CHAPITRE VI
Persécutions , infidélités
M. d'Apremont suivra de près sa nièce.
11 devait être ici six semaines encore , et il n'y restera que le temps nécessaire pour finir avec ses fermiers. Ainsi labsence de mademoiselle d'Apremont transforme en un désert insupportable ce cliàteaU animé jusqu'à ce jour par les grâces, les ris, les jeux. Ce départ précipité me rassure sur les projets odieux de des Audrets. Sans cloute il suivra son ami ; il trouvera à Paris des objets faciles ; il m'oubliera. Est-il d'ailleurs si dangereux .* Il joint la lâcheté aux vices du cœur ; il a laissé partir Duverlant , Beauclair et Vertpré, sans leur demander raison de
violences qu'ils se sont permises à son
-ard dans Je pavillon. Un regard, un
ol de mon père l'accableront , et j'in-
I uirai M. de Méran , si le monstre m'y
■ onlraint.
Je retourne à mon ëlysée, dont mes aiixiétës et une vie très active m'ont éloignée pendant quelques jours. Là, je retrouve mon marronier , mes pensées chéries et mon cœur. C'est là que je relis ces lettres de feu , que je m'attendris sur elles, que je les mouille de douces larmes , que je couvre de baisers le portrait de leur auteur. Ces lettres, qui me désolent quelquefois , rappellent toujours ma sécurité première. Mademoiselle d'Apremont ne peut être dangereuse pour rhomme qui m'a aimée avec un abandon aussi exclusif. Je l'ai fixé par des goûts simples , par la candeur du premier âge , par des vertus modestes. Ma figure même a quelque chose qui n'est, qu'à moi , et tout est emprunté dans mademoiselle d'Apremont. L'art et le calcul percent à chaque instant. Non, elle ne plaira jamais à qui j'ai pu plaire.
i8ô ADÉLAÏDE
Cependant , lorsque le cœifr de Jules s'est développe , j étais le seul objet qui pût rattacher ; il était encore près de la nature ; il n'avait pas respiré l'air de Paris..... Ah! je veux éloigner des craintes qui ajoutent , à des peines trop réelles , un mal peut-être chimérique. Pleine de confiance dans ton amitié , dans ta surveillance , dans ta véracité , je me résous à attendre de toi tout ce qui peut me rassurer, ou combler mon infortune. Je m'efforce de revenir à cette gaieté douce, sans laquelle on est à charge à ceux avec qui on vit habituellement.
M. d'Apremont a passé avec nous une partie de la journée. 11 s'est plu à causer avec moi ; il m'a priée de me mettre à mon piano et de chanter ; j'ai fait ce qu'il a voulu , parce qu'il était seul. Des Audrets ne parait plus ici ; il a raison : ma mère et moi lui ferions sentir combien sa présence nous est désagréable.
En quittant le piano , je me suis mise à mon métier. M. d'Apremont a regardé attentivement mon ouvrage. Il a loué mes talens en général ^ et la grâce avec
laquelle je travaille : il est bien bon. L'heure du souper approchait , et il ne se retirait pas. Maman m'a fait un signe que j'ai parfaitement compris. J'ai passé à Toftice , et je riie suis entendue avec Jeannette. En rentrant , j'ai trouvé ces messieurs au trictrac. Je m'en suis approchée, et j'ai souri à une école échap^ pée à M. d'Apremont. (( Mademoiselle I » connaît ce jeu-là ? — Un peu , mon^ ' » sieur. — Cela suppose un jugement )) déjà exercé. — Je ne sais , monsieur , » jusqu'à guel point mon jugement est )) formé. Mon père aime le trictrac , et )) je me suis empressée de l'apprendre, » — Voilà plus que de la raison , mader » moiselle ; la piété filiale est la source » de mille bonnes qualités , et je suis )) persuadé que vous les possédez toutes, >» — Je ne croyais pas, monsieur, qu'une » simple attention pour mon père méri- » tàt des éloges. — Prenez garde , ma- » demoiselle : n'attacher aucune impor-r » tance à ce qu'on fait de bien est peut- ^ être de l'orgueil. — Comment cela ,
i82 ADÉLAÏDE
» qu'on a tellement l'habitude de bien «faire, qu'on ne s'aperçoit plus d'une i) action louable? )) Jeannette est venu avertir qu'on avait servi , et elle m'a tirée d'un embarras qui croissait toujours davantage , et qui enfin m'aurait ôlé toiis les moyens de répondre.
Mon père a invité M. d'Apremont à souper. 11 a accepté , et il a beaucoup loué , en me regardant , un ambigu qui était assez bien , mais qui ne pouvait rien offrir de remarquable à un homme accoutumé à développer chez Jui ce que le luxe a de plus recherché. Peut-être me sait-il bon gré d'être parvenue , avec peu de moyens , h donner un air d'opulence à la médiocrité.
Mais pourquoi ce même homme , qui jusqu'alors ne m'avait adressé que des choses froidement polies, qui même chez lui ne s'occupait de moi qu'avec une sorte d'indifférence , s'est-il attache pendant plusieurs heures h me faire exclusivement briller? Ah ! M. d'Apremont isolé peut préférer la conversation d'une très-J€une personne à ses propres ro-
DE MiRAN. i83
\ions : rhomme désœuvré s amuse de )ut , et loin d'avoir de l'orgueil , comme l uie Ta reproché en badinant , je m applique bien volontiers le vieil adage : rtnd on est seul , on devient néces^ lire.
11 nous a engagés à dîner pour demain, Won père a accepté et j'en ai été fâchée ; lie peux me trouver avec des Audrets is éprouver une émotion infiniment iiible.
Nous revenons du château , où nous avons passé quelques heures assez agréables. Des Audrets était allé àXarbes ; et, quel que soit le prétexte de son vojage , je lui sais bien bon gré de s'être éloigné au moment où il savait que j'allais entrer chez M. d Apremont. Qu'il continue à se conduire ainsi , et je ne me souviendrai de son hypocrisie et de ses vices que pour le plaindre sincèrement.
Avant le diner, M. d'Apremont nous a fait voir ce qu'il a cru pouvoir piquer notre curiosité. Quelques tableaux , quelques statues ont fixé d'abord notre attention. Mais un fauteuil , qui a 3ervi
ï64 ADÉLAÏDE
au dernier comte d'Armagnac , de'capilé sous Louis XI ; les tuniques blanches de ses deux enfans , places sous Téchafaud , m'ont inspiré le plus vif intérêt. 11 me semblait voir ces déplorables enfans , debout , les mains jointes , recevant sur leur tête et leurs épaules nues le sang de leur malheureux père. Je contemplais d'un œil avide les traces de ce sang , très-visibles encore ; je me laissais aller à la plus douce pitié ; j'en avais les ex» pressions et l'accent ; et bientôt , passant à l'indignation que ma toujours inspirée un acte tyrannique , j'ai fait du crapuleux et féroce Louis XI un portrait d'une vérité tellement entraînante , que mon père m'a serré la main , en me regardant avec une tendresse inexprimable. Ce mouvement m'a rappelée à moi-même.
J'ai réfléchi qu'il ne convient pas à une fille de dix-huit ans de s'emparer de la conv*ersation devant des personnes à qui elle doit des égards , et je me suis tue... M. d'Apremont m'a beaucoup regardée ; mais il ne m'a pas dit un mot. Peut-être a-t-il trouvé dans mes citations et mou
ÀE MÉRANc i85
enthousiasme uno teinte de pédantisme et de prétention , qui l'a indisposé contre moi. Cependant il m'a traita avec une bienveillance marquée pendant le dîner et le reste de la soirée. Il a essayé plusieurs fois à remettre la conversation sur des objets qui pussent m'intéresser. J'ai été très-économe de paroles , et je ne me suis 'permis de développemens que lorsque j'y ai été en quelque sorte forcée.
M. d'Apremont vient tous les jours chez nous. Il y vient sans façon ; il y déjeune ou il y dine avec plaisir. Nous allons fréquemment chez lui , et nous n'y avons trouvé des Audrets qu'une seule fois. Il s'est conduit avec une réserve qui m'a mise à mon aise. Peut-être a-t-il totalement renoncé à un dessein d'une exécution difficile et dont les suites pourraient être cruelles pour lui. Peutêtre aussi dissimule-t-il pourfaire renaître ma confiance. La suite nous fera connaître, à maman et à moi, ses véritables sentimens. La suite ai-je dit? Cette expression doit te paraître extraordinaire,
m AnÉLAlDfc;
puisque je t'ai annonce plus haut le départ Irec -prochain de M. d'Apremont.
Hé bien, il n'en i)'ist plus question du tout. 11 parait se plaire beaucoup ici, et il a commencé dans son parc des embellissemens qui le retiendront long-temps à Velzac.
Ce matin la conversation est tombée, je ne sais comment , sur ^e mariage.
M. d'Apremont a répété avec beaucoup de franchise ce que des Audrets nous a dit de sa répugnance pour cet engagement. 11 avoue qu'il a été retenu par la crainte de tomber dans la dépendance d'une femme impérieuse, pour laquelle sa tendresse eût pu être portée jusqu'à la faiblesse. Il a ajouté ces paroles remarquables : « J'ai eu tort sans doute de ne » pas distinguer une demoiselle élevée » dans le grand monde , et entraînée par )) son tourbillon, d'avec une jeune per- )) sonne douce , réservée , timide , et » en qui on reconnaît à chaque instant » les traits primitifs de la nature. ^> 11 avait les yeux sur moi en parlant ainsi. J ai baissé les miens et j'ai rougi.
Ces paroles effrayantes me poursuivent partout. Elles m'ont rappelé ce que ipa dit des Audrets, il y a quelques semaines, de son influence sur un ami immensément riche, et de la facilité avec laquelle il le déterminerait à m'épouser , s'il pouvait compter wSur ma recotuiaissance. Cet homme odieux veutil me rendre plus malheureuse que je Je suis, et a-t-il commencé à user de son empire sur M. d'Apremont? Mais que gagnerait-il à faire ce mariage? J'ai rejeté ses offres avec le plus souverain mépris , et croit-il que, si j'étais l'épouse de /M. d'Apremont , je renoncerais à la seule consolation qui reste a une femme infortunée , le témoignage d'une conscience pure?
L'épouse de M. d'Apremont ! cette . idée me fait frissonner. Cependant je suis bien convaincue qu'il n'est aucune puissance sur la terre qui puisse me contraindre à donner ma foi sans mon cœur ; et ce cœur est à Jules, tout à Jules, il sera toujours a lui.
Peut-être aussi ; trop prompte à m'a-
i88 ADÉLAÏDE
larmer , ai-je donné aux paroles de M.
d'Apremont une application qu'il élail loin d'y attacher. Ah! Claire, on croit tout , quand on craint tout. Je ne perdrai pas un mot de ce que dira M.
d'Apremont; je l'observerai, j'interpréterai jusqu'à son silence. Il est impossible qu'il ne se décèle pas bientôt , si j'ai eu le malheur de lui inspirer un sentiment plus tendre que celui de l'amitié.
Trois jours sont écoulés et je ne sais encore rien de positif sur les vues de M. d'Apremont. Cependant mes craintes ne sont que trop fondées. Plier, nous étions au château ; nous nous promenions dans le parc. Maman était entre des Audrets et mon père; je suivais avec M. d'Apremont. 11 m'avait offert son bras, et plusieurs fois il a pris ma main, que j'ai retirée aussitôt. Je l'ai regardé furtivement , et j'ai remarqué dans ses yeux un feu que je n'y avais pas vu encore. Nous avons marché quelque temps sans nous rien dire, et tout à coupJ il a rompu le silence par des questions 1
DE MÉRAN. i8g
tellement brusques , qu'il m était impossible de les prévoir , et par conséquent de préparer mes réponses. « Quelle idée, » mademoiselle, vous faites -vous du » mariage? — Aucune, monsieur. — • /) Serait- il possible que cet excellent n petit cœur-là fût resté muet jusqu'à » présent ? — Je n'entends pas bien ce » que monsieur veut me dire. — Quel n est le caractère, quels sont l'extérieur » et l'âge que vous désirez dans un mari ? )) ' — Si Je m'étais occupée de ces idées- )) là, monsieur, il ne serait pas conve- )) nable que je m'en entretinsse avec )) vous. — Vous aimez vos parens, ma- }> demoiselle? — Autant qu'ils le mé- » rilent, monsieur. — Vous les estimez » donc ? — Et mon estime est fondée.
» — Ainsi vous êtes persuadée qu'ils ne » vous prescriraient rien qui n'ait votre » bonheur pour objet ? — Je sais , mon- )i sieur, combien ils me sont tendre- )) ment attachés. — ■ D'après cela , vous » êtes disposée à suivre en tout les con- » seils que vous recevrez d'eux ? — Je vous prie de remarquer, monsieur,
sgft ADÉLAÏDE
» que ces questions niultiplie'es sont em- » barrassaiites , et peut-être déplacées. » Permettez-moi de rejoindre maman. •>
Je l'ai quitté et j'ai été prendre le bras de mon père. Il ne m'a pas été possible de prêter la moindre attention à ce que disait des Audrets. Les expressions de M. d'Apremont m'étaient continuellement présentes ; je les répétais , je les. pesais. Je me suis déterminée enfin à en parler à ma mère, et à prévenir, par une déclaration formelle de mes dispositions , les suites du dessein de M. d'Apremont , s'il en a un d'arrêté , ainsi que tout semble me l'annoncer.
Quelle a été ma surprise ! Maman a pris en plaisantant les choses lrès-S( rieuses et très-raisonnables que je lui ; dites à ce sujet ; elle m'a répondu qi mon petit amour-propre m'abusait prc bablement , et que d'ailleurs la recherche d'un homme bien né , aimable , ri chc , n'est pas faite pour causer d'aus vives alarmes. Maman aurait-elle pénétré quelque chose des intentions d' M. d'Apremont , et serait-elie disposée
DE MÉRAN. igt
le seconder ? A quelles persécutions ne dois je pas m'attendre , s'il fait une ouverture diivcleà M. de Méran? Seule contre tous , courageuse , mais sans au- Mi moyen de résistance que ma volonté invariable , mes jours s'écouleront tous dans Tamertume. Délaissée de mon père et de ma mère , étrangère , pour ainsi dire , dans leur maison , exposée aux poursuites de M. d'Apremont , aux macliinations de des Audrets , à quelle protection pourrais-je recourir, éloignée de Jules et de toi? Ah ! que déjà mon amour me coûte cher ! Je compte les momens heureux que je lui dois; je trouve quelques éclairs de bonheur , et des jours , des semaines , des mois passés dans le regret du *^bonheur même , les craintes et les larmes. Oui , je me rep.entirais d'aimer , si l'être le plus parfait n'était l'objet de tous mes vœux.
Je veux prévenir des Audrets ; je veux le voir avant que les choses soient plus avancées , lui déclarer ma résolution (\TiC , immuable de ne jamais m'engager. J'exécute ce dessein aussitôt que
iga ADÉLAÏDE
je laî conçu : je m'échappe de la maison , je vais au château , je fais venir le valet de chambre de cet homme , et je le charge de lui dire que je lattends sur la grande pièce de gazon , qui est sous les croisées du salon. Là , il n y a pas un arbre, pas un buisson, et je remarque que toutes les croisées sont ouvertes : la témérité ne peut rien attendre même du hasard. Cependant mon cœur , agité par l'idée d'un danger pressant , mon énergie , en opposition directe avec ma raison et les convenances, se calment pendant que j'attends des Audrets , et bientôt je ne vois plus que la fausse démarche dans laquelle je suis engagée , et l'impossibilité de rétrograder. Mon premier mouvement a été de fuir. J'ai senti, après un moment de réflexion , qu'une explication avec des Audrets est indispensable , que je suis intéressée à le convaincre de la fermeté de mon caractère ; qu'il est averti et qu'il y a moins d'inconvéniens à l'atlenclre qu'à m'échapper du château comme une enfant pusillanime* Je reste; mais je suis en proie à
DE'MfeRAN. 19.%* '
111 trouble qui augmenté à chaque se- :oude. Ah ! Jules , sache-môî gre de ce que je fois en ce moment! Côùibiên il faut'que je f aime potir avoir pu' prendre une semblable déterniinatiou ! '^^ '" " ^ Tu le croiras sans pei île , :(^S\te^l' le " ^ nom du bien-aimë ; Téspoir d échapper à une chaîne qui tne sépat'erait dé lui sans retour, m'ont rendu quelque force ^ et fêtais en état de' parler d'une manière suivie quàhd dès Audréts s'est pré- •senté. - ■ ■' '•; : ■ " ' ' ''•' ^ ■ •
« J'étais lôiridé'lb'attendreV*a-t-il ait » du ton de'rîroriie, que la fière , la » vertueuse Adélaïde put venir au-de- » vaut de moi. » Ce début m'a piquée au vif, et j'ai retrouvé tout mon courage. <c La fierté , monsieur , sied à toute » femme qu'on offense, et la vertu est » son plus bel ornement. Je. ne meten- M drai pas davantage sur des qualités j » dont vous connaissez à peine le nom , ' » et qui sont si loin de votre cœur. — î) La réplique est amère, mademoiselle*- » — Cest vx)us qui l'avez provoquée , h monsieur ; }e ne vois pas d'ailleurs