu es traïstres e sanz fei.

Tune tristis et vultu demisso, recedet ab Adam et ibit usque ad portas inferni, et colloquia habebit cum aliis demoniis. Postea vero discursum faciet per populum ; dehinc ex parte Eve accédât ad paradisum, et Evam, leto vultu blandiens, sic alloquitur :

MYSTERE. 35

Tu régneras plein de majesté

Et tu partageras la puissance avec Dieu.

ADAM

Fuis loin d'ici.

SATAN

Que dit Adam?

Fuis loin d'ici, tu es Satan,

Tu me donnes de mauvais conseils.

SATAN

Moi, comment ?

ADAM

Tu me veux livrer au supplice ,

Tu me veux brouiller avec mon Seigneur,

Me ravir ma joie, me plonger dans la douleur.

Je ne te croirai pas, fuis loin d'ici !

Ne sois jamais si hardi

Que de te présenter devant moi :

Tu es un traître, un homme sans foi.

Alors, triste et la tête baissée, le diable s'éloignera d'Adam et se dirigera vers les portes de l'enfer, où il s'entretiendra avec les autres démons. Puis, après avoir circulé au milieu de la foule, il se dirigera vers la partie du paradis occupée par Eve. à laquelle il s'adressera d'un air joyeux :

ADAM

DIABOLUS

Eva, çà sui venuz à tei.

EVA

Di moi, Sathan, e tu purquei?

DIABOLUS

Je veis querant tun pru, t'honor

Ço dunge Deu !

DIABOLUS

N'aies paor; Mult a grant tens que j'ai apris Toz les conseils de parais, Une grant part jo t'en dirrai.

EVA

Ore comence, e jo l'orrai.

DIABOLUS

Orras-me tu ?

EVA

Si ferai bien, Ne te curcerai-jo de rien.

MYSTERE

I Eve, je su

SATAN

is venu ici à ta rencontre.

EVE

Dis-moi, Satan, de quoi s'agit-il?

SATAN

Je vais cherchant ton profit, ton honneur.

Dieu le veuille !

SATAN

N'aie pas peur, Il y a longtemps que j'ai appris Tous les secrets du paradis, Je t'en dirai une partie.

EVE

Commence dès maintenant, je t'écoute.

SATAN

Sûrement.

EVE

Je t'écouterai attentivement.

Je ne t'interromprai en rien.

ADAM

DIABOLUS

Celeras-men ?

EVA

Oïl, par fei.

DIABOLUS

Iert descovert ?

EVA

Nenil, par mei.

DIABOLUS

Or me mettrai en ta créance, Ne voil de tei altre fiance.

Bien te pois creire à ma parole.

DIABOLUS

Tu as esté en bone escole ;

Jo vi Adam, mais trop est fols.

EVA

Un poi est durs.

DIABOLUS

Il serra mois.

Il est plus durs que n'est emfers.

MYSTERE

Me garderas-tu le secret ?

EVE

Oui , par ma foi.

SATAN

Et s'il est découvert ?

EVE

Je le jure, ce ne sera par moi.

SATAN

Je vais donc mettre en toi ma confiance, L'assurance que tu me donnes me suffit.

Tu peux bien croire à ma parole.

SATAN

Tu as été à bonne école ;

J'ai vu Adam, c'est un insensé.

EVE

Il est un peu dur.

SATAN

Il s'attendrira, Mais pour l'instant il est plus dur que l'enfer.

ADAM

EVA

Il est mult francs.

DIABOLUS

Ainz est mult sers.

Cure ne volt prendre de sei, Car la prenge, se vols, de tei.

Tu es rieblette et tendre chose, Et es plus fresche que n'est rose ; Tu es plus blanche que cristal, Que nief qui chiet sor glace en val.

Mal cuple en list li Criatur, Tu es trop tendre et il trop dur ; Mais neporquant tu es plus sage, En grant sens as mis tun corrage :

Por ço fait bon se traire à tei.

Parler te voil.

Or jà ce fai.

DIABOLUS

N'en sache nuls.

EVA

Ki T deit saveir ?

MYSTERE. 41

EVE

Il est très-indépendant.

SATAN

Au contraire, il est très-servile.

Il ne veut prendre aucun souci de sa personne, Mais j'en prendrai de la tienne, moi, si tu le veux. Tu es faiblette et tendre chose, Et tu es plus fraîche que la rose, Tu es plus blanche que le cristal, Que neige qui tombe sur la glace dans la vallée ; Le Créateur vous a bien mal accouplés, Tu es trop tendre et lui trop dur ; Mais pourtant tu es la plus sage, Et ton courage est uni à un grand bon sens ; C'est pour cela qu'il est bon de Rapprocher. Je veux te parler.

EVE

Rien ne t'en empêche.

Que nul ne le sache.

EVE

Et qu'est-ce qui a besoin de le savoir i

4a ADAM.

DIABOLUS

Neis Adam.

EVA

Nenil, par mei er.

DIABOLUS

Or te dirrai, e tu m'ascote, N'a que nus dous en ceste rote, E Adam là, qu'il ne nus ot.

EVA

Parlez en hait, nen savrat mot.

DIABOLUS

Jo vus acoint d'un grant engin, Qui vus est fait en cest gardin.

Le fruit que Deus vus ad doné, Nen a en sei gaires bonté ; Cil qu'il vus ad tant défendu, Il ad en sei mult grant vertu.

En celui est grâce de vie, De poësté, de seignorie, De tut saver, e bien e mal.

EVA

Quel savor a ?

Pas même Adam.

EVE

S'il le sait, ce ne sera pas par moi.

SATAN

Je vais donc m'expliquer, écoute-moi ;

En réalité, nous sommes tous les deux seuls en ce lieu.

Car Adam ne fait aucune attention à nous.

EVE

Tu peux parler haut, il ne s'apercevra de rien.

SATAN

Je vous avertis d'une grande tromperie,

Dont vous êtes la victime dans ce jardin.

Le fruit que Dieu vous a donné,

En soi-même ne vaut pas grand'chose ;

Celui, au contraire, qu'il vous a interdit

Possède une vertu suréminente.

En lui est la grâce de vie,

De puissance et de seigneurie ,

De tout savoir, bien et mal.

EVE

Quelle saveur a-t-il?

44 ADAM

DIABOLUS

Celestial.

A ton bel cors, a ta figure, Bien covendreit tel aventure, Que tu fusses dame del mond, Del soverain e del parfont, E seùsez quanque a estre.

Que de tuit fuissez bone maistre.

EVA

Est tel li fruiz ?

DIABOLUS

Oïl, par ver.

Tune diligenter intuebitur Eva fructum vetitum, dicens

EVA

Jà me fait bien sol le veer.

DIABOLUS

Si tu le mangues, que feras ?

EVA

E jo, que sai ?

DIABOLUS

Ne me crerras ;

MYSTERE

Céleste.

A ton beau corps, à ta figure, Conviendrait bien telle aventure, Que tu fusses reine du monde, De ce qui est en haut et de ce qui est en bas, Que tu susses tout ce qui doit être, Que de tout tu fusses entièrement maîtresse.

EVE

Ce fruit est tel que tu le dis ?

SATAN

Oui, en vérité.

Alors Eve regardera avec empressement le fruit défendu, et dira :

EVE

Rien que sa vue me fait du bien.

SATAN

Si tu en manges, que feras-tu ?

EVE

Moi, que sais-je?

SATAN

Crois-moi :

40 ADAM

Primes le pren e puis le done :

Del ciel avrez sempres corone , Al Creator serrez pareil, Ne vus purra celer conseil ; Puis que del fruit avrez mangié, Sempres vus iert li cuer changié ; O Deu serrez vus, sans faillance, D'égal bonté, d'égal puissance.

Guste del fruit.

EVA

Jo n'ai regard.

DIABOLUS

Ne creire Adam, senz nuls esgard.

EVA

Jo le ferai

DIABOLUS

Quant?

EVA

Suffrez-mei Tant que Adam seit en recei.

DIABOLUS

Manjùe-le, n'aiez dutance, Le demorer serrât emfance.

MYSTERE. 47

D'abord prends-le et donne-le à Adam :

Vous serez aussitôt les maîtres du ciel, Vous serez semblables au Créateur, Il ne pourra vous cacher aucun de ses desseins ; Du moment que vous aurez mangé de ce fruit Votre cœur sera pour toujours changé.

A Dieu vous serez, sans interruption, Égaux en bonté et en puissance.

Goûte de ce fruit.

Je ne cours aucun danger.

SATAN

Ne crois Adam en aucune façon.

EVE

Je ne le croirai pas.

SATAN

Quand le mangeras-tu ?

EVE

Souffre qu'auparavant Adam se retire.

SATAN

Mange donc, n"aie pas de crainte, Tarder encore serait de l'enfantillage.

48 ADAM

Tune recédât Diabolus ab Eva, et ibit ad infernum. Adam vero veniet ad Evam, moleste ferens quod cum ea locutus si t Diabolus, et dicet ei :

ADAM

Di moi, muiller, que te querreit?

Li mal Satan que te voleit ?

EVA

Il me parla de nostr1 honor.

ADAM

Ne creire jà le traïtor ; Il est traître.

Bien le sai.

ADAM

E tu, cornent?

EVA

Car oï l'ai.

De ço que achat me de l1 veer, Il te ferra changer saver.

ADAM

Nel fera pas, car nel crerai De nule rien tant que la sai.

MYSTERE

Alors le Diable s'éloignera d'Eve et ira en enfer. Adam, au contraire, que le colloque du Diable et d'Eve a fortement impatienté, s'approchera et parlera ainsi :

ADAM

Dis-moi, femme, que t'a-t-il demandé?

Que te voulait ce maudit Satan ?

EVE

Il m'a entretenu de notre bien.

ADAM

Ne le crois pas, le traître ; C'est un traître.

Je le sais bien.

ADAM

Toi, comment?

EVE

Parce que je l'ai entendu parler.

Mais, d'après ce qu'il m'a été permis de voir, Il te fera changer d'avis.

ADAM

Il ne le fera pas, car je ne le croirai Absolument en rien jusqu'à nouvel ordre.

ta ADAM.

Nel laisser mais venir sor tei.

Car il est mult de pute fei.

Il volst traïr jà son seignor, E s'oposer al des halzor ; Tel paltonier qui ço ad fait, Ne voil vers vus ait nul retrait.

Tune serpens artificiose compositus ascendit juxta stipitem arboris vetite. Cui Eva propius adhibebit aurem, quasi ipsius ascultans consilium ; dehinc accipiet Eva pomum, porriget Ade. Ipse vero nondum eam accipiet, et Eva dicet ei :

EVA

Manjùe, Adam, ne sez que est :

Pernum ço bien que nus est prest.

ADAM

Est-il tant bon ?

Tu le savras ; Nel pœz saver sin gusteras.

ADAM

J'en duit.

EVA

Lai-le.

MYSTÈRE. 5i

Ne te laisse jamais approcher par lui

Car il est tout à fait de mauvaise foi.

Il veut trahir son Seigneur

Et s'élever au-dessus de lui ;

Un gredin qui a agi de la sorte

Je ne veux pas que près de vous il ait accès.

Alors un serpent construit avec art s'enroulera autour du tronc de l'arbre défendu. Eve s'en approchera et fera semblant de prêter l'oreille à ses discours; après quoi elle cueillera une pomme et la présentera à Adam. Ce dernier refusera de la prendre, et Eve lui dira :

EVE

Mange, Adam, tu ne sais pas ce que c'est : Prenons ce fruit qui est préparé pour nous.

ADAM

Est-il donc si bon ?

Tu le sauras ; Mais tu ne peux le savoir si tu n'y goûtes.

ADAM

J'en suis tout tourmenté.

EVE

Laisse-le alors.

ADAM

ADAM

Nen ferai pas.

EVA

Del demorer fai tu que las.

ADAM

E jol prendrai.

EVA

Manjûe-fen :

Par ce savras e mal e bien ; Jon manjerai premirement.

ADAM

E jo après.

EVA

Seûrement.

Tune commedet Eva partem pomi, et dicet Ade

Gusté en ai ; Deus ! quel savor !

Une ne tastai d'itel sador ! D'itel savor est ceste pome....

ADAM

De quel ?

EVA

D'itel n'en gusta home.

MYSTERE. !>3

ADAM

Non, je n'en ferai rien.

EVE

Tu es fatigant avec toutes tes hésitations.

ADAM

Je vais le prendre.

EVE

Manges-en :

De cette manière tu connaîtras le bien et le mal ; Mais moi je vais en manger tout d'abord.

ADAM

Et moi après.

EVE

Sûrement.

Alors Eve mangera une partie de la pomme, et dira à Adam :

J'en ai goûté ; Dieu ! quelle saveur !

Jamais je ne mangeai rien d'aussi délectable !

Cette pomme a une saveur....

ADAM

Laquelle ?

EVE

Jamais homme n'en a mangé de semblable.

?4 ADAM

Or sunt mes oil tant cler veant, Jo semble Deu le tuit puissant ; Quanque fust, et quanque doit estre Sai jo trestut bien, en sui maistre.

Manjùe, Adam, ne faz demore, Tu le prendras en mult bon ore.

Tune accipiet Adam pomum de manu Eve, dicens :

ADAM

Jo t'en crerrai, tu es ma per.

EVA

Manjûe, nen pœz redoter.

Tune commedet Adam partem pomi ; quo comesto, cognoscet statim peccatum suum, et inclinabit se. Non possit a populo videri, et exuet sollempnes vestes, et induet vestes pauperes consutas foliis, maximum simulans dolorem, incipiens Iamentationem suam :

ADAM

Allas ! pecchor, que ai jo fait ?

Or jo sui mort sanz nul retrait.

Senz nul rescus sui jo jà mort, Tant est chaïte mal ma sort.

Mal m'est changée m'aventure ; Mult fu jà bone, or est mult dure.

MYSTERE. 55

Maintenant mes yeux sont si clairvoyants , Que je ressemble au Dieu tout-puissant ; 1 1 Tout ce qui a été, tout ce qui doit être Je le sais parfaitement, j'en suis maîtresse. Mange, Adam, ne tarde plus, Prends cette pomme pour ton plus grand bonheur. Alors Adam recevra la pomme de la main d'Eve, disant :

ADAM

Il faut bien que je te croie, toi, la moitié de moi-même.

EVE

Mange, n'aie plus d'hésitation.

Alors Adam mangera une moitié de la pomme; après quoi il reconnaîtra aussitôt sa faute et baissera la tête. Ne pouvant plus supporter les regards du peuple, il dépouillera ses riches vêtements et se couvrira de misérables habits formés de feuilles cousues ensemble. Il simulera une grande douleur et commencera sa lamentation :

ADAM

Hélas ! pécheur, qu'ai-je fait ?

Je suis mort maintenant sans retour.

Sans espoir de délivrance je suis mort,

Tant est grande la faute que j'ai commise.

Combien mon sort est tristement changé ;

Jadis il fut très-heureux, maintenant il est très-dur.

Jo ai guerpi mun Criator Par le conseil de mal uxor.

Allas ! pecchable, que ferai ?

Mun Criator cum atendrai?

Cum atendrai mun Criator, Que j'ai guerpi por ma folor?

Unches ne fis tant mal marchié, Or sai jo jà que est pecchié.

Ai ! mort, porquei me laisses vivre.

Que n'est li mond de mei délivre ?

Porquei faz encombrer al mond ?

D*emfer m'estoet tempter le fond.

En emfer serra ma demure, Tant que vienge qui me sucure.

En emfer siverai ma vie :

Dont me vendra iloc aïe ?

Dont me vendra iloc socors ?

Ki me trara d'itel dolors ?

Porquei vers mon seignor mesfis Ne me deit estre nul amis.

Non iert nul qui gaires me vaille, Jo sui perdu senz nule faille.

Vers mon seignor sui si mesfait, N1 puis contre lui entrer em plait ;

MYSTERE

tbandonné mon Créateur Par le conseil de ma coupable épous HélasTpecheur, que vais-je faire?

Comment pourrai-je attendre mon Créateur": Comment me présenterai-je devant lui.

Après Tavoir follement abandonné ?

Jamais je ne fis une transaction si défavorable. Je sais maintenant ce que c'est que le péché.

s ' mon, pourquoi me laisser vivre.

Que ne délivres-tu le monde de ma personne - Pourquoi continuerais-je à souiller la terre ? Il me faudra bien tàter du fond de l'enfer. En enfer sera nia demeure, Jusqu'à ce qu'un sauveur ne me vienne.

En enfer j'écoulerai mes jours ; Mais, la, d'où pourra me venir aide : D'où pourra me venir en ce lieu secours ? Qui m'arrachera à un pareil supplice?

Après avoir mal agi envers mon Seigneur Il ne me doit rester aucun ami.

Personne ne sera assez puissant pour me tirer de là, Je suis perdu sans retour.

J'ai si mal agi envers mon Seigneur, Que je ne puis lui présenter ma défense :

ADAM

Car j'o ai tort e il ad dreit.

Allas, Deu ! tant a ci mal plait !

Chi aurad mais de mei mémoire Car sui mesfet au Roi de gloire ; Au roi del ciel sui si mesfait, De raison n'ai vers lui un trait, Nen ai ami ne nul veisin Qui me traie del plait a fin.

Qui preirai jo jà qui m'ait, Quant ma femme m1a si trait, Qui Dex me dona por pareil ?

Ele me dona mal conseil ; Ai ! Eve.

Tune aspiciet Evam uxorem suam, et dicet :

Ai ! femme deavée ; Com mal fussez vous de moi née !

Car fust arse iceste coste Qui m'ad mis en si maie poste !

Car fust la coste en fu brudlée Qui m'ad basti si grant meslée !

Quant celé coste de mei prist, Por quei ne Tarst e mei oscist ?

MYSTERE

Car, moi j'ai tort et lui raison.

Dieu ! quelle mauvaise cause est la mienne !

Qui aura jamais souvenir de moi

Après mon crime envers le roi de gloire;

Envers le roi du ciel j'ai si mal agi

Que je ne puis m'excuser par aucun bon motif.

Que je n'ai ni ami, ni voisin

'Qui puisse me tirer d'un si mauvais pas.

Quel secours maintenant invoquerais-je,

Après que ma femme elle-mime m'a trahi ?

Elle que Dieu fit mon semblable,

Elle m'a donné un mauvais conseil ;

Ah ! Eve.

Alors il regardera Eve, sa femme, et dira :

Aïe ! femme dévoyée; Combien funestement vous êtes née de moi ! Que.n'a-t-elle été brûlée cette côte Qui m'a valu un si fâcheux destin !

Que n'a-t-elle été consumée par le feu, la côte Qui m'a préparé un si malheureux débat ! Quand cette côte de moi Dieu prit, Pourquoi ne l'a-t-il pas brûlée et ne m'a-t-il pas tué ?

ADAM

La coste ad tut le cors traï, E afplé e mal bailli.

Ne sai que die ne k'en face ; Si ne me vient del ciel la grâce, \"em puis estre gieté de paine :

Tel est li mais que me demaine.

Ai ! Eve, cum a mal ore !

Cum grant peine me curut sore, Quant onches fustes mi pareil ! Ore sui periz par ton conseil.

Par ton conseil sui mis a mal , De grant haltesce sui mis a val.

Nen serrai trait por home né, Si Deu nen est de majesté.

Que di jo ? porquei le nomai ?

Il m'aidera ? corocé l'ai.

Ne me ferat jà nul aie.

For le tilz qu'istra de Marie.

Ne sai de nul prendre conrei , Quant à Deu ne portâmes fei , Or, en seit tôt a Deu plaisir, N'i ad conseil que del morir.

l'une incipiat chorus : r. Dum ambularet.... Quodicto, venict Figura stolam habens, et ingredietur paradisum circumspiciens

MYSTERE

La côte a trahi tout le corps,

Elle Ta affolé et mal gouverné.

.le ne sais plus que dire, ni que l'aire ;

Si le ciel ne vient à mon secours.

Je ne puis sortir d'embarras :

Tel est le souci qui me tourmente.

Hélas ! Eve, quel malheur tu as causé !

De quel grand châtiment n'ai-je pas été frappé.

Lorsque tu m'as été donnée pour épouse :

Maintenant je suis perdu par ta faute.

Ton mauvais conseil m'a plongé dans l'infortune.

Il m'a fait descendre des hauteurs où j'étais placé.

Aucun homme vivant ne me tirera de là

Si le Dieu du ciel ne s'interpose.

Que dis-je? ai-je droit de l'invoquer?

Peut-il seulement me secourir? je l'ai courroucé.

Je ne puis plus désormais attendre aucune aide.

Si ce n'est du fils qui sortira de Marie.

Nous n'avons certainement pas agi dans notre intérêt,

Lorsque nous avons été infidèles envers Dieu.

Maintenant, puisse cette détermination plaire à Dieu.

Le seul parti à prendre est de mourir.

Alors le chœur entonnera : Dum ambularet \près quoi,

s'avancera, vêtu d'une longue robe, et jettera, en entrant

6a ADAM.

quasi quereret ubi esset Adam. Adam vero et Eva Iatebunt in angulo paradisi, quasi suam cognoscentes miseriam, et dicet Figura : Adam, ubi es?

Tune ambo surgent, stantes contra Figuram, non tamen omnino erecti, sed, ob verecundiam sui peccati, aliquantulum curvati, et multum tristes, et respondeat Adam :

ADAM

Ichi sui-jo, mult beal sire, Repost me fui jà por ta ire ; E por ço que jo sui tut nuz, Me sui-jo ci tant embatuz.

FIGURA

Ke as-tu fet ? cum as erré?

Qui t'a toleit de ta bonté ? Que as-tu fet ? porquei as honte ?

ADAM

Cum entrerai od toi en conte !

FIGURA

Tu n1aveis rien l'autre hier Dont tu duses veregunder ; Or jo te vei mult triste e morne :

Mal s'enjoist qui ensi sojorne.

MYSTERE

dans le paradis, un regard investigateur de tous côtés, comme pour chercher où est Adam. Pendant ce temps, Adam et Eve, qui semblent avoir le sentiment de leur faute, se tiendront blottis dans un lieu retiré, et Dieu dira: Adam, oit es-tu?

Alors tous les deux se présenteront devant Dieu, non plus la taille droite et haute, mais quelque peu courbés sous le poids de leur péché et profondément tristes. Adam répondra :

ADAM

Me voici, beau sire.

Si je me suis caché c'est pour éviter ta colère : Et c'est aussi parce que je suis tout nu Que je me suis blotti dans un lieu retiré.

DIEU

Qu'as-tu fait ? Comment t'es-tu écarté du droit chemin ? Comment as-tu été dépouillé de ton état bienheureux? Qu'as-tu fait? Pourquoi as-tu honte?

ADAM

Comment entrerai-je en explication avec toi !

DIEU

Tu n'avais rien Tautre jour

Dont tu dusses avoir honte ;

Maintenant je te vois triste et morne :

Qui demeure ainsi a quelque chose à se reprocher.

ADAM

Tel vergoine ai, sire, de tei, Que jo nVembat.

FIGURA

E tu porquei ?

ADAM

Si grant honte mon cors enlace.

Ne t'ose plus veer en face.

FIGURA

Porquei trespassas mon devé - As-tu dunkes gaires gainné?

Tu es mon serf, e jo ton sire.

ADAM

Ne le te puis pas contredire.

FIGURA

Jo te formai à mon semblant :

Porquei trespassas mon cornant ?

Jo te plasmai dreit a m1 ymage :

Por ço me fis tu cel oltrage ; M un defens un pas ne gardas, Delivrement le trespassas.

ADAM

Je suis si honteux devant toi, Seigneur, Que je me cache.

DIEU

Et pourquoi ?

ADAM

Je suis tellement accablé sous le poids de ma honte,

Que je n'ose plus te regarder en face.

DIEU

Pourquoi as-tu transgressé mes commandements ? As-tu donc beaucoup gagné à cela ?

Tu es mon esclave et je suis ton maître.

ADAM

Je ne puis te contredire en rien.

DIEU

Je t'ai fait à ma ressemblance :

Pourquoi as-tu transgressé mon commandement ?

Je t'ai formé entièrement à mon image,

Ce qui rend Toutrage que tu m'as fait plus grand;

Tu n'as en rien observé mes prescriptions,

Tu les as trangressées délibérément.

Le fruit manjas dunt jo t'ai dit Que jo faveie contredit.

Por ço quidas estre mon per ; Ne sai si tu voldras gabbsr.

Tune Adam manum extendet contra Figuram, postea contra Evam, dicens :

ADAM

La femme que tu me donas, Ele fist prime icest trespas ; Donat le mei , e jo mangai :

Or m1est vis, tornez est à gwai.

Mal acontai icest manger :

Jo ai mesfait par ma moiller.

FIGURA

Ta moiller creistes plus que mei, Manjas le fruit sanz mon otrei.

Or te rendrai itel guerdon :

La terre aurat maléiçon ; Où tu voldras ton blé semer.

Il te faldrat al fruit porter.

Ele est maleite soz ta main, Tu la cotiveras en vain.

MYSTERE. 6-

Tu as mangé du fruit que je t'avais dit De ne jamais toucher en aucune occasion. Par là tu t'es imaginé devenir mon égal ; Tu as voulu plaisanter, je pense.

Alors Adam étendra la main vers Dieu, puis vers Eve, en disant :

La femme que tu m'as donnée,

A la première commis cette désobéissance ;

Elle m'a donné la pomme et je l'ai mangée :

Maintenant il m'est avis que cela m'est tourné à mal.

Cette action m'a mal réussi :

J'ai mal agi par la faute de ma femme.

Tu as cru ta femme plus que moi,

Tu as mangé le fruit sans ma permission.

Voilà, la récompense que je te donnerai maintenant

La terre sera maudite ;

Partout où tu voudras semer

Tu en subiras les conséquences.

Elle est maudite sous ta main,

Tu la cultiveras en vain.

ADAM

Tut son fruit à tei devendrat Espines, chardons te rendrat, Changer tu voldras ta semence.

Malait iert por ta sentence.

Od grant travail, od grant hahan , Tei convendra manger ton pan ; Od grant paine, od grant suor, Yiveras-tu e noit e jor.

Tune Figura vertet se contra Evam, et minaci vultu ei dicet

E tu, Eve, mala muiller, Tost me començas de guerrer, Poi tenis mes comandemenz.

Jà m'engingna li mal serpenz.

FIGURA

Par lui quidas estre mon per ; Ses-tu jà bien adeviner ?

Or einz aviez la maïstrie De quanque deit estre en vie :

Cum Tas tu jà si tost perdue ?

Or te vei triste e mal venue ;

MYSTERE. 6q

Tous ses fruits pour toi seront changés

En épines, transformés en chardons ;

Tu voudras changer la semence

Elle sera maudite par suite deTarrèt porté contre toi.

Avec grand travail, avec grande douleur

Il te faudra manger du pain ;

Avec grande peine, avec grande sueur

Tu vivras nuit et jour.

Alors Dieu se tournera vers Eve et lui dira, plein de courroux :

Et toi, Eve, femme perverse,

Tu as commencé de bonne heure à me faire la guerre.

Tu as peu observé mes commandements.

kve.

C'est le maudit serpent qui m'a trompée.

Par lui tu as cru devenir semblable à moi Devines-tu bien ce qui va t1arriver?

Autrefois vous aviez la domination Sur tout ce qui a vie dans le monde : Comment Tas-tu sitôt perdue ?

Maintenant te voilà triste et inquiète ;

7o ADAM.

As tu, dis mei, fet gain ou perte?

Jo tei rendrai bien ta déserte, Jo t'en donrai por ton servise ; Mal te vendra en tote guise.

En dolor porteras emfanz, E em paine vivront lor anz.

Tes emfanz en dolor naistront , En grant anguisse finerunt.

En tel hahan, en tel damage, As mis tei e tôt tun lignage ; Toit cealz qui de tei isteront, Li ton pecché bien ploreront.

Et respondebit Eva, dicens :

Ço sui mesfait, iço fu par folage ; Por une pom soffrirai grant damage , Qui met en paine e mei e mon lignage ; Petit aquest me rent mult grant trauage. Si jo mesfis, ne fu merveille grant, Quant traï mei le serpent suduiant.

Mult set de mal, nen semble pas oueille Mal est bailliz qui a lui se conseille.

MYSTERE. 7i

As-tu, dis-moi, fait gain ou perte ?

Je te récompenserai suivant ton mérite,

Je te paierai suivant ce que tu as fait.

Des maux te viendront de toute manière :

Tu enfanteras dans la douleur,

Et ta progéniture sera éternellement malheureuse.

Tes enfants naîtront dans la douleur

Et mourront au milieu des plus grandes angoisses.

Tels sont les maux et les préjudices

Dont, par ta faute, vous souffrirez, toi et ta descendance

Tous ceux qui de toi sortiront

Pleureront ton péché.

Et Eve répondra, disant

EVE

J'ai mal agi, je me suis conduite follement ; Pour unepomme je vais éprouver un si grand dommage. Que moi et ma descendance en souffrirons beaucoup: Pour peu de chose je subis une grande punition. Si j'ai mal fait, ce n'est pas grande merveille, Puisque j'ai été trompée par le séduisant serpent. Il sait beaucoup de mal, il ne ressemble pas à la brebis; Mal est dirigé qui à lui se conseille.

i ADAM.

La pome pris, or sai que fis folie, Sor ton defens : de ço fis folonie ; Mal en gustai , or sui de tei haïe :

Por poi de fruit mei covient perdre vie.

Tune minabitur Figura serpenti, dicens :

FIGURA

E tu, serpent, seies maleit !

De to reprendrai bien mon dreit.

Sor ton piz te traîneras,

A tuz les jors que jà vivras.

La puldre iert tut dis ta viande,

En bois, en plain e pues en lande.

Femme te portera haine,

Oncore te iert mal veisine.

Tu son talon aguaiteras,

Celé te sachera le ras ;

Ta teste ferra d'itel mail,

Qui te serra un grant travail.

Encore en prendra bien conrei

Cum porra se venger de lei.

Mal acointas tu sun train,

Ele t1 fera le chief enclin ;

MYSTERE. 73

J'ai pris la pomme, or je sais que j'ai agi follement Contre ta défense ; en cela j'ai commis une félonie J'en goûtai à tort, maintenant je suis haïe de toi : Pour un peu de fruit il faut que je perde la vie.

Alors Dieu menacera le serpent, en disant :

DIEU

Et toi, serpent, sois maudit !

Sur toi je reprendrai bien mes droits.

Sur ton ventre tu te traîneras,

Tous les jours que tu vivras.

Tu te nourriras uniquement de poussière,

Dans les bois, les plaines, ou le désert.

La femme te portera haine,

Et sera pour toi d'un dangereux voisinage.

Tu chercheras à la piquer au talon,

Mais elle t'arrachera le dard ;

Elle te frappera la tête d'un marteau tellement lourd,

Qu'il te fera un mal épouvantable.

Enfin elle mettra tous ses soins

A se venger de toi comme elle pourra.

Parce que tu t'es réjoui de sa confusion,

Elle te fera courber la tête ;

\. ADAM

Oncor raïz de lui istra,

Qui toz tes vertuz confondra.

Tune Figura expcllet eos de paradiso, dicens

Or isse hors de paradis ; Mal change avez fet de pais.

En terre vus ferez maison, En paradis n'avez raison ; N'i avez rien que chalenger, Fors isterez senz recovrer ; N'i avez rien par jugement :

Or pernez aillors chasement.

Fors en issez de bon aité ; Ne vus fait faim ne lasseté, Ne vus fait mais dolor ne paine, A toz les jors de la semaine.

En terre avrez malvais sojor, Apres morrez, al chief de tor ; Des pois qu'avrez gusté la mort, En emfer irrez sanz déport.

Ici avront les cors eissil , Les aimes en emfern péril.

Satan vus avra en baillie.

N'est hom que vus en face aïe,

MYSTÈRE. 7d

Et un rejeton naîtra d'elle Qui confondra tous tes artifices.

Alors Dieu les chassera du paradis, en disant :

Maintenant, sortez du paradis,

Que vous avez échangé à tort contra un autre séjour.

Sur la terre vous établirez votre famille,

Vous n'avez plus aucun motif de demeurer en paradis.

Vous n'y pouvez plus rien revendiquer,

Vous allez en sortir et pour toujours.

Par jugement vous n'y possédez plus rien ;

Cherchez donc ailleurs un lieu d'habitation.

Vous en sortez à bon droit;

Ne vous manque jamais faim, ni fatigue,

Ne vous manque jamais douleur ni peine,

Tous les jours de la semaine.

Sur la terre vous serez malheureux,

Puis vous mourrez, en lin de compte ;

Aussitôt que vous serez mort,

Sans retard vous irez en enfer.

Après l'exil de vos corps sur la terre,

Vos âmes subiront leur châtiment en enfer.

Satan vous aura sous sa direction.

Il n'y a personne qui puisse vous aider ;

76 ADAM

Par cui seiez vus jà rescus, Se jo ne pren pité de vus.

Chorus cantet : r. In sudore vultus tui.

Intérim veniet Angélus, aîbis indutus, ferens radiantem gladium in manu, quem statuet Figura ad portam paradisi, et dicet ei :

Gardez-mei bien le paradis, Que mais n'i entre icist faudis ; Qu'il n1ait mais poeir ne baillie, Jà de tocher le fruit de vie ; O celé spée qui flambloie, Si li défends très-bien la voie.

Cum fuerint extra paradisum, quasi tristes et confusi, incurvati erunt solo tenus super talos suos, et Figura manu eos demonstrans, versa facie contra paradisum ; et Chorus incipiet : r. Ecce Adam quasi unus.... quo finito, et Figura regredietur ad ecclesiam.

Tune Adam fossorium et Eva rostrum, et incipient colère terram, et seminabunt in ea triticum. Postquam seminaverint, ibunt sessum in loco aliquantulum, tanquam fatigati labore, et flebiliter respicient sepius paradisum, percucientes pectora sua. Intérim veniet Diabolus, et plantabit in cultura eorum spinas et tribulos, et abscedet. Cum venient Adam et Eva ad culturam suam, et viderint ortas spinas, et tribulos, vehementi

MYSTERE

Par qui seriez-vous jamais secouru, Si moi je ne prends pitié de vous.

Le chœur chantera : r. In sudore vultus tui.

Alors viendra un ange, tout de blanc habillé, une épée flamboyante à la mainyque Dieu placera à la porte du paradis, en lui disant :

Gardez-moi le paradis de telle sorte

Que jamais cette engeance n'y puisse entrer ;

Qu'elle soit mise dans Timpossiblité complète

De jamais toucher le fruit de vie.

Avec cette épée qui flamboie

Barrez-lui le chemin sans pitié.

Après leur expulsion du paradis, Adam et Eve, tristes et confus, se tiendront accroupis sur leurs talons ; Dieu les désignera d'un geste à la foule, la figure tournée vers le paradis, et le chœur entonnera : Ecce Adam quasi unus.... Aussitôt après Dieu rentrera dans l'église.

Alors Adam prendra un hoyau et Eve un râteau, et tous deux commenceront à cultiver la terre et à semer du blé. Après quoi ils iront s'asseoir un peu à l'écart, en simulant la fatigue, et lèveront par intervalles des yeux larmoyants vers le paradis en se frappant la poitrine. Pendant ce temps le diable viendra mêler à leur culture des épines et des chardons, puis s'en ira. Adam et Eve saisis au retour d'une violente douleur, à la vue

-s ADAM.

dolore percussi, prosternent se in terra, et résidentes percucient pectora sua et femora sua, doloris gestum facientes et Adam incipiet lamentationem suam.

ADAM

Allas ! chaitif, tant mal vi unches Tore Que mes pecchez me sunt tuz coru sore, Que jo guerpi le seignor que hom aure ! Qui requerra jamès qu'il me socore?

Hic respiciat Adam paradisum, et ambas manus suas elevabit contra eum, et caput pie inclinans, dicens :

Oi ! paradis. Allas ! tant bel maneir ! Vergier de gloire, tant vus fet bel veir ! J'otez en sui, par mon pecchié, par veir : Del recovrer tôt ai perdu Tespeir.

Jo fui dedenz, n'en sei gaires joïr, Créi conseil chi me rist tost partir ; Or m'en repent, dreit est qui m'en atir : Ço est à tart, rien nen valt mon sospir. Où fu mon sens, que devint ma mémoire. Que por Satan guerpi le roi de gloire ? Or m'en travail, si m'en valt mult petit ; Li mien pecchié iert en estoire escrit.

MYSTERE

des épines et des chardons poussés de tous côtés, se prosterne- /L>*^y^ ront à terre et se frapperont la poitrine et les cuisses avec tous /

les gestes du desespoir; puis Adam commencera sa lamentai

ADAM

Malheureux que je suis ! Il est donc arrivé le moment Où mes péchés me sont hautement reprochés, Parce que j1ai quitté le Seigneur que l'homme adore ! Qui s'interposera jamais pour qu'il me secoure?

En cet endroit Adam fixera le paradis, vers lequel il étendra les deux mains, puis inclinant religieusement la tête, il dira :

Oh ! paradis, si beau séjour !

Verger de gloire, que vous êtes beau à voir !

Je vous ai perdu par mon péché, en vérité,

Et de vous recouvrer j'ai perdu tout espoir.

J'ai été dedans, je n'ai pas su en jouir,

J'ai cru conseil qui me l'a fait bientôt quitter ;

Maintenant je m'en repens, et c'est justice;

Mais c'est trop tard, mes soupirs ne servent de rien.

Où était donc mon bon sens, à quoi ai-je pensé,

Lorsque pour Satan j'ai abandonné le roi de gloire ?

Or j'en suis très-aftiigé, mais cela me sert très-peu :

Mon péché sera marqué dans l'histoire.

8o ADAM.

Tune manum contra Evam levabit, que aliquantulum alto erit remota, et cum magna indignacione movens caput, dieens ei :

Oi ! maie femme, plaine de traïson, Tant me as mis tost en perdicion !

Cum me tolis le sens et la raison !

Or m'en repent, ne puis aver pardon.

Eve dolente, cum fus à mal délivre, Quant creutes si tost conseil de la guivre ! Par tei sui mort, si ai perdu le vivre ; Li toen pecchié iert eiscrit en un livre. Veez tu le signe de grant confusion ?

La terre sent la nostre maleiçon ; Forment semai, or i naissent chardon ; De malveisté ço est comencement, E grant dolors ; mais grant mors nus atent. Menez serrums en enfer ; ço entent, Ne nus faldra ne peine ne torment.

Eve chaitive, que t'en est aviaire ?

Cest as conquis, donez t'est en duaire. Jà ne savras vers home bien atraire ; Mes à raison serras tôt tens contraire. Tuz cels qu'istront jà de nostre lignée, Del toen forfait sentiront la hascée ;

MYSTERE

Alors Adam de la main montrera Eve placée à une petite distance sur une légère éminence, et remuant la tête avec une profonde indignation, il dira :

Oh ! femme perverse, pleine de trahison,

Comme tu m'as mis promptementen grande perdition !

Comment m'as-tu fait perdre le bon sens, la raison !

Or je m'en repens, mais n'en puis obtenir pardon.

Misérable Eve, combien tu as été portée au mal,

Pour ajouter foi si vite au conseil du serpent !

Par ta faute je suis mort, j'ai perdu l'existence ;

Ton péché sera écrit dans les livres.

Vois-tu déjà les signes de grande confusion ?

La terre partout se ressent de notre malédiction ;

Nous avons semé du blé, et des chardons naissent ;

Le commencement de notre punition

Est grande douleur ; mais mort terrible nous attend.

Nous serons conduits en enter ; là, entends-le bien,

Nous ne manquerons ni de peines, ni de tourments.

Malheureuse Eve, que t'en semble?

Voilà ta conquête, le douaire que tu t'es procuré.

Jamais tu ne sauras procurer du bien à l'homme ;

Jamais tu ne suivras les sentiers de la droite raison.

Tous ceux qui sortiront de notre race

Sentiront la punition de ton forfait ;

2 ADAM

Tu te forris, à toz eals es jugée, Mult j'azera por qui il iert changée.

Tune respondeat Eva ad Adam:

EVA

Adam, bel sire, mult m'avez blastengée.

Ma vilainnie retraite e reprochée.

Si jo mesfis, j'en suffre la haschée : Jo sui copable, par Deu serrai jugée.

Jo sui vers Deu e vers tei mult mesfaite, Le mien mesfait mult iert longe retraite, Ma culpe est grant, mes pecchiez me dehaite. Chaitive sui, de tut bien ai suffraite ; Ne n'ai raison que vers Deu me défende, Que peccheriz culpable ne me rende.

Pardonez mei, kar ne puis faire amende ; Si jo poeie, jo ferai par offrende.

Jo peccheriz, jo lasse, jo chaitive, Por forfet sui jo vers Deu si eschive ! Mort, que me pren? Ne suffret que jo vive. Em péril sui, ne puis venir à rive.

Li tel serpent, la guivre de mal aire, Me rist mangier la pome de contraire ;

MYSTERE

Ton crime est chose jugée aux yeux de tous, Quelle peine ne coûtera pas ta réhabilitation !

Alors Eve répondra à Adam :

EVE

Adam, beau sire, vous m'avez beaucoup blâmée,

Ma vilainie rappelé et reproché.

Si j'ai mal fait, j'en supporte le châtiment :

Je suis coupable, je serai jugée par Dieu.

J'ai mal agi envers Dieu et envers toi,

Mon méfait pendant très-longtemps sera rappelé,

Ma faute est grande, mon péché me désole,

Je suis misérable, je suis privée de tout bien ;

Je n'ai pas de bonnes raisons à faire valoir devant Dieu,

Tout contribue à me faire paraître plus coupable.

Pardonnez-moi, car l'expiation m'est impossible ;

Si je pouvais, je ferais dans ce but des offrandes.

Pécheresse, infortunée, malheureuse que je suis,

Par mon forfait comme je suis coupable envers Dieu !

Mort, que ne me prends-tu? Ne souffre pas que je vive.

Je suis en péril, je ne puis aborder au rivage.

Le serpent félon, la guivre perverse,

M'a fait manger la pomme redoutable.

84 ADAM

Jo t'en donai, si quidai por bien faire, T'mis en pecchié dont ne te pois retraire. Porquei ne sui al Criator encline ?

Porquei ne tien, sire, ta discipline?

Tu mesfesis ; mais jo sui la racine De nostre mal, longue n'est la mescine. Le mien mesfait, ma grant mésaventure, Compera chier la nostre engendreure.

Li fruiz fu dulz, la paine sera dure.

Mal fu mangiez, iert nostre la fraiture ; -~ Mais neporquant en Deu est ma sperance, D'icest mesfait char tôt iert acordance. Deus nus rendra sa grâce e sa mustrance, Nus gietera d'emfer par sa pussance.

Tune veniet Diabolus, et très vel quatuor diaboli cum eo, déférentes in manibus chatenas et vinclos ferreos, quos ponent in colla Ade et Eve. Et quidam eos impellunt, alii eos trahunt ad infernum. Alii vero diaboli erunt juxta infernum obviam venientibus, et magnum tripudium inter se faciunt de eorum perdicione ; et singuli alii diaboli illos venientes monstrabunt, et eos suscipient, et in infernum mittent, et in eo facient fumum magnum exsurgere, et vociferabuntur inter sein inferno gaudentes, et collident caldaria et lebetes suos, ut exterius audiantur. Et, facta aliquantula mora, exibunt diaboli discurrentes per plateas; quidam vero remanebunt in infernum.

MYSTERE. 85

Je t'en donnai, je croyais par là bien agir,

Et je t'entraînai dans une faute dont tu ne peux te tirer.

Pourquoi n'ai-je été soumise au Créateur?

Pourquoi ai-je négligé, Seigneur, tes enseignements ?

Tu as mal fait ; mais c'est moi qui suis la cause

De notre malheur, dont nous souffrirons longtemps.

Mon méfait, ma grande mésaventure,

Payera bien cher notre progéniture.

Le péché a été doux, la peine sera dure,

Mais, pourtant, en Dieu est mon espérance,

Il finira bien par me pardonner ma faute.

Dieu nous rendra sa grâce et sa présence,

Il nous tirera d'enfer par son pouvoir.

Alors viendra Satan, suivi de trois ou quatre autres démons, portant des chaînes et des anneaux de fer qu'ils attacheront au cou d'Adam et d'Eve. Les uns les pousseront, d'autres les tireront vers l'enfer. D'autres, enfin, iront à leur rencontre jusqu'à la porte en s'entretenant bruyamment de la chute des deux pécheurs; quelques-uns, les voyant venir, les montreront du doigt, puis les recevront et les introduiront dans l'enfer. Alors une épaisse fumée s'élèvera et on entendra des cris de joie mêlés au bruit des chaudières et des casseroles. Peu après, les diables sortiront et se promèneront sur la place, à l'exception de quelques-uns qui resteront à l'intérieur.

ADAM

Deinde veniet Chaym, Abel. Chaym sit indutus rubeis \ estibus, Abel vero albis, et colent terram preparatam ; et, cum aliquantulum a labore requieverit, alloquatur Abel Chaym fratrem suum blande et amicabiliter, dicens eî :

ABEL

Frère Chaym, nus sûmes dous germain, E sûmes filz del home premerain :

Ce fu Adam, la mère ot non Evain ; De Deu servir ne seom pas vilain.

Seum tôt tens subject al Criator, Ensi servum que conquerroms s'amor, Que nos parenz perdirent par folor.

Entre nos si seit bien ferme Tamor, Si servum Deu, que li vienge à plaisir ; Rendom ses dreiz, nen seit riens del tenir. Se de bon cuer le voloms obéir, N'avront nos aimes paour de périr.

Donum sa disme e tute sa justise, Primices, offrendes, dons, sacrifice ; Si de T tenir nos prent acoveitise, Perdu serroms en emfer sen devise.

Entre nos deus ait grant dilection ; N'i seit envie, n'i seit detraction,

MYSTERE

Ensuite viendront Caïn et Abel. Caïn sera vêtu d'habitb rouges^ tandis qu'Abel sera costumé de blanc. L'un et l'autre se mettront à labourer la terre préparée d'avance, puis ils prendront un moment de repos, après quoi Abel s'adressera à Caïn de sa voix la plus douce et la plus caressante :

Frère, Caïn, nous sommes deux germains,

Et tous les deux nous sommes fils du premier homme.

C'est-à-dire d'Adam; notre mère a nom Eve.

Dans le service de Dieu agissons noblement,

Soyons toujours soumis au Créateur,

C'est en le servant que nous conquerrons son amour,

"Que nos parents ont follement perdu.

Qu'entre nous deux soit la plus étroite amitié

Et servons Dieu de manière à lui être agréable ;

Respectons ses droits, sans en rien retrancher.

Si de bon cœur nous voulons lui obéir,

Nos âmes n'auront pas peur de périr.

Offrons-lui la dime et tout ce qui lui est dû,

Prémices, offrandes, dons, sacrifices ;

Si au contraire nous refusons d'agir ainsi,

Nous serons perdus en enfer sans retour, f

Entre nous deux qu'il y ait grande affection ;

Qu'il n'y ait point d'envie, ni de détraction.

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