TROISIÈME SECTION
Distribution et répartition des richesses.
Adam Smith ne s'est pas contenté de rechercher seulement les lois de la production et de la circulation des richesses, il a abordé également la question délicate de la distribution de ces richesses entre les individus ou plutôt entre les différentes classes de la société, et c'est avec une simplicité vraiment scientifique qu'il en a exposé les lois et étudié les phénomènes. Il a analysé ainsi avec soin les éléments du prix des marchandises et il a montré comment chacun d'eux est destiné à rémunérer l'un des trois facteurs de la production, la terre, le capital et le travail. Au fond, les trois sortes de rémunérations de ces divers agents ne sont en réalité que des profits, mais Smith a tenu à les distinguer nettement par des dénominations spéciales, afin de mettre en lumière les lois particulières à chacune d'elles : la rente de la terre, le profit et l'intérêt des capitaux, enfin les salaires du travail.
Le plus souvent, les prix des marchandises comprennent à la fois les trois éléments de rémunération, mais il en est cependant qui ne se résolvent qu'en deux de ces parties, d'autres même en une seule (Ij. D'autre part, ces diverses sortes de rémunérations n'échoient pas toujours à des individus distincts, et le propriétaire foncier, qui exploite lui-même ses terres avec ses propres capitaux et sans le secours d'aucun ouvrier, n'a à partager avec personne les produits de son exploitation. Mais, dans le prix
(1) Smith cite, à titre d'exemple, le poisson de mer dont le prix n'a à rémunérer que le travail des pêcheurs et le profit des capitaux, alors que le poisson d"eau douce donne lieu à une rente ; il trouve même dans les petites-pierres tachetées (cailloux d'Ecosse) qu'on rencontre sur les plages de son pays, un cas où la marchandise n'a à rémunérer que la peine des pauvres gens qui la recueillent.
do ses produits, il ne perçoit pas tout au même titre : une partie correspond au salaire de son travail manuel, une autre partie au profit qui lui est dû pour son travail de direction, et l'excédant seul du prix sur les frais de production constitue en réalité la rente de sa terre.
Le salariat n'existait pas à l'origine des sociétés. Avant l'appropriation des terres et l'accumulation des capitaux, le produit entier des marchandises appartenait à l'ouvrier. Mais, dès que la terre devint une propriété privée et fut fécondée par le travail, le propriétaire qui en avait accru la productivité acquit un droit à une part de son revenu : cette part constitua la rente. Puis, lorsque raccroissement de la puissance productive du travail eût permis de constituer des capitaux et que la nécessité de la séparation des tâches se fût fait sentir, le capitaliste vint au secours de l'ouvrier pour lui avancer la matière première, les instruments nécessaires à son travail, et pour prix de son concours il réclama un profit. En même temps, comme l'ouvrier ne pouvait attendre jusqu'à la récolle la rétribution de ses efforts et qu'il fallait travailler et vivre jusque-là, il chercha à s'assurer un salaire immédiat qui lui permît de satisfaire ses besoins quotidiens; il laissa donc au capitaliste l'aléa, l'excédant incertain du prix sur les salaires payés et les dépenses de production, préférant lui abandonner ainsi, comme compensation de son concours, le risque du gain, inséparable de celui de la perte.
La constitution du salariat a donc été, quoi qu'on ait dit. un progrès très réel: en spécialisant les tâches et en donnant à un seul la direction de chaque entreprise, elle a favorisé la production, et. au point de vue distributif, elle a amélioré considérablement la situation de l'ouvrier en lui donnant la sécurité du lendemain. Mais ce salaire, toujours certain, ne pouvait pas être invariable : de là des plaintes.^insi on a accusé le capitaliste d'exploiter le travailleur, on a affirmé que l'accumulation des capitaux est une cause d'asservissement, de misère pour l'ouvrier, et on a été jusqu'à prétendre que la condition du peuple devient pire par l'accroissement de la richesse publique. Heureusement ces reproches ne sont nullement fondés et ^œu^ re de Smith a contribué pour beaucoup à éclairer ce sujet en rendant A. s, 15
2 2(j DEUXIKME PARTIE.
manifeste laccord essentiel qui existe entre le développement de la richesse et l'augmentation du bien-être de la masse des travailleurs/le salaire, comme toute marchandise, est réglé par le rapport de l'offre et de la demande, par£état du marché, ^eTlT^ cause qui détermine en réalité cette o£[re et cette demande n'est autre queie Tapport existant entre l'augmentation des capitaux et l'accroissement de la population,- • / Smith a eu le mérite de mettre cette importante vérité en jlumière, et les observations qu'il a développées sur ce point sont / / ^fort exactes. Pour lui. la demande de travail ne peut augmenter \ j( qu'à proportion de l'accroissement des fonds destinés à payer y ^ les salaires, et il est impossible qu'elle augmente sans elle. Si y le propriétaire, le commerçant, le capitaliste, \ oient augmenter leurs revenus, les uns augmenteront leur consommation en con- ^ séquence, les autres consacreront leur surplus à la reproduction; } dans tous les cas. cet excédant servira en définitive à entretenir y des travailleurs, il provoquera une demande supplémentaire de V ^ bras, c'est-à-dire une augmentation des salaires/ ■ .0 La hausse des salaires est donc liée à l'accroissement des capi-
/ ^ taux. Mais, pour que les salaires augmentent ainsi, il n'est ni nécessaire, ni suffisant, selon Smith, que la richesse nationale soit considérable, il faut et il suffit qu'elle soit en progrès. C'est ce progrès qui donne lieu à la hausse des salaires en provoquant chaque année une demande de bras plus forte que l'année présV'«bP cédente ; un État riche, dont l'opulence resterait stationnaire. l'offrirait aux travailleurs qu'une maigre subsistance, parce nue ^ la demande resterait la même ; enfin, dans un pays où les fonds viendraient à décroître, le salaire baisserait jusqu'à ce que la misère, les privations et la diminution des naissances aient réduit le nombre des bras et, en restreignant l'offre, aient rompu l'équilibre et provoqué une réaction. C'est ainsi qu'il faut entendre la loi de lolfre et de la demande. Lorsqu'on se contente de proclamer que le salaire est soumis à cette loi, on n'énonce qu'une vérité banale qui n'apprend rien. Mais quand, avec l'auteur des Recherches, on remonte aux lois qui régissent le marché lui-même, on découvre que la véritable cause qui détermine la demande e.st l'accroissement ou la diminution des capitaux, et ({ue cette même cause réagit aussi sur l'offre en provoquant ou
en ralentissant le progrès de la population, car la population tend à se régler sur la demande des bras afin d'empêcher le salaire courant de s'écarter d'une manière dural)lc du salaire naturel autour duquel il oscille comme tout prix courant vient osciller autour de son prix naturel. « C'est aijisi, dit Smith (1). que la demande d'hommes règle nécessairement la production des hommes, comme fiiit la demande à l'égard de toute autre marchandise; elle hâte la production quand colle-ci marche trop lentement et l'arrête quand elle va trop vite. »
Toutefois, le célèbre philosophe s'est .montré moins exact en ce qui concerne la détermination du salaire natarel. Il a parfaitement compris qu'en cette matière, il est nécessaire do considérer, non le salaire tiominal qui consiste dans la quantité d'argent que l'ouvrier obtient pour le prix de son travail, mais le salaire réel qui consiste dans la quantité de consommations qu'il peut se procurer en réalité avec cette rémunération. Cependant il a confondu le salaire naturel avec le salaire minimum qui ne comprend que la subsistance de l'ouvrier et de la famille, et cette confusion est dangereuse. Le salaire minimum est une limite extrême au-dessous de laquelle le salaire moyen no poni rester longtemps sans que la dépopulation se charge do rét;iblir l'équilibre ; mais ce n'est pas là, heureusement, le salaire naturel, le point central autour duquel gravite le salaire courant, comme un pendule, avec des oscillations de faible amplitudo. Si le salaire réel peut descendre exceptionnellement et momentanément au-dessous du salaire nécessaire, il n'est pas maintenu dans son orbite par ce salaire nécessaire, et l'histoire de la civilisation nous prouve qu'au lieu d'osciller alternativement autour de ce minimum, il a progressé q\\ fait d'une manière continue, toujours dans le rayon du salaire naturel qui représente les frais de production, mais de plus en plus éloigné dans son ensemble de ce salaire nécessaire au-dessous duquel l'ouvrier devient misérable et la population diminue.
De cette conception erronée du salaire naturel, il résulterait, on effet, que le salaire moyen de l'ouvrier n'est autre que le salaire minimum, strict équivalent des frais de subsistance; or
(1] nidi., liv. I, ch. Vni (t I, p. 111)
22S DELXIKME PARTIE.
il lien est pas ainsi. II serait assurément bien difficile de suivre
le cours du salaire réel moyen aux différents siècles, attendu
que les points de comparaison sont loin d'être fixes et que les
salaires sont souvent très diflerents suivant les pays et les
professions, suivant les perfectionnements de l'industrie et les
conditions hygiéniques mêmes du travail; mais l'ensemble des
observations permet néanmoins de constater que partout le taux
des salaires a haussé, en général, beaucoup plus rapidement
que celui des subsistances: la condition matérielle et morale de
lensemble des ouvriers en est la preuve. Smith, du reste,
avait lui-même constaté ce progrès évident, et il avait noté déjà
dans la classe ouvrière ces habitudes de luxe que déplorent les
moralistes, mais qui témoignent abondamment de raccroisse-
m ent du salaire réel qui permet ces folies.
Telle est donc la théorie du salaire, et Smith a fort justement démontré qu'il n'est au pouvoir ni du législateur par une réglementation arbitraire, ni même de l'une des parties par des coalitions et des grèves^ d'en modifier le taux à son gré^ /il n'approuve pas les coalitions, mais n'en conteste pas la légitimité, et, s'il estime que, de son temps, elles n'ont le plus souvent que des effets funestes pour les ouvriers, il n"en revendique pas moins fort énergiquement le droit du travaiHeur à la grève/ A cette époque, en effet, l'État viciait par la contrainte les rapports d'ouvrier à patron : les coalitions, faciles pour les maîtres qui pouvaient facilement se concerter en secret, étaient impraticables pour les salariés, et elles étaient dailleurs sévèrement réprimées par les gouvernementyOr. le célèbre économiste voulait que Ton donnât à tous les mêmes armes, que Ion respectât la liberté individuelle des ouvriers comme celle des patrons; son vœu a été réalisé, et maintenant le travailleur, en possession de cet arme àdouble tranchant, aidé par des réserves quelquefois considérables et des associations puissantes, n'est plus l'opprimé dont Smith défendait naguère les droits. « Un propriétaire, un fermier, un maître fabricant ou marchand, disait l'auteur des Recherches, pourraient, en général, sans occuper un seul ouvrier, vivre un an ou deux sur les fonds qu'ils ont déjà amassés. Beaucoup d'ouvriers ne pourraient pas subsister sans travail
une semaine, très peu un mois, et à peine un seul, une année entière. A la longue, il se peut que le maître ait autant besoin de Touvrier que celui-ci a besoin du maître, mais le besoin qu'il en a n'est pas aussi pressant. » Il n'en est plus ainsi de nos jours: les rôles sont intervertis. Pendant que l'usine chôme, les capitaux restent inactifs, les impôts ne cessent pas de courir, le patron perd chaque jour l'intérêt de son capital et le meilleur de sa clientèle ; il est donc plus impatient de terminer la grève que ne l'est maintenant l'ouvrier dont la subsistance est assurée pendant quelque temps par une caisse de résistance : un chômage prolongé est la ruine fatale de tout industriel qui n'est pas propriétaire de la plus grande partie des capitaux qu'il emploie.
Enfin, après avoir étudié la loi qui régit le taux des salaires pris dans leur ensemble, Adam Smith recherche pourquoi, en fait, les salaires sont inégaux suivant les emplois, et il expose les motifs de ces inégalités : c'est là l'objet d'un chapitre qui, quoique secondaire, est l'un des plus intéressants de tout l'ouvrage, car la puissance d'observation que le célèbre philosophe apportait dans ses investigations, s'y manifeste dans toute sa force.
En principe, les divers emplois doivent nécessairement offrir la même somme d'avantages et d'inconvénients, sans quoi tous les bras se porteraient sur les plus favorisés jusqu'à ce que l'équilibre fût rétabli. Mais ce n'e>t pas à dire que dans chacun d'eux la rétribution pécuniaire soit la même, et la moindre observation montre qu'elle est fort inégale suivant les diverses professions. Cette différence tenait d'abord, du temps de Smith, aux restrictions réglementaires qui gênaient la liberté du travail et la circulation des ouvriers ; mais elle avait aussi d'autres causes plus permanentes, qui subsistent même sous le régime de la liberté, car elles proviennent en grandejpartie de certaines circonstances inhérentes aux emplois mêmes. Ces circonstances suppléent, soit en réalité, soit aux yeux de l'imagination, à la modicité du gain pécuniaire dans certains cas, ou bien elles en contre-balancent la supériorité dans d'autres.
La première de ces circonstances, selon Smith, est l'agrément ou le désagrément des emplois considérés en eux-mêmes. Les
salaires varient, dit-il, suivant que l'enTplni est aisé on jîéwîôfe, propre on malpropre, honorable ou mrprisè. Tous ces éléments de faveur ou de défaveur pèsent d'une grande force dans la balance. Ainsi, en général, un garçon tailleur gagne moins qu'un tisserand, parce que son ouvrage est plus facile; le tisserand gagne moins que le forgeron, parce que l'ouvrage de ce dernier est malpropre ; le forgeron lui-même, qui est cependant un artisan, gagnera moins qu'un'mineur, qui n'est qu'un simple journalier, parce que son ouvrage est non seulement moins malpropre, mais surtout parce qu'il est moins dangereux. La considération qui est attachée à ces emplois entre pour beaucoup plus encore dans le salaire des professions honorables, et il en existe même un certain nombre des plus recherchées à l'égard desquelles la rémunération pécuniaire est tout à fait nulle. Inversement, la défaveur attachée ù un état produit l'effet contraire : le métier de boucher, qui a quelque chose de cruel, est d'ordinaire très lucratif; le plus affreux de tous les emplois, celui d'exécuteur public, est, en proportion de la quantité de travail, mieux rétribué que quelque autre profession que ce soit.
En second lieu, les salaires varient suivant la facilité et le bon marché de l'oppreniissage, ou la difficulté et la dépense qu'il exige. « Quand on a établi, dit l'auteur (1), une machine coûteuse, on espère que la quantité extraordinaire de travail qu'elle accomplira avant d'être tout à fait hors de service, remplacera le capital employé à l'établir, avec les profits ordinaires tout au moins. Ln homme qui a dépensé beaucoup de temps et de travail pour se rendre propre à une profession qui demande une habileté et une expérience extraordinaires, peut être comparé à une de ces machines dispendieuses. On doit espérer que la fonction à laquelle il se prépare, lui rendra, outre les salaires du simple travail, de quoi l'indemniser de tous les frais de son éducation, avec au moins les profits ordinaires d'un capital de la môme valeur. 11 faut aussi que cette indemnité se trouve réalisée dans un temps raisonnable, en ayant égard à la durée très incertaine de la vie des hommes, tout comme on a égard à la durée plus certaine de la machine. « En d'autres termes, c'est une prime d'amortisse-
;]■, liich., liv. 1, ch. X (t. I, p. J.35}.
ment, ou plutôt une annuité viagère qui doit venir s'ajouter au salaire, et cette prime est parfois considérable dans les professions libérales ou les arts qui exigent une grande habileté.
En troisième lieu, les salaires varient suivant Finconstance ou Vincertitude de l'occupation. En effet, si, dans la plus grande partie des ouvrages de manufacture, un journalier est à peu près sûr d'être occupé constamment, il n'en est pas de même dans toutes les professions ; un maçon, par exemple, ne peut pas travailler dans les fortes gelées ou par un très mai^vais temps, et la plupart des artisans no peuvent d'ailleurs compter sur de l'occupation qu'autant que les pratiques auront besoin de leurs services. Il faut donc, conclut l'auteur, que, pendant le temps que chacun d'eux reste occupé, il gagne de quoi s'entretenir même pendant le temps où il n'aura rien à faire, et aussi de quoi se dédommager des moments de souci et de découragement que lui cause parfois la pensée d'une situation aussi précaire.
Quatrièmement, dit Smith, les salaires du travail peuvent varier suivant la confiance plus ou moins grande qiiil faut accorder à l'ouvrier. Les orfèvres et les joailliers, en raison des matières précieuses qui leur sont confiées, ont partout des salaires supérieurs à ceux de beaucoup d'autres ouvriers dont le travail exige non seulement autant, mais même beaucoup plus d'habileté. Nous confions au médecin notre s^nté, à l'avocat et au procureur notre fortune, et quelquefois notre vie et notre honneur; des dépôts aussi précieux ne pourraient pas, avec sûreté, être remis dans la main de gens pauvres et peu considérés. Il faut donc que la rétribution soit capable de leur donner dans la société le rang qu'exige une confiance si importante.
Enfin, une cinquième circonstance influe encore avec une grande force sur le taux des salaires, c'est l'ensemble des probabilités de succès inhérentes aux diverses professions. Adam Smith développe longuement cette observation, et il le fait avec beaucoup de sagacité. Il montre comment, dans la plupart des métiers, le succès est, en somme, à peu près sûr, mais qu'il est, au contraire, très incertain dans les professions libérales. « Mettez, dit-il, votre fils en apprentissage chez un cordonnier, il n'est presque pas douteux qu'il apprendra à faire des souliers ; mais en voyez- le à une école de droit, il y a au moins vingt contre un
à parier qu'il n'y fera pas assez de progrès pour être en étal de vivre de celle profession. Dans une loterie parfaitement égale, ceux qui lirenl les billets gagnants doivent gagner tout ce que perdent ceux qui tirent les billets blancs. Dans une profession oîi vingt personnes échouent pour une qui réussit, celle-ci doit gagner tout ce qui aurait pu être gagné par les vingt qui échouent. L'avocat, qui ne commence peul-ôlre qu'à l'âge de 40 ans à tirer parlide sa profession, doit recevoir la rétribution, non seulement d'une éducation longue et coûteuse, mais encore de celle de plus de vingt autres étudiants à qui probablement celte éducation ne rapportera jamais rien. Quelque exorbitants que semblent quelquefois les honoraires des avocats, leur rétribution réelle n'est jamais égale à ce résultat. Calculez la somme vraisemblable du gain annuel de tous les ouvriers d'un métier ordinaire, dans un lieu déterminé, comme cordonniers ou tisserands, et la somme vraisemblable de leur dépense annuelle, vous trouverez qu'en général la première de ces deux sommes l'emportera sur' l'autre ; mais faites le même calcul à l'égard des avocats et étudiants en droit dans tous les différents collèges de jurisconsultes, et vous trouverez que la somme de leur gain annuel est en bien petite proportion avec celle de leur dépense annuelle, en évaluant môme la première au plus haut et la seconde au plus bas possible. La loterie du droit est donc bien loin d'être une loterie parfaitement égale, et cette profession, comme la plupart des autres professions libérales, est évidemment très mal récompensée, sous le rapport du gain pécuniaire. Ces professions, cependant, ne sont pas moins suivies que les autres, et, malgré ces motifs de découragement, une foule d'esprits élevés et généreux s'empressent d'y entrer. Deux causes différentes contribuent à celle vogue : la première, c'est le désir d'acquérir la célébrité qui est le partage de ceux qui s'y distinguent, et la seconde, c'est cette confiance naturelle que tout homme a plus ou moins, non seulement dans ses talents mais encore dans .son étoile. >)
Celte comparaison tirée des loteries est fort ingénieuse, et Smith a ainsi légitimé complètement, par ce rapprochement saisissant, les gros honoraires que réclament, dans certaines professions, le petit nombre des élus qui sont en possession du
talent et de la faveur publique : c'est que ce sont eux qui ont gagné les gros lots dans cette vaste loterie où il y a tant de billets blancs. C'est le secret espoir de ces gros lots qui pousse tant d'étudiants à entrer dans le barreau ; c'est l'espoir des gros lots (les hauts grades) qui lance dans l'armée et la marine tant de jeunes gens ardents et remplis d'illusions. Gomme l'a fort bien remarqué Smith, chacun est porté à croire à son étoile, et celui qui a dit que tout conscrit a son bâton de maréchal dans sa giberne, a, par ce mot seul, enflammé bien des imaginations et provoqué bien des enrôlements.
Telles sont les cinq circonstances qui, selon les Recherches, déterminent l'inégalité des salaires dans les différentes professions : la somme des avantages et des inconvénients est toujours la môme, mais la rétribution pécuniaire varie suivant la nature des travaux, parce qu'elle a pour complément des considérations morales qui ont souvent une influence déterminante sur la répartition des individus entropies différents métiers. C'est cette variété des éléments du salaire qui fait régner l'harmonie dans la production en partageant les citoyens, suivant leurs goûts, leurs aptitudes et leurs besoins, entre les diverses professions.
Au sujet des profits, Adam Smith est moins net, parce qu'il a voulu comprendre à la fois sous la même dénomination l'intérêt, le loyer et le profit proprement dit.
Pour lui, le profit est l'intérêt du capital employé dans une entreprise et toute la portion du produit qui revient à l'entrepreneur, à quelque titre que ce soit (1).
Or, cette définition n'est pas assez rigoureuse. La même partie du produit ne doit pas changer de nom selon la personne à
(l) « Le revenu qu'une personne retire d'un capital qu'elle dirige ou qu'elle emploie, dit Smith, est appelé profit. Celui qu'en retire une personne qui n'emploie pas elle-même ce capital mais qui le prête à une autre, se nomme intérêt : c'est une compensation que l'emprunteur paie au prêteur pour le profit que l'usage de l'argent lui donne occasion de faire Naturellement une partie de ce profit appartient à l'emprunteur, qui court les risques de l'emploi et qui en a la peine, et une partie au prêteur qui facilite au premier les moyens de faire ce profit. »
qui elle est échue, et il est nécessaire de distinguer la part de l'intérêt de celle du profit proprement dit, non seulement lorsque le capitaliste et l'entrepreneur sont distincts, mais lors même que les deux qualités sont confondues dans le même indi\idu. Pour nous, il y a lieu de séparer dans le gain de l'entrepreneur l'intérêt de ses capitaux, le salaire de son travail et de son habileté, enfin un profit qui est à la fois une compensation du risque qu'il a couru dans son entreprise, de la sagacité de son administration et la part de la chance : le profit se distingue ainsi à la fois du salaire et de l'intérêt en ce qu'il ne participe de la certitude d'aucun d'eux, en ce qu'il est essentiellement aléatoire.
Malgré cette confusion regrettable, ce chapitre ne manque pas d'une certaine ampleur et il contient plusieurs observations fort exactes à l'égard des profits pris dans leur ensemble. C'est ainsi qu'Adam Smith constate cjue les profits du capital dépendent, comme les salaires, de l'accroissement de la richesse nationale, mais en sens inverse, et que, tandis que l'accroissement des capitaux fait hausser les salaires, il tend à abaisser le taux de l'intérêt et du profit. Les fluctuations des profits tendent en effet à suivre les fluctuations de l'intérêt parce que les unes et les autres sont réglées également par la marche du progrès. Avec la civilisation, l'instruction professionnelle se multiplie, les préventions qui entouraient les professions mercantiles disparaissent et la concurrence devient plus active dans tous les genres de commerce et d'industrie ; en même temps l'aléa diminue grâce à l'accroissement de la sécurité des transactions, à la multiplication des communications et à la rapidité des informations: les profits se nivellent ainsi, mais par là même ils se réduisent. Enfin les capitaux d'emprunt deviennent moins chers, et, bien que la baisse de l'intérêt paraisse profiter immédiatement aux industriels et aux commerçants, elle suscite aussi à la longue une concurrence plus active qui amène la baisse des profits.
Aussi Adam Smith s'est réglé sur les variations du taux de l'intérêt pour suivre les fluctuations des profits en général. Il avait reconnu qu'il ^n'est pas possible de fixer pour eux un taux moyen, comme il l'avait fait pour les .salaires, le profit
LA lUCHESSK DES .\ATIO.\S. 23 5
f'tjint si variable que la personne même qui dirige un commerce particulier ne peut pas toujours indiquer le taux moyeu de sou prolit annuel. 11 est afTecté, non seulement par chaque variation qui survient dans le prix des marchandises, mais encore par la bonne ou la mauvaise fortune du commerçant et de la clientèle même, enfin par mille accidents divers auxquels les marchandises sont exposées, soit dans leur transport par terre ou par mer, soit en restant en magasin; en un mot.ilnest pas possible de généraliser les résultats de l'aléa, et toutes les données statistiques que l'on pourrait obtenir directement ne permettraient pas de suivre la marche des profits et leur taux le plus habituel aux diiïérentes époques, sans le secours d'un terme de comparaison de nature à servir de point de repère. O terme de comparaison. Smith crut l'avoir trouvé dans le taux de l'intérêt, et il fut en cela bien inspiré, non pas que, comme il paraît le penser il,, le taux de l'intérêt .soit gouverné par le taux des profits, mais parce qu'à l'inverse, le taux dos profits est largement influencé par la hausse et la bais>e delintérêt qui. en rendant l'argent plus ou moins cher, diminue ou augmente la concurrence dans les entreprises. Ici, comme dans tout le cours de cet admirable ouvrage, la puissance d'observation et la perspicacité du célèbre philosophe ne se démentent jamais. Si, dans les différentes parties de cette vaste science qu'il a fondée, il n'a pas toujours démêlé du premier coup les véritables causes, il n'en a pas moins constaté fort exactement les phénomènes, et son coup dœil pénétrant la rarement trompé -ur la nature des faits eux-mêmes.
En comparant le taux du profit et celui de l'intérêt, il avait aussi remarqué qu'en moyenne ces deux taux sont à peu près
(l) « On peut établir pour maxime, dit Smith, que partout où on pourra faire beaucoup de profits au moyen de l'argent, on donnera communément beaucoup pour avoir la faculté de s'en servir et qu'on donnera en général moins quand il n'y aura que peu de profits à faire par son emploi. Ainsi, suivant que le taux ordinaire de l'intérêt varie dans un pays, nous pouvons compter que les profits ordinaires des capitaux varient en même temps, qu'ils baissent quand il baisse, et qu'ils montent quand il monte. Les progrès de l'intérêt peuvent donc nous donner une idée du profit du capital. » 'Hicf.., liv. I, ch. IX. 1. ],p. 121.)
égaux, et l'expérience a démontré Texactitude de cette observation. « Dans un pays, dit-il, où le taux ordinaire du profit net est de 8 ou 10 pour 100, il peut être raisonnable qu'une moitié de ce profit aille à l'intérêt toutes les fois que l'affaire se fait avec de l'argent d'emprunt. Le capital est aux risques de l'emprunteur qui, pour ainsi dire, est l'assureur de celui qui prête ; aussi, dans la plupart dés genres de ce commerce, 4 ou 5 pour 100 peuvent être à la fois un produit suffisant pour le risque de cette assurance et une récompense suffisante pour la peine d'employer le capital. » — Toutefois cette règle ne peut être absolue, et Smith l'a parfaitement compris, car, si l'intérêt ne varie pas suivant les emplois, il n'en est pas de même du profit, et, bien que la rétribution pécuniaire de l'entrepreneur ne soit généralement pas affectée au même degré que le salaire par la nature de ces emplois, elle est néanmoins parfois fort inégale.
Des cinq causes, en effet, qui agissent sur les salaires, il y en a deux, selon l'auteur des Recherches, qui font varier aussi les profits: c'est l'agrément ou le désagrément, la sécurité ou l'aléa qu'offrent les divers emplois. Le patron d'une auberge ou d'une taverne, qui n'est jamais le maître chez lui et qui est exposé aux grossièretés du premier ivrogne venu, exerce une industrie qui n'est ni très agréable ni très considérée ; il aura donc, en général, de très gros profits destinés à compenser ces inconvénients de sa profession. L'importance du risque couru influe encore davantage sur les profits, puisque c'est cet aléa même qui est, en principe, la véritable raison d'être du profit. — Quant à l'intérêt, il reste à peu près invariable, quel que soit l'emploi, car l'argent, a dit un empereur romain, ne sent jamais mauvais. Le seul élément que considère le prêteur est le risque couru, les garanties tant réelles que personnelles qu'offre l'emprunteur, pourvu que l'emploi soit licite et qu'il respecte les bonnes mœurs; un entrepreneur trouvera aussi facilement des capitaux pour des travaux d'égoût que pour l'industrie la plus considérée.
Il importait donc de distinguer]expressément,àtous les points de vue, l'intérêt du profit, dans le cas même où l'entrepreneur fait valoir ses propres capitaux. Mais si Smith n'a pas fait avec assez
de netteté la séparation de ces deux éléments de la rétribution de l'entrepreneur, il n'en a pas moins traité d'une façon fort remarquable la grande question de l'intérêt.
Malheureusement, il n'a pas donné à l'analyse même de l'intérêt toute l'étendue nécessaire, parce qu'il ne le considère, à tort suivant nous, que comme « un revenu secondaire qui, sil ne prend pas sur le profit que procure l'usage de l'argent, doit être payé par quelque autre source de revenu (1). >> Aussi ce n'est que dans le deuxième livre que nous trouvons, à propos de laccumulation des fonds, des données sur sa doctrine.
De plus, dans aucune partie des Recherches, il n'a parlé du loyer qu'il eût été fort intéressant de distinguer de Vivtérêt. Cependant, l'un est le revenu du capital fixe, tandis que l'autre est le revenu du capital circulant : dans le premier, le capitaliste recouvre la chose même qu'il a prêtée, dans le second des choses semblables, et, par suite, tandis que le loyer comprend une prime d'amortissement qui n'existe pas dans l'intérêt, d'autre part, l'intérêt comprend, de plus que le loyer, une prime d'assurance plus ou moins forte pour le risque de perte. Il eût donc été utile de rapprocher formellement ces deux modes de la rémunération du capital, car, bien que l'écart entre leurs taux moyens soit peu considérable, ils présentent en réalité des dissemblances très sensibles qui ont servi souvent de prétexte aux adversaires de l'intérêt pour en critiquer l'assimilation. Il était nécessaire de montrer que ces deux revenus ont en définitive la même source, le prêt d'un capital, et que si la rétribution du capital fixe est juste, la rétribution du capital circulant ne peut être condamnée. Dans les deux cas, en effet, il y a loyer d'un capital qu'on applique à la production, et, entre l'emprunteur d'un instrument, par exemple, et l'emprunteur d'une somme d'argent, il n'y a aucune différence fondamentale, sinon que le premier emprunte en nature l'instrument nécessaire à son travail, tandis que le second emprunte de quoi l'acheter.
Mais si Smith a négligé de pousser aussi loin l'analyse, il n'en a pas moins défini l'intérêt d'une manière fort nette et indiqué, dans cette définition même, son caractère, sa raison d'être et sa
(1) Rich.,\ï\. I,ch. Vlit. I, p. 71).
légitimité. « On peut regarder, dit-il (1), un capital prêté à intérêt, comme une délégation, faite par le préteur à lemprunteur. dune portion quelconque du produit annuel, sous la condition qu'en retour l'emprunteur lui déléguera annuellement, pendant tout le temps de la durée du prêt, une portion plus petite, appelée l'intérêt, et, à l'échéance du prêt, une portion pareille à celle qui a été originairement déléguée, ce qui s'appelle le remboursement. Quoique l'argent, soit papier, soit espèces, serve en général dinstrumt'nt de délégation, tant pour la petite portion que pour la grande, il n'en est pas moins tout à fait distinct de la chose qu'on délègue par son moyen. » Cette déflnition est l'expression de la plus saine doctrine. On ne peut que regretter que Smith n'ait pas donné à cette partie de ses Recherches toute l'étendue qu'elle comportait, et montré, par exemple, comment l'intérêt est la rémunération du travail d'épargne, de même que le salaire et les profits constituent la rémunération du travail musculaire , rapprochement qui, mis en lumière par un économiste moderne, M. Courcelle-Seneuil, complète encore, s'il est possible, la justification de l'intérêt.
Il a insisté davantage sur la loi qui régit le taux de l'intérêt et sur les causes de la baisse de ce taux avec les progrès de la civilisation. Sans s'en tenir à cette vérité banale que l'argent est soumis, comme toute marchandise, à la loi de l'offre et de la demande, il a tenu à rechercher dans l'histoire des sociétés quelles sont les causes mêmes qui déterminent cette offre et cette demande, -et il a reconnu que le taux de l'intérêt dépend, non de la quantité des capitaux existant actuellement dans le pays, comme on lavait afiirmé, mais delà quantité des capitaux nouvellement prod^iits qui viennent s'offrir pour la première fois sur le marché. Cette observation est fort remarquable et parfaitement juste. " Ce qui détermine la quantité de fonds, dit-il (2), ou, comme on dit communément, d'argent qui peut être prêtée à intérêt dans un pays, ce n'est pas la valeur de l'argent, papier ou espèces, qui sert d'instrument aux différents prêts qui se font dans le pays, mais c'est la valeur de cette portion du pro-
(1) Rich., liv. II, ch.lV (t 1, p. 442j. {2j Hkh.,\i\. Il, ch. IV ^. ], p, 440).
(luit annuel qui, au sortir do la terre ou fle> mains des ouvriers productifs, est non seulement destinée à remplacer un capital, mais encore un capital que le possesseur ne se soucie pas d'employer lui-même. Comme ces capitaux sont ordinairement prêtés et remboursés en argent, ils constituent ce qu"on nomme intérêt de l'argent. »
D'ailleurs, non seulement raccroissemenl des capitaux agit ainsi directement sur le taux des salaires, mais il précipite encore, d'une manière indirecte cette fois, la baisse de Tintérèt en provoquant en même temps la baisse des profits. En elTet. les profits baissent, car plus il a été fait, moins il reste à fcùre. et. à moins dune révolution dans l'industrie, il devient de plus en plus difficile de trouver aux nouveaux capitaux des emplois productifs; aussi les industriels, gagnant moins, sont moins disposés à donner un intérêt élevé pour les capitaux dont ils ont besoin. " La concurrence des capitalistes, dit Smith, fait hausser les salaires du travail et baisser les profits. Or, lorsque le bénéfice qu'on peut retirer de l'usage d'un capital se trouve, pour ainsi dire, rogné par les deux bouts, il faut bien nécessairement que le prix qu'on peut payer pour l'usage de ce capital diminue en même temps que ce bénéfice. »
On peut donc conclure de là qu'en définitive le taux de l'intérêt dépend à la fuis de la quantité des nouveaux capitaux qui viennent s'ofCrir sur le marché et de la productivité moyenne des emplois qu'on peut donner à ces capitaux. C'est par cette loi que Smith explique non seulement la baisse constante du taux de l'intérêt avec les progrès de la civilisation, mais encore les mouvements temporaires de hausse que ce taux a subis à différentes époques. Si, en effet, par la sécurité plus grande des transactions et des personnes, par l'augmentation continuelle de l'épargne et la diminution de productivité des nouveaux emplois, le taux de l'intérêt a baissé peu à peu, il s'est produit néanmoins à plusieurs reprises de brusques réactions. Les guerres, les emprunts, les entraves apportées par les institutions positives à la liberté du travail et du commerce, ont enrayé le mouvement de baisse ; d'autres faits, même des faits heureux, ont aussi agi dans le même sens, et c'est ainsi que l'émigration des capitaux vers les pays neufs et surtout la transformation
de l'industrie, en ouvrant de nouveaux emplois productifs aux capitaux, ont provoqué des demandes et relevé souvent d'une manière durable le taux moyen de l'intérêt.
En ce qui concerne la baisse persistante de l'intérêt en Europe, Adam Smith s'est attaché particulièrement à réfuter les préjugés en honneur sur cette matière, d'autant plus que Locke, Law et Montesquieu lui-même n'avaient voulu voir dans ce phénomène qu'une conséquence de l'accroissement de l'or et de l'argent produit par la découverte de l'Amérique. Après son ami Hume, qui avait déjà combattu cette erreur dans un de ses petits traités, l'auteur des i^ec/?erc/îe5 s'élève vivement contre cette doctrine et il en montre fort bien le vice. Dès qu'on y réfléchit, en effet, on s'aperçoit bien vite que, quelque action qu'ait la dépréciation de la monnaie sur le prix des marchandises, elle ne peut avoir aucune influence sur le taux de l'intérêt. Le capital et l'intérêt étant représentés tous deux par de l'argent, chacun d'eux a été affecté de la même façon par la baisse du pouvoir de l'argent, et la proportion entre le montant du capital et celui de l'intérêt est restée la même; les deux termes du rapport étant multipliés par un même nombre, le rapport ne change pas. Il est vrai de dire cependant qu'au moment même de l'importation d'une grande quantité d'or, il se produit temporairement une baisse de l'intérêt, car toute marchandise qui arrive soudainement en grande quantité sur un marché oii la demande n'est pas préparée à la recevoir, produit nécessairement une dépréciation des cours; mais cette dépréciation n'est que momentanée. Ce qui règle d'une manière durable le taux de l'intérêt, c'est, comme Smith l'a démontré, l'offre des capitaux de toute espèce, et c'est l'accroissement incessant de l'ensemble de ces capitaux qui a déterminé cette baisse graduelle que l'on cherche à expliquer, et qui, provoquée par la civilisation, a donné à la civilisation même une nouvelle impulsion.
Toutefois, bien qu'Adam Smith vante, en principe, les heureux effets de la baisse de l'intérêt, il ne veut pas que cette baisse soit trop rapide. Pour lui, elle n'est un bien qu'autant qu'elle est lente et modérée, et il considère qu'une baisse excessive, au lieu de favoriser la production et l'accroissement du
bien-ôtrc, amènerait, en réalité, le relâchement de l'activité industrielle, la diminution de l'épargne et l'augmentation du luxe. Ce n'était pas là cependant l'opinion de Turgot. Pour le philosophe français, la Laisse de l'intérêt est un bien dans tous les cas, et elle amène toujours avec elle un accroissement d'activité et de production. « On peut regarder le prix de l'intérêt, dit en effet le célèbre physiocrate, comme une espèce de niveau au-dessous duquel tout travail, toute culture, toute industrie, tout commerce cessent. C'est comme une mer répandue sur une vaste contrée : les sommets des montagnes s'élèvent au-dessus des eaux et forment des îles fertiles et cultivées. Si cette mer vient à s'écouler, à mesure qu'elle descend, les terrains en pente, puis les plaines et les vallons paraissent et se couvrent de productions de toute espèce. Il suffît que l'eau monte ou baisse d'un pied pour inonder ou pour rendre à la culture des plages immenses. C'est l'abondance des capitaux qui anime toutes les entreprises, et le bas intérêt de l'argent est tout à la fois l'effet et l'indice de l'abondance des capitaux. » Cette comparaison fameuse de Turgot est très saisissante, mais elle n'est pas absolument exacte, et la doctrine des Recherches nous paraît plus vraie. La baisse de l'intérêt n'est pas toujours excellente en ellemême, et, pour la juger, il est nécessaire de remonter à ses causes. Si elle est favorable à la production lorsqu'elle est amenée par l'accroissement de la sécurité des transactions ou l'augmentation de l'épargne, elle est par contre regrettable lorsqu'elle résulte de la rareté des emplois productifs. C'est ce que Turgot n'a pas compris, et, malgré l'élévation de ses vues économiques, il n'a considéré ici que l'effet, le signe, au lieu de remonter à la cause. Smith, au contraire, avec cette prescience extraordinaire dont il a donné- maintes preuves, avait prévu dès la fln du XVIII'' siècle, alors qu'il y avait encore tant à faire, qu'il arriverait un moment où les entreprises les plus rémunératrices seraient terminées et oii il deviendrait successivement « de plus en plus difficile de trouver, dans le pays, une manière profitable d'employer son capital ». Il avait senti que, dans ces conditions, une baisse considérable du taux de l'intérêt, qui serait l'indice d'une grande pénurie de ces emplois, occasionnerait une perturbation funeste, non seulement dans la production, A. s. 16
mais surtout dans la répartition de la richesse. Or, celte appréci.ifion différente de la baisse de l'intérêt, suivant la cause qui lui a donné naissance, a une grande importance au point de vue scientifique, et c'est à Smith que l'on doit en reporter Ihonneur.
Cependant, le philosophe écossais a été moins heureux au sujet de la limitation du taux de l'intérêt, et on s'étonne de ne trouver dans son œuvre aucune protestation contre l'intervention des gouvernements à cet égard. Il démontre fort bien comment les lois qui prohibent l'intérêt ne font qu'accroître l'usure au lieu de la prévenir, parce que le prêteur se fait payer, outre l'usage de l'argent, une indemnité très forte pour le risque qu'il court en contrevenant ainsi aux règlements ; mais, en examinant les lois qui, sans prohiber l'intérêt, en règlent le taux maximum, il se borne à rechercher quel doit être ce maximum sans contester aucunement à l'État le droit même de le déterminer. Il aurait dû signaler comment cette pratique est injuste, parce que l'État ne peut pas apprécier arbitrairement la quotité de la prime d'assurance que représente le risque dans chaque cas particulier: comment elle est impraticable, parce qu'elle provoque fatalement la fraude ; comment enfin elle est inutile, en ce que, tout en gênant l'industrie, elle n'empêche pas le prodigue de se ruiner et les faiseurs de projets de trouver aussi facilement de l'argent. Il est surprenant que ces considérations aient échappé à la perspicacité d'Adam Smith, et que ce défendeur convaincu delà liberté de l'industrie et du commerce ait accepté, sans les discuter, ces règlements attentatoires à la liberté des conventions, qui avaient pour effet même de précipiter la ruine de ceux qu'ils voulaient protéger.
L'importante question de la rente de la terre n'a pas été non plus fort bien traitée. Adam Smith n'a pas exposé ce sujet délicat avec cette clarté lumineuse qu'il a apportée dans d'autres parties des Recherchée, et on a pu lui reprocher non seulement d'avoir contribué beaucoup, par le vague de sa doctrine, aux erreurs de Ricardo, mais encore d'avoir fourni des arme> à ceux qui contestent la légitimité même de cette rémunéra-
LA RICFiESSE DES DATIONS. 243
tioii du propriétaire. « Dès l'instant, dit-il I;. que le sol d'un pays est devenu propriété privée, les propriétaires, comme tous les autres hommes, aiment à recueillir oà ils nont pas semé, et ils demandent un fermage, même pour le produit naturel de la terre. Il s'établit un prix additionnel sur le bois des forêts, sur l'herbe des champs et sur tous les fruits naturels qui, lorsque la terre était possédée en commun, ne coûtaient à l'ouvrier que la peine de les cueillir et lui coûtent maintenant davantage. 11 faut qu'il paie pour avoir la permission de les recueillir, et il faut qu'il cède au propriétaire du sol une portion de ce qu'il recueille ou de ce qu'il produit par son travail. Cette portion, ou, ce qui revient au môme, le prix de cette portion constitue la rente [rent of land), et, dans le prix de la plupart des marchandises, elle forme une troisième partie constituante. »
Cette doctrine est en tous points erronée, et, à prendre ce passage à la lettre, on s'expliquerait presque le fameux mot de Proudhon : « La propriété, c'est le voll >•>. Toutefois, Adam Smith atténue bien vite la gravité de ses paroles, et, quelques pages plus loin, il reconnaît lui-même en termes exprès, que dans ce revenu du propriétaire, à côté de la rente proprement dite qui représente la part de la nature travaillant conjointement avec l'homme, il existe un autre élément afférent à la part des améliorations de toute sorte et des capitaux que le propriétaire a incorporés à la terre. Mais, tout en admettant la présence de ce second élément qui comprend la part du travail accumulé, il n'en a pas saisi l'importance, et il n'a voulu y voir qu'un complément infime du don gratuit consenti par la nature au profit du propriétaire. « On pourrait se figurer, dit-il (2), que la rente de la terre n'est souvent qu'un profit ou un intérêt raisonnable du capital que le propriétaire a employé à l'amélioration de la terre. Sans doute il y a des circonstances où le fermage pourrait être regardé en partie comme tel, mais il ne peut presque jamais arriver que cela ait lieu pour plus que pour une partie. Le propriétaire exige une rente même pour la
(Ij ftîcA., liv. I, ch. VI (t. 1, p. 67/. (2) Rich., liv. I, ch. XI (t. 1, p. 188).
terre non améliorée, et ce qu'on pourrait supposer être intérêt ou profit des dépenses d'amélioration, n'est, en général, qu'une addition à cette rente primitive; d'ailleurs, ces améliorations ne sont pas toujours faites avec les fonds du propriétaire, mais quelquefois avec ceux du fermier; cependant, quand il s'agit de renouveler le bail, le propriétaire exige ordinairement la môme augmentation de fermage que si toutes ces améliorations eussent été faites de ses propres fonds. » Adam Smith s'est même efforcé de citer, à l'appui de sa théorie, des cas où la rente de la terre existerait indépendamment de toute espèce d'incorporation, et il a été chercher jusque dans la cueillette d'une plante marine peu connue, la salicorne, un exemple de ce genre. La salicorne, dit-il, est une espèce de plante marine qui donne, quand elle est brûlée, un sel alcalin dont on se sert pour faire du verre, du savon, et pour plusieurs autres usages; elle croît seulement sur des rochers situés au-dessous de la haute marée, qui sont deux fois par jour couverts par les eaux de la mer et dont le produit n'a jamais pu, en conséquence, être augmenté par l'industrie des hommes; cependant, le propriétaire d'un domaine bordé par un rivage où croît cette espèce de salicorne en exige une rente tout aussi bien que de ses terres à blé.
Assurément il y a dans la rente un élément qui représente la part de la fertilité naturelle de la terre, et, si on envisage deux domaines appartenant au même propriétaire, ayant été l'objet des mêmes améliorations, d'incorporations équivalentes de capitaux, on trouvera toujours entre eux quelque différence dans le produit, par suite de la différente fertilité naturelle des terres. Mais cette part est généralement minime ; aussi ne doit-on pas conclure, avec Smith, des exemples tirés de la cueillette des produits naturels, que la rente, considérée comme le prix payé pour l'usage de la terre, soit un prix de monopole et qu'elle ne soit nullement en proportion des améliorations que le propriétaire peut avoir faites.
En effet, si la rente a sa première origine dans la fertilité naturelle de la terre, si elle peut se concevoir à la rigueur sans le travail, il n'en est pas moins vrai que, dès que la terre est fécondée par le travail humain, ce caractère de don gratuit disparaît presque entièrement et la majeure partie de la rente trouve
alors sa cause et sa raison d'ôtre dans la rémunération du travail de l'homme qui a développé la fertilité naturelle de la terre et qui en a multiplié les produits. Gomme le salaire et le profit, la rente est, en somme, la rétribution du travail de l'homme. Le propriétaire n'est pas un parasite qui vient prendre, lors de la répartition, une part qu'il n'a pas méritée: cette part, il l'a gagnée par son labeur : « La terre sera maudite à cause de toi, a dit le Créateur à l'homme, et tu n'en tireras de quoi te nourrir pendant toute la vie qu'avec beaucoup de travail ; elle te produira des épines et des ronces et tu te nourriras de l'herbe des champs ; tu mangeras ton pain à la sueur de ton front (1). » Si d'ailleurs, au bout de quelques siècles d'exploitation d'un domaine, il était possible de défalquer exactement de la rente l'intérêt et le prolit des capitaux incorporés, alors il y a fort à parier qu'il resterait bien peu pour la part de la productivité naturelle de la terre. La rente que le premier occupant s'est attribuée ne consistait en réalité que dans les produits naturels que donnait sans culture le champ qu'il défricha, et cette rente, bien minime, était indispensable pour provoquer la culture et engager l'homme à entreprendre ces travaux pénibles de la mise en valeur des terres. Depuis lors, ce n'est que grâce au travail, à l'incorporation des capitaux et au perfectionnement des modes de culture que cette rente, originairement insignifiante, a atteint l'importance qu'elle a acquise dans tous les pays peuplés, par suite de l'accroissement constant et graduel du produit net. Le don gratuit de la nature n'est plus qu'une bien faible partie du montant de la rente ; tout le surplus en revient au travail. Ce surplus s'accroît sans cesse, et, lors môme que le montant d'un fermage reste stationnaire, on ne doit pas en conclure que les nouveaux capitaux qu'on a incorporés à la terre sont improductifs ; cet étal tient à des causes particulières ou môme à ce fait plus général qui n'infirme en rien notre argument, à savoir que la baisse de l'intérêt a réduit la rémunération de la somme totale des capitaux qui ont successivement fécondé la terre.
A un double point de vue, il est curieux qu'Adam Smith n'ait
(1) Genèse, ch. III. §§ 17, 18 et 19.
pas saisi l'importance du travail accumulé dans la fécondation de la terre. Dune part, en effet, cette théorie de la rente est une véritable inconséquence sous la plume de l'économiste qui avait donné à la science des richesses la large base du travail et qui avait écrit au frontispice même de son œuvre que « le travail annuel d'une nation est le fonds primitif qui fournit à la consommation annuelle toutes les choses nécessaires et commodes à la vie. » Enfin, d'autre part, il est encore plus surprenant que cette condamnation de la rente qui, au point de vue moral, dénoterait un antagonisme réel entre l'économie politique et le droit, émane du philosophe même qui a proclamé partout l'accord des intérêts et dont l'œuvre entière avait pour but de démontrer la tendance générale à l'harmonie universelle. Et pourtant cet antagonisme n'existe pas. Du fait même que la rente puisse être considérée pour une petite partie comme un privilège au profit du propriétaire, on ne doit pas en conclure que ce privilège soit une injustice, car il ne viole en réalité aucun droit et il constitue même un gain non seulement pour le privilégié, mais encore pour la société en ce qu'il est un stimulant à la mise en valeur des terres et à l'accroissement de la richesse générale. Les individus se sont vus à la vérité privés du droit de cueillette, comme le chercheur de salicornes que Smith a vu dépossédé de son droit et obligé de payer une rente au propriétaire de la côte; mais il faut reconnaître que cette perte s'est trouvée plus que compensée par l'essor de l'industrie et du commerce, par la hausse des salaires et l'accroissement général du bien-être qui en ont été la conséquence.
Du reste, en prenant une part lors du partage des produits, le propriétaire du sol n'augmente en rien le prix des subsistances, et l'étude des lois de la répartition démontre surabondamment qu'il n'y a rente qu'autant qu'il reste un excédent après le paiement de l'ouvrier, du capitaliste et de l'entrepreneur. Le montant de la rente n'exerce donc en réalité aucune influence sur les prix ; c'est un excédent qui reste à répartir après la rémunération des différents agents qui ont concouru à la production ; et si la rente n'existait pas, le consommateur ne profiterait même pas de cet abandon,'puisqu'il n'entraînerait aucune réduction des frais de production. « En résumé, a dit John Stuart
Mill (r, la rente égalise simplement les profits des capitaux des divers fermiers, en permettant au propriétaire de s'approprier toute la différence du profit qui peut résulter de la supériorité des avantages naturels. Si tous les propriétaires, sans exception, renonçaient à la rente, les fermiers seuls en profiteraient, le consommateur n'en retirerait aucun avantage, car il faudrait toujours que les blés restassent au même prix afin que l'on pût produire toute la quantité demandée pour les besoins de la société, et il serait impossible que le blé des terres les moins favorisées se vendît à ce prix sans que la totalité du blé produit s'y vendît aussi. Donc la rente, tant qu'elle n'est pas surélevée artificiellement par des lois restrictives, ne pèse point sur le consommateur, elle n'élève point le prix du blé et ne cause au public aucun dommage. »
. Il est bon de remarquer que, longtemps avant Stuart Mill, Adam Smith avait déjà formulé cette importante observation, et bien qu'il n'en ait pas tiré le même parti que l'économiste moderne, il avait cependant insisté longuement sur cette idée très juste qui aurait dû le faire revenir sur ses préventions à l'égard de la légitimité de la rente. 11 a constaté en effet fort exactement qu'il ne peut y avoir de rente que lorsque le prix des marchandises est plus que suffisant pour couvrir les salaires, les profits et l'intérêt des capitaux nécessaires à l'exploitation. Or, si ce n'est que d'après le prix des denrées que l'on peut savoir s'il reste ou non une rente pour le propriétaire, la rente dépend en réalité de la demande et, par suite, ceux des produits de la terre dont la demande est toujours abondante fourniront constamment une rente, tandis que d'autres, soumis à plus de fluctuations dans leur^ prix, n'en rapporteront pas toujours une. « La rente, dit-il en termes formels (2), entre dans la composition du prix des marchandises d'une tout autre manière que les salaires et les profits. Le taux élevé ou bas des salaires et des profits est la cause du prix élevé ou bas des marchandises ; le taux élevé ou bas de la rente est l'effet du prix. Le prix d'une marchandise par-
(1) Principes dtécon. polit., liv- III, ch. V.
(2) Rich., liv. I, ch. XI (t. 1, p. 189j.
liculière est élevé ou bas parce qu'il faut, pour la faire venir au marché, payer des salaires et des profits élevés ou bas ; mais c'est parce que son prix est élevé ou bas, c'est parce qu'il est ou beaucoup ou très peu plus, ou pas du tout plus élevé que ce qui suffit pour payer ces salaires et ces profits, que cette denrée fournit de quoi payer une forte rente ou une faible rente, ou ne permet pas d'en acquitter une. »
L'auteur a consacré ensuite de longues pages à la démonstration expérimentale de cette proposition, puis à la distinction des parties du produit de la terre qui fournissent toujours de quoi payer une rente et de celles qui ne peuvent pas toujours en payer une. Pour lui, les parties du produit de la terre qui donnent constamment une rente sont les denrées nécessaires à la subsistance de l'homme, car la nourriture trouve toujours à s'échanger contre du travail, à cause de la tendance de la population à se multiplier en raison des moyens de subsistance. Mais il n'en est pas de même des autres produits, de ceux notamment qui servent au logement et au vêtement, attendu que les pays ne se peuplent pas en raison du nombre d'hommes que leur produit peut vêtir et loger, mais du nombre d'hommes qu'il peut nourrir. En effet les terres qui les fournissent ne donnent pas nécessairement une rente, caria demande de ces marchandises est sujette, suivant les siècles et les pays, aux plus grandes fluctuations : sans valeur sérieuse chez les peuples barbares, elles n'acquièrent généralement de prix qu'avec la civilisation et l'accroissement de la richesse, par une sorte de contre-coup produit par la hausse de la rente des terres à blé.
Cette étude est assez longue et elle est très remarquable. Malgré la variété des recherches qu'elle suppose, elle est en tous points fort intéressante, soit que Smith considère, dans une digression fameuse dont nous avons parlé plus haut, les variations de la valeur de l'argent aux quatre derniers siècles, soit qu'il apprécie les différents modes de culture en usage. A ce dernier point de vue surtout, il montre à toute occasion une connaissance parfaite de l'agriculture, de ses ressources comme de ses procédés, et on a tout lieu de supposer qu'il dut mettre à profit ses relations avec lord Kames, l'auteur du Gentilliomme fermier.
pour compléter ses observations sur cette branche de la production qui avait toutes ses préférences.
Enfin, après avoir examiné ainsi dans quels cas le propriétaire [)rend une part lors de la répartition, Adam Smith a été amené, par toute cette série d'observations et malgré le vice que nous avons signalé dans son analyse des éléments de la rente, à constater que le taux de la rente a une tendance continue à la hausse. Mais la constatation de ce phénomène si important ne lui a cependant pas liiit découvrir son erreur; il ne s'est pas rendu cumpto (jue cette hausse persistante manifeste l'accroissement graduel de ce second élément de la rente qui a son origine dans l'incorporation successive des capitaux. C'est pourtant la prépondérance de cet élément, qui est, à notre avis, la cause la plus puissante de cette tendance générale à la hausse, car les amélioralions utiles effectuées sur les terres ne rendent pas seulement l'intérêt des capitaux qui y ont été incorporés, elles suscitent dans une proportion beaucoup plus grande la fertilité du sol elle-même. Quant à la partie invariable de la rente, celle qui correspond à la productivité naturelle du sol, elle reste à peu près fixe; elle n'est guère influencée que par l'extension des cultures aux terres moins fertiles, et c'est là une cause de hausse qui, quoi qu'en ait dit Ricardo, a au fond bien peu de force si on la compare à l'action puissante des capitaux incorporés et des perfectionnements de l'art agricole sur l'augmentation des produits et sur l'accroissement de la portion de ces produits qui, excédant les frais de production, constitue la rémunération réelle du propriétaire.
Toutefois, après cette observation, nous ne pouvons que souscrire à cette vérité, mise en lumière par Adam Smith, que la rente a une tendance générale et puissante à la hausse. On a prétendu qu'à cet égard le célèbre économiste a frayé la voie à la théorie de Ricardo et qu'il a été ainsi le promoteur de cette doctrine affligeante qui voit dans la civilisation une cause de diminution graduelle du prix des objets manufacturés et d'augmentation correspondante de la valeur des subsistances. Ce reproche n'est pas fondé. Smith a bien constaté que l'accroissement de la richesse amène peu à peu une réduction notable dans
le prix des objets de raanufaclure; mais il n'a nullement abouti à une conclusion opposée àpropos des subsistances, et, s'il a signalé la hausse de la rente, il n'en a pas conclu néanmoins à la hausse générale de l'ensemble des produits agricoles. Cette déduction eût été d'ailleurs en contradiction avec le reste de son ouvrage ot notamment avec les documents qu'il avait patiemment accumulés dans ses études sur les variations du prix du blé.
Il est vrai que les produits de l'agriculture n'ont pas baissé de prix dans la même proportion que ceux de l'industrie manufacturière ; en outre, si les prix des céréales et des vins ont une tendance manifeste à la baisse, les prix de la viande et des aliments de luxe ont plutôt une tendance générale à la hausse; quoi qu'il en soit, on peut dire, en somme, que la rente ne s'est pas accrue par leilet de la hausse de chacun des produits, mais par l'effet de leur multiplication. Grâce à une culture intensive, la rémunération du propriétaire a augmenté, bien que la valeur de l'ensemble des produits ait décru ou qu'elle soit restée stationnaire : telle est, en définitive, la véritable doctrine d'Adam Smith, doctrine consolante s'il en est une, et nous ne pouvons qu'y applaudir.