‹ Adam; mystere du 12e siecle. Texte critique, accompagné d'une traductionChapitre 5 sur 20 · SS ADAM · texte numérisé non relu

SS ADAM

Por quei avra entre nus dous tençon :

Tote la terre nos est mise à bandon.

Tune respiciet Chaym fratrem suum Abel quasi subsans, et dicet ei :

Bel frère Abel, bien savez sermoner,

Vostre raison asaer e mustrer ;

Vostre doctrine qui la veille escoter,

En poi de jorz avra poi que doner.

Disme doner ne me vint onc à gré.

Del tœn aver pœz faire ta bonté,

E jo del mien ferai ma volenté ;

Par mon mesfait ne serras-tu dampné.

De nus amer nature nus enseigne,

Entre nus dous n'ait nul qui ja se feigne.

Qui entre nus primer la guerre enseigne,

Très-bien Tachât, ke dreiz est qu'il s'en pleingne.

Iterum alloquatur Abel fratrem suum Chaym ; quo micius solito respondit, dicet Abel.

ABEL

Chaïm, bel frère, entent à mei.

CHAIM.

Volentiers, or e de quei ?

MYSTERE. Sq

Pourquoi y aurait-il entre nous deux dispute, Toute la terre ne nous est-elle pas abandonnée.

Alors Caïn regardera son frère Abel avec un certain air moqueur, et dira :

Beau frère Abel, bien savez sermonner,

Votre raison faire valoir et exposer ;

Quiconque voudrait se conformer à vos enseignements.

En peu de jours n'aurait plusque peu dechoses à donner.

Paver dime ne m1a jamais plu.

Tu peux faire des libéralités avec ce que tu possèdes,

Et moi je ferai ce que je voudrai de ce qui m'appartient ;

Pour mon péché tu ne seras pas damné.

De nous aimer nature nous enseigne

Entre nous il ne peut y avoir aucune dissimulation.

Celui de nous deux qui commencera la guerre

N'aura pas le droit de se plaindre de ce qui arrivera.

Abel de nouveau adresse la parole à son frère Caïn et lui répond d'une voix de plus en plus douce :

ABEL

Caïn, beau frère, prète-moi attention.

CAÏN

Volontiers, de quoi s'agit-il J

ADAM

ABEL

C'est de ton pru. 4

Tant m'est plus bel.

ABEL

Nen fai jamais vers Deu revel, Nen aez ja vers lui orgoil, Jo t'en chasti.

CHAIM.

Jo bien le voil.

ABEL

Créez conseil, aloms offrir

A dampne Deu por lui plaisir.

S'il est vers nos bien apaiez,

James ne nus prendra pecchiez,

Ne sor nus ne vendra tristor :

Mult fait bon porchacer s'amor.

Aloms offrir a son altier

Tel don qu'il voille regarder ;

Preom lui qu'il nus doinst s'amor,

E nus défende e noit e jor.

MYSTERE

ABEL

Il s'agit de ton avantage.

Rien ne peut m'être plus agréable.

ABEL

Ne te révolte jamais contre Dieu,

Ne te laisse pas aller à des sentiments d'orgueil,

Je t'en supplie.

CAÏN

Je le veux bien.

ABEL

Crois mon conseil, allons offrir

Au Seigneur Dieu ce qui peut lui être agréable.

S'il est satisfait de nous

Jamais nous ne tomberons dans le péché,

Ni ne ressentirons de tristesse :

Il est très-utile de rechercher son amour.

Allons offrir à son autel

Un don qui puisse attirer ses regards ;

Prions-le de nous accorder son amour,

Et de veiller sur nous nuit et jour.

92 ADAM

Tune respondebit Chaim quasi placuerit ci consilium Ab« dicens :

Bel frère Abel, mult as bien dit, Icest sermon as bien escrit, E jo crerai bien ton sermon, Alom offrir, bien est raison.

Quei offriras ?

ABEL

Jo un aignel.

Tuit le meillor e le plus bel Que porrai trover a Tostel, Cel offrirai, nen ferai el; Si offrirai a lui encens.

Or vus ai dit tôt mon porpens.

Tu, qu'offriras ?

CHAIM.

Jo, de mon blé, ltel com Dex le m'adoné.

ABEL

Iert del meillor ?

MYSTERE

Cain fera semblant d'agréer le conseil d'Abel, et lui dira :

CAÏN

Beau frère Abel, tu as parfaitement parlé,

Et ton discours est très-bien écrit.

Je me conformerai à tout ce que tu as dit ;

Allons faire des offrandes, tu as grandement raison.

Que comptes-tu donner?

ABEL

Moi, un agneau.

Tout le meilleur et le plus beau, Que je pourrai trouver à la maison.

Celui-là j'offrirai, c'est mon dessein ; J'offrirai aussi à Dieu de l'encens.

Tu connais maintenant toute ma pensée.

Toi, que comptes-tu présenter?

caïn.

Moi, du blé, Tel que Dieu me l'a donné.

ABEL

Du meilleur, sans aucun doute ?

94 ADAM

CHAIM.

Nenil, par veir :

De cel ferai jo pain al seir.

ABEL

Tel offrende n'est aceptable.

CHAIM.

Que dis-tu là? jà est ço fable.

ABEL

Riches hom es e mult as bestes.

CHAIM.

Si ai.

ABEL

Que ne contes par testes, E de totes dones la dismes ?

Si offriras à Deu maïmes ; Offres le lui de bon cuer Si recevras mult bon luer.

Fras tu ensi ?

CHAIM.

Nenil, horror !

Bel frère Abel. Oez furor !

MYSTERE

CAÏN

Nenni, en vérité :

Je garde celui-là pour faire du pain le soir.

ABEL

Semblable offrande n'est pas acceptable.

CAÏN

Que dis-tu? Te moques-tu de moi.

ABEL

Tu es riche et tu as beaucoup de bestiaux.

CAÏN

C'est vrai.

ABEL

Que ne comptes-tu le nombre des tètes,

Et n'offres-tu le dixième de ce que tu possèdes ?

Ton offrande s'adresse à Dieu lui-même ;

Fais-le donc de bon cœur,

Et tu en recevras une bonne réœrjipense.

Est-ce ton intention ?

CAÏN

Nenni, Beau frère A bel. Es-tu fou ?

96 ADAM

De dis ne remaindront que nœf, Icist conseil ne vealt un œf.

Alom dunkes offrir de ça Chescons par sei ce qu'il voldra.

ABEL

E jo Totrei.

Tune ibunt ad duos magnos lapides qui ad hoc crunt parati. Alter ab altero lapide erit remotus, ut cum apparuerit Figura, sit lapis Abel ad dexteram ejus, lapis vero Chaim ad sinistram. Abel offeret agnum et incensum, de quo faciet t'umum ascendere. Chaym offerret maniplum messis. Apparens itaque Figura benedicens munera Abel, munera vero Chaym despiciet. Post oblacionem, Chaym torvum vultum geret contra Abel, et, factis oblacionibus suis, ibunt ad loca sua. Tune veniet Chaym ad Abel, volens educere callide foras, ut occidat, et dicet ei :

CHAIM.

Issu m cà fors.

ABEL

Porquei

Por déporter nos cors E por guarder nostre labor, Cum ils sunt creu, s'il sunt em flor.

MYSTERE

De dix il ne m'en restera que neuf, Ce conseil ne vaut pas un œuf.

Allons offrir chacun de notre côté Ce qui nous conviendra.

ABEL

Soit.

Alors ils iront vers deux grosses pierres préparées à cet effet et assez éloignées l'une de l'autre pour que Dieu, lorsqu'il se présentera, ait la pierre d'Abel à sa droite et celle de Caïn à sa gauche. Abel offrira un agneau et de l'encens, dont il fera monter la fumée vers le ciel, et Caïn une gerbe de blé. Alors Dieu se montrera, il bénira les présents d'Abel et rejettera ceux de Caïn. Aussitôt après, Caïn lancera un regard menaçant sur Abel, et, la cérémonie faite, chacun d'eux s'en ira de son côté. Caïn se rapprochera ensuite d'Abel, qu'il cherchera à entraîner dehors par ses paroles trompeuses, afin de le tuer. Il dira :

CAÏN

Allons dehors.

ABEL

Pourquoi faire ?

CAÏN

Pour délasser nos corps Et pour regarder notre travail, Si nos blés ont cru, s'ils sont en fleur.

Sitost après nus en irrums, Plus leegier après en serrums.

ABEL

J'irrai od tei où tu voldras.

CHAIM.

Or en vien donc, bon le feras.

ABEL

Tu es mon frères li ainez, Jo ensivrai tes volentez.

CHAIM.

Or va avant, jlrrai après, Le petit pas, à grant relais.

Tune ibunt ambo ad locum remotum et quasi secretum, ubi Chaïm, quasi furibundus, irruet in Abel, volens eum occidere ; et dicet ei :

Abel, mors es.

ABEL

E jo porquei ?

CHAIM.

Jo m'en voldrai vengier de tei.

ABEL

Sui jo mesfait ?

Puis après nous reviendrons Et nous serons plus allègres.

ABEL

J'irai avec toi où tu voudras.

CAÏN

Viens donc et tu feras bien.

ABEL

Tu es mon frère aîné, Je suivrai tes volontés.

CAÏN

Marche devant, moi j'irai après, A petits pas, sans me presser.

Alors ils iront tous les deux vers un lieu retiré et presque caché, où Caïn, comme un furieux, se précipitera sur Abel avec l'intention de le tuer; il lui dira :

Abel, tu es mort.

ABEL

Moi, et pourquoi ?

CAÏN

Je voudrais me venger de toi.

ABEL

Quel méfait ai-je commis ?

ADAM

Oïl, assez :

Tu es traïstre, est tôt provez.

ABEL

Certes, non sui.

CHAIM.

Dis tu que non ?

ABEL

Unches n'amai la traïson.

CHAIM.

Tu las fesis.

ABEL

E jo cornent?

CHAIM.

Tost le savras.

ABEL

Jo ne Tentent.

CHAIM.

Jo V tei ferai mult tost saveir.

ABEL

Jà ne T porras prover par veir.

MYSTERE

Un assez grand :

Tu es un traître bien reconnu.

ABEL

Certes, je ne le suis pas.

CAÏN

Dis-tu que non ?

ABEL

Jamais je n'ai eu Tintention de trahir qui que ce soit.

CAÏN

Tu Tas fait.

ABEL

Moi, et comment?

CAÏN

Tu vas le savoir.

ABEL

Je ne comprends pas.

CAÏN

Je vais te le faire comprendre bientôt.

ABEL

Tu ne le pourras jamais prouver, en vérité !

02 ADAM

La prove est près.

A BEL

Deus m'aidera.

CHAIM.

Jo t'occirai.

ABEL

Deu le savra.

Tune eriget Chaïm dextram minacem contra eum, dicens CHAIM.

Vez là qui fera la provance.

ABEL

En Deu est tote ma fiance.

CHAIM.

Vers mei t'avra il poi mestier.

ABEL

Bien te pœt faire destorber.

CHAIM.

Ne te porra de mort guenchir.

ABEL

Del tut me met à son plaisir.

MYSTERE

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