SECTION PREMIÈRE
Production des richesses.
Selon Smith, de même que la loi morale est fondée surlasympalhie, la loi du droit naturel sur la justice, ainsi la loi qui préside à la formation des richesses a pour principe le travail.
C'est là l'idée qui domine tout l'ouvrage et l'auteur la place au frontispice de son livre : « Le travail annuel d'une nation, écrit-il, est le fonds primitif qui fournit à sa consommation annuelle toutes les choses nécessaires et commodes à la vie, et ces choses sont toujours, ou le produit immédiat de ce travail ou achetées des autres nations avec ce produit. » Toute la théorie d'Adam Smith est contenue dans ces quatre lignes : c'est là que l'on doit chercher le véritable fondement de l'économie politique et c'est l'aspect qui donne à cette science toute sa moralité.
A vrai dire, cette idée féconde n'est pas due à Smith luimême : elle avait été émise en substance par le célèbre philosophe Locke dans son Essai sur le Gouvernement; elle avait été même reprise, probablement à l'insu de l'auteur écossais, par l'abbé de Gondillac, qui, l'année même de la publication des Recherches, en tirait déjà des applications remarquables (1), mais personne n'en avait saisi toute l'importance comme le grand économiste qui édifia sur cette base une science toute nouvelle.
Toutefois, bien qu'il eût mis cette loi en pleine lumière, il [aurait dû faire plus encore, et, non content de démontrer que le travail est la source même des rTcÏÏèsSBTr^ aurait dû
(1) Le Commerce et le Gouvernement, i7T6. « Toutes les richesses, disait Gondillac, ne se multiplient qu'en raison de notre travail. Nous devons toutes les productions au travail du cultivateur, et nous devons au travail de l'artisan ou de l'artiste toutes les formes données aux matières premières. •»
remonter plus haut pour rechercher le principe même du travail. Il aurait constaté ainsi que le travail n"est lui-même qu'un effet, un développement de la puissance productive de l'homme, c'est-à-dire de l'esprit, et il est assez étonnant qu il ne se soit pas élevé jusqu'à cette considération supérieure, car il avait consacré toute la première partie de sa vie à l'étude de l'âme humaine dans ses diverses manifestations. Il aurait dû remarquer que le véritable principe de la valeur, le fonds primitif qui fournit toutes les choses nécessaires et commodes à la vie, est l'esprit, et que, suivant l'expression de Y. Cousin, la richesse n'est autre chose que le développement régulier de la force qui constitue l'homme. Ce ■ point de vue élevé n'a peut-être pas échappé, il est vrai, à l'esprit philosophique d'Adam Smith, mais il eût été nécessaire qu'il le consignât et l'exposât dans son livre : il eût ainsi évité à ses successeurs et à ses disciples bien des vues étroites et des erreurs regrettables, comme cette distinction malheureuse du travail productif et du travail impror^ ductif.
Malgré cette réserve, la portée de la doctrine de Smith devait être considérable, car le principe sur lequel elle s'appuie plaçait, de prime abord, la science nouvelle au nombre des sciences morales. En effet, puisque le travail, source des richesses, est dirigé par l'intelligence et éminemment perfectible, la science des richesses doit donc être classée parmi celles qui tendent à améliorer leur objet. Or, il n'en était pas ainsi de l'économie politique de Quesnay : plaçant la richesse dans la terre même et non dans le travail qui met celle-ci en valeur, elle se rangeait d'elle-même parmi les sciences naturelles qui n'ont pour objet que la connaissance et l'exposition des lois qui régissent les choses.
Par là aussi Adam Smith se séparait en même temps, dès la première page de son livre, de l'école physiocratique, sur la question fondamentale de la valeur. Les économistes français ne voyaient de valeur que dans un excédent matériel, et, comme la terre seule est susceptible de produire cet excédent, ils en concluaient qu'elle est la seule source des richesses, confondant ainsi la condition de la valeur avec son principe même. Smith n'est pas tombé dans la même erreur, et, grâce à son expérience de la méthode analytique, le délicat observateur de
nos sentiments moraux a distingue soigneusement les doux éléments de la valeur : les conditions de la richesse qui nous environnent de toute part et qui résident principalement dans la terre, et son principe même, le travail, qui seul peut mettre en œuvre ces conditions et produire la valeur.
C'est au nom du même principe qu'il a ^réhabilité le commerce et l'industrie Ique les physiocrates avaient qualifiés d'emplois stériles et improductiis^L'erreur des économistes était en eltet ung. conséquence logique du point de départ de leur doctrine, ^ur eux, la terre étant la seule richesse, elle seule fournissant à l'ouvrier ses produits bruts et à tous les hommes leur subsistance, elle est seule susceptible de donner un excédent matériel, un produit net. Quant à l'industrie et au commerce, ils ne font que compléter l'utilité de cet excédent de matières premières par des transformations ou des changements de lieu, mais jamais ils ne produisent eux-mêmes un excédent, et leur action, au contraire, a le plus souvent pour effet de réduire la matière première par les déchets de la fabrication ou les avaries du transport. Les manufacturiers et les commerçants constituent donc, à leur sens, une classe stérile,) non pas qu'ils soient inutiles à la classe agricole, mais parce que leur travail reproduit seulement le capital qui les emploie ainsi que les profits ordinaires de ce capitay S'il ajoute parfois une valeur considérable à quelques parties du produit brut, considérées isolément, cette augmentation de valeur n'est précisément qu'un équivalent de la consommation simultanée et journalière de certaines autres portions de ce produit ; mais, dans aucun cas, il ne peut y avoir augmentation de la somme totale du produit brut. Par suite, ces classes ne peuvent rien ajouter à la richesse et au revenu de la société que par des économies et par des privations sur les fonds destinés à leur subsistance personnelle : telle est la conclusion que les physiocrates avaient tirée de leur doctrine, sans prendre souci des clameurs que leurs épithètes ;blessantes provoquaient autour de leur système.
Cette distinction fondamentale de l'industrie agricole et de l'industrie manufacturière était en elle-même fort juste (1). Assuré-
(1) Voir en ce sens les savantes études de MM. Dutens et Daire.
raentragriculturc seule peut donner un produu net, ^i l'on entend par ces mots un excédent matériel ; assurément aussi le nombre des individus occupés à d'autres emplois est limité parla somme des aliments qu'elle produit, déduction faite des subsistances nécessaires à l'entretien de la classe agricole. Mais, conclure de ce fait qu'elle seule puisse contribuer à l'accroissement de la richesse générale, c'est là une question bien différente que Smithi a tranchée fort exactement en démontrant que la valeur ne con-i siste pas dans la matière, mais dans l'utilité produite par le tra-f vail. Voilà quelle est l'importance de la doctrine du philosophe écossais et sa supériorité sur celle des économistes. Pour lui, il jbxiste un produit net dans le commerce et l'industrie comme /il en existe un dans l'agriculture : ces deux sortes de produits nets diffèrent seulement dans leur naturc^^
Toutefois, on a reproché à Adam Smith de ne pas avoir été toujours logique avec lui-même dans l'application du principe de rimmatérialité du travail et d'avoir provoqué une distinction regrettable entre le travail de l'ouvrier et les travaux intellectuels qui ne s'exercent pas sur la matièr(y>Il est certain qu'en qualifiant d'improductifs les travaux de cette espèce, il a prêté à son tour le flanc aux critiques, mais nous ne croyons pas que ces critiques soient réellement fondées. Le célèbre économiste n'a pas prétendu nier l'utilité de ce que J.-B. Say a appelé depuis lors la 2)^~o'^^uclwn immatênellc, il a voulu seulement séparer cette pToâuclion suï generù de la production matérielle à laquelle seule il donne le nom de richesses, et qui seule, selon lui, doit être l'objet de l'économie politique. Il n'entrait certainement pas dans la pensée de celui qui avait réhabilité le travail industriel et commercial de mettre en doute l'utilité du travail intellectuel, mais il tenait à délimiter nettement le champ de la science qu'il voulait fonder et à distinguer le travail qui a pour objet de transformer la matière de celui qui a pour objet de transformer le producteur, de transformer l'homme.
Ces deux sortes de productions ont, en vérité, certaines lois communes : ^extension de la classe qui fournit les services est réglée par la loi de l'offre et de la demande, tout comme celle de la classe qui fournit les marchandises, et les salaires pécuniaires de l'avocat, du savant, du médecin, de l'ingénieur, sont régis de
même par la formule commune de l'économie politique. Néanp"~ moins, il est impossible de confondre ces deux productions dans la même étude. En effet, alors que la valeur des produits maté;^ riels est évaluée par le prix qu'on en peut obtenir, il n'en est nullement ainsi de la valeur des services rendus. « Estimer la valeur des découvertes de Newton, dit Malthus (1), ouïes jouissances causées par les productions de Shakespeare, par le prix que leurs ouvrages ont rapporté, ce serait une mesure bien chétive , du degré de gloire et de plaisir qui en est résulté pour leur pa-
•-- trie ; ce serait une idée non moins grossière et ridicule de calculer les bienfaits que l'Angleterre a retirés de la Révolution de 1688 d'après la solde des soldats et les autres dépenses qui auraient été faites pour l'accomplir. » Voilà pourtant où conduirait le système préconisé par M. Dunoyer et qui tend à absorber toutes les sciences dans l'économie politique. D'autres considérations que la poursuite de la richesse règlent les productions de rintelligence, et, bien qu'il soit du ressort de l'économie politique d'étudier les lois suivant lesquelles elles sont rémunérées pécuniairement, ces productions sont soumises en outre à l'action d'autres éléments, souvent bien plus puissants, qui sortent complètement du domaine de la science qui nous occupe. D'ailleurs, au point de vue de l'échange, aucune assimilation n'est possible entre elles et les productions matérielles ; ces dernières seules sont susceptibles d'être échangées, les autres ne peuvent en elles-mêmes donner lieu à aucun échange, et, si notre savoir nous permet de rendre des services et de les faire rétribuer, il ne peut être aliéné puisque nous ne pouvons nous en dessaisir.
Ce sont là, croyons-nous, les véritables motifs de la distinction que l'auteur des Recherches voulait établir ; mais nous devons reconnaître qu'il l'a faite bien imparfaitement et que le chapitre qu"il y consacre est plein d'une regrettable obscurité. Cependant i]ne nie pas, cumme onl'a dit, lafécondité du travail intellectuel; il cherche simplement à démontrer que, « s'évanouissant au moment même quil est produit », il ne doit pas être confondu avec le travail manuel, seul susceptible d'être accumulé, et il
(1) Principes déconoînie politique, trad. MoDJean, chap. I, sect. II.
tient à réserver, dans la langue économique, le terme de production à la transformation matérielle qui consiste en des changements de forme ou de lieu et qui tombe tout entière dans le domaine de l'économie politique. Telle est, à notre sens, l'explication la plus vraisemblable de cette distinction, peu exacte dans ses termes, idu travail productif et du travail non productif.j
Nous ne pouvons d'ailleurs mieux faire, pour éclairer ce débat, que de citer en son entier le passage incriminé, car il nous a paru que, parmi ceux qui ont approuvé ou critiqué ce point de la doctrine du maître, il en est beaucoup qui semblent avoir perdu de vue l'ensemble même du texte discuté. « Il y a une sorte de travail, dit Smith (1), qui ajoute à la valeur de l'objet sur lequel il s'exerce ; il y en a un autre qui n'a pas le même effet. Le premier, produisant une valeur, peut être appelé travail productif ; le dernier, travail non productif. Ainsi, le travail d'un ouvrier de manufacture ajoute, en général, à la valeur de la matière sur laquelle travaille cet ouvrier, la valeur de sa subsistance et du profit de son maître. Le travail d'un domestique, au contraire, n'ajoute à la valeur de rien. Quoique le premier reçoive des salaires que son maître lui avance, il ne lui coûte, dans le fait, aucune dépense, la valeur de ces salaires se retrouvant en général avec un profit de plus dans l'augmentation de valeur du sujet auquel ce travail a été appliqué. Mais la subsistance consommée par le domestique ne se trouve nulle part. Un particulier s'enrichit à employer une multitude d'ouvriers fabricants ; il s'appauvrit à entretenir une multitude de domestiques. Le travail de ceux-ci a néanmoins sa valeur et mérite sa récompense aussi bien que celui des autres. Mais le travail de l'ouvrier se fixe et se réalise sur un sujet quelconque ou sur une chose vénale qui dure au moins quelque temps après que le travail a cessé. C'est, pour ainsi dire, une certaine quantité de travail amassé et mis en réserve pour être employée, s'il est nécessaire, à quelque autre occasion. Cet objet, ou, cequiest lamême chose, le prix de cet objet peut ensuite, s'il en est besoin, mettre
(1) Richesse, liv. II, ch. III (t. I, p. 410).
en activité une quantité de travail égale à celle qui l'a produit originairement. Le travail du domestique, au contraire, ne se fixe ou ne se réalise sur aucune chose qu'on puisse vendre ensuite. En général, ses services périssent à l'instant même où il les rend, et ne laissent presque jamais après eux aucune trace ou aucune valeur qui puisse servir par la suite à procurer une pareille quantité de services. Le travail de quelques-unes des classes les plus respectables de la société, de même que celui des domestiques, ne produit aucune valeur; il ne se fixe ni ne se réalise sur aucun objet ou chose qui puisse se vendre, qui subsiste après la cessation du travail et qui puisse servir à procurer par la suite une pareille quantité de travail. Le souverain, par exemple, ainsi que tous les autres magistrats civils et militaires qui servent sous lui, toute l'armée, toute la flotte, sont autant de travailleurs non productifs. Ils sont les serviteurs de l'Etat et ils sont entretenus avec une partie du produit annuel de l'industrie d'autrui. Leur service, tout honorable, tout utile, tout nécessaire qu'il est, ne produit rien avec quoi on puisse se procurer une pareille quantité de services. La protection, la tranquillité, la défense de la chose publique, qui sont le résultat du travail d'une année, ne peuvent servir à acheter la protection, la tranquillité, la défense qu'il faut pour l'année suivante. Quelques-unes des professions les plus graves et les plus importantes, quelques-unes des plus frivoles, doivent être rangées dans cette même classe : les ecclésiastiques, les gens de loi, les médecins et les gens de lettres de toute espèce, ainsi que les comédiens, les chanteurs, les danseurs d'opéra, etc. Le travail de la plus vile de ces professions a sa valeur qui se règle sur les mêmes principes que toute autre sorte de travail; et la plus noble et la plus utile ne produit par son travail rien avec quoi on puisse acheter ou faire faire une pareille quantité de travail. Leur ouvrage à tous, tel que la déclamation de l'acteur, le débit de l'orateur ou les accords du musicien, s'écanouil au moment même quil se prodtiil. »
Lorsqu'on a étudié avec attention ce chapitre, on reste convaincu que l'intention de l'auteur était de montrer que le travail intellectuel ne peut donner lieu directement à aucun des produits dont l'économie politique a à s'occuper et que les ca-
ractères des deux sortes de travail diffèrent en ce que l'un se réalise toujours matériellement sur un objet quelconque et est susceptible d'être accumulé, tandis que l'autre s'évanouit immédiatement. Il nous semblait d'ailleurs impossible d'admettre un seul instant que le célèbre philosophe méritât un reproche d'injustice à l'égard de la production immatérielle et que ce grand savant pût ravaler l'action considérable qu'exerce l'intelligence sur la formatioq des richesses.) ^
Le seul reproche qu'on puisse lui faire, selon nous, c'est d'avoir été un peu trop loin dans cette distinction et de ne pas avoir constaté expressément que les travaux immatériels euxmêmes restent encore, à certains égards, soumis aux règles communes de l'économie politique. Il y a là une question de mesure très délicate, et M. Baudrillart a parfaitement délimité à ce point de vue le champ de la science : « L'économie politique, dit-il (Ij, doit se garder de l'ambition d'envahir tous les domaines ; mais sans effacer de réelles distinctions, nous croyons que tous les services tombent, par un côté au moins, sous la juridiction de l'économiste. Au fond, tous les produits sont des produits humains, et les travaux, sous des formes extrêmement différentes, ne font que produire des services, que le mot de richesses s'y applique d'ailleurs avec plus ou moins d'exactitude. La société n'est qu'un échange de services, de travaux et de produits se rémunérant les uns par les autres. L'idée de valeur s'attache aux produits immatériels ; ils rendent des services égaux et quelquefois supérieurs à ceux que rendent les produits représentés sous forme matérielle... Ce qu'il faut éviter, c'est de ne voir dans les biens moraux et dans les productions intellectuelles que le côté de l'utilité et de la valeur au sens économique. Ceux qui les font figurer comme autant de chapitres de l'économie politique n'ont pas toujours su se garder de cet écueil. Le bien et le beau semblent perdre ainsi leur caractère désintéressé; l'art n'apparaît plus que comme une industrie dont les produits ont tout juste la valeur que leur assigne la loi de l'offre et de la demande ; l'estime qu'on fait de la science se mesure à ses ap-
(1) Manuel -ï Économie politique, p. 69.
14â DEUXIEME PARTIE.
plications lucratives pour celui qui s'en sert et immédiatement utiles pour la société. De l'idée très juste qu'il y a un capital intellectuel et moral ayant une valeur par lui-même et servant de plus [à engendrer le capital matériel, on est arrivé, ce semble, à ne plus voir dans ces biens supérieurs d'une nature si délicate qu'un pur capital. N'oublions pas que, dans les travaux et les produits qui ont pour but, non le bien-être matériel, mais le développement intellectuel et moral, il y a deux choses qui échappent à l'économie politique : c'est l'idéal même qui les constitue et le sacrifice qui y entre toujours à un certain degré. La perfection des œuvres et non leur valeur sur le marché, voilà le but de la science, de l'art, de la vertu. Leur récompense n'est pas toute contenue, et il s'en faut de beaucoup, dans le taux de leur rémunération matérielle. »
Nous repousserons donc, avec M. Baudrillart, la doctrine de J.-B. Say, et surtout celle d'un économiste moderne, M. Dunoyer, qui, sous prétexte de réhabiliter la production immatérielle, a voulu supprimer la distinction nécessaire posée par la Richesse des Nations, et confondre dans une même étude, en les
(soumettant aux mêmes lois, les services et les travaux de tous les producteurs, quelle qu'en soit la nature. Smith était dans le Irai, quoi qu'on en ait dit, et la distinction qu il a faite, bien que malheureuse quant à la forme, était parfaitement exacte quant au fond.
Si, dans la doctrine de Smith, les deux points que nous venons de considérer ont donné lieu, parleur obscurité, à des critiques quelquefois spécieuses, tout le reste de l'étude de la production est traité plus magistralement et n'a provoqué, dans l'école fondée par le célèbre philosophe, aucune divergence d'opinions. /Chacun connaît les arguments par lesquels il défend la division
'du travail comment il explique que le travail étant la source même des richesses, il importe den accroître la productivité, et comment l'économiste trouve un auxiliaire précieux .dans la tendance de la civilisation à séparer les tâches. Il saisit l'imagination, dès le début de ce chapitre, en mettant sous les yeux du lecteur le spectacle d'une manufacture d'épingles, exemple qui, de nos jours, est devenu presque banal par son succès même,
mais qui fît une profonde impression sur les contemporains lorsqu'il fut mis en lumière par l'auteur des Recherches. Puis, après avoir montré les divers ouvriers d'un même atelier occupés à des travaux différents dans la fabrication d'un même objet, il fait remarquer que ce qui se passe ainsi dans l'intérieur de chaque manufnclure, se reproduit en grand dans l'ensemble de la société, et que, plus un pays est policé, plus la séparation des tâches y est pratiquée, parce que la division du travail s'impose dès que, par l'échange, le marché peut s'étendre, dès que l'accroissement des débouchés donne un certain essor à la production. Il invoque, à cet égard, le témoignage môme de Thisfôire, et il établit que ce phénomène économique s'est manifesté d'abord chez les nations commerçantes, dans l'Egypte par exemple dont le marché s'étendait facilement, grâce aux voies de communication naturelles dont elle était pourvue, à la fois baignée par une mer tranquille oii la navigation côtière est très simple, et traversée par le Nil dont les diverses branches peuvent être facilement utilisées pour le transport des marchandises.
^C'est que la séparation des tâches contribue de trois manières, selon lui, à augmenter la puissance du travail ^premièrement, parce qu'elle accroît l'habileté de chaque ouvrier individuellement en réduisant sa tâche à une opération simple qu'il effectue indéfiniment; en second lieu, parce qu'elle évite la perte du temps que l'artisan mettait à passer d'un ouvrage à un autre, à changer de place et d'outils; enfin, parce qu'elle a donné lieu à l'invention des machines. Quand l'attention d'un homme, dit Smith (1), est dirigée tout eixtière sur un objet, il est bien plus propre à découvrir les procédés de travailles plus rapides et les plus commodes que lorsque cette attention embrasse une grande variété de choses. Celles mêmes des machines qui n'ont pas été inventées par des ouvriers, mais par des savants, sont dues ^ncore à la division du travail qui, introduite dans les sciences spéculatives, a seule pu permettre aux théoriciens d'acquérir Texpérience et l'aptitude nécessaires dans la branche que chacun d'eux avait adoptée.
(1) Rich., liv. I, ch. I(t. I, p. 13).
i44 DEUXIEME PAKTIE. /^i
Cette énumération des causes de la produclivilé du travail divisé est parfaitement exacte et elle a été acceptée jusqu'à ce jour, dans ses ternies mômes, par les économistes les plus émincnts (1). Malheureusement, il y a une ombre à ce tableau et nous sommes obligé de noter ici une défaillance de l'auteur. En effet, si Smith a fait ressortir, au point de vue économique, les heureux résultats de la division du travail en ce qui concerne la production, il a, dans une autre partie de ses Recherches, méconnu complètement le caractère moraine ce progrès de la civilisation/et lui qui édifinit tout le système de l'univers sur la tendance à Iharmonie universelle, il n'a pas craint de signaler l'antagonisme qui existerait, selon lui, entre la marche naturelle de l'industrie et la tendance générale de l'esprit humain. « Dans les progrès que fait la division du travail, a-t-il dit dans son chapitre de Y Education (2;, l'occupation de la très majeure partie de ceux qui vivent de travail, c'est-à-dire de la masse du peuple Jse borne à un très petit nombre d'opérations simples, trèssouventà une ou deux. Or, l'intelligence de la plupart des hommes se forme nécessairement par leurs occupations ordinaires. Un homme dont toute la vie se passe à remplir un petit nombre d'opérations simples dont les effets sont aussi peut-être toujours les mêmes ou très approchant les mêmes, n'a pas lieu de développer son intelligence, ni d'exercer son imagination à chercher des expédients pour écarter des difficultés qui ne se rencontrent jamais; il perd donc naturellement l'habitude de déployer ou d'exercer ses facultés et devient en général aussi stupide et aussi ignorant qu'il soit possible à une créature humaine de le deveniry
(1) Toutefois. AI. Cabbage [Science économique des wf'«»/rtc/i^/ry, traduction Isoard) a indiqué un quatrième effet de la division du travail sur la production : c'est la possibilité d'employer les ouvriers selon leurs aptitudes et leurs forcos, tandis que, sans cette division des attributions, il faudrait que les opérations qui exigent moins de force et d'habitude et ies opérations difficiles fussent faites par le même ouvrier, ce qui élèverait le prix du produit. On peut faire remarquer aussi que, grâce à la séparation des tâches, chaque ouvrier fait un apprentissage moindre, qu'il a besoin d'un plus petit nombre d'outils et que ces outils sont plus constamment occupés.
(2) Richesse, liv. V, ch. I -t. 11, p. 112j.
L'engourdissement de ses facultés morales le rend non seulement incapable de goûter aucune conversation raisonnable ou d'y prendre part, mais même d'éprouver aucune affection noble, généreuse ou tendre, et, par conséquent, de former aucun jugement un peu juste sur la plupart des devoirs, même les plus ordinaires, de la vie privée. Quant aux grands intérêts, aux grandes affaires de son pays, il est totalement hors d'état d'en juger, et, à moins qu'on n'ait pris quelque peine très particulière pour l'y préparer, il est également inhabile à défendre son pays à la guerre : l'uniformité de sa vie sédentaire corrompt naturellement et abat son courage, et lui fait envisager avec une aversion mêlée d'effroi la vie variée, incertaine et hasardeuse d'un soldat ; elle affaiblit même l'activité de son corps et le rend incapable de déployer sa force avec quelque vigueur et quelque constance dans tout autre emploi que celui auquel il a été élevé. Ainsi, sa dextérité' dans son métier particulier est une qualité qu'il semble avoir acquise aux dépens de ses qualités intellectuelles ^ de ses vertus sociales et de ses dispositions guerrières S Ov, cet état est celui dans lequel l'ouvrier pauvre, c'est-à-dire la masse du peuple, doit tomber nécessairement dans toute société civilisée et avancée en industrie, à moins que le gouvernement ne prenne des précautions pour prévenir ce mal. >
On ne saurait trop s'étonner de trouver une idée aussi étroite sous la plume même de Smith dont nous avons fait connaître la doctrine élevée en philosophie. Ce n'est pas seulement la séparation des tâches dans la fabrication de chaque produit que le célèbre économiste attaque ici avec cette violence, c'est la division même des différentes industries, condition de tout progrès. En réalité, la véritable conclusion d'un pareil système serait l'exaltation de l'état sauvage, qui seul pourrait développer ces qualités intellectuelles et morales qu'Adam Smith refuse ici à l'ouvrier alors que toute la suite de ses travaux tendait jusaue-là à en démontrer le progrès par l'histoire de la civilisation^ C'est donc, en somme, le procès de la civilisation que le philosophe écossais paraît faire ici incidemment, et on croirait lire en vérité, non pas un fragment des Recherches, mais plutôt un passage d'un livre de Rousseau.
Aussi, pour répondre à ces récriminations d'Adam Smith, nous nous contenterons d'en appeler au reste de son œuvre ; mais nous ne pouvons que regretter qu'il ait ainsi donné luimôme le signal des attaques contreLi^ettg^ organisation nécessaire du travail, dont il avait mis en lumière, d'une façon si saisissante, les heureux effets économiques! Depuis cette époque, en effet, des philosophes, même distingués, sont allés plus avant encore dans cette voie funeste, et Blanqui écrivait plus tard : « Qu'est-ce qu'un homme qui ne sait faire, même parfaitement, que des têtes d'épingles ou des pointes d'aiguilles? » Cet homme, pouvons-nous répondre à Blanqui, augmente, en fabriquant ses têtes d'épingles, la forceproductive du travail, et par suite la richessdfOr, c'est l'accroissement général de la richesse
, qui améliore sa condition matérielle, qui lui donne le bien-être "^ et l'aisance auxquels succède d'ordinaire un développement correspondant de la moralité^
"Il n'est pas exact d'ailleurs que la division du travail, prise en elle-même, abrutisse l'ouvrier à un plus haut point que la concentration des tâches, et nous n'admettons pas que celui qui ne fait que des tôles d'épingle soit moins intelligent que celui qui fait l'épingle tout entière. Bien plus, nous dirons que cette séparation des tâches est plutôt un auxiliaire de l'intelligence : cet homme qui fait constamment le même travail n'a plus à penser à ce qu'il fait; ce n'est pas lui qui est une machine, ce sont ses bras seuls ; il peut laisser errer ailleurs son imagination et se livrer à ses réflexions. Si, après cette remarque, on veut comparer cet ouvrier, dont l'esprit est toujours libre, avec un autre dont Je travail demande plus d'application, un horloger, par exemple, qui, courbé toute la journée sur son établi, ne peut détourner un instant son attention de sa pièce, chez lequel des deux trouvera-t-on le plus de jugement, le plus de bon sens et l'esprit le plus vif? La réponse n'est pas douteuse.
Assurément, si on pouvait imaginer un pays oii la division du travail n'existerait à aucun degré, où chacun serait forcé de se livrer lui-même aux différentes occupations nécessaires à la satisfaction de ses besoins, à sa subsistance, son vêtement, son logement, où chacun devrait assurer directement sa sécurité, on pourrait peut-être supposer que les hommes effec-
tuant des travaux si divers devraient acquérir une foule de qualités particulières que ne possèdent pas les ouvriers de nos villes; mais, dans tous les cas, il leur manquerait des loisirs. Chez nous, au contraire, non seulement la division du travail réserve à l'ouvrier des loisirs personnels pour la satisfaction de ses besoins intellectuels et moraux, mais, en permettant à une certaine classe de se livrer complètement à des études spéciales, elle donne au travailleur la possibilité de profiter du résultat de ces études pendant les heures de repos. La moindre attention le démontre surabondamment, et on s'étonne de constater que des esprits vraiment observateurs et sagaces nient encore les progrès de l'intelligence dans la masse ouvrière. Il n'y a pas de doute pour nous que la classe laborieuse ne soit, dans son ensemble, plus instruite maintenant qu'au temps des corporations où chaque ouvrier faisait sa pièce et où Arthur Young constatait qu'aucun d'eux ne lisait de journaux. La division du travail, en multipliant la production et la richesse, accroît le bien-ôtre du peuple, et, en augmentant ses loisirs, elle développe généralement ses facultés intectuelles : « La civilisation, comme l'a dit fort exactement M. Paul Leroy-Beaulieu (1), se mesure à l'accroissement simultané des produits et des loisirs. »
C'est ce que nous répondrons, au point de vue de la morale, à Smith comme à Blanqui, et nous sommes surpris que cette observation ne les ait point frappés. L'illustre fondateur de l'économie politique n'aurait pas ainsi frayé la voie et prêté l'appui • apparent de son autorité aux écoles socialistes qui ont attaqué j violemment, de nos jours, l'organisation de l'industrie moderne.
Partant de là, ces écoles ont été jusqu'à nier les avantages économiques que Smith avait signalés dans des termes si remarquables, et elles ont reproché violemment à la division du travail de mettre l'ouvrier à la merci des crises. Si l'ouvrier, dit-on, ne sait faire que des têtes d'épingles, que deviendra-t-il lorsque la production des épingles se ralentira ou lorsque des procédés nouveaux rendront ses services inutiles? — Ce reproche.
(I) Leroy-Beaulieu. Répartition des richesses, ch. XVI, p. 433. Guillaumin, ISSl.
assez spécieux, n'est pas plus fondé que le reproche tiré de la morale, car le défaut qu'il constate n'est malheureusement pas spécial à la séparation des tâches. En effet, si, dans le cas d'une crise locale, l'ouvrier d'une manufacture de tissus, par exemple, devient un producteur inutile, n'en sera-t-il pas de même, à plus forte raison, du tisserand en chambre, et ce dernier ne se trouvera-t-il pas dans une situation plus désastreuse que l'ouvrier de l'usine, puisque, ne pouvant écouler sa production, il lui sera impossible de payer même le prix de la matière première qu'il aura employée. De plus, l'ouvrier de l'usine n'est congédié qu'à la dernière extrémité; il est soutenu, au début de la crise, par les capitaux de son patron qui cherche à lutter contre un arrêt de la production qui causerait sa ruine, tandis que le tisserand en chambre, s'il ne peut disposer de quelques ressources, succombera le premier. Enfin, lorsque tous deux seront sans travail, le tisserand ne pourra pas changer d'emploi aussi vite que l'ouvrier de manufacture et il se résignera avec peine à abandonner un capital fixe devenu inutile; l'ouvrier, au contraire, habitué à la vie de l'usincjtrouvera plus facilement à se placer dans une manufacture d'un autre genre oîi la séparation des tâches permettra de lui confier un travail simple dans lequel il acquerra rapidement, à cause de cette simplicité même, la dextérité qu'il possédait dans son ancien métier.
Aussi, pour tous ces motifs, on pourrait, il nous semble, conclure avec plus d'exactitude et sans être taxé d'exagération, que la division du travail a plutôt pour effet d'atténuer les crises à l'égard de l'ouvrier, et que là oii les maîtres des anciennes corporations auraient succombé, l'industrie moderne, avec ses capitaux considérables; cherche à continuer la lutte, à prolonger la production jusqu'à des jours meilleurs.
On a encore attaqué la division du travail à un autre point de vue. LeD"" Smith avait signalé les heureux effets de la séparation
ides tâches sur l'invention et les perfectionnements des machines, et il ne croyait certes pas devoir être contredit lorsqu'il vantait les avantages des procédés mécaniques. Néanmoins, la substitution graduelle des machines au travail manuel, substitution qui s'est de plus en plus généralisée à notre époque, ne
laissa pas que de soulever des plaintes amères de la part des ouvriers. Ceux-ci se crurent supplantés par cette puissante concurrence, il y eut des émeutes oii on brisa les métiers, et, main-, tenant encore, les comptes rendus des commissions d'enquête témoignent à chaque page de Thostilité de la masse des ouvriers à regard des engins mécaniques.
Cependant cette concurrence que semblent faire les machines au travail humain n'est qu'apparente, car si le nouvel outillage a modifié profondément l'organisation du travail, il ne l'a pas rendu moins nécessaire, et la main-d'œuvre n'a jamais été plus rare que depuis la transformation industrielle qui s'est opérée il y a cinquante ans.
Pour être exact, au contraire, il faudrait plutôt dire que cette transformation a donné, en réalité, une impulsion considérable à la production en la rendant moins chère, et qu'en favorisant, l'accumulation des capitaux, elle a été l'agent le plus puissant de l'amélioration du salaire réel, du bien-être de l'ouvrier. «Ccette grande multiplication, dit Smith (1), dans les produits de tous les différents arts et métiers, résultant de la divij^ sjrm du travail, pst ce qui, dans une société bien gouvernée, donne lieu à cette opulence générale qui se répand jusque dans les dernières classes du peuple. Chaque ouvrier se trouve avoir une grande quantité de son travail dont il peut disposer, outre ce qu'il en applique à ses propres besoins ; et comme les autres ouvriers sont aussi dans le même cas, il est à même d'échanger une grande quantité des marchandises fabriquées par lui contre une grande quantité des leurs, ou, ce qui est la même chose, contre le prix de ces marchandises. Il peut fournir abondamment ces autres ouvriers de ce dont ils ont besoin, et il trouve également à s'accommoder auprès d'eux, en sorte qu'il se répand parmi les différentes classes de la société une abondance universelle. »J
C'est là l'expression de la vérité économique, et l'histoire a donné raison au philosophe écossais. Au début de cette transformation industrielle que notre siècle a vue se dérouler avec une étonnante rapidité, l'introduction des machines dans les manu-
(1) Ric'i., liv. I, ch. I, (t. I, p. 14).
factures ne fut certes pas sans causer de brusques perturbations dans la pruduction : comme dans toute révolution, il y eut un état de transition pénible pour la classe laborieuse ; des centaines d'ouvriers se virent congédiés brusquement pour être remplacés par des agents mécaniques, et ceux qui restèrent à l'usine furent obligés un moment de subir la loi des patrons. Pour beaucoup de gens ce fut donc la misère, pour d'autres ce fut au moins une diminution de bien-être, et cette immense réforme parut à de bons esprits marquer un pas en arrière dans la marche do la civilisation. C'est ce qui frappa de Sismondi, Blanqui et bien d'autres ; mais ils auraient dû attendre que l'équilibre économique se fût rétabli pour apprécier utilement l'effet permanent de cette transformation. Pour nous, qui envisageons à un demi-siècle de distance les résultats définitifs de la crise et qui pouvons mesurer les progrès accomplis, nous constatons, forts des données de l'expérience, l'exactitude des pré- .*^ visions d e Smith. Loin de faire concurrence à l'ouvrier, les machines, enjuscitant la production, ont augmenté la demande des bras, et non seulement le salaire réel s'est accru dans des proportions fort sensibles, mais le travail lui-même est devenu moins dangereux, moins pénible^, moins malsain; les 1 loisirs de l'ouvrier se sont multipliés en même temps que son û bien-être; plus heureux au point de vue matériel, il est devenu I plus éclairé au point de vue intellectuel et meilleur au point de j^ue morali
Tels sont les résultats certains de la division du travail ; mais, pour qu'ils se produisent, il faut que la séparation des tâches soit l'effet naturel des progrès de l'industrie sans être provoquée par l'intervention d'une institution positive, quelque forme qu'elle puisse revêtir.
En effet, le grand principe qui domine ici toute cette étude de la production est celui de la liberté d'c travail, et Féminent économiste la célébré dans une page admirable (1) : « La plus sacrée et la plus inviolable de toutes les propriétés, dit-
(1) Rich., liv. 1, ch. X, (t. I,p. 160).
il, est celle de son propre travail parce qu'elle est la source originaire de toutes les autres propriétés : le patrimoine du pauvre est dans sa force et dans l'adresse de ses mains, et, Fempêcher d'employer cette force et cette adresse de la manière qu'il juge la plus convenable, tant qu'il ne porte de dommage à personne, est une violation manifeste de cette propriété primitive. C'est une usurpation criante sur la liberté légitime, tant de Fouvrier que de ceux qui seraient disposés à lui donner du travail : c'est empêcher à la fois, l'un de travailler à ce qu'il juge à propos, et l'autre, d'employer qui bon lui semble. On peut bien en toute sûreté s'en fier à la prudence de celui qui occupe un ouvrier pour juger si cet ouvrier mérite de l'emploi, puisqu'il y va assez de son propre intérêt. Cette sollicitude qu'affecte le législateur pour prévenir qu'on emploie des personnes incapables, est évidemment aussi absurde qu'oppressive. »
Le style de Smith est ici plus vif et plus véhément qu'il ne l'est dans le reste de l'ouvrage, et on y voit le reflet de la généreuse indignation qui débordait du cœur du philosophe. On ne peut en effet se faire une idée, de nos jours, des restrictions et des règlements de toute sorte que le Gouvernement mettait en œuvre à cette époque pour entraver la liberté du travail. L'État se considérait comme la sagesse même; il jugeait que lui seul pouvait reconnaître où réside l'intérêt général de la société, et, partant de là. il avait voulu organiser l'industrie d'après un plan préconçu. Pour forcer les manufactures à atteindre dans leurs produits un degré de perfection qui leur donnât la supériorité sur les marchés étrangers, on avait créé les maîtrises et les jurandes dans le but d'écarter les mauvais ouvriers qui auraient pu discréditer le travail national: on avait décrété même les conditions de la fabrication, le nombre de fils que devaient avoir les tissus, la largeur des étoffes, sans remarquer que l'intérêt personnel est l'agent le plus éclairé de tous les perfectionnements industriels. Colbert lui-même, qui fut cependant un homme d'État dune grande valeur, avait encore aggravé cette réglementation. Comme Fa fort bienfait remarquer Fauteur des Recherches, le célèbre ministre de Louis XIV était acquis par tempérament aux préjugés du système mercantile, « système essentiellement formaliste et réglementaire de sa nature,
et qui ne pouvait guère manquer par là, dit-il 1), de convenir à un homme laborieux et rompu aux affaires, accoutumé depuis longtemps à régler les différents départements de l'administration publique et à établir les formalités et les contrôles nécessaires pour les contenir chacun dans leurs attributions respectives. Il chercha à régler l'industrie et le commerce d'un grand peuple sur le même modèle que les départements d'un bureau ; et, au lieu délaisser chacun se diriger à sa manière dans la poursuite de ses intérêts privés, sur un vaste et noble plan d'égalité et de justice, il s'attacha à répandre sur certaines branches d'industrie des privilèges extraordinaires, tandis qu'il chargeait les autres d'entraves non moins extraordinaires. » Aussi notre législation industrielle fut pleine de contre-sens et d'anomalies, et l'institution des corporations, excellente dans son principe, devint une arme funeste de tyrannie et d'oppression.
La réglementation était encore plus considérable en Angleterre que chez nous : il était défendu de cumuler les professions, môme les plus connexes (le tissage de la toile unie et le tissage des étoffes de soie, par exemple) ; les statuts d'apprentissage y étaient très restrictifs, et la législation sur les pauvres, en attachant l'ouvrier à sa paroisse, empêchait en réalité les travailleurs de se porter, suivant leur intérêt, aux divers endroits oti le manque de bras leur promettait un salaire plus rémunérateur.
=5^=*iïoutes ces restrictions, avec leurs causes et leurs effets, ont été fort nettement exposées dans les Recherches (2), et Smith concluait que la réforme la plus urgente devait être celle de l'organisation industrielle. Toutefois, on peut regretter qu'en proclamant avec autant d'éloquence le principe supérieur de la liberté du travail, le célèbre économiste n'ait cru devoir parler qu'au nom de l'intérêt seul : le disciple d'Hutcheson aurait dû faire intervenir en même temps la loi morale et invoquer l'idée de justice, en montrant que si le travail est pour l'homme une nécessité, il doit par cela même être libre.
(i; Bich., liv. IV, ch. VllI (t. II, p. 309). (2j Bich., liv. I, ch. X (t. I, p. 176-186).
<( Le travail, a dit en eiïet V. Cousin (1), étant le développement de la force qui constitue l'homme, et cette force étant essentiellement libre, la loi essentielle du travail est à nos yeux la liberté. L;i liljorté est le fondement de tout droit: rien ne vaut contre elle. Le droit permanent et inviolable de la liberté est de se développer comme il lui plaît, pourvu que, dans ses développements, elle ne porte point atteinte aux autres libertés. Loin que la société ait le droit de mettre des entraves au travail et à la production, elle n'a le droit de s'en mêler que pour veiller à ce qu'il n'y soit apporté aucune entrave, comme le magistrat ne peut se mêler de ce qui se passe dans la rue que pour assurer l'ordre, la liberté de tous. Il y a deux espèces d'ordre, l'un vrai et l'autre faux ; l'un naturel et l'autre artificiel. L'ordre naturel est la loi d'une chose conforme à sa nature. L'ordre artificiel est un système de lois imposées à un être contre sa nature. L'ordre naturel de la société humaine consiste à y faire régner la loi qui convient à la nature des êtres dont cette société est formée. Ces êtres étant libres, leur loi la plus immédiate est le maintien de leur liberté. C'est lace qu'on appelle la justice. Il y a dans le cœur de l'homme, il peut donc et il doit intervenir dans la société d'autres lois encore, mais nulle qui soit contraire à cellelà. L'État est avant tout la justice organisée, et sa fonction première, son devoir le plus étroit est d'assurer la liberté. Et quelle liberté y a-t-il dans une société oii n'est pas la liberté du travail, lorsque les conditions mises à la production, au lieu de l'assurer, l'empêchent ? Rien de mieux que la surveillance en certains cas, car elle est au profit de la liberté générale ; mais, sous le manteau d'une surveillance légitime, favoriser celui-ci. entraver celui-là, organiser des monopoles, instituer des corporations, voilà__gui excède les droits de la société. » *■"
Ce sont là des idées que nous eussions voulu trouver sous la plume du D" Smith et qui eussent rehaussé la portée de son œuvre. Il existe, en effet, un lien étroit entre les suggestions de l'intérêt et les prescriptions de la loi morale, et il est bon, dans un ouvrage d'économie politique, de constater cet accord. Telle était, d'ailleurs, la grande vérité qui, dans l'esprit du maître, de-
(1) Philosophie écossaise, p. 222.
vait se dégager de l'ensemble de son œuvre, et, dans cette histoire de la civilisation qu'il avait conçue, il se proposait de démontrer que toutes les forces qui agissent en nous nous conduisent à la même fin et tendent à produire une harmonie universellej Mais il n'eût pas été inutile de le rappeler ici, à propos du principe de la liberté du travail/ Turgot l'avait bien compris, et, au commencement de cette môme année 1776 qui vit paraître les Recherches, il avait tenu à baser ses réformes sur ce fondement élevé de la loi morale, plaçant en tête de ses édits ces lignes remarquables qui sont dans toutes les mémoires : « Dieu, en donnante l'homme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail, a fait du devoir de travailler la propriété de tout homme, et cette propriété est la première, la plus sacrée et la plus imprescriptible de toutes. » ^,— ..^^^^
Cette considération élevée manque à l'œuvre dé SmitlMrnais, au point de vue de l'intérêt proprement dit, les ''aTantagès de la liberté du travail y sont magistralement exposés; il montre fort exactement comment l'intérêt pousse naturellement l'homme au progrès, au bien général, et comment on arrive fatalement à des résultats déplorables lorsqu'on s'efforce de briser ou de détendre ce ressort que la Providence a placé en nous. L'auteur des Recherches nous en donne un exemple dans le travail des esclaves fl). Chez ceux-ci, aucun sentimenfde responsabilité, point d'intérêt à la production; la crainte seule les fait travailler, et combien est faible ce sentiment de la crainte si on le compare à l'espérance qui remplit le cœur de l'homme libre et le pousse à améliorer sa position par le travail ! « L'expérience de tous les temps et de toutes les nations, conclutil, s'accorde donc pour démontrer que l'ouvrage fait par des esclaves, quoiqu'il paraisse ne coûter que les frais de leur subsistance, est, au bout du compte, le plus cher de tous. Celui qui ne peut rien acquérir en propre, ne peut avoir d'autre intérêt que de manger le plus possible et de travailler le moins possible. Tout travail, au delà de ce qui suffit pour acheter sa subsistance, ne peut lui être arraché que par la contrainte, et non par aucune considération de son intérêt personnel. »
(1) Biclu, liv. 1, cil. VllI (t. 1, p. 112) et liv. 111, ch. 11 (t. I, p. 180).
Le travail libre, lel est donc le facteur nécessaire de la productiorpnTTéxerco d'abord exclusivement sur les agents naturêTsTet en particulier sur la terre ; puis son produit arrive à excéder le fonds nécessaire à la subsistance, il s'accumule et se crée ainsi un nouvel auxiliaire pour la production. Cet auxiliaire n'est autre chose que du travail accumulé ; c'est ce qu'on a nommé le onpitnL^
Smith n'a pas voulu voir dans le capital un second facteur de la production. Pour lui, il n'y en a qu'un seul, le travail, qui est, selon son expression, le fonds primitif qui fournit à la consommation d'une nation toutes les choses nécessaires et commodes à la vie; les agents naturels en sont la condition nécessaire, et le capital, issu du travail lui-même, en est l'ijistrument fécond./ En d'autres termes, la production consiste dans le rapprochement de deux substances, en vue d'obtenir un certain résultat : le véritable et seul facteur est donc le moteur, c'est-àdire la force active qui est en nous et qui se manifeste dans la production par le jeu de nos muscles. Le capital est de la richesse déjà créée; c'est la portion de cette richesse qui sert à la reproduction; c'est, comme on l'a dit fort justement, la graine de la veille qui devient semence le lendemain, et le travail trouve dans cette richesse qu'il a produite lui-môme, un levier puissant pour continuer son œuvre.
• Le livre II des Recherches est consacré aux capitaux: c'est là l'une des études les plus lumineuses de tout l'ouvrage.
Smith expose fort nettement les causes nécessaires de l'accumulation du capital. Il montre comment l'homme, à l'état sauvage, pouvait vivre au jour le jour, sans capital accumulé, vivant des produits mômes de son travail, avec le seul concours des agents naturels. Mais lorsque les besoins s'accrurent, lorsque i'homme, pour développer la puissance de son effort, en arriva à la séparation des tâches, et lorsqu'il dut pourvoir à la plus grande partie de ses besoins au moyen des produits du travail d'autrui achetés avec les produits de son propre travail, alors, ne pouvant attendre pour subsister qu'il eût achevé ses produits et qu'il les eût échangés, il lui fallut l'appui d'un capital
préexistant, nécessaire pour le faire vivre et pour lui fournir les outils indispensables : par suite,^ subdivision progressive du travail dut toujours être précédée d'un accroissement correspondant du capitalJ
Le célèbre économiste divise le fonds accumulé que possède un pays, en trois parties, dont chacune remplit une fonction distincte (li.
La première est le stock, la portion réservée pour servir immédiatement à la consommation et dont le caractère distinctif est de ne point rapporter de revenu ou de profit. Elle consiste dans ce fonds d'habits, de meubles de ménage, etc., qui ont été achetés par les consommateurs, mais qui ne sont pas encore entièrement consommés.
La seconde est le capital fixe dont le caractère distinctif est de rapporter un revenu ou profit sans changer de maître. Ce capital se compose principalement des quatre éléments suivants :
1° Toutes les machines utiles et les instruments industriels qui facilitent et abrègent le travail ;
2" Tous les bâtiments destinés à un objet utile et qui sont des moyens de revenu, non seulement pour le propriétaire qui en retire un loyer en les louant, mais même pour la personne qui les occupe et qui paie ce loyer ; ces bâtiments doivent, en effet, être distingués des maisons qui ne servent qu'à l'habitation, car ce sont, en réalité, de véritables instruments de l'industrie ;
3" Les amélioralions desierres, qui comprennent tout ce qu'on a dépensé d'une manière profitable à les défricher, dessécher, enclore, marner, fumer et mettre dans l'état le plus propre à la culture et au labourage ;
4° Les talents utiles acquis par les habitants ou les membres de la société.
Enfin la troisième dos branches en lesquelles se divise naturellement le fonds général que possède une société, c'est son
(1) Ri/i., liv. Il, ch. I (t. I, p. C.S9;.
CAPITAL CIRCULANT, doiit le Caractère distinctif est de ne rapporter de revenu qu'en circulant ou changeant de maître. Il est aussi composé, dit Smith, de quatre articles :
1° L'argent, par le moyen duquel les trois autres circulent et se distribuent à ceux qui en font usage et consommation ;
2° Ce fonds de vivres qui est dans la possession des bouchers, nourrisseurs de bestiaux, fermiers, marchands de blé, brasseurs, etc., et de la vente desquels ils espèrent tirer un profit;
3^ Ce fonds de matières, ou encore tout à fait brutes, ou déjà plus ou moins manufacturées , destinées à l'habillement, à l'ameublement, à la bâtisse, qui ne sont préparées sous aucune de ces formes, mais qui sont encore dans les mains des producteurs, des manufacturiers, des merciers, des drapiers, des marchands de bois en gros , des charpentiers , des menuisiers , des maçons, etc. ;
4° Enfin Vouvrage fait et parfait, mais qui est toujours dans les mains du marchand ou du manufacturier et qui n'est pas encore débité ou distribué à celui qui doit en user ou le consommer ; tels que ces ouvrages tout faits que nous voyons souvent exposés dans les boutiques du serrurier, du menuisier, du tapissier, de l'orfèvre, du joaillier, du faïencier, etc.
Cette énumération est bien nette. Elle est encore aussi vraie qu'elle pouvait l'être lors de l'apparition de la Richesse des Nations, et nous avons pu, à un siècle de distance, citer les termes mêmes de Smith, sans avoir besoin de les modifier par les données de l'expérience : c'est le plus bel éloge qu'on puisse faire de la puissance d'observation et de la perspicacité de l'auteur.
Le chapitre est d'ailleurs moins vague que plusieurs de ceux que nous avons examinés jusqu'ici en suivant Adam Smith dans son étude du travail, et il ne prête pas le flanc aux mêmes controverses. Il contribue même indirectement à éclairer sa fameuse doctrine du travail productif, et il nous montre que nous avons été bien inspiré en refusant de prendre au pied de la lettre cette distinction peu heureuse dans ses termes. En effet, alors qu'on reproche à l'auteur des Recherches d'avoir méconnu la valeur des productions immatérielles, nous le voyons placer les talents utiles dans son énumération des capitaux fixes. Or, dès qu'on
admet chez l'ouvrier un capital immatériel, il est impossible de refuser une valeur au travail du maître qui a formé ce capital. Un capital est du travail accumulé ; si donc le capital produit a une valeur, c'est que le travail qui lui a donné naissance était lui-même productif de valeur : c'est là un raisonnement auquel Adam Smith n'a pas pu échapper, et c'est là une preuve certaine qu'il n'a vu autre chose qu'un moyen de délimiter le champ de l'économie politique dans cette fameuse distinction si vivement critiquée par J.-B. Say et M. Dunoyer.
Toutefois, cette distribution en trois classes des divers fonds accumulés n'a pas satisfait Mac-Gulloch (1) et quelques autres économistes. Pour eux, la distinction du stock et du capital serait peu satisfaisante et pourrait conduire à des conclusions erronées, attendu qu'en fait certaines portions du fonds social, employées sans aucune intention de produire un revenu, sont souvent les plus productives ; à leur sens, tout ce qui est immédiatement utilisable est un capital et le cheval attelé à la voiture du gentleman l'est au même titre que le cheval de labour. Ces critiques de Mac-Gulloch ne nous semblent pas fondées : la distinction du stock et du capital constitue une division très heureuse de l'ensemble des richesses, en ce qu'elle évite de confondre le fonds de consommation qui est la condition même de la production avec le capital qui en est l'instrument.
Le même économiste a regretté également que Smith ait distingué les capitaux fixes et les capitaux circulants suivant qu'ils sont susceptibles ou non de produire un revenu sans changer de maître, et, selon lui, le véritable caractère du capital fixe serait la durée. Ce point de vue, bien que spécieux en apparence, n'en est pas plus exact lorsqu'on le soumet à quelque réflexion : l'argument souvent cité de l'aiguille, cet outil fragile qui est assurément un capital fixe, a fait justice de ces critiques.
La distinction posée dans les Recherches subsiste donc tout
(1) Voir unt3 note de Mac-CuUoch sur la Rkk^sse des Watioas (èdit. Garnier, t. I, p. 336).
entière, et elle a une très grande importance. Il est, en effet, d'une utilité incontestable, que la nation, comme l'individu, puisse comparer la part de ses capitaux fixes à celle de ses capitaux circulant.s. L'outillage national, comme celui d'un particulier, ne doit pas être en disproportion avec les ressources, et un pays doit éviter d'immobiliser une trop grande portion de l'ensemble de son capital : les nations, aux époques mêmes de prospérité^ doivent se tenir en garde contre une pareille tendance, désastreuse pour leurs finances et pour le développement -^Ta pimdùHïoiTqu'on prétend favoriser de la sorte.
Ainsi, si le travail est le facteur de la production, le capital en est l'instrument puissant. Mais il ne prête pas toujours au travail un concours également efficace, suivant les différentes industries. « Quoique tous les capitaux, dit Adam Smith (1), soient destinés à l'entretien du travail productif seulement, cependant la quantité de ce travail que des capitaux égaux sont capables do mettre en activité, varie extrêmement daprès la nature différente de l'emploi qu'on leur donne, et il y a la même variation dans la valeur que cet emploi ajoute au produit annuel des terres et du travail du pays. »
L'auteur des Recherches distingue à cet égard quatre manières différentes d'employer un capital :
1" En fournissant à la société le produit brut qu'il lui faut pour son usage et sa consommation annuelle : c'est le cas de Y industrie agricole, dans laquelle il comprend les travaux des mines, la chasse et la pêche;
2*^ En manufacturant et préparant ce produit brut pour qu'il puisse immédiatement servir à l'usage et à la consommation : c'est l'objet de Yinduairie manufacturière :
3" En transportant le produit brut et le produit manufacturé des endroits où ils abondent à ceux où ils manquent {commerce en gros) ;
4" Enfin, en divisant des portions de l'un et de l'autre de ces produits en parcelles assez petites pour nouvoir s'accommoder
(Ij Rich., liv. Il, ch. V t. I, p. 450).
aux besoins journaliers des consommateurs : c'est là la fonction du connnerce de détail.
On a critiqué très souvent cette classification des industries. Les uns, avec Destutt de Tracy, ont trouvé les divisions trop nombreuses et nont voulu reconnaître que deux modes vraiment distincts d'emploi des capitaux, suivant qu'ils ont pour objet des transformations de forme ou seulement des transformations de lieu, et ils ont même confondu dans la même classe l'industrie agricole et le travail manufacturier, malgré la différence de leur objet. Mais la majorité des économistes modernes a pensé, au contraire, avec M. Dunoyer, qu'il y aurait plutôt lieu, dans l'intérêt de la science, d'augmenter encore les subdivisions indiquées par Smith, et, tout en rangeant dans une même catégorie le commerce en gros et le commerce en détail, ils ont cru devoir établir deux classes spéciales pour l'industrie extractive et l'industrie des transports.
On a donc désigné sous le nom d'industrie extractive celle qui concerne l'exploitation des richesses naturelles, des substances minérales enfouies dans le sol, des bois à extraire de forêts quelquefois impénétrables et qui ont crû sans le concours du travail humain^enfîn la chasse et la pêche, en un mot, l'appropriation de tous les êtres ou objets qui ne deviennent utilités que par un changement de lieu. Cette distinction était nécessaire, et, pour ne pas l'avoir faite, Adam Smith a laissé planer sur certaines parties de son ouvrage un peu d'obscurité, en s'appliquant à confondre dans une même étude l'industrie agricole qui produit par transformation et l'industrie extractive qui produit sans transformation au moyen de l'isolement des matières ou des êtres qu'elle veut mettre en valeur.
On a jugé aussi que Y industrie des transports ne peut être rangée dans la même catégorie que le commerce, attendu que si le changement de lieu accompagne généralement l'échange, il n'en est pas cependant la condition nécessaire. Mais cette distinction était d'ailleurs conforme à la classification même de Smith, car, en parlant de commerce en gros dont il tenait à séparer l'étude de celle du commerce en détail, c'était en réalité l'industrie des transports qu'il avait en vue de définir, quand il lui donnait pour mission de « transporter soit le produit brut, soit
le produit manufacturé , des endroits oii il abonde à ceux 011 il mantiue ». Il n'y a là autre chose qu'une confusion de ternies, et si l'auteur des Recherches a fait du commerce en gros un mode spécial d'emploi des capitaux, c'est qu'il visait l'industrie des transports : tout le chapitre en est la preuve.
Quoi qu'il en soit, en dehors des réserves que nous venons de faire, cette étude sur les différents emplois des fonds est, à beaucoup d'égards, fort exacte. Malgré ses préférences bien visibles pour l'agriculture, Adam Smith s'y montre assez juste pour les autres industries et il déclare en termes exprès que « chacune de ces méthodes d'employer un capital est essentiellement nécessaire, tant à l'existence et à l'extension des trois autres genres d'emploi qu'à la commodité générale de la société (1) ». Sans l'agriculture , en effet , qui fournit la matière première , les manufactures et le commerce ne pourraient pas exister. Sans les manufactures, qui se chargent de transformer la portion du produit brut qui exige un certain degré de préparation, cette portion du produit brut ne serait jamais produite, faute de demande, ou si elle était produite spontanément, elle n'aurait aucune valeur échangeable et n'ajouterait rien à la richesse de la société. Sans le commerce en gros (industrie des transports), qui se charge de diriger la matière première et le produit manufacturé des endroits oii ils abondent à ceux oii ils manquent, l'agriculture et l'industrie ne produiraient plus que ce qui serait nécessaire à la consommation locale, tandis que l'intervention du marchand qui échange le superflu d'un pays contre le superflu d'un autre, encourage l'industrie des deux contrées et multiplie les jouissances. Enfin le commerce de détail, en divisant les marchandises en parcelles assez petites pour s'accommoder à la demande des consommateurs, les met ainsi à la portée de toutes les bourses , il en accroît la consommation et il provoque par là môme le développement de la production agricole et manufacturière.
D'ailleurs, Smith n'avait garde d'omettre de constater ici comme il Ta fait en toute occasion, cette tendance à l'harmonie
(1) Rich., liv. II, ch. V (t. I, p. 451).
universelle qui est la base de sa philosophie, et, à l'heure même où les physiocrates prétendaient démontrer que l'agriculture est le seul emploi vraiment productif du capital, il a magistralement affirmé la solidarité des industries.
On a parfois mal compris la portée de la doctrine de Quesnay et on en a souvent altéré la physionomie. Gomme l'ont fait observer les adeptes modernes de cette école distinguée, MM. Dutens et Daire, il ne faut pas prêter aux physiocrates des idées ridicules et absurdes qu'on ne s'expliquerait nullement chez des hommes aussi éminents. Ils étaient dans le vrai quand il& affirmaient que le travail agricole se distingue de tous les autres en ce qu'aucun n'est concevable sans lui, en ce qu'il sert de fondement, de principe et de cause à tous les modes de l'activité humaine, et en ce qu'il est, en dernière analyse, la source où toutes ces activités vont puiser leur récompense. Ils reconnaissaient également l'importance des autres industries, ainsi que leur action sur la formation des richesses, et l'épithète d'emplois stériles n'avait nullement, dans la bouche des chefs de l'école, le sens qu'on lui a donné depuis lors. Mais ils avaient tort de rapporter à la classe agricole seule la faculté de fournir un produit net et de ne pas admettre que les autres industries puissent en donner un, elles aussi, diffèrent, il est vrai, du produit net territorial , mais susceptible, comme lui, d'augmenter la richesse générale de la nation.
Smith a eu, on le sait, le mérite de protester contre cette doctrine et de réhabiliter les divers emplois du capital. Toutefois nous avons déjà fait remarquer qu'il avait été devancé dans cette \oie par un compatriote même de Quesnay et que cette année 1776 venait justement de voir paraître un ouvrage de l'abbé de Condillac où le célèbre philosophe combattait brillamment la théorie physiocratique et défendait victorieusement la cause du commerce. Mais ce traité, publié sous un titre modeste (1), n'avait pas attiré l'attention du monde savant, bien qu'il fût peut-être supérieur à certains égards à cette partie de la Ri-
(1) Le Commerce et le Gouvernement considérés relativemen\. l'un à Vautre (ouvrage élémentaire), par l'abbé de Condillac, membre de l'Académie française. Amsterdam, 1776, un vol. in-12.
chesse des nations, et jusqu'à nos jours on avait reporté à Adam Smith l'honneur exclusif d'avoir fait cette démonstration. Nous croyons donc bon d'en citer quelques extraits, qui complètent d'i. illeurs heureusement les arguments de l'économiste écossais.
< Que devons-nous aux commerçants? disait l'abbé de Gondiliac (1). Si, comme tout le monde le suppose, on échange toujours une production d'une valeur égale contre une autre produciion d'une valeur égale, on aura beau multiplier les échai ges, il est évident que, après comme auparavant, il y aura toujoi rs la même masse de valeurs ou de richesses. Mais il est faux qu^, dans les échanges, on donne valeur égale pour valeur égale. A,i contraire, chacun des contractants en donne toujours une moim're pour une plus grande. En effet, si on échangeait toujours valeur égale pour valeur égale, il n'y aurait de gain à faire pour auv'un des contractants. Or, tous deux en font et en doivent faire. 'Pourquoi? C'est que les choses n'ayant qu'une valeur relative à nos besoins, ce qui est plus pour l'un est moins pour l'autre, et réciproquement. L'erreur oii l'on tombe à ce sujet vient de ce qu'on parle des choses qui sont dans le commerce comme si elles avaient une valeur absolue, et qu'on juge en conséquence qu'il est de la justice que ceux qui font des échanges se donnent mutuellement valeur égale pour valeur égale. Bien loin de remarquer que deux contractants se donnent l'un à l'autre moins pour plus, on pense, sans trop y réfléchir, que cela ne peut pas être; et il semble que, pour que l'un donnât toujours moins, il faudrait que l'autre fût assez dupe pour donner toujours plus , ce qu'on ne peut pas supposer. — Ce ne sont pas les choses nécessaires à notre consommation que nous sommes censés mettre en vente, c'est notre surabondant, comme je l'ai remarqué plusieurs fois. Nous voulons livrer une chose qui nous est inutile pour nous en procurer une qui nous est nécessaire: nous voulons donner moins pour plus... Or, les commerçants sont les canaux de communication par lesquols le surabondant s'écoule. Des lieux où il n'a point de valeur, il passe dans les lieux oîi il en prend une, et partout oîi il se dépose, il
(1) Le Commerce et le Gouvernement, ch. XXIX, p. 328.
devient richesse. Le commerçant fait donc en quelque sorte de rien quelque chose ; il ne laboure pas, mais il fait labourer; il engage le colon à retirer de la terre un surabondant toujours plus grand et il en fait toujours une richesse nouvelle. Par le concours du colon et du commerçant, l'abondance se répand d'autant plus que les consommations augmentent à proportion des productions, et réciproquement les productions à proportion des consommations. Une source qui se perd dans des rochei:-s et dans des sables n'est pas une richesse pour moi, mais elle en devient une si je construis un aqueduc pour la conduire dans mes prairies. Cette source représente les productions surabondantes, que nous devons aux colons, et l'aqueduc représente l^s commerçants. »
Celte démonstration de la productivité du commerce ne serait pas désavouée de nos jours, et c'est à Gondillac, dont on ignore trop les travaux économiques, qu'on doit cette rcfutation éclatante de l'erreur des physiocrates. Mais le philo-^jphe français a exagéré sa réaction contre cette doctrine, et , laute d'avoir suffisamment analysé le travail, qui, en somme, ne consiste que dans un mouvement raisonné, dans le rapprochement de deux substances, il s'est laissé aller jusqu'à rabaisser un peu le rôle producteur de l'ouvrier agricole : « A parler exactement, dit-il (1), le colon ne produit rien : il dispose seulement la terre à produire. L'artisan, au contraire, produit une valeur, puisqu'il y en a une dans les formes qu'il donne aux matières premières. Produire, en elTet, c'est donner de nouvelles formes à la matière ; car la terre, lorsqu'elle produit, ne fait pas autre chose. »
De son côté, Smith est plutôt tombé dans 1 excès opposé, et, après avoir combattu l'école de Quesnay en affirmant la productivité des différentes industries, il n'a pas caché ses préférences pour l'agriculture. Aussi sa conclusion se rapproche de celle du système qu'il vient de réfuter. « Aucun capital, dit-il (2), à somme égale, ne met en activité plus de travail productif que celui du fermier. Ce sont non seulement ses valets de ferme, mais ses bestiaux de labour et de charroi qui sont autant d'ouvriers pro-
(1) Le Commerce et le Gouvernement, ch. IX, p. 72.
(2) Richesse, liv. II, ch. V (t. I, p. 455).
LA RICHliSSE DES NATIONS. 165
ductifs. D'ailleurs, dans la culture de la terre, la nature travaille conjointement avec l'homme; et, quoique son travail ne coûte aucune dépense, ce qu'elle produit n'en a pas moins sa valeur, aussi bien que ce que produisent les ouvriers les plus chers. Les opérations les plus importantes de l'agriculture semblent moins avoir pour objet d'accroître la fertilité de la nature (quoiqu'elles y parviennent aussi) que de diriger cette fertilité vers la production des plantes les plus utiles. Un champ, couvert de ronces et de bruyères produit souvent une aussi grande quantité de végétaux que la vigne ou la pièce de blé la mieux cultivée. Le cultivateur qui plante et qui sème excite souvent moins l'active fécondité de la nature, qu'il ne la détermine vers un objet, et, après qu'il a terminé tous ses travaux, c'est à elle que la plus grande partie de l'ouvrage reste à faire. Ainsi les hommes et les bestiaux employés aux travaux de la culture, non seulement, comme les ouvriers des manufactures, donnent lieu à la reproduction d'une valeur égale à leur consommation ou au capital qui les emploie, en y joignant de plus les profits des capitalistes, mais ils produisent encore une bien grande valeur. «^ Outre le capital du fermier et tous ses profits, ils donnent lieu à la reproduction régulière d'une rente pour le propriétaire. On peut considérer cette rente comme le produit de cette puissance de la nature dont le propriétaire prête l'usage au fermier. Ce produit est plus ou moins grand, selon qu'on suppose à cette puissance plus ou moins d'étendue, ou, en d'autres termes, selon qu'on suppose à la terre plus ou moins de fertilité naturelle ou artificielle. C'est l'œuvre de la nature qui reste, après qu'on a fait la déduction ou la balance de tout ce qu'on peut regarder comme l'œuvre de l'homme. Ce reste fait rarement moins du quart, et souvent plus du tiers du produit total. Jamais une pareille quantité de travail productif employée en manufacture ne peut occasionner une aussi riche reproduction. Dans celle-ci, la nature ne fait rien, la main de l'homme fait tout, et la reproduction doit toujours être nécessairement en raison de la puissance de l'agent. Ainsi, non seulement le capital employé à la culture de la terre met en activité une plus grande quantité de travail productif que tout autre capital employé en manufacture, mais encore, à proportion de la quantité de travail productif qu'il em-
ploie, il ajoute une beaucoup plus grande valeur au produit annuel des terres et do travail du pays, à la rirhesse et au revenu réel de ses habitants. De toutes les manières dont un capital puisse être employé, c'est sans comparaison la plus avantageuse à la société. «
Cette partie de la doctrine de Smith est absolument erronée. Ce n'est pas seulement dans le travail agricole que la nature travaille conjointement avec l'homme : l'air et l'eau sont les auxiliaires puissants d'un grand nombre de manufactures; les voies naturelles de communication ont seules rendu possibles les progrès du commerce, et partout les agents physiques viennent seconder l'homme dans l'œuvre de la production. En quoi consiste d'ailleurs le travail? Dans le rapprochement raisonné de deux objets : l'action de l'homme se borne à ce rapprochement, et la nature agit seule ensuite. Smith a parfaitement saisi ce rôle tout puissant de la nature dans la production agricole, mais il n"a pas poussé assez loin l'analyse en ce qui concerne les autres industries, car il aurait reconnu que, sous une forme un peu plus complexe, le mode de production est toujours le même et que le rôle de l'intelligence humaine servie par les muscles se borne au mouvement. « Dans la production matérielle, a dit fort justement M. Baudrillart (1), qu'est-ce que l'homme apporte ? En dernière analyse, il n'apporte qu'une chose, le mouvement. Il ne fait rien que de mouvoir un corps vers un autre. Il meut une graine vers le sol, et les forces naturelles de la végétation produisent nécessairement une racine, un tronc, des fleurs, des fruits. Il meut une hache vers un arbre, et l'arbre tombe par la force de la gravitation. Il meut une étincelle vers le combustible, et celui-ci s'allume, fond ou amollit le fer, cuit les aliments, etc. Quand je verse un alcali sur un acide, à coup sûr je ne suis pas le véritable auteur du phénomène qui en résulte : tout ce que je fais, c'est de rapprocher deux substances. Entrez dans une manufacture, dans l'atelier le plus compliqué, vous verrez qu'en dernier résultat le travailleur le plus ignorant, comme le mécanicien le plus habile , n'a fait autre chose que de créer du
(1) Manuel, II» partie, section I. ch. II. p. 72.
mouvement, d'opérer certains rapprochements et de laisser ensuite agir les propriétés de la matière. »
C'est cette généralisation que n'avaient faite ni Smith ni Gondillac, et c'est à cause de cette vue l'incomplète que chacun d'eux a été conduit à des conséquences erronées, quoique différant suivant les tendances particulières et les préférences intimes de l'un et de l'autre philosophes. Adam Smith aimait naturellement l'agriculture; il avait été élevé dans la campagne, au milieu d'une population agricole assez éclairée, dans une contrée où la fertilité du sol donnait aux habitants une modeste aisance. De plus, il affectionnait, par tempérament, le calme et la tranquillité de la vie des champs, l'indépendance qu'elle procure ; il appréciait la saine morale et le gros bon sens de ces populations rurales dans lesquelles il voyait une force pour la nation et un gage de stabilité pour les institutions politiques. Enfin, ses relations avec lord Kames, le célèbre agronome, ses rapports mêmes avec les économistes avaient accru encore sa sympathie pour l'industrie agricole, et il manifeste à chaque occasion, dans le cours de ses Recherches, une partialité bien visible à son égard.
Après l'agriculture, c'est la production manufacturière qui a, selon lui, les plus heureux effets sur la richesse d'une nation ; puis vient le commerce en gros, enfin le commerce de détail. Il subdivise même le commerce en gros en trois branches, comparant l'utilité de chacune d'elles au point de vue de l'essor et de l'encouragement donnés au travail national et à l'augmentation des richesses.
Il distingue ainsi :
1° Le commerce intérieur, dont la fonction est d'acheter dans un endroit du pays pour revendre dans un autre endroit du même pays, les produits de l'industrie nationale ;
2" Le commerce étranger de consommation, que nous appelons de nos jours le commerce d'importation et qui a pour objet l'achat de matières étrangères pour la consommation intérieure ;
3° Le commerce de transport, qui a pour objet l'échange entre deux pays étrangers et qui transporte dans chacun d'eux le superflu de l'autre.
Mais, bien qu'en théorie, il trouve là une production de beaucoup inférieure à celle de l'agriculture, il constate cependant qu'en fait, les profits de la culture n'ont en réalité aucune supériorité sur ceux des autres emplois des capitaux. Aussi il entreprend de rechercher, à travers les siècles, par quelle suite do circonstances cet ordre naturel s'est interverti, et il consacre à cette étude de longues et intéressantes pages qui auraient fait le meilleur effet dans son Histoire de la Civilisation: c'est l'objet du troisième livre tout entier.
Il expose d'abord les phénomènes qui auraient dû se produire sous un régime d'entière liberté. La subsistance étant, dit-il (l), dans la nature des choses, un besoin antérieur à ceux de commodité et de luxe, l'industrie qui fournit au premier de ces besoins doit nécessairement précéder celle qui s'occupe de satisfaire les autres. Par conséquent, la culture et l'amélioration de la campagne qui fournit la subsistance, doivent nécessairement être antérieures aux progrès de la ville qui ne fournit que les choses de luxe et de commodité. En outre, c'est seulement le surplus du produit de la campagne, c'est-à-dire l'excédent de la subsistance des travailleurs, qui constitue la subsistance de la ville, et celle-ci ne doit, en conséquence, se peupler qu'autant que ce surplus de produit vient à grossir. Enfin, cet ordre de choses est fortifié encore par le penchant naturel des hommes^ qui, à égalité de profits, préfèrent employer leurs capitaux à la culture des terres, et si ce penchant n'avait jamais été contrarié par les institutions positives, nulle part les villes ne se seraient accrues au delà de la population que pouvait soutenir l'état de culture et d'amélioration du territoire dans lequel elles étaient situées, au moins jusqu'à ce que la totalité de ce territoire eût été pleinement cultivée et améliorée. — Or, il n'en a pas été ainsi, et Smith trouve dans l'histoire les causes de cette anomalie. Il examine en effet comment l'agriculture fut découragée, puis sous quelles influences les villes se développèrent, et il montre enfin comment ce fut la prospérité même de l'industrie manufacturière qui réagit sur l'industrie agricole, alors que, par
(1) Rick., liv. III, ch. I (t. I, p. 470).
l'effet naturel des lois économiques, c'est la prospérité de la culture qui aurait dû provoquer le développement des manufactures et du commerce.
Cette partie des Recherches est fort intéressante et témoigne d'un véritable esprit philosophique comme de grandes connaissances techniques. L'auteur attribue la perturbation qu'il signale à trois sortes de causes : 1° à la constitution des grands domaines formés lors de l'invasion des barbares et maintenus par les lois de primogéniture et les substitutions ; 2° aux modes de tenure des terres ; 3° à l'action des gouvernements qui ont cherché à favoriser l'industrie, au moyen de tout un ensemble de réglementations qu'il a condamnées sous le nom de sj/stème ^ mercantile^.
Il n'est pas partisan des trop grands domaines, et s'il admet que des considérations puissantes aient pu militer, au point de vue politique, en faveur de cette concentration des terres, à un moment où la propriété était exposée de toute part aux ravages et aux incursions des voisins, il déplore vivement, au point de vue économique, la prolongation de cet état de choses après la disparition des circonstances qui l'avaient fait naître. Il considère en effet que le grand propriétaire se montre généralement peu disposé aux améliorations, tandis que le petit cultivateur, au contraire, est. de tous ceux qui font valoir, celui qui apporte le plus d'intelligence dans son exploitation et qui obtient les meilleurs résultats, car il connaît tous les recoins de son petit territoire, il les surveille avec cette attention soigneuse qu'inspire la petite propriété, il se plaît à cultiver sa terre, et même à l'embellir.
Ce n'est pas à dire, cependant, qu'il condamne absolument les grands domaines, quels qu'ils soient. Assurément la grande propriété n'est pas un mal en elle-même lorsqu'elle est le résultat de la liberté des transactions, parce que l'effet de la liberté est toujours, à la longue, de faire passer les terres des main des inhabiles ou des négligents dans les mains des plus capables ; mais il n'en était pas ainsi sous le régime des substitutions et des lois de primogéniture qui empêchaient l'aliénation et le morcellement des héritages.
De plus, il estime que les systèmes d'amodiation de ces grandes propriétés étaient également funestes au développement de l'agriculture. Ce fut d'abord par des serfs attachés à la glèbe, que 'les seigneurs firent cultiver leurs vastes domaines, mais ces serfs n'avaient aucun avantage à accroître la production et n'étaient stimulés à aucun degré par l'intérêt personnel ; ils travaillaient donc mal et la culture périclitait. Par la suppression du servage, un progrès fut cependant réalisé : les anciens serfs, restés sur les domaines, furent intéressés à l'augmentation du revenu et partagèrent le produit brut avec leurs maîtres. Ce fut là l'origine du métayage, mais le métayage était encore, selon Smith, un mode bien imparfait de tenure des terres. Par la forme même dans laquelle s'effectue le partage du revenu territorial entre le propriétaire et le métayer, il a un vice inhérent à sa nature, c'est d'empêcher la culture intensive, car le métayer, qui a droit à une portion fixe du produit brut, ne cherche pas à tirer de son champ le plus possible, mais à accroître seulement le rapport entre le produit brut et les frais de production.
M. H. Passy, dans l'article Agricullure du Dictionnaire de VEconomie politique, l'a prouvé depuis lors mathématiquement, et nous ne pouvons mieux faire que de citer cette démonstration qui vient rendre manifeste l'exactitude des observations du maître : « Le métayage, dit H. Passy, a un vice radical, dès longtemps aperçu par Adam Smith : c'est la forme dans laquelle s'effectue le partage du revenu territorial. En attribuant au propriétaire pour prix de loyer une proportion fixe du produit brut de l'exploitation, il exclut des cultures les végétaux qui réclament les plus grands frais de production ou ne leur y laisse pas une place suffisante, et par là il arrête les progrès de l'art et de la richesse agricoles... La raison en est simple. Le métayer paie en nature : ce qu'il doit, c'est une certaine proportion du produit brut obtenu, et dès lors il a un intérêt constant à consulter, dans le choix des récoltes, non pas ce qu'elles peuvent laisser par hectare, les dépenses de culture recouvrées, mais le rapport établi entre le montant des frais de production et la valeur totale des récoltes. Pour lui, les meilleures cultures sont celles qui demandent peu d'avances, les plus mauvaises sont celles
qui en demandent beaucoup, quel que puisse être le chiffre de l'excédent réalisé. Supposez, par exemple, un lieu où l'hectare cultivé en seigle exige 45 francs de frais de production pour rendre 120 francs, et oii le même hectare, cultivé en froment, exige 120 francs de frais pour rapporter 250 francs : un fermier n'hésitera pas à préférer la culture du blé. C'est en numéraire qu'il solde son fermage, et une culture qui lui rendra net 130 francs vaudra pour lui beaucoup mieux qu'une culture qui, à superficie égale, ne lui en rendrait que 75. Un métayer sera contraint de calculer tout autrement. L'hectare en seigle, pour 45 francs, en donne 120, et la moitié de la récolte lui demeurant, c'est 15 francs qu'il aura de bénéfice; l'hectare en blé, au contraire, coûtant 120 francs pour en produire 250, ne lui laissera, vu ses avances, pour sa moitié qui montera à 125 francs, que 5 francs de rétribution : c'est pour la culture du seigle qu'il optera. A plus forte raison le métayer s'abstiendra-t-il déporter son travail sur les plantes qui, comme le lin, le chanvre, le colza, coûtent en frais de culture au-delà de la moitié de la valeur du produit obtenu. Vainement ces plantes, à superficie pareille, donnent-elles les plus beaux résultats, il ne lui resterait rien aux mains, le partage achevé avec le propriétaire, et, s'il les faisait entrer dans ses cultures, des pertes irrémédiables viendraient châtier son imprévoyance. »
Il y a donc incompatibilité entre le métayage et la culture intensive, car, pour que le métayage fût juste et rémunérateur à l'égard de celui qui cultive, il nécessiterait un partage inégal au profit de ceux des métayers qui ont plus de peine et qui font des avances plus considérables. Aussi ces sortes de contrats avaient une tendance bien manifeste à appauvrir la terre : c'est ce qui força les propriétaires à y renoncer et à permettre à la culture un nouveau progrès par l'introduction du fermage. C'est, en effet, le fermage qui est, pour Adam Smith, le modèle plus économique de tenure des terres, et l'auteur affirme que si on lavait largement pratiqué, il aurait pu remédier en partie aux vices de l'extension des domaines. Mais les propriétaires ne voulaient pas conclure des baux assez longs et donnerainsi à leurs fermiers la sécurité nécessaire pour faire eux-mêmes les améliorations ; quant aux gouvernements, au lieu de favoriser la cul-
ture dont le développement devait leur profiter, ils l'accablaient de taxes et de redevances de toute espèce qui en comprimaient l'essor.
Enfin on découragea même l'agriculture, de parti-pris, pour ainsi dire, dans le dessein de favoriser l'industrie et le commerce, et on imagina tout un ensemble de mesures destinées à détourner les capitaux de ce genre d'emploi vers lequel ils se dirigeaient naturellement. C'est à l'étude de cette réglementation qui constitue le système mercantile, que le célèbre philosophe a consacré la plus grande partie de son livre, et nous nous réservons de nous y arrêter longuement dans les pages qui vont suivre, en étudiant la doctrine des Recherches sur la circulation des richesses.