TISSUS ACCIDENTELS
Il nous reste , pour compléter l'indication sommaire des principaux changemens qu'éprouve la texture organique dans les malades , à parler des dégénérescences communes à tous les systèmes précédemment étudiés , et qui , n'appartenant par leur nature à aucun d'entre eux, n'ont pu être examinées dans leur histoire particulière. La description de ces dégénérescences sera en même temps une sorte de complément à l'Anatomie générale r dont les différens tissus simples n'ont embrassé , outre les organes naturels tie l'économie, que les productions accidentelles ayant de l'analogie avec ces orgarns. En effet, les dégénérescences, bien que résultant toujours d'une espèce de transformation ou de dégénélation qui affecte les tissus naturels par suile des phénomènes morbides dont ces tissus sont le siège, sont réellement , une fois formées , indépendantes , jusqu'à un certain point , de ces tissus ; e>nt au milieu d'eux leur vie propre ; semblent (pour ainsi dire, des organes nouveaux surajoutés à tous les autres, tant est grande réitération de ceux qui leur ont donné naissance); et méritent par leur structure et leurs propriétés particulières de former une i lasse , ou , si l'on veut , un système à part , sous le nom de tissus morbides ou accidentels.
Considérés sous ce point de vue , ces tissus offrent un certain nombre de caractères communs , qui les différencient en même temps des tissus naturels de l'économie. i°. Leur structure est en général homogène; et quoiqu'ils semblent contenir divers élémens organisés, comme des vaisseaux, du tissu cellulaire, on n'y voit point ces fibres et ces lames qui caractérisent la plupart des tissus organiques, a". Ils n'ont point , comme ceux-ci , une organisation constante; leurs propriétés les plus importantes, tr-llès que la couleur , la consistance , changent dans leurs différentes périodes : en général durs et fermes dans le commencement, ils se ramollissent et se liquéfient même en partie à une époque plus avancée ; ce qui est exactement l'inverse des autres tissus. 3°. Loin de pouvoir remplir des usages en harmonie
avec les autres fonctions , comme le font même quelquefois lès tissus naturels accidentellement développés là où ils ne doivent point exister , leur présence détermine toujours des dérangemens plus ou moins notables dans l'action des organes ; souvent l'amaigrissement, la fièvre lente et la mort en sont résultat. 4°- Us n'ont point dans l'économie une existence permanente, mais tendent constamment à se détruire à une certaine époque. Quelquefois, à la vérité, cette époque est tardive, et ils restent long- temps dans le même état, faisant partie de l'organisation comme les tissus naturels : c'est surtout à l'époque de leur destruction qu'ils altèrent la santé. 5°. Les maladies qui les affectent y ont une marche et des effets particuliers; ainsi l'inflammation y produit constamment les plus grands désordres et une destruction rapide, qui se propagent aux parties environnantes.
Les divers tissus accidentels peuvent se rencontrer dans presque tous les organes ; mais il en est qu'ils affectent plus particulièrement : souvent, chez le même sujet, on les Irouve répandus à la fois sur un grand nombre de points. Ces tissus augmentent fréquemment le volume des parties qu'ils occupent, et. forment des tumeurs saillantes à l'extérieur. Leur situation apparente, par rapport aux organes , présente, en général, deux variétés : dans l'une, ils semblent interposés entre les tissus qui composent ces derniers ; dans l'autre , ces tissus ont disparu , et sont remplacés par la production accidentelle.
Comment ces tissus se produisent-ils dans l'économie animale ? Bayle et Laennec attribuent leur développement à une disposition particulière inconnue dans sa nature, qui existe chez certains individus, et ne regardent les causes extérieures qu'on lui assigne communément tout au plus que comme des circonstances occasionelles favorisant l'action de cette cause occulte. M. Broussais fait jouer, au contraire, à ces causes le rôle principal : suivant lui, ces productions sont constamment un résulta;, de l'inflammation, et ont. lieu lorsque , dans celle-ci, les \ aisseau blancs et la lymphe qu'ils contiennent sont spécialement affectés, l'irritation n'étant pas suffisante pour appeler la partie, rouge du sang ; l'albumine diversement combinée avec les tissus, selon la nature de ceux-ci et le degré de l'excitation , serait la
base tle ces productions. J. F. Meckel appelle la cause prochaine de ce genre d'altérations , comme en général de toutes les allérations de tissu , une aberration du procédé végétatif : il explique toutes ces lésions de la même manière , comme J. Hunter et Abernethy , par l'épanchement d'une matière fluide albumineuse, prenant diverses formes et acquérant un mode particulier et imparfait d'organisation. D'autres les considèrent comme des productions analogues aux végétaux cryptogames , et qui se nourriraient et s'accroîtraient soit par imbibition , soit par une véritable circulation vaseulaire. Laissant de côté ces théories plus ou moins fondées , nous nous occuperons seulement des caractères anatomiques des tissus accidentels : quelle que soit l'origine de ces tissus , il importe de les connaître.
Or, ils présentent sous ce rapport une foule de différences , qui cependant ne sont pas tranchées, mais se confondent par des nuances insensibles. De plus, les parties dans lesquelles ils siègent, quoique n'influant pas absolument sur leur nature., les font pourtant varier un peu , de sorte que leur étude en devient très— difficile : aussi les auteurs ne s'accordent-ils point dans les classifications qu'ils en ont données. Quelques-uns ont fait plusieurs tissus de la même production prise à des époques différentes de son développement : nous avons déjà indiqué cette cause d'erreur. Une autre, non moins réelle, c'est que souvent plusieurs de ces altérations sont réunies , soit qu'elles forment diverses parties distinctes d'un même tissu , ou qu'elles s'entremêlent intimement dans ce tissu Cette union peut avoir lieu nonseulement entre les lisssus morbides proprement dits , mais encore entre ceux-ci et les tissus accidentels ayant des analogues dans l'économie : les productions osseuses , fibreuses , par exemple , se joignent souvent aux premiers, comme on le voit surtout dans l'ovaire , la thyroïde , etc. Il résulte de là qu'il s'en faut de beaucoup que tous ces tissus soient également bien connus ; que l'observation journalière montre des productions qui ne ressemblent à aucune de telles décrites jusqu'à ce jour , qu'enfin il est des altérations très-communes, comme les polypes des membranes muqueuses, les fongus de la dure-mère, etc. , qu'on ne sait où classer , et qui paraissent consister tantôt en une simple hypertrophie,
tantôt en une vraie dégénérescence. Les seuls tissus accidentels qui aient des caractères un peu tranchés sont , i ' les tubercules ; 2° le squirrlie ; 3° le cancer; 4" 1» mélanose. Nous allons les examiner successivement.
§ Ier. Des Tubercules.
Les tubercules , ou tubercules scrofuleux , ainsi nommés d'après leur figure communément arrondie et leur cause la plus fréquente , existent sous plusieurs formes , qui sont autant de degrés de cette dégénérescence , et qu'on peut toutes renfermer en deux périodes , l'une de crudité , dans laquelle ils sont à l'étal solide, l'autre de ramollissement. M. Broussais regarde cette dernière comme un véritable mode de suppuralion propre à ce tissu, et résultant , comme la suppuration ordinaire , de l'inflammation qui s'y développe.
Première période. Des granulations grisâtres, demi-transparentes, as ez fermes, du volume d'un grain de millet h un grain de chènevis , irrégulièrement disséminées, constituent ordinairement les tubercules dans leur principe. Bayle, qui en avait observé dan* le poumon à cet état, a cru que c'était une altération différente di s tnbercules; Laennec a prouvé qu'il n'en est pas ainsi. Ces grains , en grossissant, prennent un autre aspect : souvent ils se réunissent les uns aux autres, et forment des masses plus ou moins volumineuses; toujours ils deviennent opaques, jaunâtres, d'abord dans leur centre , puis à leur circonférence , à peu près comme les cartilages qui s'ossifient, et acquièrent en même temps ta consistance des fromages durs. Cet étal , qui est proprement celui du tubercule cru, n'est pas toujours distinctement précédé parle premier, dans lequel le tubercule est dit miliaire ; il se fait quelquefois primitivement une sorte d'infiltration ou d'imprégnation de la matière tuberculeuse, qui envahit tout-à-coup une certaine étendue de l'organe affecté , devenu grisâtre, plus dense, et demi-lrans parent : des points jaunes et opaques se manifestent ensuite dans cette étendue, et y amènent le second ét;it.
Le lissu tuberculeux adhère le plus souvent au tissu sain qui l'environne , quelquefois même semble se continuer avec ce tissu, d'autres fois, au contraire, s'en isole avec une grande facilité.
Dans certains cas, une membrane en forme de kyste entoure le tubercule : c'est surtout lorsque celui-ci s'est développé lentement. Cette membrane n'est pas toujours de la même nature : tantôt molle et pour ainsi dire couennense, tantôt plus consistante, elle devient quelquefois cartilagineuse, et même osseuse : elle paraît être le résultat d'une exsudation.
Les vaisseaux sont écartés ou oblitérés par la substance tuberculeuse; on n'en voit point dans les masses qu'elle représente.
Deuxième période. Lrs tubercules se ramollissent et se fonden t pour ainsi dire du centre à la circonférence; ils se convertissent tantôt en une matière opaque, épaisse, jaunâtre , et qui ressemble beaucoup à de la crème, tantôt en un liquide clair et transparent , dans lequel nagent des flocons semblables à de la matière easéeuse. L'évacuation de ces produits a ensuite lieu , comme dans les abcès, soit au dehors , soit au dedans ; le foyer, que tapisse ordinairement une membrane de nouvelle formation, analogue au kyste dont nous avons parlé plus haut , se cicatrise , ou subsiste , et entraîne la suppuration , l'ulcération du tissu qui en tonne les parois, ou enfin persiste indéfiniment , mais reste revêtu par une membrane demi-cartilagineuse sèche, comme Laennec l'a observé le premier.
§ Iî. Du Squirrhc.
Le tissu squirrheux est plus ferme que le précédent : sa consistance varie depuis celle des cartilages jusqu'à la mollesse des fibro-cartilages inter— vertébraux ; il crie sous le scalpel. Sa couleur est blanche , légèrement bleuâtre : coupé par tranches minces , il paraît demi-transparent. Il forme des masses plus irrégulières que le tissu tuberculeux : il se ramollit de même, et se change alors en une matière transparente , grisâtre , ou rougeàtre quand un peu de sang la colore , offrant l'aspect d'une gelée ou d'un sirop.
On doit regarder comme des variétés du squirrhc les sarcomes pancréatoïde , mammaire (ou analogue au tissu de la mamelle) , et tuberculeux d'Abernethy. Dans ce dernier, dont la dénomination est impropre , puisqu'on est convenu d'appeler tubercules un genre de tissu particulier et non une variété de forme, la masse squirrhenfc est divisées en lobes u.s inrls.
( 4^3 ) § III. Du Cancer.
On désigne sous ce nom , en pathologie , des altérations diverses, parmi lesquelles on comprend souvent le squirrhe , que nous venons d'examiner. Nous entendrons seulement par tissu cancéreux ce que quelques-uns ont appelé cancer mou : c'est la matière cérébriforme ou encéphaloïde de Laennec, l'inflammation fongueuse de Burns, le fongus hématode de Hey et Wardrop, le sarcome médullaire d'Abcrnetliy , etc.
Ce tissu a moins de consistance que le squirrheux , quoiqu'il en ait plus que la substance cérébrale ; il est d'un blanc laiteux, interrompu , quand on le coupe , par des points rouges formés par les vaisseaux divisés : ceux-ci y sont, en effet , très-nombreux ; mais leurs parois sont très-minces, et supportent à peine l'effort de l'injection. Les masses que forme ce tissu sont divisées à leur surface en lobes contournés à peu près comme ceux du cerveau : un tissu cellulaire très-mou remplit l'intervalle de ces lobes. Ces masses n'occupent d'abord qu'une étendue très-cir— conscrite , et se propagent ensuite dans tous les sens : c'est ce qu'on voit , par exemple , à l'œil , qui est fréquemment le siège de celte altération , et dans lequel elle n'occupe le plus souvent , dans le principe , qu'un seul point de la rétine, d'où elle envabit la totalité de l'organe.
Dans la période de ramollissement , qui survient de bonne beure dans ce tissu et y affecte une marche très-rapide , il prend l'aspect de la substance cérébrale ramollie , et forme une sorte de bouillie de couleur rosée , à cause du sang qui s'y mêle ; souvent même la rupture des vaisseaux qui le traversent donne lieu à de véritables hémorrhagies , et à des épanchemens de sang ayant quelque analogie avec ceux que la même cause produit dans le cerveau ; il se fait quelquefois, à la suite de ces exsudations, une membrane en forme de kyste , comme dans les apoplexies.
Au reste , la ressemblance n'est pas parfaite entre le tissu cancéreux et celui du cerveau , et l'on ne doit pas encore admettre l'opinion de ceux qui regardent ces tissus comme identiques , et en concluent qu'il y a épanebement de substance nerveuse dans la production du premier.
§ IV. De la Mélanosc.
Coite production , ainsi nommée par M. Laennec , est réunie à la précédente par J. F. Meckel. M. Broussais veut que ce soit un tissu tuberculeux , dont la couleur noire est due à l'âge avancé des individus qui le présentent ; mais il n'est pas prouvé que les vieillards eu soient plus souvent affectés. Le même auteur fait un rapprochement plus exact , peut-être , entre cette couleur et celle des membranes où le sang a séjourné long— temps , comme à la suite de certaines phlegmasies très-anciennes.
11 faut distinguer la mélanose de la matière noire des poumons. Celle-ci , que l'on rencontre chez la plupart des sujets après l'âge de douze à quinze ans, qui augmente progressivement avec l'âge, et qui teint les glandes bronchiques, la surface des poumons, et les intervalles des lobules, ne constitue pas une maladie.
La couleur noire de ce tissu est parfaite et entièrement opaque ; sa consistance est assez grande ; il résiste à la déchirure. Il s'amasse quelquefois en niasses d'un certain volume; d'autres fois, il forme des stries ou des plaques plus ou moins larges. Son intérieur paraît homogène ; on n'y découvre aucune espèce de structure. Cette matière se ramollit rarement ; quand cela a lieu , il en résulte une sorte de bouillie noire ou un liquide séreux , mêlé de grumeaux de la même couleur.
La mélanose est , beaucoup plus que les autres tissus mobides , compatible avec l'état de santé; sa nature paraît aussi différente de celle de ces tissus. J'ai fait récemment examiner par M. Barruel, chef des travaux chimiques de la Faculté de Médecine, de a mélanose extraite d'une jument qui en présentait en grande quantité dans les muscles , dans plusieurs viscères, et surtout sous la peau du périnée et des mamelles ; il résulte de son examen que la mélanose doit être considérée comme un amas de matière colorante du sang et de fibrine, l'une et l'autre dans un état particulier , et dans lequel on rencontre un peu d'albumine , trois matières grasses distinctes et beaucoup de phosphate de chaux et de 1er. ( Béclard. )