ANATOMIE PATHOLOGIQUE DU SYSTÈME NERVEUX DE LA VIE ANIMALE
Le système nerveux de la vie animale offre fréquemment des imperfections, qui représentent assez bien quelques-uns des étals
par lesquels passe l'organisme dans son évolution , ee qui les a fait considérer généralement comme des arrêts de développement. Mais sous quelle influence ce trouble a-t-il été produit ? Voilà une question encore agitée aujourd'hui , sur laquelle il règne beaucoup de dissidence, et que je n'entreprendrai pas de résoudre ici : il me suffira de dire qu'une foule de causes, soit extérieures , soit intérieures, peuvent gêner ou empêcher le développement , ou bien encore détruire ce que la nature avait déjà commencé.
Les imperfections de développement du système nerveux de la vie animale présentent deux degrés principaux, suivant qu'il y a absence totale, ou seulement absence partielle. On rencontre peu d'exemples du premier degré : Clarke seul en a rapporté un très-remarquable, dans les Transactions philosophiques. Il est très— commun , au contraire, d'observer l'absence de quelques parties seulement du système nerveux. Dansées circonstances, les centres sont les points sur lesquels portent spécialement l'imperfection , fait dont l'intelligence ressort naturellement de ce que nous avons dit (page 262) du développement tardif de ces centres. On conçoit, en effet, qu'un trouble, survenant même assez tard dans le développement, peut très— bien empêcher la formation des centres nerveux, sans avoir aucune influence sur les nerfs , qui déjà étaient formés. Tantôt , comme dans certains anencéphales , tout l'axe cérébro-spinal manque, les nerfs restant intacts ; tantôt l'encéphale seul n'existe pas. Dans ce dernier cas , les nerfs crâniens peuvent manquer complètement avee la tète , comme dans l'acéphalie ; ou bien , au contraire , ils existenlbi en formés, comme chez un grand nombre d'anencéphales; enfin , dans d'autres circonstances, l'encéphale est seulement incomplet , on rencontre quelques-unes de ses parties , surtout celles de la base.
Presque toujours , lorsque quelques parties des centres nerveux manquent , on trouve à leur place soit un liquide que M. Geoffroy Saint— Hilaire considère comme les parties nerveuses rudimentaires , soit des brides cellulo-vasculaires que je crois être les méninges plus ou moins adhérentes entre elles et confondues.
L'absence des centres nerveux ne peut être considérée comme entraînant celle des nerfs qui leur correspondent. Les exem-
pies d'absence de tout l'axe cérébro-spinal avec persistance de tous les nerfs de la vie animale peuvent servir à établir cette opinion : la théorie contraire serait plus difficile à soutenir.
Telles sont les lésions générales de développement du système nerveux de la vie animale , les seules qui rentrent dans le cad;e de l'anatomie générale. —
Les diverses parties de ce système sont sujettes aux solutions de continuité comme les autres organes ; et ces lésions sont beaucoup plus graves , en raison de l'importance de ce système. Beaucoup d'anatomistes, notamment Fontaua, Monro, Michaè'lis, Arnemann, Cruikshank , Haighton , Meyer, etc., se sont occupés de ce sujet ; mais nul ne l'a fait avec autant de succès que Eéclard : voici le résultat de ses observations.
« 1°. La division d'un nerf produite par une ligature es! constamment suivie de la réunion exacte des deux bouts du nerf , et du prompt rétablissement de ses fonctions.
» 2°. La section incomplète ou la piqûre, que l'on a accusées de donner lieu , chez l'homme , à des accidens si graves , ne produisit pas ces accidens dans les animaux : la réunion du nerf et le établissement des fonctions ont lieu très-promptement.
» 3°. La,«ection complète d'un nerf dans une partie peu mobile, comme, par exemple , le long des denx os de l'avant-bras du chien , au cou du même animal , le long de l'un des os de l'avant—bras chez l'homme, etc., est ordinairement suivie assez promptement d'une réunion exacte et du rétablissement complet des fonctions.
» 4°- Dans les parties très-mobiles, comme au voisinage d'une articulation , lorsqu'un nerf est divisé , il s'établit , outre l'écartement primitif, qui est constant , un écartement accidentel et variable suivant les mouvemens de la partie. Dans ce cas , la réunion se fait beaucoup attendre : elle est imparfaite , si même elle a lieu ; le rétablissement des fonctions est imparfait aussi , ou même tout-à-fait nul. C'est h cela qu'il faut rapporter les résultats de quelques-unes des expériences de Meyer , et la paralysie permanente que l'on dit résulter de la section du nerf radial à la partie inférieure du bras.
»> 5'. Quand il y a déperdition considérable de substance d'utaî nerf, soit par une excision , soit dans une plaie contuse avec destruction , il reste un grand écartement entre les deux bouts du nerf , et jamais les fonctions ne se rétablissent , quel que soit le nerf affecté ; ce qui suffit pour prouver que, lorsque le rétablissement des fonctions a lieu, les anastomoses n'y sont pour rien.
» Lorsqu'un nerf a été divisé , ajoute encore Béclard , il s'établit dans les premiers jours , autour des bouts , a leur surface et clans leur intervalle, un suintement de matière organisable : le tissu cellulaire environnant est pénétré de la même matière et a perdu sa perméabilité. Dans cet état , les bouts du nerf sont simplement agglutinés entre eux et aux parties voisines ; les fonctions sont encore suspendues comme elles l'étaient immédiatement après la section ; les deux bouts du nerf qui sont gonflés, surtout le supérieur , le tissu cellulaire environnant et la matière organisable, prennent plus de consistance et deviennent trésvasculaires. Dans cet état, qui dure quelque temps, les deux bouts du nerf sont réunis par une substance organisée vasculaire; mais il n'y a pas encore communication de l'action nerveuse entre les deux bouts. Avec le temps , le tissu cellulaire environnant cesse d'être compacte et vasculaire ; la subtance interm d aire , plus ou moins longue suivant le genre de blessure et les circonstances conco ir.itantes , diminue peu à peu de volume , de consistance et de rougeur,, prend l'apparence et la texture du nerf ( texture constatée par l'application que Meyer a faite de l'acide nitrique à la cicatrice nerveuse ), à partir des extrémités vers le milieu de leur intervalle , et finit par en remplir les fonctions , d'autant plus exactement et d'autant plus vite que l'écartement était nul entre les bonis, comme dans le cas de ligature, ou peu considérable, comme dans le cas de section simple ou d'une très-courte excision dans une partie peu mobile. Au contraire , quand l'écartement est considérable , la réunion est nulle , ou bien elle n'a lieu que par le tissu cellulaire, qui n'acquiert pas , à une* certaine distance de l'extrémité , la structure et les propriétés nerveuses.
Le temps nécessaire pour le rétablissement complet de la structure ou des fonctions des nerfs n'est pas exactement connu. Il a été certainement exagéré par ceux qui ont avancé qu'il devait
être de plusieurs années : on peut le porter à six semaines ou cîewx mois environ. »
La section des nerfs pneumo - gastrique et tiïsplanclinique réunis , comme ils le sont dans le chien , produit constamment la mort quand elle est pratiquée des deux côtés à la fois. C'est sur ces nerfs que l'on peut surtout étudier simultanément la réparation du tissu et le rétablissement des fonctions , comme l'ont prouvé les expériences de Cruikshank et de Haighton. Ces expériences , répétées par Béclard , ont en effet donné lieu aux observations suivantes :
« Les deux nerfs pneumo-gastriques ayant été coupés le mêmejour sur deux chiens , l'un est mort au bout de trente heures , l'autre plus de soixante-six heures après cette double section. Un autre animal, après un intervalle de neuf jours entre les deux sections , est mort dans la nuit du quatrième au cinquième jour. Chez, un quatrième, la seconde section ayant été faite vingt-un jours après la première, la mort n'est survenue que le vingt-cinquième après cette seconde section. Enfin , sur un dernier animal , la seconde section n'a été pratiquée que trente-deux jours après la première , et l'animal a survécu un mois entier à cette époque , c'est-à-dire deux mois aprèsla première section. Nous avons trouvé e premier nerf divisé complètement réuni. Ce chien a succombé à un empyème qui s'est développé dans la cavité gauche de la poitrine. Enfin Haighton a coupé le second nerf pneumo- gastrique six semaines après le premier , et l'animal a survécu dix-neuf mois , après lequel temps il fut tué.
» On a prétendu que l'action nerveuse , de même que l'action galvanique , pouvait s'établir à travers une substance autre que le tissu nerveux , comme un liquide ou du tissu cellulaire humecté ; on a prétendu aussi que l'action nerveuse pouvait s'exercer à distance , et franchir l'intervalle qui existerait entre les bouts du nerf; on a prétendu enfin que le rétablissement des fonctions pouvait avoir lieu par des branches anastomotiques. Si c'était par l'une ou l'autre des deux premières causes que l'action nerveuse fût continuée, cette action ne devrait pas être un seul instant suspendue , et les animaux ne mourraient dans aucune des expériences citées ci-dessus. Quant au rétablissement des fonctions
nerveuses au moyen des anastomoses , il est contredit par ungrand nombre de cas dans lesquels , les nerfs ayant été coupés sur certains sujets, et , sur d'autres, excisés ou détruits par la cautérisation , les fonctions se sont rétablies dans le premier cas , et point dans le second. Le rétablissement par les anastomoses est surtout démenti par une expérience qui consiste à recouper le même jour , dans l'endroit de la réunion , les nerfs pneumogastriques cicatrisés après la section pratiquée antérieurement sur ces deux nerfs , à un intervalle convenable. L'animal', qui avait survécu jusqu'à ce moment , meurt dans l'espace de deux jours.
» Ce n'est donc ni par l'interposition d'une substance simplement humide entre les deux bouts du nerf divisé , ni par l'action à distance du système nerveux , ni par les anastomoses , que s'opère le rétablissement des fonctions nerveuses , mais bien par une véritable cicatrice nerveuse. L'on voit en effet les fonctions , d'abord tout -à -fait détruites, se rétablir graduellement , et suivre , dans leur rétablissement, tous les progrès de la réunion organique. On ne peut nier cependant que l'action nerveuse nese propage à un certain degré d'une partie à l'autre d'un nerf simplement divisé , ainsi que l'ont prouvé les expériences de M. Ph. Wilson répétées en France par M. Vavasseur. »
Les nerfs coupés dans les amputations adhèrent par leur extrémité à la cicatrice ; et un peu au-dessus , ils présentent un renflement gangliforme très - remarquable , renflement dont la texture cellulaire et la très-grande hygrométricité permettent d'expliquer les douleurs que les amputés ressentent pendant les temps humides , surtout lorsque cet état atmosphérique succède brusquement à une grande sécheresse.
Enfin les diverses parties du système nerveux de la vie animale peuvent être le siège d'une foule de maladies telles qu'inflammations , tumeurs , etc. Je me bornerai à signaler ici ces renflemens qui se développent quelquefois sur le trajet de certains nerfs, et que l'on a mal à propos confondus, sous le nom de névromes , avec des tumeurs sous-cutanées très-douloureusesf et dont la nature nerveuse est loin d'être démontrée. Les névro— mes véritables, dont il est ici question , peuvent se développer partout : j'en ai vu surtout dans le nerf pneumo-gaslrique ; ils
ont en général le volume d'un gros pois et la forme un peu allongée; leur tissu est dur, grisâtre, et comme fibro-cartilagineux. Il m'a semblé qu'ils étaient formés par une sorte de végétation intérieure du névrilème. A la hauteur de ces tumeurs, les filets médullaires sont atrophiés, et le nerf est gêné dans ses fonctions.
(F. Blandin. )
NOTES ET ADDITIONS
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