DEUXIÈME SECTION
Circulation des richesses.
Les doctrines d'Adam Smith sur la circulation des richesses sont disséminées dans tout le cours de ses Recherches, et l'ordre dans lequel il les a exposées, quoique moins scientifique peutêtre, est beaucoup plus conforme en réalité à la nature des choses que les divisions abstraites que nous avons cru devoir adopter pour exposer sans longueurs et discuter sommairement les diverses théories contenues dans cet important ouvrage. Tout ce qu'on a dit en effet de la production suppose des échanges, échanges de matières ou échanges de services, et le principe de la division du travail, par exemple, qu'on examine dès la première page de tout traité d'économie politique, trouve son origine et son utilité dans les échanges incessants qui ont lieu entre les individus. Nous avons tenu néanmoins à établir un groupement particulier, afin d'être aussi bref que possible : ce sera notre excuse.
Le point de départ de toute étude de la circulation doit être une bonne définition de la valeur. En effet, l'échange s'exerce sur celles des utilités qui existent en quantité limitée et qui sont susceptibles d'être appropriées; ces richesses sont les seules qui soient des valeurs.
Il ne faut donc pas confondre ce qu'on appelle la valeur en usage avec la valeur en échange ou valeur proprement dite. Le premier de ces termes s'applique à la simple utilité et indique le rapport existant entre les choses et nos besoins ; le second désigne le rapport qui existe entre les richesses elles-mêmes s'échangeant les unes contre les autres. Cette distinction préalable des deux sens du mot valeur a été très heureuse, parce qu'elle a évité bien des confusions. Or c'est à Adam Smith qu'on la doit et si le célèbre économiste ne lui a pas donné immédiate-
ment toute la rigueur désirable, il a eu au moins le mérite de définir nettement ces deux significations du même mot et de doter la science de deux termes différents que les économistes modernes se sont depuis lors accordés à maintenir. « Il faut observer, dit-il (1), que le mot valeur a deux significations différentes ; quelquefois il signifie l'utilité d'un objet particulier, et quelquefois il signifie la faculté que donne la possession de cet objet d'acheter d'autres marchandises. On peut appeler l'une valeur en usage, et l'autre, valeur en échange. Des choses qui ont la plus grande valeur en usage n'ont souvent que peu ou point de valeur en échange; et au contraire, celles qui ont la plus grande valeur en échange, n'ont souvent que peu ou point de valeur en usage. Il n'y a rien de plus utile que l'eau, mais elle ne peut presque rien acheter ; à peine y a-t-il moyen de rien avoir en échange. Un diamant, au contraire, n'a presque aucune valeur quant à l'usage, mais on trouvera fréquemment à l'échanger contre une très grande quantité d'autres marchandises. »
Adam Smith a, par là même, éclairé d'un jour tout nouveau les lois de la circulation. Mais sa théorie de la valeur n'en est pas moins empreinte d'une certaine obscurité, et il s'en est d'ailleurs parfaitement rendu compte. « Je tâcherai de traiter, dit-il, ces trois points avec toute l'étendue et la clarté possibles, dans les trois chapitres suivants pour lesquels je demande bien instamment la patience et l'attention du lecteur: sa patience, pour me suivre dans des détails qui, en quelques endroits, lui paraîtront peut-être ennuyeux ; et son attention, pour comprendre ce qui semblera peut-être quelque peu obscur, malgré tous les efforts que je ferai pour être intelligible. Je courrai volontiers le risque d'être trop long, pour chercher à me rendre clair; et, après que j'aurai pris toute la peine dont je suis capable pour répandre de la clarté sur un sujet qui, par sa nature, est aussi abstrait, je ne serai pas encore sûr qu'il n'y reste quelque obscurité. » Smith a été long, en effet, mais il n'a pu être clair, et, malgré les qualités remarquables et les observations ingénieuses que dénote cette étude, on n'y retrouve pas ce mode d'exposi-
(1) Rkh., liv. I, ch. IV (t. I, p. 35).
tion lumineuse des phénomènes et des causes qu'on a pu apprécier, par exemple, dans son chapitre sur la division du travail.
C'est que le célèbre économiste est parti, en réalité, d'une fausse conception de la valeur, car, après avoir établi avec raison que le travail en est l'origine et le principe, il a voulu démontrer en outre qu'il en est également la mesure rigoureuse. « La valeur d'une denrée quelconque, dit-il en effet (1), pour celui qui la possède et qui n'entend pas en user ou la consommer lui-même, mais qui a l'intention de l'échanger pour autre chose, est égale à la quantité de travail que cette denrée le met en état d'acheter ou de commander. Le travail est donc la mesure réelle de la valeur échangeable de toute marchandise. » Et plus loin : « Le travail est la seule mesure universelle, aussi bien que la seule exacte, des valeurs, le seul étalon qui puisse nous servir à comparer les valeurs de différentes marchandises à toutes les époques et dans tous les lieux (2). »
Cette théorie a été chaudement défendue par Germain Garnier, mais elle n'en est pas moins erronée. Elle repose, il est vrai, sur une observation juste, à savoir que la valeur a son principe dans le travail, dans l'action de l'homme sur les choses ; il est également exact que la valeur de chaque marchandise est limitée par le travail que l'acquéreur devrait effectuer lui-même pour la produire ou pour l'obtenir par un autre échange ; mais il ne résulte nullement de là que le travail soit, comme le prétend l'auteur, la mesure réelle de toute marchandise, l'étalon des valeurs, la commune mesure de la valeur des produits dans tous les temps et dans tous les lieux.
Il ne peut pas y avoir de mesure invariable des valeurs, pas plus le blé proposé par J.-B. Say, que le travail préconisé par Adam Smith. La mesure des valeurs, en effet, ne pourrait être qu'une unité de même nature, c'est-à-dire une valeur; or, toute valeur est mobile par définition, puisqu'elle consiste dans un rapport entre deux objets; elle ne peut donc être une mesure fixe. D'ailleurs, à aucun égard, le travail de l'homme ne peut être considéré comme un fait invariable : la force physique varie
(1) Rkh., liv. I, ch. V (t. I, p. 38).
(2) Rich., liv. I, ch. V (t. I, p. 47).
suivant les individus, et surtout suivant la race, les professions, les modes d'alimentation; l'adresse professionnelle, qui dirige la force physique, varie encore davantage, et les instruments qui donnent au travail toute sa puissance, sont aussi bien difCérents selon les lieux et les époques. Il n'en est pas de deux hommes comme de deux machines qui peuvent fournir exactement le même produit dans le même laps de temps, et on aura beau choisir avec soin deux individus, il n'auront pas tous deux identiquement la même force musculaire, la même dextérité ; leur produit ne sera donc pas le même, alors qu'ils feraient un effort égal.
Mais c'est au point de vue de l'invariabilité du sacrifice que se sont placés les défenseurs de la doctrine de Smith. « Le salaire d'un ouvrier dans l'Inde, dit Germain Garnier dans la Préface de sa traduction des Recherches, n'est peut-être qu'un cinquième de ce que reçoit un ouvrier à Paris pour la même quantité de travail ; cependant l'Indien comme le Parisien ont fourni, dans l'espace d'une journée, la même quantité de leur temps, de leur force, de leur repos et de leur liberté. Le travail est beaucoup plus productif dans une société civilisée et industrieuse que dans une société naissante et peu avancée, c'est-à-dire que dans la première de ces sociétés, celui qui emploie l'ouvrier et qui paie son travail en retire des produits plus abondants et d'une plus grande valeur ; mais, dans ces deux états de la société, ce que donne l'ouvrier est toujours, quant à lui, la même valeur; c'est toujours un sacrifice pareil de son temps et de sa liberté; c'est toujours l'emploi de sa force à l'ouvrage quelconque qui lui a été commandé.» — C'est là un aspect moral tout autre assurément que celui que l'auteur a dû envisager ici. Quoi qu'il en soit, il n'en résulte nullement que ces deux hommes, qui ont donné le même effort, aient produit la même valeur.
Pour nous, il n'existe pas de commune mesure des valeurs; si la valeur se règle sur les frais de production, c'est néanmoins la loi de l'offre et de la demande qui seule la détermine. Dans Yoffre, il ne faut pas même se contenter de comprendre la quantité de marchandises qui se trouve sur le marché, il est nécessaire de faire entrer aussi en ligne de compte l'intensité du désir
que le vendeur a de se débarrasser de son produit, ses embarras financiers, ses inquiétudes pour l'avenir. Et de même, dans la demande, il faut comprendre non seulement la quantité de marchandises demandée, mais encore l'intensité du désir qu'en ont les acheteurs. Celte influence des éléments moraux ne doit pas être négligée ; elle a une importance considérable dans la spéculation, et c'est elle seule qui peut expliquer pourquoi, dans les mauvaises années, le prix du blé augmente beaucoup plus que ne paraît le comporter la faiblesse de l'écart entre la quantité produite et la quantité nécessaire : c'est que, comme il n'y a pas un approvisionnement suffisant, chacun se précipite au marché et consent ainsi à passer par les exigences des vendeurs, dans la crainte de manquer de la denrée dont il a besoin. Smith, d'ailleurs, a compris lui-même l'inexactitude de sa théorie en constatant son impuissance à déduire les phénomènes de la circulation, et il a dû faire des réserves qui en atténuent considérablement la portée. « Quoique le travail, dit-il (1), soit la mesure réelle delà valeur échangeable de toutes les marchandises, ce ncst pourta7it pas celle qui sert communément à apiirécier cette valeur. Il est souvent difficile de fixer la proportion entre deux quantités de travail. Cette proportion ne se détermine pas toujours seulement par le temps qu'on a mis à deux différentes sortes d'ouvrages, il faut aussi tenir compte des différents degrés de fatigue qu'on a endurés et de l'habileté qu'il a fallu déployer. Il peut y avoir plus de travail dans une heure d'ouvrage que dans deux heures de besogne aisée, ou dans une heure d'application à un métier qui a coûté dix années de travail à apprendre, que dans un mois d'occupation d'un genre ordinaire et à laquelle tout le monde est propre. Or, il n'est pas aisé de trouver une mesure exacte applicable au travail ou au talent. Dans le fait, on tient pourtant compte de l'un et do l'autre quand on échange entre elles les productions de deux différents genres de travail. Toutefois, ce compte-là n'est réglé sur aucune balance exacte ; c'est en marchandant et en débattant les prix du marché qu'il s'établit, d'après cette grosse équité qui, sans être
(l)«(c/t., liv. I, ch. V(t.I, p. .39).
fort exacte, l'est bien assez pour le train des affaires communes de la vie. »
Smith a donc été forcé de reconnaître, en fait, la loi de l'offre et de la demande comme régulatrice de la valeur : celte conclusion pratique était fatale. Il n'y a pas. en effet, de valeur absolue ; la valeur consiste, suivant la remarquable formule de Bastiat, dans le rapport de deux services échangés, et un rapport est essentiellement relatif. Mais il ne s'ensuit nullement que le< fluctuations de la valeur n'aient aucune limite : la loi de l'offre et de la demande est elle-même dominée par une autre loi supérieure qui borne l'étendue de ces variations et les maintient autour d'un point central représentant le travail dépensé pour la production des marchandises. Aussi nous ne pouvons qu'admirer, sans réserve, les pages remarquables oii l'auteur a mis cette loi en lumière dans son intéressante étude sur le prix des marchandises.
Le prix est l'expression de la valeur d'une marchandise lorsque la monnaie sert de terme de comparaison. Le prix actuel auquel la marchandise se vend communément est, selon Smith, ce qu'on appelle son j)rix de marché; il est déterminé par l'offre et la demande effectives, et, par suite, éminemment variable suivant l'état de la place ; il gravite ainsi autour d'un point central dont il ne peut s'écarter longtemps et qui constitue \&prix naturel.
« Lorsque le prix d'une marchandise, dit le célèbre économiste (1), n'est ni plus ni moins que ce qu'il faut pour payer, suivant leurs taux naturels, et le fermage de la terre, et les salaires du travail, et les profits du capital employé à produire cette denrée, la préparer et la conduire au marché, alors cette marchandise est vendue ce que l'on peut appeler son prix naturel... Différentes circonstances accidentelles peuvent quelquefois tenir les prix de marché un certain temps élevés au-dessus du prix naturel, et quelquefois les forcer à descendre un peu audessous de ce prix. Mais quels que soient les obstacles qui les empêchent de se fixer dans ce centre de repos et de permanence, ils ne tendent pas moins constamment vers lui. »
a) Rich., liv. I. ch. 11 (t. Lp. 74j.
Cette observation est fort exacte et très bien présentée, et c'est elle qui a donné à Stuart Mill l'idée de sa comparaison ingénieuse des oscillations de la valeur courante aux agitations des flots : « L'Océan tend partout à prendre son niveau, mais jamais il ne le garde exactement; sa surface est toujours ridée par les vagues et souvent remuée par les tempêtes. Seulerae;it il n'est aucun point en pleine mer qui soit plus élevé que le point qui le touche; chaque point s'élève et s'abaisse alternativement, mais la mer garde son niveau. »
Smith considère en effet, comme Stuart Mill, que ces fluctuations sont, en général, de courte durée. Mais, après avoir posé ce principe, il s'empresse néanmoins "de faire des réserves et il signale toute une série de causes qui, à l'égard de diverses marchandises, parviennent à tenir longtemps le prix du marché au-dessus du prix naturel. 11 y a des causes accidentelles, comme les secrets de fabrique, qui, permettant à l'induslriel de diminuer ses frais, le font bénéficier, au moins pendant un certain temps, de tout le montant de cette réduction, puisque le prix de revient de ses concurrents continue à être le régulateur du marché. Il y a aussi des causes naturelles : diverses productions agricoles, par exemple, exigent un sol particulier ou une exposition spéciale, comme il arrive pour certains vignobles de la Bourgogne et du Bordelais, et il en résulte parfois que les terres de cette nature ne suffisent pas pour répondre à la demande effective. Enfin, il en est de même des monopoles ai^tificiels établis par l'arbitraire du législateur, attendu que les individus ou les compagnies de commerce, qui en sont investis, tiennent le marché mal approvisionné et ne répondent jamais pleinement à la demande, pour arriver ainsi à vendre leurs marchandises fort au-dessus du prix naturel : tel était l'effet des privilèges exclusifs des corporations , des statuts d'apprentissage et de tous ces règlements multiples qui, au temps de Smith, restreignaient la concurrencé à un petit nombre de producteurs.
Toutefois ces exceptions n'infirment nullement le principe, et, en règle générale, le prix du marché ne peut s'éloigner sensiblement du prix [naturel sans provoquer une réaction. Si le prix courant d'une marchandise reste trop longtemps au-dessous
de ce prix naturel, les producteurs, vendant à perte, retireront de ce genre d'emploi soit une partie de leurs terres, soit une partie de leur capital ou de leur travail; si, au contraire, il reste audessus, si ce genre d'emploi présente des avantages, les capitaux afflueront Lien vite, et, dans les deux cas, l'équilibre sera rétabli.' Dans la réalité, il est vrai, cette réaction ne se produira pas immédiatement, car bien des causes s'opposent à un rapide déplacement des capitaux et du travail, et surtout à un brusque changement dans la destination des terres ; mais , lorsque l'écart persiste, cet elTet n'en est pas moins fatal et Smith a eu le mérite de le démontrer clairement.
•' Nous venons de préjuger la question de la monnaie dans cette étude des prix : il est temps maintenant de faire connaître la doctrine des Recherches sur cet important sujet.
Smith a esquissé d'une façon fort intéressante les origines de la monnaie. Dès que la division du travail, qui apparaît au début de toute civilisation, eût changé les conditions de la production, chaque individu ne produisit plus qu'une très-petite partie des objets nécessaires à ses besoins et il n'obtint le reste que par "échange du surplus de ses produits contre le surplus des produits des autres. Le troc en nature ne pouvait donc subsister : il eût donné lieu, dans la pratique, à des difficultés de tous les instants, à des impossibilités môme, en forçant chaque producteur à rechercher un autre producteur qui pût lui fournir la denrée nécessaire à sa consommation et qui eût précisément besoin au même moment de la denrée qu'il avait à offrir en paiement. Tout homme prévoyant dut donc naturellement cher- ' cher à être pourvu, dans tous les temps, en outre du produit de sa propre industrie, d'une certaine quantité de marchandise qui fût de nature à convenir à beaucoup de monde et au moyen de laquelle il fût assuré de se procurer les choses qui lui deviendraient nécessaires. Cette marchandise fut, suivant les pays, le bétail, le sel, la morue sèche, le tabac, le sucre ; mais ce furent l'or et l'argent qu'on choisît généralement pour cet usage, parce qu'ils sont très homogènes, identiques à eux-mêmes, à peu près inaltérables, facilement divisibles et peu susceptibles de déchet, qu'ils sont très portatifs, qu'ils ont une grande valeur
intrinsèque sous un faible volume, et surtout parce que leur valeur est peu sujette à des variations subites. Bientôt même, pour éviter de peser, lors de chaque échange, les métaux donnés comme prix, et surtout pour ne pas avoir à les éprouver, ce qui était une opération fort difficile, on en arriva à l'institution du coin, dont rempreinte, couvrant entièrement les deux côtés de la pièce et quelquefois aussi la tranche, certifia non seulement le titre, mais encore le poids du métal.
C'est ainsi que Smith expose l'origine de la monnaie, et, par cet historique même, il réduit à néant le système mercantile qui considère que toute la richesse consiste dans le numéraire, en même temps que les théories de ceux qui, tombant dans l'excès opposé, ne veulent voir dans les espèces métalliques qu'un pur signe. — Gomme l'a fort bien démontré le célèbre économiste, les métaux précieux sont une marchandise comme les autres, qui a été choisie comme instrument général des échanges à cause de ses qualités particulières, mais qui n'en est pas moins soumise aux lois qui régissent l'échange : ce n'est pas seulement une mesure de la valeur de la marchandise échangée, c'en est encore un équivalent réel. La seule monnaie qui ne possède pas sa valeur en elle-même est le hillon, employé pour les paiements minimes parce qu'on n'a pu trouver une denrée qui, sous un faible volume, ait une valeur intrinsèque égale à la valeur nominale qu'on voulait lui donner; et d'ailleurs, cette exception même a peu d'importance, car il ne s'agit que d'une monnaie d'appoint dont les débiteurs ne peuvent généraliser l'usage. — D'autre part, si la monnaie est une marchandise, elle n'est pas la seule marchandise qui possède une valeur; elle sert à comparer la valeur des diverses denrées, elle ne la constitue pas, et l'auteur a montré comment la valeur existe indépendamment de toute monnaie servant à l'exprimer.
En ce qui concerne l'intervention de l'État dans la fabrication de la monnaie, le D"" Smith constate que l'ingérence du souverain dans la frappe a servi généralement de prétexte à des altérations des métaux ; il s'indigne en signalant la cupidité et l'injustice des gouvernements qui, abusant de la confiance des sujets, ont réduit la quantité de métal des monnaies pour masquer une banqueroute à l'égard de leurs propres créanciers, sans
même se préoccuper des perturbations apportées dans la richesse publique par une aussi inique mesure qui permettait aux débiteurs d'acquitter leurs dettes en monnaie amoindrie. Néanmoins ces abus funestes et trop fréquents dans l'histoire des nations, ne l'ont nullement empêché de reconnaître la légitimité et la nécessité même de l'intervention de l'État dans la frappe des monnaies, et il aurait vivement combattu ceux qui, de nos jours, ont voulu livrer cette fabrication sans contrôle au libre jeu de la concurrence, sous le prétexte d'obtenir des monnaies mieux faites ou à meilleur marché : pour que la monnaie soit un instrument commode, il ne faut pas que sa valeur puisse être mise en doute et qu'à, chaque transaction il faille avoir la balance et la pierre de touche à la main.
Smith a reconnu encore un autre rôle à l'État en ce qui concerne la monnaie : c'est de choisir celui dos deux métaux précieux qui doit servir d'étalon dans les échanges, puis de déterminer le rapport légal qui doit lier ce métal à l'autre. « Je pense, dit-il (1), que, dans tous les pays, les offres légales de payement ne purent être faites, à l'origine, que dans lamonnaie seulement du métal adopté particulièrement pour signe ou mesure des valeurs. En Angleterre, l'or ne fut pas regardé comme monnaie légale, même loiigtemps après qu'on y eut frappé des monnaies d'or. Aucune loi ou proclamation publique n'y fixait la proportion entre for et l'argent ; on laissait au marché à la déterminer. Si un débiteur faisait ses offres en or, le créancier avait le droit de les refuser tout à fait, ou bien de les accepter d'après une évaluation de l'or faite à l'amiable entre lui et son débiteur.... Dans cet état de choses, la distinction entre le métal qui était réputé signe légal des valeurs et celui qui n'était pas réputé tel, était quelque chose de plus qu'une distinction nominale. — Dans la suite des temps, et lorsque le peuple se fût familiarisé par degrés avec l'usage des monnaies de différents métaux et que, par conséquent, il connût mieux le rapport existant entre leur valeur respective, la plupart des nations, je pense, ont jugé convenable de fixer authentiquement le rapport de cette valeur et de déclarer, par un acte public de
(1) Rich.. liv. ], Ch. V ^t. I, p. 51).
la loi, qu'une guinée, par exemple, de tel poids et à tel titre, s'échangerait contre 21 schellings ou bien serait une offre valable pour une dette de cette somme. Dans cet état de choses, et tant que dure le rapport établi de cette manière, la distinction entre le métal signe légal et le métal qui ne Test pas n'est plus guère qu'une distinction nominale. '>
Toutefois le D"" Smith n'est pas très net sur cette question monétaire qui partage d'ailleurs de nos jours les meilleurs économistes, et, après avoir étudié avec tant de soin, dans cet ouvrage même, les variations diverses de la valeur de l'or et de l'argent aux différents siècles, il n'a pas fait sentir assez clairement les inconvénients d'un rapport fixe invariable entre les deux instruments de l'échange. Il a reconnu cependant qu'il serait nécessaire « de faire quelque changement au rapport actuellement établi entre ces deux métaux », mais il n'a appuyé, pour ainsi dire, sur aucun argument doctrinal la nécessité de cette réforme. On est même forcé de remarquer qu'il n'a passais! les véritables effets d'une pareille institution, lorsqu'il affirme que, « dans la réalité, tant que dure le rapport légalement établi entre la valeur respective des différents métaux monnayés, la valeur du plus précieux de ces métaux règle la valeur delà totalité de la monnaie. » Cette observation n'est pas exacte. Sous ce régime, en effet, la valeur de l'argent ne se règle pas sur celle de l'or, mais le rapport devient purement fictif: tous les débiteurs payant avec le métal le moins cher, quel qu'il soit, l'autre métal se trouve ainsi chassé de la circulation pour être exporté avec bénéfice, et l'État est alors conduit à prendre des mesures exceptionnelles pour entraver ce drainage. C'est ce que Smith n'a pas signalé : cependant l'effet ne [lui a pas échappé, mais, malgré sa perspicacité habituelle, il n'a pas su le rapporter à sa véritable cause, qui est le rapport invariable établi entre les deux métaux.
Smith avait suivi pourtant d'une façon fort remarquable l'histoire des variations de la valeur de l'argent aux quatre derniers siècles, dans une digression célèbre qui est venue malheureusement se placer au milieu dune discussion délicate sur la rente de la terre. Il en a donné une étude très intéressante,
bien que, depuis lors, elle ait été distancée de beaucoup par les travaux de lord Liverpool, Huniboldt et Michel Chevallier: elle constituait pour l'époque un essai fort curieux, très apprécié pour la largeur des aperçus et l'abondance des détails.
Le célèbre économiste ramenait à trois cas les diverses combinaisons de circonstances qui influent sur la valeur de l'argent : 1° si la richesse générale augmente sans un accroissement simultané de la production du métal, la valeur de l'argent augmente parce que la demande s'accroît ; 2" si l'accroissement de la richesse et, par suite, de la demande, n'est pas plus rapide que l'accroissement de la production du métal, la valeur de l'argent reste stationnaire ; 3^ enfin, si l'approvisionnement vient à s'accroître par suite de quelque événement imprévu et pendant plusieurs années de suite dans une proportion beaucoup plus forte que la richesse et la demande, le métal se déprécie et je prix des subsistances hausse d'autant. Tels sont les motifs généraux des variations de la valeur de l'argent, car cette valeur est soumise, comme toute autre marchandise, à la grande loi de l'offre et de la demande.
Mais d'autres causes particulières viennent néanmoins modifier ces rapports mêmes de l'offre et de la demande. C'est notamment la rapidité de la circulation monétaire et surtout l'emploi des valeurs fiduciaires qui réduisent dans des proportions considérables le rôle des espèces métalliques. « L^axgeiit-iwistj^idque poux iiûul£r », dit un dicton populaire, et, de nos jours oîi le numéraire ne reste jamais en place, oii chacun ne garde par devers soi que les sommes strictement nécessaires à des besoins imprévus et subits, la rapidité de la circulation est portée à un degré tel que la même pièce de monnaie intervient dans mille échanges dans le même temps qu'elle mettait, il y a trois siècles, à faciliter vingt transactions.
En outre, une tendance commune à tous les peuples est de chercher à restreindre autant que possible l'emploi des métaux précieux comme instruments d'échange, car, ainsi que le fait remarquer Adam Smith, c'est la seule partie du capital circulant dont l'entretien puisse occasionner en réalité quelque diminution dans le revenu net de la société. Non seulement ils s'usent en circulant et causent par là même à la nation une perte
assez sensible, mais leur acquisition, celle de l'or notamment, demande de grandes quantités de travail et des capitaux importants qui pourraient être employés plus utilement à d'autres productions. Aussi, au moyen de la substitution du papier aux espèces métalliques, on a voulu remplacer autant que possible le numéraire par un instrument d'échange moins cher, bien que parfois plus commode, et si Smith a pu dire que l'argent est « la grande roue de la circulation », il a ajouté aussitôt que le papier en est « une nouvelle roue qui coûte bien moins à fabriquer et à entretenir que l'ancienne. »
L'éminent philosophe développe alors sa théorie de la circulation fiduciaire qui est une des plus belles de son œuvre et qui est remplie des plus utiles enseignements. Il y examine avec attention le rôle respectif des deux roues et les rapports qui doivent s'établir entre elles.
« Il y a plusieurs sortes de papier-monnaie, dit-il fl, mais les billets circulants des banques et des banquiers sont l'espèce qui est la mieux connue et qui paraît la plus propre à remplir ce but. Lorsque les gens d'un pays ont assez de confiance dans la fortune, la probité et la sagesse d'un banquier pour le croire toujours en état d'acquitter comptant et à vue ses billets et engagements, en quelque quantité qu'il puisse s'en présenter à la fois, alors ces billets finissent par avoir le même cours que la monnaie d'or et d'argent, en raison de la certitude qu'on a d'en faire de l'argent à tout moment. Un banquier prête aux personnes de sa connaissance ses propres billets, jusqu'à concurrence, je suppose, de 100.000 livres. Ces billets faisant partout les fonctions de l'argent, les emprunteurs lui en paient le même intérêt que s'il leur eût prêté la même somme en argent. C'est cet intérêt qui est la source de son gain. Quoique sans cesse il y ait quelques-uns de ces billets qui lui reviennent pour le paiement, il y en a toujours une partie qui continue de circuler pendant des mois et des années de suite. Ainsi, quoiqu'il ait, en général, des billets en circulation jusqu'à concurrence de 100.000 livres, cependant 20.000 livres en or et argent se trouvent faire souvent un fonds suffisant
(V^ Rkh., liv. II, ch. II (t. I, p. 353,.
pour répondre aux demandes qui peuvent survenir. Par conséquent, au moyen de cette opération, 20.000 livres en or et argent font absolument la fonction de 100.000. Les mômes échanges peuvent se faire, la môme quantité de choses consommables peut être mise en circulation et ôtre distribuée aux consommateurs auxquels elle doit parvenir, par le moyen des billets de ce banquier, montant à 100.000 livres, tout comme cela se serait fait avec la même valeur en monnaie d'or et d'argent. On peut donc, de cette manière, faire une économie de 80.000 livres sur la circulation du pays, et si, en même temps, différentes opérations du même genre venaient à s'établir par plusieurs banques et banquiers différents, la totalité de la circulation pourrait ainsi ôtre servie avec la cinquième partie seulement de l'or et de l'argent qu'elle aurait exigés sans cela. »
Adam Smith expose ainsi d'une façon fort exacte le rôle du papier-monnaie et l'heureuse influence de cette substitution partielle du papier au numéraire. Pour l'avenir, il dispense d'affecter à la production de l'or et de l'argent des quantités de travail et de capital de plus en plus considérables au fur et à mesure de l'accroissement des échanges ; pour le présent, les avantages s'en font sentir avec plus de force encore, car le billet de banque, en chassant au dehors une grande partie des métaux précieux, provoque par là même une importation correspondante de marchandises étrangères qui viennent s'employer soit à la reproduction, soit à accroître nos jouissances.
Comme le montre fort bien l'éminent philosophe, la valeur de la grande roue de circulation et de distribution est ajoutée ellemême à la masse des marchandises qui circulaient et se distribuaient par son moyen, et il compare avec justesse cette opération à celle de l'entrepreneur d'une grande fabrique, qui, par suite de quelque heureuse découverte en mécanique, réforme les anciennes machines et profite de la différence qui existe entre leur prix et celui des nouvelles pour l'ajouter à son capital circulant, à la masse où il puise de quoi fournir à ses ouvriers des matériaux et des salaires. «Cette portion du capital, dit-il (1), qu'un marchand est obligé de garder par devers lui, en espèces
(1) Rie'-., iiv. II, ch. II (t. I,p. 391 etsuiv.}.
sonnantes, pour faire face aux demandes qui surviennent, est un fonds mort qui, tant qu'il reste dan?; cet état, ne produit rien pour lui ni pour le pays. Les opérations dune banque sage le mettent à portée de convertir ce fonds mort en un fonds actif et productif, en matières propres à exercer le travail, en outils pour le faciliter et l'abréger, et en vivres et subsistances pour le salarier ; en capital enfin, qui produira quelque chose pour ce marchand et pour son pays. La monnaie d'or et d'argent qui circule dans un pays, et par le moyen de laquelle le produit des terres et du travail de ce pays est annuellement mis en circulation et distribué aux consommateurs auxquels il appartient, est aussi, tout comme l'argent comptant du négociant, un fonds mort en totalité. C'est une partie très précieuse du capital du pays, qui nest point productive. Les opérations d'une banque sage, en substituant du papier à la place d'une grande partie de cet or et de cet argent, donnent le moyen de convertir une grande partie de ce fonds mort en un fonds actif et productif, en un capital qui produira quelque chose au pays. L'or et l'argent qui circulent dans un pays peuvent se comparer précisément à un grand chemin qui, tout en servant à faire circuler et conduire au marché tous les grains et les fourrages du pays, ne produit pourtant par lui-même ni un seul grain de blé ni un seul brin dherbe. Les opérations d'une banque sage, en ouvrant en quelque manière, si j'ose me permettre une métaphore aussi hardie, une espèce de grand chemin dans les airs, donnent au pays la facilité de convertir une bonne partie de ces grandes routes en bons pâturages et on bonnes terres à blé, et d'augmenter par là, dune manière très considérable, le produit annuel de ses terres et de son travail. »
Outre cet exposé lumineux du rôle fécondant du papier-monnaie, le D'" Smith a donné aussi, en termes fort exacts, la théorie et le mécanisme des banques de circuîation.ll a pris ses exemples dans les banques d'Ecosse qu'il avait pu étudier à loisir, et il a développé, dans cette étude remarquable, des idées à la fois libérales et sages qui font le plus grand honneur à sa perspicacité et à son jugement.
Le spectacle qu'il avait eu sous les yeux dans son pays l'avait
rendu favorable au principe de la liberté des banques, mais il insiste peu sur ce point qui a fait, depuis lors, l'objet de tant de controverses. La seule réserve qu'il croie nécessaire de faire à ce principe, a trait à la prohibition des trop petites coupures dont l'usage tendrait à chasser complètement le numéraire de la circulation; mais, à part cette restriction, il estime que « l'on peut, après cela, sans craindre de compromettre la sûreté générale, laisser à ce commerce, à tous autres égards, la plus grande liberté possible. » Il considère même que la multiplicité des banques, loin de diminuer les garanties du public, ne fait que les accroître en forçant les établissements à la prudence pour arriver à prévenir ce reflux du papier que leur suscite malicieusement, dit-il, la rivalité de tant de concurrents toujours prêts à leur nuire. « Elle circonscrit, en outre, ajoute-t-il, la circulation de chaque compagnie particulière dans un cercle plus étroit et elle restreint ses billets circulants à un plus petit nombre. En tenant ainsi la circulation divisée en plus de branches différentes, elle fait que la faillite de l'une de ces compagnies, événement qui doit arriver quelquefois dans le cours ordinaire des choses, devient un accident d'une moins dangereuse conséquence pour le public. Cette libre concurrence oblige aussi les banquiers à traiter avec leurs correspondants d'une manière plus libérale et plus facile, de peur que leurs rivaux ne les leur enlèvent. En général, dès qu'une branche du commerce ou une division du travail quelconque est avantageuse au public, elle le sera toujours d'autant plus que la concurrence y sera plus librement et plus généralement établie. » Le succès croissant des banques d'Ecosse, sous le régime de la liberté, a donné raison au penseur de Kirkaldy, et, en 1826, ces établissements constataient avec orgueil que, dans l'espace de plus d'un siècle, les faillites des banques écossaises avaient à peine fait perdre au public la modique somme de 36.000 livres (1).
Dans toute cette étude, Adam Smith fait preuve constamment des principes les plus libéraux et il se garde avec soin des for-
(1) Cf. Courcelle-Seneuil. Traité théorique et pratique des opérations de banque, liv. IV, ch. I, p. 290.
mules autoritaires. Ainsi, il ne veut pas même prendre sur lui de fixer le rapport qu'il est bon d'établir entre le montant des billets et le chiffre de l'encaisse métallique, et bien que, dans ses calculs, il prenne généralement pour exemple une encaisse métallique du cinquième, il ne détermine d'une manière absolue aucune proportion . Il a parfaitement senti qu'il ne peut y avoir de règle unique à cet égard et que tout dépend des mœurs du pays, des habitudes commerciales, de la clientèle même des banques. Dans un pays sujet aux paniques, ces établissements devront conserver constamment une forte encaisse pour parer à toutes les demandes de remboursement, et la môme circonspection sera commandée dans les villes qui se livrent au commerce international, parce que la clientèle peut avoir besoin subitement d'une grosse somme d'espèces pour l'exportation. Mais l'encaisse nécessaire ne sera pas aussi forte dans les autres contrées, et les banques apprennent d'elles-mêmes expérimentalement quel doit en être le montant. Si une banque nouvelle, qui a besoin d'attirer la confiance et d'étudier les habitudes de ses clients, est obligée à une grande circonspection, elle pourra bien vite se rendre compte elle-même de la proportion qu'il convient d'observer entre ses billets et son encaisse, de môme qu'elle s'assurera rapidement de la limite maximum que pourront atteindre ses émissions.
A ce dernier point de vue aussi, le célèbre économiste a parfaitement démontré qu'en fait il existe également une limite infranchissable qui arrête les émissions de billets trop considérables. « La masse totale de papier-monnaie de toute espèce, dit-il (1), qui peut circuler sans inconvénient dans un pays, ne peut jamais excéder la valeur de la monnaie d'or et d'argent dont ce papier tient la place, ou qui y circulerait (le commerce étant supposé le môme) s'il n'y avait pas de papier-monnaie. Si les billets de 20 schellings, par exemple, sont le plus petit papier-monnaie qui ait cours en Ecosse, la somme totale de ce papier qui pourrait y circuler sans inconvénient ne peut pas excéder la somme d'or et d'argent qui serait nécessaire pour consommer
(1) Rich., liv. II, ch. II (t. I, p. 364).
tous les échanges de la valeur de 20 schellings et au-dessus qui avaient coutume de se faire annuellement dans le pays. S'il arrivait une fois que le papier en circulation excédât cette somme^ comme l'excédant ne pourrait ni être envoyé au dehors ni rester employé dans la circulation intérieure, il reviendrait immédiatement aux banques pour y être échangé en or ou en argent. Beaucoup de gens s'apercevraient bien vite qu'ils ont plus de ce papier que n'en exigent les affaires qu'ils ont à solder au dedans, et, ne pouvant le placer au dehors, ils iraient aussitôt en demander aux banques le remboursement. Ce papier surabondant étant une fois converti en argent, ils trouveraient aisément à s'en servir en l'envoyant au dehors, mais ils ne pourraient rien en faire tant qu'il resterait sous cette forme de papier. Il se ferait donc à l'instant un reflux de papier sur les banques, jusqu'à concurrence de cette surabondance, et même jusqu'à une somme encore plus forte pour peu que le remboursement éprouvât de la lenteur ou de la difficulté ; l'alarme qui en résulterait augmenterait nécessairement les demandes de remboursement, o On voudrait pouvoir citer en entier ces considérations remarquables qui dénotent des observations profondes sur cette délicate matière, et par lesquelles Smith a montré avec force combien est funeste pour une banque la surcharge produite dans la circulation par une trop forte émission de billets.
Il a témoigné aussi de vues élevées en examinant les diverses opérations auxquelles peuvent se livrer les banques de circulation. C'est dans ces opérations, selon lui, qu'est le danger. En effet, ce n'est pas tant une émission excessive de billets qui peut provoquer la ruine d'un établissement, puisqu'elle se trouve forcément ramenée à bref délai dans les limites nécessaires ; ce sont les placements qu'il importe de surveiller, c'està-dire la manière dont les banques utilisent leur crédit.
Ces placements consistaient principalement, pour les banques d'Ecosse, dans l'escompte des lettres de change et dans des crédits hypothécaires de faible importance accordés sous forme de comptes courants. Or, cette distribution du crédit est fort délicate et Smith trace aux opérations de cette nature des bornes fort sages. Ce qu'une banque peut avancer sans inconvénient.
dit-il (11, à un négociant ou^à un entrepreneur quelconque, ce n'est ni tout le capital avec lequel il commerce, ni même une partie considérable de ce capital, mais c'est seulement cette part de son capital qu'il serait autrement obligé de garder par devers lui, sans emploi et en argent comptant, pour faire face aux demandes accidentelles. Si le papier-monnaie que la banque avance n'excède jamais cette valeur, alors il n'excédera pas la valeur de l'or et de l'argent qui circuleraient nécessairement dans le pays, supposé qu'il n'y eût pas de papier-monnaie : donc il n'excédera jamais la quantité que la circulation du pays peut aisément absorber et tenir employée. De plus, ajoute-t-il plus loin, une banque ne peut pas, sans aller contre ses propres intérêts, avancer à un négociant la totalité ni même la plus grande partie du capital circulant avec lequel il fait son commerce, parce que, encore que ce capital rentre et sorte continuellement de ses mains sous forme d'argent, cependant il y a un trop grand intervalle entre l'époque de la totalité des rentrées et celle de la totalité des sorties, et dès lors, le montant de ses remboursements ne pourrait pas balancer le montant des avances qui lui seraient faites, dans un espace de temps assez rapproché pour s'accommoder à ce qu'exige l'intérêt de la banque. Bien moins encore une banque pourrait-elle suffire à lui avancer quelque partie de son capital fixe, car les rentrées d'un capital fixe sont presque toujours beaucoup plus lentes que celles d'un capital circulant; et des dépenses de ce genre, en les supposant même dirigées avec toute l'intelligence et la sagesse possibles, ne rentrent guère à l'entrepreneur avant un intervalle de plusieurs années, terme infiniment trop éloigné pour convenir aux arrangements d'une banque. Enfin, à plus forte raison Lune banque de circulation ne doit pas prêter jusqu'à concurrence de la valeur des terres. — C'était là pourtant le projet que le fameux Law avait soumis au gouvernement de son pays et qu'il fit accepter par le nôtre avec quelques modifications: « l'idée de la possibilité de multiplier le papier-monnaie presque sans bornes fut, dit l'auteur, la véritable base de ce qu'on ap-
(1) Rich., liv. Il, ch. II (t. I, p. 369;.
pela le système du Mississipi, le projet de banque et d'agiotage le plus extravagant peut-être qui ait jamais paru au monde. »
Mais ce n'est pas seulement sur ces crédits en comptes courants que Smith appelle la vigilance des banques de circulation, c'est aussi et surtout sur la nature du papier dont on leur demande l'escompte. Il les prémunit contre les expédients des faiseurs de projets qui, pour se procurer plus de crédit qu'on ne veut leur en accorder, émettent du papier de circulation, c'est-à-dire des lettres de change lictives qui ne sont plus pour le tireur un moyen de liquider une dette, mais bien d'en contracter une nouvelle. Il le reconnaît toutefois, il n'est pas toujours facile aux établissements de crédit de refuser l'escompte de ce papier de circulation. Lorsque les banques s'aperçoivent de l'expédient, il est souvent trop tard, et, de crainte de provoquer des banqueroutes, elles ne peuvent ni ne doivent retirer immédiatement tout crédit; mais, si elles sont prudentes, elles s'efforcent, dans tous les cas, de le restreindre peu à peu, sans se laisser émouvoir par les clameurs qu'une pareille mesure ne manque jamais de soulever dans leur clientèle. Si elles négligent ces sages précautions, elles sont fatalement vouées à la ruine, et Smith en donne pour exemple l'existence éphémère d'un établissement qui, fondé en Angleterre peu de temps avant l'apparition des Recherches, venait d'aboutir rapidement à une catastrophe retentissante. Il s'agissait d'une banque fondée à Ayr, en 17G9, par MM. Douglas, Héron et G°, dans le but de multiplier le crédit en acceptant toutes lettres de change, réelles ou non: cette institution disparut, après trois années d'existence, laissant un passif de 400,000 liv. st., et cette tentative n'eut en somme d'autre résultat que d'accélérer la ruine des mauvais clients et d'alléger, en fait, la situation des autres banques qu'elle avait eu pour but de supplanter.
rj^a qu'il ne faut pas perdre de vue. en effet, — et c'est là un point sur lequel Adam Smith a eu le mérite d'insister, — c'est que, si les opérations des banques peuvent augmenter considérablement l'activité industrielle d'un pays lorsqu'elles sont sagement conduites, ce n'est pas parce qu'elles créent un capital,, mais parce qu'elles rendent productive une plus grande partie
(lu capital existant. C'est la condamnation de tous les utopistes qui ont voulu voir dans la multiplication du signe une multiplicationde la chose signifiée."^
Cependant, dans ces limites mômes, le crédit peut encore être dangereux, et Adam Smith a indiqué un autre écueil que les nations n'ont pas toujours évité avec assez de soin : nous voulons parler des crises, rendues plus fréquentes par une réduction excessive de la circulation métallique. « Il faut pourtant convenir, dit le célèbre économiste, que si le commerce et l'industrie d'un pays peuvent s'élever plus haut à l'aide du papiermonnaie, néanmoins, suspendus ainsi, si j'ose dire, sur les ailes d'Icare, ils ne sont pas tout à fait aussi assurés dans leur marche que quand ils portent sur le terrain solide de l'or et de l'argent. Outre les accidents auxquels les expose l'impéritie des directeurs de ce papier-monnaie, ils sont encore sujets à en essuyer plusieurs autres dont la prudence et Ihabileté de ces directeurs ne sauraient les garantir. » Smith craignait, par exemple, qu'en cas de guerre malheureuse dans laquelle l'ennemi se rendrait maître de la capitale et du trésor qui soutient le papier-monnaie, les plus grandes perturbations ne se produisissent alors, et que, l'instrument habituel du commerce ayant perdu sa valeur, on en fût réduit à revenir au troc en nature, forme première de toute transaction.
L'un des commentateurs de Smith, James Mill, a combattu cette réserve, en faisant remarquer que, dans l'état avancé où se trouve la civilisation, il y a, dans tout pays ayant un bon gouvernement et une population considérable, si peu de chances de guerre civile et d'invasion étrangère, qu'en recherchant les moyens propres à assurer la félicité nationale, on ne doit guère tenir compte de ces événements, d'autant moins, ajoute-t-il, que l'ennemi n'aurait aucun intérêt à détruire le crédit. Nous ne pouvons partager cet optimisme, car nous avons appris à nos dépens qu'à notre époque même les invasions étrangères et la guerre civile ne sont pas impossibles, même dans un grand pays. — En pleine paix, d'ailleurs, la réduction excessive de la circulation métallique peut avoir aussi des effets funestes , et l'étude des crises industrielles et monétaires qui ont sévi chez les nations oii le crédit est le plus développé, l'ont suffisamment
prouvé. La tendance constante du commerce anglais, dans ce siècle, a été de restreindre le plus possible la fonction du numéraire, de foire beaucoup d'affaires avec peu d'argent, et on doit reconnaître qu'il est arrivé, avec le concours des banques et l'institution de son Clearing-house, à des résultats surprenants ; mais cette tendance même, excellente dans certaines limites, présente un écueil, dangereux surtout pour une nation essentiellement commerçante dont les affaires s'étendent sur tous les points du globe. Que se produit-il, en effet, dans cette circulation, lorsque, pour une cause ou une autre (des placements au dehors, par exemple, comme en 1825), les engagements vis-à-vis de l'étranger dépassent momentanément les créances et qu'il faut de toute nécessité payer en or? Tout le numéraire métallique qui est indispensable aux petits échanges prend alors le chemin de l'étranger, et, 'faute de cet auxiliaire nécessaire, le papier se déprécie ; chacun court à la Banque pour se procurer de la monnaie, l'encaisse métallique est impuissante à satisfaire les demandes, l'or même qui reste dans la circulation se cache. Partout une perturbation grave, partout des faillites ; la vie industrielle et commerciale s'arrête jusqu'à ce que l'or, sollicité par une hausse |considérable du taux de l'escompte, revienne dans le pays. C'est là un danger redoutable auquel expose l'abus de la circulation fiduciaire, et on ne saurait trop y insister. Toute crise, quelque forme qu'elle affecte, qu'on la dénomme crise industrielle, financière ou monétaire, a toujours, en somme, la môme cause déterminante : un vide produit dans la circulation par la disparition d'une certaine quantité de numéraire. Le vrai moyen de la prévenir est donc de conserver dans le pays une notable proportion d'espèces métalliques : c'est là une mesure de prudence dont Smith avait senti déjà la nécessité et que ses disciples mêmes ont trop souvent perdue de vue.
Une doctrine célèbre, le système mercantile, avait cependant rais en lumière cette observation importante; mais on eut le tort de la condamner en bloc, au lieu de se pénétrer de cette maxime de la Théorie des sentiments moraux, que tout système est vrai sous quelque rapport. Les fondateurs de cette école avaient été frappés en réalité d'un fciit exact, à savoir que si
uine nation peut à la rigueur se passer de certaines denrées, elle ne peut jamais se passer de la marchandise spéciale qui sert de monnaie. Aussi nous estimons que Turgot a été un peu loin lorsqu'il a affirmé, par une réaction excessive contre l'exagération de ce^système, que toute marchandise est monnaie. Cet aphorisme est vrai en principe, si on veut dire par là que toute marchandise pourrait servir, d'une manière plus ou moins convenable, d'intermédiaire dans les échanges , et Igpiith a montré qu'à l'origine des civilisations, le bétail, le blé, le tabac, le sel ont servi de monnaie. Mais lorsqu'une marchandise a été, d'un consentement général, investie de la fonction de monnaie, et que, depuis des siècles, elle a servi, en fait, d'instrument indispensable des échanges, elle est quelque chose de plus qu'une marchandise ordinaire*r]Nous ne dirons pas que c'est la marchandise par excellence, parce que ce terme a été employé souvent d'une façon inexacte, mais c'est une marchandise qui ne convient pas seulement à quelques-uns, comme le tabac ou même le blé,\^'est une marchandise qui est nécessaire à tous, parce que tous ont besoin de vendre ou d'acheter et que le numéraire est devenu, par un usage constant, l'intermédiaire commun de tous les]échanges. C'est là ce qu'avaient compris les grands esprits qui, comme Colbert, avaient donné à la doctrine mercantile l'autorité de leur nom et le concours de leur influencej
Mais on sait que cette école, partie d'un fait exact, a abouti à des conséquences erronées et funestes. Non seulement elle a considéré le numéraire comme une richesse particulière dont un pays ne peut se passer, mais, prétendant môme que c'est lui seul qui constitue la vraie richesse , elle s'est efforcée, par une réglementation compliquée et arbitraire de l'industrie et du commerce, d'attirer autant que possible le métal précieux sur e marché national et de l'empêcher d'en sortir. C'était une erreur et une faute : Une faute, parce que toute réglementation est funeste au développement de la richesse qu'elle prétond servir; Une erreur, parce que, dès que le canal de la circulation est rempli, toute accumulation nouvelle d'espèces devient inutile au mouvement général des affaires. Ce surplus augmente ainsi le prix de toutes choses et, par là même, il est impuissant à se
maintenir dans le pays, se trouvant sollicité, par les prix plus bas des marchandises au dehors, à prendre le chemin de l'étranger.
Cette erreur de l'école mercantile a été vivement combattue par Adam Smith, et la réfutation de ce système est la partie la plus connue de la Richesse des Nations. Aussi, nous nous efforcerons de suivre ici presque littéralement le célèbre économiste dans son modo d'exposition du sujet comme dans son argumentation, et, tout en cherchant à présenter cette matière sous une forme concise, nous emploierons, autant que possible, les termes mêmes de l'auteur afin de conserver à ses critiques leur véritable caractère. Nous espérons éviter ainsi de tomber dans la faute commune à beaucoup de commentateurs qui, pour n'avoir pas suivi les détails de cette étude, se sont laissés aller parfois à présenter cette doctrine de la liberté commerciale sous une forme autoritaire et absolue que le maître s'était bien gardé de lui donner.
L'auteur commence par exposer l'origine du système. « La double fonction, dit-il (1), que remplit l'argent, et comme instrur^ ment de commerce et comme mesure des valeurs, a donné naturellement lieu à cette idée populaire que l'argent fait la richesse ou que la richesse consiste dans l'abondance de l'or et de l'argent. L'argent servant d'instrument de commerce, quand nous avons de l'argent, nous pouvons bien plutôt nous procurer toutes les choses dont nous avons besoin que nous ne pourrions le faire par le moyen de toute autre marchandise. Nous trouvons à tout moment que la grande affaire, c'est d'avoir de l'argent; quand une fois on en a, les autres achats ne souffrent pas la moindre difficulté. D'un autre côté, l'argent servant de mesure. des valeurs, nous évaluons toutes les autres marchandise» par la quantité d'argent contre laquelle elles peuvent s'échanger. Nous disons d'un homme riche qu'il a beaucoup d'argent, et d'un homme pauvre qu'il n'a pas d'argent. On dit d'un homme économe qui a grande envie de s'enrichir, qu'il aime l'argent ; et, en parlant d'un homme sans soin, libéral ou prodigue, on dit que l'argent ne lui coûte rien. S'enrichir, c'est acquérir de l'ar-
(1) Rkh , liv. IV, ch. I (t. II, p. 2).
gent ; en un mot, dans le langage ordinaire, richesse et argent sont regardés comme absolument synonymes. » Or, on raisonnait ainsi à l'égard d'un pays comme à l'égard d'un particulier, et Smith constate que cette idée nous est d'ailleurs tellement familière que ceux-là mêmes qui sont convaincus de sa fausseté sont à tout moment tentés d'oublier leurs principes et entraînés dans leurs raisonnements à prendre ces préjugés pour une vérité incontestable. Aussi une pareille erreur ne tarda pas à avoir des conséquences vraiment très funestes pour le développement de la richesse, et, imbues de ces idées, les différentes nations jugèrent qu'elles devaient, par tous les moyens, se disputer les métaux précieux.
Elles en prohibèrent d'abord l'exportation, mais on s'aperçut bientôt que cette prohibition était en réalité fatale aux commerçants ; ceux-ci exposèrent qu'en exportant de l'or et de l'argent dans le but d'acheter des marchandises étrangères, ils ne diminuent pas toujours le stock métallique du royaume, et qu'en agissant ainsi, ils font souvent comme le laboureur qui, dans les semailles, abandonne à la terre une partie de son capital pour obtenir une récolte abondante. D'ailleurs les règlements ne parvenaient pas à empocher la fraude et, en fait, les métaux précieux, faciles à dissimuler à cause de leur faible volume, passaient la frontière sans obstacles. Les gouvernements renoncèrent donc à cette prohibition peu efficace, mais ils ne se désintéressèrent pas cependant de la protection de l'encaisse nationale, ils cherchèrent à la favoriser indirectement, et chacun d'eux établit tout un arsenal de règlements destinés à faire tourner à l'avantage du pays ce qu'on appela la balance du commerce.
Pour une nation, la balance du commerce résultait de la comparaison du chiffre de ses importations et de celui de ses exporlaliûLiiâ3^insi, quand nous exportions pour une valeur plus grande que nous n'importions, il nous était dû, disait-on, une balance par les nations étrangères, et cette balance, nécessairement payée en or et en argent, augmentait la quantité d'espèces existant dans le royaume : dans ce cas, la balance passait pour nous ôtre favorable. Inversement, lorsque nous importions pour une plus grande valeur que nous n'exportions, alors il
était dû aux nations étrangères une balance contraire qu'il fallait leur payer de la môme manière; et qui, par là. diminuait notre stock de métaux.
Or, Smith a montré iort justement qu'une balance exacte est impossible à établir, à cause des erreurs dont les agents de la douane sont susceptibles, à [cause des marchandises de contrebande qui échappent aux constatations, à cause des divers modes d'évaluation des denrées à la frontière. Il a constaté qu'en somme nous n'avons aucune donnée exacte qui nous permette de juger de quel côté penche cette balance du commerce ou de reconnaître lequel des deux pays exporte pour une plus grande valeur, et il en a conclu que les seuls principes qui guident en réalité notre jugement dans cette matière sont les préjugés et la haine nationale, excités par l'intérêt particulier des marchands : selon lui, ni les registres des douanes, ni le cours du change ne donnent d'indices certains à cet égard (1).
Mais l'éminent philosophe s'est attaché surtout à prouver la fausseté du principe et son indignation lui a suggéré de fort belles pages lorsqu'il a montré que l'effet d'un pareil système est de semer la haine et la discorde entre les nations. « Toute cette doctrine de la balance du commerce, dit-il (2), est la chose la plus absurde qui soit au monde. Elle suppose que quand deux places commercent l'une avec l'autre, si la balance est égale des deux parts, aucune des deux places ne perd ni ne gagne; mais que si la balance penche dun côté à un certain degré, l'une de ces places perd et l'autre gagne en proportion de ce dont la balance s'écarte du parfait équilibre. Ces deux suppositions sont également fausses. »
« C'est pourtant avec de pareilles maximes, poursuit Smith dans un passage resté célèbre (3), qu'on a accoutumé les peuples
(1) Liv. IV,ch.III (t. II, p. 66). Nous devons faire une réserve en ce qui concerne le cours du change. Contrairement à l'opinion de Smith, nous estimons que le cours du change fournit en réalité des données d'une grande valeur, mais nous rappellerons en même temps qu'au xviiie siècle il était encore compliqué et faussé par des éléments divers tenant à la valeur relative des monnaies des divers pays et surtout à leur état matériel.
(2) Rich., liv. IV, Ch. III (t. II, p. 82).
(3) Rich., liv. IV, ch. III (t. II, p. 88).
1à croire que leur intérêt consistait à ruiner tous leurs voisins ; chaque nation en est venue à jeter un œil d'envie sur la prospérité de toutes les nations avec lesquelles elle commerce, et à regarder tout ce qu'elles gagnent comme une perte pour elle. Le commerce, qui naturellement devait être, pour les nations comme pour les individus, un lien de concorde et d'amitié, est devenu la source la plus féconde des haines et des querelles. Pendant ce siècle et le précédent, l'ambition capricieuse des rois et des ministres n'a pas été plus fatale au repos de l'Europe que la sotte jalousie des marchands et des manufacturiers. »
C'était là précisément Télément le plus puissant delà haine séculaire qui divisait la France et la Grande-Bretagne, et l'adoption d'une politique douanière plus libérale eût pu être une cause d'apaisement entre les deux pays. William Pitt, lecteur assidu et admirateur de Smith, tenta cette réforme, et sans les graves événements qui ne devaient pas tarder à se dérouler sur la scène de l'Europe, le traité de commerce signé entre les deux pays le 26 septembre 1786 eût peut-être marqué, malgré ses imperfections, une ère nouvelle dans les rapports des deux peuples : « Je n'hésite pas à m'élever contre cette opinion trop souvent exprimée, s'écriait ce grand homme d'Etat (1) en défendant le traité à la Chambre des Communes, que la France est et doit rester l'ennemie irréconciliable de l'Angleterre. Mon esprit se refuse à cette assertion comme à quelque chose de monstrueux et d'impossible. C'est une faiblesse et un enfantillage de supposer qu'une nation puisse être à jamais l'ennemie d'une autre. »
Smith a insisté tout particulièrement sur ce point de vue élevé de la solidarité commerciale des nations, et on ne saurait trop citer de ces passages qu'inspirent à l'auteur la plus saine doctrine économique et un amour véritable de l'humanité. « Si l'opulence d'une nation voisine, dit-il (2), est une chose dangereuse sous le rapport de la guerre et de la politique, certainement sous le rapport du commerce, c'est une chose avantageuse. Dans un temps d'hostilité, elle peut mettre nos ennemis en état d'entretenir des flottes et des armées supérieures aux nôtres ;
(1) William Pitt et son temps, par lord Stanhope, trad. Guizot (t. I, p. 332).
(2) Rich., liv. IV, ch. III (t. II, p. 90).
mais, quand fleurissent la paix et le commerce, cette opulence doit aussi les mettre en état d'échanger avec nous une plus grande masse de valeurs, de nous fournir un marché plus étendu, soit pour le produit immédiat de notre propre industrie, soit pour tout ce que nous aurons acheté avec ce produit. Si, pour les gens qui vivent de leur industrie, un voisin riche doit être une meilleure pratique qu'un voisin pauvre, il en est de mémo d'une nation opulente.... Une nation qui voudrait acquérir de l'opulence par le commerce étranger, a certainement bien plus beau jeu pour y réussir, si ses voisins sont tous des peuples riches, industrieux et commerçants. Une grande nation, entourée de toute part de sauvages vagabonds et de peuples encore dans la barbarie et la pauvreté, pourrait, sans contredit, acquérir de grandes richesses par la culture de ses terres et par son commerce intérieur, mais certainement pas par le commerce étranger. » C'est que, comme il le dit ailleurs (1), « l'importation "dêTor et de l'argent n'est pas le principal bénéfice et encore bien moins le seul qu'une nation retire de son commerce étranger. Quels que soient les pays entre lesquels s'établit un tel commerce^ il procure à chacun de ces pays deux avantages distincts. Il emporte ce superflu du produit de leur terre et de leur travail pour lequel il n'y a pas de demande chez eux, et, à la place, il rapporte en retour quelque autre chose qui y est en de- I mande. Il donne une valeur à ce qui leur est inutile en l'échangeant contre quelque autre chose qui peut satisfaire une partie de leurs besoins ou ajouter à leurs jouissances. Par lui, les bornes étroites du marché intérieur n'empêchent plus que la division du travail soit portée au plus haut point de perfection dans toutes les branches de l'art ou des manufactures. En ouvrant un marché plus étendu poar tout le produit du travail qui excède la consommation intérieure, il encourage la société à perfectionner le travail, à en augmenter la puissance productive, à en grossir le produit annuel et à multiplier par là les richesses et le revenu national. Tels sont les grands et importants services que le commerce étranger est sans cesse occupé à rendre et qu'il rend à tous les différents pays entre lesquels il est établi. »
(l) Rich., liv. IV, ch. I (t. II, p. 25;:.
Ce n'est pas en effet l'importation de l'or et de l'argent qui a enrichi l'Europe lors de la découverte de l'Amérique, c'est le commerce en général, c'est l'impulsion qui a été donnée aux échanges par l'extension du marché. « En ouvrant à toutes les marchandises de l'Europe un nouveau marché presque inépuisable, elle a donné naissance à de nouvelles divisions de travail, à de nouveaux perfectionnements de l'industrie, qui n'auraient jamais pu avoir lieu dans le cercle étroit où le commerce était anciennement resserré, cercle qui ne leur offrait pas de marché suffisant pour la plus grande partie de leur produit. Le travail se perfectionna, sa puissance productive augmenta, son produit s'accrût dans tous les divers pays de l'Europe, et en même temps s'accrurent avec lui la richesse et le revenu réel des habitants. Les marchandises de l'Europe étaient pour l'Amérique presque autant de nouveautés, et plusieurs de celles de l'Amérique étaient aussi des objets nouveaux pour l'Europe. On commença donc à établir une nouvelle classe d'échanges auxquels on n'avait jamais songé auparavant et qui naturellement auraient dû être pour le nouveau continent une source de biens aussi féconde que pour l'ancien. Mais la barbarie et l'injustice des Européens firent d'un événement qui eût dû être avantageux aux deux mondes une époque de destruction et de calamité pour plusieurs de ces malheureuses contrées. »
^ La liberté des échanges profite donc aux deux pays contractants, voilà ce que Smith voulait faire comprendre à ses contemporains. Mais les préjugés mercantiles étaient encore tellement enracinés que, malgré cette réfutation convaincante, William Pitt, près de dix ans après, ne put obtenir encore la réunion commerciale de l'Angleterre et de l'Irlande et associer celle-ci aux privilèges commerciaux de la Grande-Bretagne. Malgré son éloquence et son talent, le célèbre ministre anglais ne put réaliser son dessein qui peut-être aurait sauvé l'Irlande. « Adoptez, s'écriait-il dans la péroraison du fameux discours qu'il prononça le 22 février 1785 à la Chambre des Communes, adoptez envers l'Irlande ce système commercial qui tendra à enrichir une partie de l'empire sans appauvrir l'autre et en donnant de la vigueur à toutes deux ; ce système ressemble à la miséricorde, cet attribut favori du Ciel; comme elle, c'est une double bénédiction, et
pour celui qui donne et pour celui qui reçoit. » Toutefois, Smith avait déjà assez ébranlé les préjugés des hommes d'Etat anglais pour que, malgré une pétition de 80,000 manufocturicrs du comté de Lancaster, le projet fût voté à Londres avec quelques modifications ; il n'enfut pas moins rejeté par l'Irlande môme qu'il avait pour but d'émanciper. Pitt échoua, mais il n'avait pas craint de mettre enjeu sa popularité pour faire prévaloir les idées de Smith : c'est un titre de gloire pour l'un et pour l'autre.
Le maître ne se méprenait nullement d'ailleurs sur la difficulté qu'il rencontrerait pour faire pénétrer ses idées dans la masse de la nation et surtout pour les faire accepter parla classe des industriels et des commerçants. Chacun connaît cette phrase amère, qui dépassait peut-être ses appréhensions, mais qui fait sentir combien le célèbre philosophe croyait peu à la ruine prochaine du système mercantile. « A la vérité, dit-il, s'attendre que la liberté du commerce puisse jamais être entièrement rendue à la Grande-Bretagne, ce serait une aussi grande folie que de s'attendre à y voir jamais se réaliser la république d'Utopie ou celle de l'Océana. Non seulement les préjugés du public, mais, ce qui est beaucoup plus impossible à vaincre, l'intérêt privé d'un grand nombre d'individus, y opposent une résistance insurmontable. Si les officiers de l'armée s'avisaient d'opposer à toute réduction dans l'étal militaire, des efforts aussi bien concertés et aussi soutenus que ceux de nos maîtres manufacturiers contre toute loi tendant à leur donner de nouveaux rivaux dans le marché national ; si les premiers animaient leurs soldats comme ceux-ci excitent leurs ouvriers pour les porter à des outrages et à des violences contre ceux qui proposent de semblables règlements, il serait aussi dangereux de tenter une réforme dans l'armée qu'il l'est devenu maintenant d'essayer la plus légère attaque contre le monopole que nos manufacturiers exercent sur nous. Ce monopole a tellement grossi quelques-unes de leurs tribus particulières, que, semblables à une immense milice toujours sur pied, elles sont devenues redoutables au gouvernement, et, dans plusieurs circon-
(1) Rich., liv. IV, ch. II (t. II, p. 60).
stances môme, elles ont effrayé la législature. Un membre du Parlement qui appuie toutes les propositions tendant à renforcer ce monopole est sûr, non seulement d'acquérir la réputation d'un homme entendu dans les affaires du commerce, mais d'obtenir encore beaucoup de popularité et d'influence chez une classe de gens à qui leur nombre et leur richesse donnent une grande importance. Si, au contraire, il combat ces propositions, et surtout s'il a assez de crédit dans la Chambre pour les faire rejeter, ni la probité la mieux reconnue, ni le rang le plus éminent, ni les services publics les plus distingués ne le mettront à l'abri des outrages, des insultes personnelles, des dangers môme que susciteront contre lui la rage et la cupidité trompée deces insolents monopoleurs. «Dans cet élan d'indignation, Adam Smith n'a pas assez compté sur la force naturelle des choses, sur les effets du développement de la richesse et de la marche incessante de la civilisation. De nos jours, de grands pas ont été faits dans la voie de la liberté commerciale. Les perfectionnements des agents mécaniques, les applications de la vapeur et de l'électricité, en développant la production dans une mesure considérable et en multipliant en même temps les débouchés, ont fait parfois désirer par les producteurs eux-mêmes la suppression des entraves. A un moment donné , on aurait pu dire que, comme l'avait prévu Léon Faucher, la vapeur avait emporté sur ses ailes nos tarifs et nos préjugés (1).
Cependant l'éminent économiste ne s'est pas laissé aller, en réalité, au découragement qu'aurait pu susciter en lui cette amère pensée de l'inutilité de ses efforts ; il a frappé, au contraire, à coups redoublés, et sur le principe, et sur les diverses
(1) Léon Faucher. Réponse an Manifeste du Comité central de la Prohibition {Journal des Econ., 1846-1847, t. I, p. 208 et 289). « L'Angleterre n'a pas pu supporter le monopole des propriétaires fonciers en matière de grains, aussitôt qu'elle a possédé des routes, des canaux, des chemins de fer et de nombreux navires. Quant à la France, si le régime de la prohibition ne succombe pas plus tôt, il deviendra certainement intolérable et impraticable dès l'achèvement de nos grandes lignes de chemins de fer. La vapeur emportera nos tarifs et nos préjugés sur ses ailes ; les restrictions du commerce tomberont devant la lo:omotive, comme sont tombées devant l'imprimerie les chaînes de la pensée. »
applications. Il ne s'est pas contenté de démontrer l'erreur du système, il a pris successivement tous les privilèges, toutes les entraves dont on avait enchevêtré la production et l'échange, montrant avec une grande force comment ces règlements sont funestes à tous, bien qu'ils soient impuissants à atteindre le résultat particulier qu'ils se proposent d'obtenir. « Ces deux principes une fois posés, dit-il (1), que la richesse consistait dans l'or et dans l'argent, et que ces métaux ne pouvaient être apportés dans un pays qui n'a pas de mines que par la balance du commerce seulement, ou bien par des exportations qui excédaient en valeur les importations, nécessairement alors ce qui devint l'objet capital de l'économie politique, ce fut de diminuer ^autânt-quepossi^ble^rimportationiles marchandises étrangères pour la consommation intérieure et d'augmenter autant que possible l'exportation des produits de l'industrie nationale. En conséquence, les deux grands ressorts qu'elle mit en œuvre pour enrichir le pays furent les entraves à l'importation et les encouragements pour l'exportation. »
C'était là l'objet de ce que Smith appelait alors l'économie politique. Ce terme, en effet, avait ici un tout autre sens que celui que nous donnons maintenant à la science dont le philosophe de Glasgow a été lui-même l'un des plus illustres fondateurs. Pour l'auteur des i?ec^<?rc^e*, l'économie politique se proposait deux objets distincts (2) : le premier, de procurer au peuple un revenu ou une subsistance abondante, ou, pour mieux dire, de le mettre en état de se procurer lui-même ce revenu ou cette subsistance ; le second, de fournir à l'Etat un revenu suffisant pour le service public ; en un mot, elle se proposait d'enrichir à la fois le peuple et le souverain. Ainsi comprise, l'économie politique était un art, c'était une partie de la politique, une branche des connaissances du législateur et de l'homme d'Etat. Mais la terminologie a, depuis lors, reprisée mot dans un autre sens. Pour nous, l'économie politique est une science qui nous fait connaître les lois suivant lesquelles la richesse se produit, se consomme, se distribue, et qu'Adam Smith nous a
(1) Rich.,\iy. IV, ch. I(t. Il, p. 30).
(2) Rich., liv. IV, Introduction (t. 11, p. 1).
exposées avec tant de netteté dans les premiers livres de son œuvre. Ce n'est pas un moyen, c'est une science; ù la politique de se servir de ses données !
Smith divise en deux classes les diverses entraves qui gênaient l'importation des marchandises, suivant qu'elles avaient pour but d'atteindre celles des marchandises étrangères de toute provenance qui étaient de nature à être produites sur le territoire national, ou suivant qu'elles visaient seulement les marchandises importées des pays avec lesquels on supposait la balance défavorable.
Nous n'insisterons pas sur les entraves de la seconde catégorie, car elles n'avaient d'autre but que de rétablir la balance du commerce; or la discussion môme de son principe avait donné à cette théorie un coup mortel dont elle ne s'est pas relevée, et, de nos jours, on n'ose plus guère mettre en avant ce préjugé pour demander l'établissement ou le maintien des droits de douane. Mais il n'en est pas de môme des entraves qui ont pour objet de protéger les productions nationales contre les similaires ou succédanés venant de l'étranger. G'estlàl'objectif d'une école encore puissante qui, au milieu de la crise industrielle qui frappe noire marché, trouve dans la classe des producteurs et môme, fait inouï, dans celle des commerçants, des adhérents de plus en plus nombreux.
Assurément ces entraves ont pour effet, Smith le reconnaît volontiers, de donner à certaines classes, au moins momentanément, des avantages réels ; il est non moins certain qu'il se tourne généralement vers les emplois protégés une portion du travail et des capitaux du pays plus grande que celle qui y aurait été occupée sans cela. Mais ce qui n'est pas tout à fait aussi évident, dit le célèbre économiste, c'est de savoir si cette réglementation tend à augmenter l'industrie générale de la société ou à lui donner la direction la plus avantageuse. En effet, il n'en est rien. L'industrie générale de la société ne va jamais au-delà de ce que peut employer le capital de la nation ; les règlements n'arrivent tout au plus qu'à changer la direction de ce capital et à entraver l'action de l'intérêt personnel des individus
qui les conduirait tout naturellement vers l'emploi le plus avantageux pour l'ensemble du pays.
Toute intervention gouvernementale ne se résout donc qu'en une entrave apportée à la tendance universelle vers l'harmonie, car cette tendance est naturelle et Smith ne néglige aucune occasion de proclamer ce principe réconfortant : « A la vérité, ditil (1), l'intention de chaque individu n'est pas, en général, de se vir l'intérêt public, et il ne sait même pas jusqu'à quel point il peut être utile à la société. En préférant le succès de l'industrie nationale à celui de l'industrie étrangère, il ne pense qu'à se donner personnellement une plus grande sûreté, et, en dirigeant cette industrie de manière à ce que son produit ait lo plus de valeur possible, il ne pense qu'à son propre gain; en cela, comme dans beaucoup d'autres cas, il est conduit par une main invisible pour remplir une fin qui n'entre nullement dans ses intentions ; et ce n'est pas toujours ce qu'il y a de plus mal pour la société que cette fin n'entre pour rien dans ses intentions. Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d'une manière bien plus efficace pour l'intérêt de la société que s'il avait réellement pour but d'y travailler. »
On veut réserver le marché national, poursuit-il, à l'industrie indigène, mais de deux choses l'une : ou bien le produit de notre industrie peut être vendu à aussi bon compte que celui de l'industrie étrangère, et alors les règlements sont inutiles ; ou bien ils ne peuvent pas y être mis à aussi bon compte, et alors les règlements sont nuisibles. En effet, la maxime de tout chef de famille prudent est de ne jamais essayer défaire chez lui la chose qui lui coûtera moins à acheter qu'à faire ; or, ce qui est prudence dans la conduite de chaque famille en particulier, ne peut guère être folie dans celle d'un grand empire, et si un pays étranger peut nous fournir une marchandise à meilleur marché que nous ne sommes en état de l'établir nous-mêmes, il vaut bien mieux que nous la lui achetions avec quelque partie du produit de ceux des genres d'industrie dans lesquels nous avons quelque avantage. Agir autrement, c'est consentir de gaieté de cœur à une diminution du produit annuel de la société, puisque,
{l)Rich., liv. IV, ch. II (t. 11, p. .35).
LA RICHESSE DES NATiONS. 207
avec la même quantité de marchandise, on achète une moins grande quantité de produits que si on s'était adressé à l'étranger. — On ne saurait signaler avec plus de force l'inefficacité des droits protecteurs, ni faire ressortir avec plus de netteté les avantages delà liberté commerciale, qui n'est, en réalité, qu'une forme supérieure de la division du travail, et qui, comme elle, contribue puissamment à l'accroissement de la richesse générale. Smith repousse do même l'argument de ceux qui voient dans le système mercantile un moyen d'acclimater sur le territoire national certaines industries qui n'auraient pu se développer sous le régime de la liberté. Il ne nie pas le fait, mais il conteste absolument la valeur de l'argument. « A la vérité, dit-il, il peut se faire qu'à l'aide de ces sortes de règlements un pays acquière un genre particulier de manufactures plus tôt qu'il ne ne l'aurait acquis sans cela, et qu'au bout d'un certain temps ce genre de manufacture se fasse dans le pays à aussi bon marché ou à meilleur marché que chez l'étranger. Mais quoiqu'il puisse ainsi arriver que l'on porte avec succès l'industrie nationale dans un canal particulier plus tôt qu'elle ne s'y serait portée d'elle-même, il ne s'ensuit nullement que la somme totale de l'industrie ou des revenus de la société puisse jamais recevoir aucune augmentation de ces sortes de règlements. L'industrie de la société ne peut augmenter qu'autant que son capital augmente, et ce capital ne peut augmenter qu'à proportion de ce qui peut être épargné peu à peu sur les revenus de la société. Or, l'effet qu'opèrent immédiatement les règlements de cette espèce, c'est de diminuer le revenu de la société, et, à coup sûr, ce qui diminue son revenu n'augmentera pas son capital plus vite qu'il ne se serait augmenté de lui-môme, si on eût laissé le capital et l'industrie chercher l'un et l'autre leurs emplois naturels. »
Toutefois, après avoir posé le principe de la liberté commerciale, Smith se laisse aller à quelques concessions au système restrictif; de crainte d'être jugé trop absolu, il rouvre la porte aux [privilèges, et il admet deux cas dans lesquels il peut être avantageux, selon lui, d'établir quelque charge sur l'industrie étrangère pour encourager l'industrie nationale.
C'est, en premier lieu, le cas des industries nécessaires à la dé-
fense du pays. Par exemple, la défense de la Grande-Bretagne dépend beaucoup du nombre de ses vaisseaux et de ses matelots; c'est donc avec raison que VActe de navigation a cherché à donner aux vaisseaux et aux matelots anglais le monopole du commerce maritime de leur pays, par des prohibitions absolues en certains cas, et par de fortes charges dans d'autres, sur les navires étrangers.
vjl Nous ne suivrons pas le D"" Smith dans cette voie. Après l'avoir entendu déplorer, dans un admirable élan d'indignation, les entraves funestes nées de la haine et des rivalités des nations, on ne saurait trop s'étonner do le voir maintenant approuver cet acte fameux de Gromwell, et déclarer que, bien qu'il ne soit pas impossible que quelques-unes des dispositions de cet Acte célèbre aient été le fruit de l'animosité des Anglais à l'égard des Hollandais, néanmoins « elles sont aus.si sages que si elles eussent été toutes dictées par la plus mûre délibération et les intentions les plus raisonnables. » C'est qu'ici il parle en politique et que le politique a eu raison de l'économiste. Il n'avait pas été pourtant sans signaler précédemment les effets déplorables de ces mesures, et il avait parfaitement reconnu que de telles entraves ne sont pas faites pour développer le commerce. Il avait fort justement montré comment l'intérêt d'une nation est, dans ses relations 'commerciales avec les nations étrangères, le même que celui d'un marchand vis-à-vis des diverses personnes avec lesquelles il fait des aiïaires ; comment, pour acheter à bon marché et vendre le plus cher possible, un pays doit désirer la liberté absolue, afin d'encourager toutes les nations à apporter leurs marchandises et à venir acheter en échange les produits indigènes. Cependant, si l'Acte de navigation n'empêchait pas, en droit, les bâtiments étrangers de venir exporter les produits de la Grande-Bretagne, il les en empêchait en fait, en frappant les articles d'importation qui formaient le chargement de ces navires, car ceux-ci ne pouvaient consentir à venir sans aucune cargaison, chercher des marchandises dans les ports de l'Angleterre. Mais, dans l'esprit de Smith, les avantages politiques, bien discutables cependant, devaient faire passer sur les inconvénients économiques, et l'auteur des Recherches conclut que « comme la sûreté de l'État est d'une plus grande impor-
tance que sa richesse, l'Acte de Navigation est peut-être le plus sage de tous les règlements de commerce de l'Angleterre. »
On ne saurait trop regretter que le célèbre philosophe ne se soit pas borné à constater les principes; il a ainsi ouvert la porte à une foule de restrictions de toute sorte, et il a permis à la cupidité des monopoleurs de se dissimuler sous un faux air de patriotisme, en invoquant Tintérêt suprême de la défense du pays. De nos jours, ce n'est plus seulement pour la fabrication des armes, la marine marchande, l'élevage des chevaux, que l'on met en avant cet argument solennel de la sécurité du pays, on en arrive à l'invoquer pour la protection de toutes les denrées nécessaires à la satisfoction de nos besoins, sous le prétexte qu'en cas de blocus, un État qui ne les produirait pas lui-même serait fatalement à la merci de ses ennemis.
Assurément, lorsqu'il s'agit de certaines industries indispensables au métier des armes, l'argument politique doit dominer toute la matière. Mais en ce qui concerne les autres produits, nous estimons que la crainte de manquer, en temps de guerre, des consommations indispensables est absolument chimérique; en fait, on trouvera toujours un pays neutre pour en fournir, et il y a folie à imposer à la nation, pendant la paix, des gênes et des sacrifices considérables, pour une éventualité qui ne s'est jamais produite, même au temps du blocus continental. Il en est ainsi même du blé, la consommation par excellence ; en entravant l'importation, on a donné une grande instabilité aux prix que la liberté commerciale aurait eu pour effet de niveler. Quant à l'institution de l'échelle mobile, que l'on imagina dans notre pays comme un correctif et qui avait la prétention de régler, comme par une vanne, l'entrée des blés étrangers sur notre territoire, elle ne fit, en réalité, que détruire toute certitude chez le cultivateur comme chez le commerçant.
La seconde des exceptions que Smith a faites au principe de la liberté commerciale est plus juste dans son principe, et elle peut avoir d'heureux effets pour un peuple, à condition d'être maintenue dans les limites étroites que l'auteur des Recherches lui a données. Elle a trait aux droits compensateurs. « Le second cas. dit l'auteur, dans lequel il sera avantageux, en général, de
mettre quelque charge sur l'industrie étrangère pour encourager l'industrie nationale, c'est quand le produit de celle-ci est chargé lui-même de quelque impôt à l'intérieur. Dans ce cas, il paraît raisonnable d'établir un pareil impôt sur le produit du mémo genre venu de fabrique étrangère. Ceci n'aura pas l'effet de donner à l'industrie nationale le monopolo du marché intérieur, ni de porter vers un emploi particulier plus de capital et de travail du pays qu'il ne s'en serait porté naturellement. Tout l'effet qui en résultera sera d'empêcher qu'une partie de ce qui s'y serait porté naturellement n'en soit détournée par l'impôt pour prendre une direction moins naturelle, et de laisser la concurrence entre l'industrie étrangère et l'industrie nationale aussi près que possible des conditions oii elle se trouvait auparavant. ')
Ces droits sont en effet parfaitement équitables, lorsqu'ils ont pour objet de compenser le montant des impôts intérieurs qui frappent certaines marchandises particulières; mais Smith tient à mettre le législateur en garde contre l'extension de ces droits que les partisans de la protection réclament en faveur do toutes les marchandises, sous prétexte de compenser les impôts généraux qui grèvent la propriété, l'exercice des industries, los moyens de communication et de transport. Nous voudrions pouvoir citer en entier ce passage qui répond d'une manière si nette à toutes les plaintes, à toutes les récriminations dont on assaille les pouvoirs publics, dans notre pays notamment depuis l'établissement des impôts occasionnés par la guerre de 1870-1871.
L'auteur ne nie pas que les impôts généraux ne pèsent quelquefois lourdement sur la production, et qu'ils n'augmentent, dans une proportion souvent considérable, le prix de revient de toutes les marchandises; mais il ne peut admettre aucune analogie entre le renchérissement produit sur une marchandise particulière par une taxe spéciale et le renchérissement général causé par l'ensemble de la législation fiscale. Il montre comment les droits compensateurs ne pourraient être qu'arbitraires s'ils étaient étendus à tous les produits, parce qu'il serait absolument impossible de déterminer, même approximativement, de combien le renchérissement général du travail influe en f;ut sur le prix de chaque marchandise différente produite par le tra-
vail. 11 foit voir en outre' que ces droits seraient aussi profondément injustes, en ce qu'ils feraient retombe'r certainement sur les consommateurs le poids de tous les impôts intérieurs, y compris ceux-mêmes qui, dans l'esprit du législateur, doivent frapper la rente du sol, le revenu du capitaliste ou le profit de l'industriel. Si l'impôt foncier que doit supporter le propriétaire, l'impôt des patentes qui doit atteindre l'industriel et le commerçant étaient compensés par un droit équivalent à la frontière sur tous les produits bruts ou manufacturés, dès ce moment ils retomberaient forcément sur le consommateur et ils équivaudraient en réalité à une exonération partielle des classes riches au détriment de la masse du peuple.
Voilà ce que Smith a pressenti et il a tenu à prémunir ses compatriotes contre un entraînement qui pourrait avoir des conséquences fatales à l'égard des classes laborieuses. Il aurait pu signaler, en outre, le fouillis inextricable des droits de douane auquel conduirait nécessairement la généralisation de cette théorie de la compensation, les gènes pour le commerce, l'élévation du prix de toutes choses qui entraverait l'exportation nationale. Mais cette discussion n'avait guère alors qu'un intérêt fort problématique : la théorie de la balance du commerce régnait alors en maître, et le célèbre économiste n'osait pas espérer qu'un jour prochain verrait la ruine de cette école, que le système mercantile en serait réduit à se dissimuler sous une forme nouvelle et à réclamer le maintien des entraves douanières au nom des idées de compensation.
En dehors de ces deux exceptions qui restreignent la Hberté commerciale et qu'il a reconnues légitimes, le D' Smith admet encore que, dans certains cas exceptionnels, d'autres restrictionpuissent être" momentanément imposées à la libre circulation. Il estime en effet qu'il est parfois utile, dans l'intérêt même ;de la liberté, d'user de représailles à l'égard d'une nation étrangère qui gène, par de forts droits ou par des prohibitions, l'importation chez elle de certains de nos produits; mais il déclare que ces représailles ne sont justifiables qu'en tant que mesures politiques et lorsque la diplomatie peut prévoir qu'elles auront pour effet de provoquer une réaction dans la législation doua-
iiière de r;mtro pays. Il reste ici, au point de vue économique, fidèle à ses principes et il spécifie que cette mesure ne doit être que temporaire, puisqu'elle est une charge pour les consommateurs sans être un dédommaj^'ement pour ceux des producteurs qui se sont trouvés atteints par les taxes prohibitives de la nation voisine. « Quand il n'y a pas probabilité, dit-il. que nous puissions parvenir à faire révoquer ces empêchements, c'est, à ce qu'il semble, une mauvaise méthode pour compenser le dommage fait à quelques classes particulières du peuple, que de faire nous-mêmes un autre dommage tant à ces mêmes classes qu'à presque toutes les autres. Quand nos voisins prohibent quelqu'un de nos objets de manufacture, en général nous prohibons non seulement leurs ouvrages du même genre, ce qui seul ne pourrait pas produire grand effet chez eux, mais quelques autres articles du produit de leur industrie. Cette mesure, sans doute, peut donner de l'encouragement à quelques classes particulières d'ouvriers chez nous, et, en évinçant ainsi quelquesuns de leurs rivaux, elle peut mettre ces ouvriers à même d'élever leurs prix dans le marché intérieur. Néanmoins la classe d'ouvriers qui souffre de la prohibition faite par nos voisins, ne tirera pas d'avantages de celle que nous faisons. Au contraire, les ouvriers et presque toutes les autres classes de citoyens se trouveront par là obligés de payer certaines marchandises plus cher qu'auparavant. Aussi toute loi de cette espèce impose une véritable taxe sur la totalité du pays, non pas en faveur de cette classe particulière d'ouvriers à qui cette prohibition faite par nos voisins a porté dommage, mais en faveur de quelque autre classe. >.
Sauf ces trois dérogations qu'il s'est attaché à renfermer dans d'étroites limites, Smith n'accepte aucune restriction à la liberté du commerce : c'est elle qui est l'auxiliaire le plus puissant de la civilisation et qui, en respectant l'ordre naturel des choses, en livrant l'homme à ses aspirations, à ses tendances, en mettant en jeu le stimulant puissant de son intérêt personnel et de sa responsabilité, le conduit le plus sûrement au progrès, à la multiplication de ses consommations, à la satisfaction progressive de tous ses besoins.
Toutefois, avec un grand sens pratique et bien qu'il n'ose espérer la réalisation prochaine de son rêve, le célèbre philosophe tient à prémunir la postérité contre un entraînement irréfléchi vers les réformes. Il veut ménager les transitions, les à-coup ; comme un médecin prudent empêche un aveugle qui recouvre la vue de sortir brusquement au grand jour, de même il recommande de ne rétablir que peu à peu la liberté commerciale, par des gradations lentes et prudentes, avec beaucoup de circonspection et de réserve. Il montre comment la suppression trop brutale des gros droits et des prohibitions depuis longtemps en vigueur, provoquerait soudain une inondation de produits à bas prix qui arrêterait immédiatement tout travail dans certaines manufactures peu préparées à la concurrence. L'industrie d'exportation ne serait pas atteinte, il est vrai, parce qu'elle est habituée à la lutte et qu'elle ne vit que par la lutte môme ; mais il n'en serait pas de même de beaucoup d'autres industries. Or, changer d'emploi n'est pas facile, c'est un pis-aller toujours désastreux auquel le producteur ne peut se résoudre qu'à la longue, car c'est enlever toute sa valeur à un capital fixe quelquefois considérable.
Pas de restrictions à l'entrée, voilà donc la première partie du programme de Smith ; aucun encouragement à la sortie, voilà la seconde.
Le système mercantile, fidèle à son principe, ne se bornait pas, en effet, à entraver l'importation des marchandises étrangères ; il cherchait, en outre, à favoriser l'exportation des produits nationaux afin de modifier à l'avantage du pays la balance du commerce. L'exportation fut donc encouragée, tantôt par des restitutions de droits ou par des primes, tantôt par des traités de commerce avec les nations étrangères, tantôt enfin par l'établissement de colonies. Smith combat d'une manière générale tous ces privilèges accordés au commerce d'exportation.
Il estime cependant que, parmi tous ces encouragements, les plus raisonnables sont les reslitulions de droils ou drawbacks. car, en remboursant à la sortie les droits que les produits ont payés à l'intérieur, l'Etat ne détruit pas l'équiHbrequi s'est établi naturellement entre les divers emplois du travail et des capi-
2i4 DHUXIHMK PARTIK.
taux, il ne fait que le rétablir. Néanmoins, il ne faudrait pas prendre à la lettre cette approbation môme, parce que Smith ne paraît pas avoir saisi complètement le vrai caractère de cette institution destinée à soustraire le commerce d'exportation aux conséquences funestes de la législation douanière. Il ne prévoit, en effet, la restitution que dans le cas oii les ouvrages de fabrication nationale sont assujettis à l'accise ou lorsque des marchandises étrangères avaient été importées en vue de la réexportation ; or lercMe principal des drawbacks a été surtout de décharger les produits exportés des droits qu'avaient payés à l'entrée les matières premières ayant servi à leur fabrication. Aussi ce jugement des Recherches perd la plus grande partie de son intérêt, puisque Smith n'a eu à apprécier ni l'arbitraire qui préside nécessairement à l'évaluation de la matière première employée pour la fabrication de chaque produit, ni les fraudes que ce régime est impuissant à déjouer, ni ces \éritables primes d'exportation qu'il a souvent pour but de dissimuler.
Un autre encouragement fréquemment réclamé consiste dans les primes au moyen desquelles les gouvernements cherchent à favoriser le développement d'une industrie particulière, généralement d'une industrie naissante. Comme Adam Smith le remarque avec raison. le système des primes équivaut en réalité à payer les étrangers sur les fonds de l'Etat pour les décider à acheter les produits nationaux; il n'est donc pas soutenable au point de vue économique. En effet, ou bien les primes sont accordées à des marchandises qui, après le paiement des frais de production, laissent déjà un certain bénéfice à l'industriel, et alors elles sont inutiles ; ou bien elles sont accordées à des marchandises qui ne se vendent qu'à perte sur le marché étranger et alors elles sont funestes, puisqu'elles encouragent le marchand à continuer une entreprise telle que si toutes celles de la nation lui ressemblaient, il ne resterait bientôt plus de capital dans le pays.
Smith n'approuve pas davantage la pratique des traites de commerce et il montre comment ces conventions ne tendent en général qu'à constituer, dans chaque pays, un monopole au pro-
Ut do certaines classes de producteurs et au détriment de toute la masse du peuple. Cette appréciation est fort juste :1e régime des traités est une pratique vicieuse en elle-même qui met en œuvre les procédés du système mercantile; c'est un échange de concessions, souvent plus apparentes que réelles, qui apportent dans la législation douanière une instabilité funeste et qui exercent en réalité surTensemblede la production une action plus désastreuse, à certains égards, que celle qu'exerceraient des tarifs protecteurs appliqués uniformément a toutes les marchandises de môme nature, quelle qu'en fut la provenance.
Néanmoins, Adam Smith a peut-être été trop absolu dans ses critiques, car si les traités de commerce ont eu des effets perni- (ieux lorsqu'ils ont été inspirés par les principes du système mercantile, ils ont été depuis lors un instrument puissant de progrès, un acheminement vers la liberté du commerce; Assurément, comme l'a fort bien dit M. Paul Boiteau{l', «un traité de commerce n'est pas autrochose qu'un compromis avec l'erreur », mais ce compromis est indispensable pour faire l'éducation économique de la nation ; le public apprend bien plus par les faits que parles livres, et, en voyant que dans les autres branches de la production où il pénètre, le libre-échange apporte la prospérité, il se ralliera peut-être aux idées libérales qui poursuivent la suppression complète de toutes les restrictions douanières. Mais l'auteur des Recherches n'avait alors d'autre exemple de conventions de cette nature que le traité Méthuen conclu en 1703 entre le Portugal et l'Angleterre et qui avait pour objet de conférer à chacun des deux contractants un monopole, aux Portugais pour leurs vins, aux Anglais pour leurs lainages. Il a dû changer d'avis avant sa mort, et il a pu constater, par le traité conclu par Pitt avec la France en 178(3, que cette méthode, évidemment empirique, peut cependant constituer une étape réelle vers la pratique du libre échange.
Enfin, le célèbre économiste s'occupe de la question de l'établissement des colonies. Il y consacre un long chapitre plein de
(1) Les Traiter de commerce, par M. Paul Boiteau.
détails et fort intéressant. Il fait l'historique de chaque espèce de colonie, des colonies grecques fondées par des citoyens trop à 1 étroit dans leur pays, des colonies romaines établies en pays conquis, des colonies implantées dans les Indes occidentales par les Espagnols et les Portugais attirés par la recherche de l'or, enfin des colonies plus modernes des Hollandais, des Français et surtout des Anglais lesquelles eurent pour objet la culture des terres sans maître.
II montre comment l'exploitation des colonies par la mèrepatrie avait toujours été jusqu'alors pratiquée sans scrupules ; il plaide avec chaleur la cause des colons, et il voudrait, dans l'intérêt même de la métropole, qu'on leur accordât une certaine autonomie, qu'on les laissât libres surtout de régler eux-mêmes leur législation douanière.
Quels sont donc, en effet, les avantages que Ton recherche d'ordinaire dans l'établissement des colonies ? Est-ce l'augmentation des forces militaires de l'empire ? Mais Smith établit que les colonies anglaises ont été plutôt pour son pays une cause d'affaiblissement. Est-ce la possession d'un monopole exclusif de commerce? Mais ce monopole même entraîne à la longue de graves inconvénients pour la mère-patrie, car, en empêchant les capitaux étrangers de s'employer dans la colonie, il force la métropole à fournir tous les fonds nécessaires; il fait, en conséquence, hausser les profits et cause ainsi un grave malaise dans lindustrie du pays. Et ce n'est pas là, d'ailleurs, selon l'éminent philosophe, le seul inconvénient de cette pratique funeste : en détournant les capitaux nationaux de leurs emplois naturels pour les porter vers les colonies, le système mercantile a réduit la masse des petits commerces intérieurs, il a donné une extension anormale au commerce étranger et il a amené de la sorte une perturbation considérable dans la vie industrielle du pays. « Le commerce des colonies, dit Smith (1 , en entraînant dans ce commerce une portion beaucoup plus forte du capital de la Grande-Bretagne que celle qui s'y serait naturellement portée, paraît avoir entièrement rompu cet équilibre qui se serait établi sans cela entre toutes les diverses branches de l'industrie bri-
(1; Richesse, liv. IV, ch. VII (t. 11, p. 2.3 ).
tannique. Au lieu de s'assortir à la convenance d'un grand nombre de petits marchés, l'industrie de la Grande-Bretagne s'est principalement adaptée aux besoins d'un grand marché seulement. Son commerce, au lieu de parcourir un grand nombre de petits canaux, a pris son cours principal dans un grand canal unique. Or, il en est résulté que le système total de son industrie et de son commerce en est moins solidement assuré qu'il ne l'eût été de l'autre manière, que la santé de son corps politique en est moins ferme et moins robuste. La Grande-Bretagne, dans son état actuel, ressemble à l'un de ces corps malsains dans lesquels quelqu'une des parties vitales a pris une croissance monstrueuse, et qui sont, par cette raison, sujets à plusieurs maladies dangereuses auxquelles ne sont guère exposés ceux dont toutes les parties se trouvent mieux proportionnées. Le plus léger engorgement dans cet énorme vaisseau sanguin, qui, à. force d'art, s'est grossi chez nous fort au delà de ses dimensions naturelles, et au travers duquel circule, d'une manière forcée, une portion excessive de l'industrie et du commerce national, menacerait tout le corps politique des plus funestes maladies. Aussi jamais l'Armada des Espagnols, ni les bruits d'une Invasion française n'ont-ils frappé le peuple anglais de plus de terreur que ne l'a fait la crainte d'une rupture avecles colonies. C'est cette terreur, bien ou mal fondée, qui a fait de la révocation de l'acte du timbre une mesure populaire, au moins parmi les gens de commerce. L'imagination de la plupart d'entre eux s'est habituée à regarder une exclusion totale du marché des colonies, ne dût-elle être que de quelques années, comme un signe certain de ruine complète pour eux : nos marchands y ont vu leur commerce totalement arrêté, nos manufacturiers y ont vu leurs fabriques absolument perdues, et nos ouvriers se sont crus à la veille de manquer tout à fait de travail et de ressources. Une rupture avec quelques-uns de nos voisins du continent, quoique dans le cas d'entraîner aussi une cessation ou interruption dans les emplois de quelques individus dans toutes ces différentes classes, est pourtant une chose qu'on envisage sans cette émotion générale. Le sang, dont la circulation se trouve arrêtée dans quelqu'un des petits vaisseaux, se dégorge facilement dans les plus grands, sans occasionner de crise dange-
rciiso; mais s'il se trouve arrêté dans un des grands vaisseaux, alors les convulsions, l'apoplexie, la mort, sont les conséquences promptes et inévitables d'un pareil accident. »
Pour ces divers motifs qu'il a exposés avec ampleur, Smith combat vivement ce monopole exclusif de la métropole, et il le considère comme funeste pour sa patrie. Il fait ensuite remarquer combien les inconvénients de ce monopole sont plus considérables encore lorsqu'on le confie à une compagnie exclusive. Les comjiagnies de commerce ont eu, il est vrai, à l'origine, leur raison d'être : ce sont elles qui ont dirigé les émigrants vers les points du globe les plus riches, qui ont concentré leurs efforts, qui leur ont fait l'avance des outils et des capitaux nécessaires et qui leur ont enfin procuré la sécurité indispensable à toute tentative de colonisation. Mais bientôt, animées d'un esprit mercantile étroit et d'une excessive cupidité, elles devinrent le fléau des colonies qu'elles avaient pour rôle de développer. Au lieu de se rendre compte que, en tant que souveraines du pays, elles avaient intérêt à l'augmentation de son produit annuel, elles firent tout pour en comprimer l'essor, et jamais elles ne s'arrêtèrent, en vue d'intérêts généraux et permanents, devant aucune mesure, quelque inique qu'elle pût être, dès qu'elle leur paraissait de nature à favoriser leurs intérêts immédiats.
Une doctrine faite de préjugés et des procédés sans scrupules, tel était le double caractère de cette institution au xviiie siècle. Dans les îles àépices, les Hollandais, au dire de Smith, brûlaient tout l'excédant de la production au delà de ce qu'ils espéraient écouler en Europe avec un profit suffisant; dans les îles où ils n'avaient pas d'établissements, ils donnaient même une prime à ceux qui arrachaient les boutons et les feuilles nouvelles des girofliers et des muscadiers, afin d'éviter que le marché européen, bien approvisionné, pût résister à leurs exigences. Il en était de même des compagnies anglaises et il n'était pas rare de voir le chef d'une factorerie donner l'ordre de passer la charrue sur un champ de pavots et y faire semer du riz, sous prétexte de prévenir une disette des subsistances, mais en réalité, pour que cette récolte de pavots ne gênât pas l'écoulement d'une grande quantité d'opium que ce fonctionnaire avait à vendre. La cupidité des agents dépassait alors tout ce qu'on peut imaginer :
chacun (Voux lirait à lui et ne songeait qu'à s'enrichir au plus vite par tous les moyens possibles ; leur moralité était détestable, et, quelques années après l'apparition des Recherches, \V. Pilt dut, pour mettre des bornes à ce scandale, déposer un hill obligeant tout individu de retour des Indes à déclarer sa fortune et instituant un tribunal spécial pour juger les concussions commises par les agents. Les compagnies privilégiées aggravaient donc encore les funestes elîcts du système mercantile; elles devaient tomber avant le monopole lui-même et l'ouvrage d'Adam Smith n'a pas peu contribué à leur disparition.
Toutefois, si le célèbre économiste a condamné sans appel le système colonial lui-môme et les moyens que le monopole avait mis en œuvre pour s'assurer les marchés lointains, il ne conteste nullement les heureux résultats qu'aurait eus l'établissement des colonies dans le cas où leur commerce serait resté libre. Avec la liberté, en effet, les débouchés nouveaux augmentent l'activité des manufactures nationales ; ils attirent les capitaux sans emploi, mais ils n'en changent pas violemment la destination, et cette exportation des capitaux et des bras se règle naturellement par l'effet modérateur de la concurrence; il n'y a ainsi ni augmentation artificielle des profits, ni pléthore dans certaines branches de l'industrie. L'éminent philosophe va même plus loin : il reconnaît formellement qu'en somme les bons effets qui résultent naturellement du commerce des colonies sont si grands (ju'ils font plus que contrebalancer les inconvénients du monopole, et il constate qu'en fait si le système colonial a détourné une partie des capitaux de certains emplois vraiment productifs, la masse des fonds de la nation a néanmoins augmenté dans des proportions considérables et entretenu en définitive dans la métropole une plus grande quantité de travail.
Quoi qu'il en soit, tout en étant favorable à l'établissement des colonies, il n'en conseille pas moins à son pays d'abandonner à elles-mêmes celles qui peuvent se suffire et de leur laisser oute leur autonomie. « En se séparant ainsi de bonne amitié, dit-il, l'affection naturelle des colonies pour leur mère patrie, ce sentiment que nos dernières divisions ont peut-être presque entièrement éteint, reprendrait bien vite sa force, et elle constituerait en notre faveur un réel privilège pour le maintien des
relations commerciales. » Mais, pas plus ici que dans son étude sur la liberté du commerce, le célèbre psychologue ne se fait d'illusion sur l'influence de ses conseils. « Proposer, dit-il (1), que la Grande-Bretagne abandonne volontairement toute autorité sur ses colonies, qu'elle les laisse élire leurs magistrats, se donner des lois et faire la paix et la guerre comme elles le jugeront à propos, ce serait proposer une mesure qui n'a jamais été et ne sera jamais adoptée par aucune nation du monde. Jamais nation n'a abandonné volontairement l'empire d'une province, quelque embarras qu'elle pût trouver à la gouverner et quelque faible revenu que rapportât cette province proportionnellement aux dépenses qu'elle entraînait. »
En effet, à notre époque même, aucune grande nation n'a renoncé à ses colonies. Instruite par l'expérience désastreuse de la guerre de l'Indépendance, la Grande-Bretagne a consenti peu à peu à émanciper celles de ses colonies qui étaient les plus puissantes et à donner à certaines d'entre elles une véritable autonomie ; mais elle a toujours tenu, même dans ce cas, à maintenir avec elles un lien nominal qui pût être de nature à assurer à son commerce un avantage réel dans ces pays. Or, quoiqu'en ait dit Smith, nous pensons que l'Angleterre a eu raison. A vrai dire, nous ne sommes pas partisan en général des expéditions coloniales ; nous estimons qu'au point de vue économique, le seul auquel nous voulons nous placer ici, un pays ne doit pas gaspiller partout le sang de ses soldats et consacrer des capitaux souvent considérables à des établissements lointains. Les gouvernements auraient dû laisser faire l'initiative privée; delà sorte, l'exportation des bras et des capitaux aurait eu lieu le plus souvent en temps utile; elle aurait été contenue dans des limites naturelles plus raisonnables, et les colons, stimulés par le sentiment puissant de leur responsabilité, auraient été plus attentifs à se conformer aux véritables principes de colonisation féconde et à choisir les points les plus favorables pour la prospérité de leurs établissements. Néanmoins, lorsque l'État, à tort ou à raison, a fondé des colonies, et qu'après l'ère des sacrifices, est arrivé le moment où celles-ci
(Ij Richesse, liv. IV, ch. VII (t, 11, p. 240).
peuvent se suffire' à elles-mêmes, nous croyons qu'il n'est pas injuste alors de les faire participer aux frais généraux de la métropole et, au point de vue commercial, de conserver une certaine action sur la législation du pays afln de l'empêcher éventuellement de fermer ses ports aux produits européens au cas où des idées protectionnistes viendraient à y prévaloir.
Entraves à l'importation des marchandises étrangères, encouragements à l'exportation des produits nationaux au moyen de dra\vbacks,de primes, au moyen de traités de commerce et d'établissements coloniaux : tel est donc l'ensemble des mesures par lesquelles le système mercantile se proposait d'enrichir le pays. Cependant, il procédait autrement à l'égard des matières premières. Au lieu d'en entraver l'importation, il cherchait à la favoriser dans le but de permettre aux manufactures nationales de produire à meilleur marché; il attirait donc du dehors les produits bruts, tantôt par des exemptions de droits, tantôt par des primes, et il en empêchait la sortie soit par des droits élevés, soit par des prohibitions absolues.
Pour faire respecter ces prohibitions, on avait établi une réglementation minutieuse donnant lieu à des vexations sans nombre et souvent appuyée de sanctions cruelles. Dans certains comtés de l'Angleterre, tout propriétaire de moutons, jusqu'à une distance de dix milles de la mer, devait, à peine d'amende et de confiscation, fournir à la douane, trois jours après la tonte, un état relatant le nombre de ses toisons et le lieu oii elles étaient placées ; puis, avant d'en déplacer la moindre partie, il fallait qu'il déclarât le nombre et le poids de celles qu'il voulait enlever, le nom et la demeure de l'acheteur ainsi que le lieu 011 la livraison devait être faite. Pour les individus convaincus d'avoir exporté des brebis, des agneaux ou des béliers, les peines étaient terribles : aux termes du statut de la 8« année d'ÉUsabeth, ch. 111, quiconque exportait des bêtes à laine devait, pour la première fois, avoir tous ses biens confisqués à perpétuité, subir un emprisonnement d'un an, et, au bout de ce temps, avoir la main gauche coupée, à un jour de marché ; en cas de récidive, il devait être reconnu coupable de félonie et puni de mort. A la vérité, ces peines étaient trop cruelles pour être appli-
qiiées à la lettre, mais elles n'en étaient pas moins siispen(lue> sans cesse, comme une menace, sur la tête des contrebandiers. Les inspirateurs de ces règlements avaient donné pour prétexte que la laine d'.\ngleterre était d'une qualité particulière, supérieure à celle de tous les autres pays ; que les autres laine> ne pouvaient être travaillées de la même manière, sans aucun mélange de celle-là : que, sans cette laine, on ne saurait fabriquer de drap fin ; que, par conséquent, si on parvenait à en empêcher totalement l'exportation, la Grande-Bretagne s'assurerait le monopole de la plus grande partie du commerce des draps du monde entier, et ainsi, n'nyant point de rivaux et vendant dès lors au prix quelle voudrait, elle arriverait en peu de temps à un degré incroyable d'opulence au moyen de la balance du commerce la plus avantageuse possible . Mais, en réalité, le véritablr but de ces mesures était tout simplement d'avilir le prix de hi laine en Angleterre dans l'intérêt des manufacturiers : il y avait là, comme dans tout règlement de cette nature, l'intérêt d'une certaine classe de producteurs dissimulé sous le prétexte toujours admis de l'intérêt général.
Et non seulement le système mercantile empêchait l'homme de disposer des choses, il lui interdisait même de disposer de sa personne, et il lui refusait, sous les peines les plus sévères (l'amende, la confiscation de tous ses biens, l'incapacité civile), d'aller travailler en pays étranger. Si un ouvrier anglais avait passé la mer et exerçait son métier dans un autre pays, il était averti d'avoir à rentrer dans les six mois en Angleterre et, faute de le faire, il était dès lors incapable de recevoir des legs, d'être exécuteur testamentaire, de devenir propriétaire de terres par acquisition, succession ou autrement, et tous ses biens étaient confisqués au profit de la Couronne.
Voilà par quelles mesures déplorables, qui ne respectaient ni la propriété, ni la liberté individuelle, le système mercantile prétendait donner à la nation cette opulence tant désirée. Au lieu de favoriser le travail national, il avait pour effet réel de le décourager: il nuisait à l'industrie en ralentissant la consommation et en empêchant les améliorations nécessaires ; il nuisait
aux salariés en maintenant artificiellement à un taux élevé le prix de toutes choses ; il détruisait fatalement l'équilibre entre les diverses branches de la production, parce qu'il est impossible à l'État de régler arbitrairement, avec quelque équité, la distribution de la protection entre les différents emplois; enfin, non content de susciter l'antagonisme des classes et des divers producteurs, il semait la haine entre les nations, et il amenait des crises en provoquant de la part des autres peuples des représailles contre les produits nationaux.
Smith a magistralement réfuté cette doctrine dans son principe et dans ses procédés : c'est la partie des Recherches qui est, sinon la plus remarquable, du moins la plus connue, et c'est à elle que l'on doit en grande partie l'idée des réformes libérales que l'Angleterre a introduites dans sa législation douanière dans le courant de ce siècle et qui ont inauguré dans l'histoire du commerce une ère de liberté. Malgré des pronostics menaçants, le système mercantile ne peut renaître; s'il arrive qu'il ait momentanément la victoire, il ne peut plus être rétabli d'une manière durable : le développement des moyens de communication, les progrès de la civilisation s'y opposent. Adam Smith, en fondant l'économie politique sur la saine doctrine de la liberté, lui a donné un coup mortel : il ne s'en relèvera pas.