SS ADAM
Por quei avra entre nus dous tençon :
Tote la terre nos est mise à bandon.
Tune respiciet Chaym fratrem suum Abel quasi subsans, et dicet ei :
Bel frère Abel, bien savez sermoner,
Vostre raison asaer e mustrer ;
Vostre doctrine qui la veille escoter,
En poi de jorz avra poi que doner.
Disme doner ne me vint onc à gré.
Del tœn aver pœz faire ta bonté,
E jo del mien ferai ma volenté ;
Par mon mesfait ne serras-tu dampné.
De nus amer nature nus enseigne,
Entre nus dous n'ait nul qui ja se feigne.
Qui entre nus primer la guerre enseigne,
Très-bien Tachât, ke dreiz est qu'il s'en pleingne.
Iterum alloquatur Abel fratrem suum Chaym ; quo micius solito respondit, dicet Abel.
ABEL
Chaïm, bel frère, entent à mei.
CHAIM.
Volentiers, or e de quei ?
MYSTERE. Sq
Pourquoi y aurait-il entre nous deux dispute, Toute la terre ne nous est-elle pas abandonnée.
Alors Caïn regardera son frère Abel avec un certain air moqueur, et dira :
Beau frère Abel, bien savez sermonner,
Votre raison faire valoir et exposer ;
Quiconque voudrait se conformer à vos enseignements.
En peu de jours n'aurait plusque peu dechoses à donner.
Paver dime ne m1a jamais plu.
Tu peux faire des libéralités avec ce que tu possèdes,
Et moi je ferai ce que je voudrai de ce qui m'appartient ;
Pour mon péché tu ne seras pas damné.
De nous aimer nature nous enseigne
Entre nous il ne peut y avoir aucune dissimulation.
Celui de nous deux qui commencera la guerre
N'aura pas le droit de se plaindre de ce qui arrivera.
Abel de nouveau adresse la parole à son frère Caïn et lui répond d'une voix de plus en plus douce :
ABEL
Caïn, beau frère, prète-moi attention.
CAÏN
Volontiers, de quoi s'agit-il J
ADAM
ABEL
C'est de ton pru. 4
Tant m'est plus bel.
ABEL
Nen fai jamais vers Deu revel, Nen aez ja vers lui orgoil, Jo t'en chasti.
CHAIM.
Jo bien le voil.
ABEL
Créez conseil, aloms offrir
A dampne Deu por lui plaisir.
S'il est vers nos bien apaiez,
James ne nus prendra pecchiez,
Ne sor nus ne vendra tristor :
Mult fait bon porchacer s'amor.
Aloms offrir a son altier
Tel don qu'il voille regarder ;
Preom lui qu'il nus doinst s'amor,
E nus défende e noit e jor.
MYSTERE
ABEL
Il s'agit de ton avantage.
Rien ne peut m'être plus agréable.
ABEL
Ne te révolte jamais contre Dieu,
Ne te laisse pas aller à des sentiments d'orgueil,
Je t'en supplie.
CAÏN
Je le veux bien.
ABEL
Crois mon conseil, allons offrir
Au Seigneur Dieu ce qui peut lui être agréable.
S'il est satisfait de nous
Jamais nous ne tomberons dans le péché,
Ni ne ressentirons de tristesse :
Il est très-utile de rechercher son amour.
Allons offrir à son autel
Un don qui puisse attirer ses regards ;
Prions-le de nous accorder son amour,
Et de veiller sur nous nuit et jour.
92 ADAM
Tune respondebit Chaim quasi placuerit ci consilium Ab« dicens :
Bel frère Abel, mult as bien dit, Icest sermon as bien escrit, E jo crerai bien ton sermon, Alom offrir, bien est raison.
Quei offriras ?
ABEL
Jo un aignel.
Tuit le meillor e le plus bel Que porrai trover a Tostel, Cel offrirai, nen ferai el; Si offrirai a lui encens.
Or vus ai dit tôt mon porpens.
Tu, qu'offriras ?
CHAIM.
Jo, de mon blé, ltel com Dex le m'adoné.
ABEL
Iert del meillor ?
MYSTERE
Cain fera semblant d'agréer le conseil d'Abel, et lui dira :
CAÏN
Beau frère Abel, tu as parfaitement parlé,
Et ton discours est très-bien écrit.
Je me conformerai à tout ce que tu as dit ;
Allons faire des offrandes, tu as grandement raison.
Que comptes-tu donner?
ABEL
Moi, un agneau.
Tout le meilleur et le plus beau, Que je pourrai trouver à la maison.
Celui-là j'offrirai, c'est mon dessein ; J'offrirai aussi à Dieu de l'encens.
Tu connais maintenant toute ma pensée.
Toi, que comptes-tu présenter?
caïn.
Moi, du blé, Tel que Dieu me l'a donné.
ABEL
Du meilleur, sans aucun doute ?
94 ADAM
CHAIM.
Nenil, par veir :
De cel ferai jo pain al seir.
ABEL
Tel offrende n'est aceptable.
CHAIM.
Que dis-tu là? jà est ço fable.
ABEL
Riches hom es e mult as bestes.
CHAIM.
Si ai.
ABEL
Que ne contes par testes, E de totes dones la dismes ?
Si offriras à Deu maïmes ; Offres le lui de bon cuer Si recevras mult bon luer.
Fras tu ensi ?
CHAIM.
Nenil, horror !
Bel frère Abel. Oez furor !
MYSTERE
CAÏN
Nenni, en vérité :
Je garde celui-là pour faire du pain le soir.
ABEL
Semblable offrande n'est pas acceptable.
CAÏN
Que dis-tu? Te moques-tu de moi.
ABEL
Tu es riche et tu as beaucoup de bestiaux.
CAÏN
C'est vrai.
ABEL
Que ne comptes-tu le nombre des tètes,
Et n'offres-tu le dixième de ce que tu possèdes ?
Ton offrande s'adresse à Dieu lui-même ;
Fais-le donc de bon cœur,
Et tu en recevras une bonne réœrjipense.
Est-ce ton intention ?
CAÏN
Nenni, Beau frère A bel. Es-tu fou ?
96 ADAM
De dis ne remaindront que nœf, Icist conseil ne vealt un œf.
Alom dunkes offrir de ça Chescons par sei ce qu'il voldra.
ABEL
E jo Totrei.
Tune ibunt ad duos magnos lapides qui ad hoc crunt parati. Alter ab altero lapide erit remotus, ut cum apparuerit Figura, sit lapis Abel ad dexteram ejus, lapis vero Chaim ad sinistram. Abel offeret agnum et incensum, de quo faciet t'umum ascendere. Chaym offerret maniplum messis. Apparens itaque Figura benedicens munera Abel, munera vero Chaym despiciet. Post oblacionem, Chaym torvum vultum geret contra Abel, et, factis oblacionibus suis, ibunt ad loca sua. Tune veniet Chaym ad Abel, volens educere callide foras, ut occidat, et dicet ei :
CHAIM.
Issu m cà fors.
ABEL
Porquei
Por déporter nos cors E por guarder nostre labor, Cum ils sunt creu, s'il sunt em flor.
MYSTERE
De dix il ne m'en restera que neuf, Ce conseil ne vaut pas un œuf.
Allons offrir chacun de notre côté Ce qui nous conviendra.
ABEL
Soit.
Alors ils iront vers deux grosses pierres préparées à cet effet et assez éloignées l'une de l'autre pour que Dieu, lorsqu'il se présentera, ait la pierre d'Abel à sa droite et celle de Caïn à sa gauche. Abel offrira un agneau et de l'encens, dont il fera monter la fumée vers le ciel, et Caïn une gerbe de blé. Alors Dieu se montrera, il bénira les présents d'Abel et rejettera ceux de Caïn. Aussitôt après, Caïn lancera un regard menaçant sur Abel, et, la cérémonie faite, chacun d'eux s'en ira de son côté. Caïn se rapprochera ensuite d'Abel, qu'il cherchera à entraîner dehors par ses paroles trompeuses, afin de le tuer. Il dira :
CAÏN
Allons dehors.
ABEL
Pourquoi faire ?
CAÏN
Pour délasser nos corps Et pour regarder notre travail, Si nos blés ont cru, s'ils sont en fleur.
Sitost après nus en irrums, Plus leegier après en serrums.
ABEL
J'irrai od tei où tu voldras.
CHAIM.
Or en vien donc, bon le feras.
ABEL
Tu es mon frères li ainez, Jo ensivrai tes volentez.
CHAIM.
Or va avant, jlrrai après, Le petit pas, à grant relais.
Tune ibunt ambo ad locum remotum et quasi secretum, ubi Chaïm, quasi furibundus, irruet in Abel, volens eum occidere ; et dicet ei :
Abel, mors es.
ABEL
E jo porquei ?
CHAIM.
Jo m'en voldrai vengier de tei.
ABEL
Sui jo mesfait ?
Puis après nous reviendrons Et nous serons plus allègres.
ABEL
J'irai avec toi où tu voudras.
CAÏN
Viens donc et tu feras bien.
ABEL
Tu es mon frère aîné, Je suivrai tes volontés.
CAÏN
Marche devant, moi j'irai après, A petits pas, sans me presser.
Alors ils iront tous les deux vers un lieu retiré et presque caché, où Caïn, comme un furieux, se précipitera sur Abel avec l'intention de le tuer; il lui dira :
Abel, tu es mort.
ABEL
Moi, et pourquoi ?
CAÏN
Je voudrais me venger de toi.
ABEL
Quel méfait ai-je commis ?
ADAM
Oïl, assez :
Tu es traïstre, est tôt provez.
ABEL
Certes, non sui.
CHAIM.
Dis tu que non ?
ABEL
Unches n'amai la traïson.
CHAIM.
Tu las fesis.
ABEL
E jo cornent?
CHAIM.
Tost le savras.
ABEL
Jo ne Tentent.
CHAIM.
Jo V tei ferai mult tost saveir.
ABEL
Jà ne T porras prover par veir.
MYSTERE
Un assez grand :
Tu es un traître bien reconnu.
ABEL
Certes, je ne le suis pas.
CAÏN
Dis-tu que non ?
ABEL
Jamais je n'ai eu Tintention de trahir qui que ce soit.
CAÏN
Tu Tas fait.
ABEL
Moi, et comment?
CAÏN
Tu vas le savoir.
ABEL
Je ne comprends pas.
CAÏN
Je vais te le faire comprendre bientôt.
ABEL
Tu ne le pourras jamais prouver, en vérité !
02 ADAM
La prove est près.
A BEL
Deus m'aidera.
CHAIM.
Jo t'occirai.
ABEL
Deu le savra.
Tune eriget Chaïm dextram minacem contra eum, dicens CHAIM.
Vez là qui fera la provance.
ABEL
En Deu est tote ma fiance.
CHAIM.
Vers mei t'avra il poi mestier.
ABEL
Bien te pœt faire destorber.
CHAIM.
Ne te porra de mort guenchir.
ABEL
Del tut me met à son plaisir.
MYSTERE