‹ Adélaide de MéranChapitre 9 sur 13 · H ADÉLAÏDE · texte numérisé non relu

H ADÉLAÏDE

m etaît permis de parler, j accumulerai les preuves de manière à étonner et à convaincre. Mon père a rougi; ma mère ma interroge'e du ton de la plus vive curiosité. M. de Méran ne peut supposer un défaut à une femme qui le trouve assez aimable pour ne pas s'apercevoir du ravage des ans. Maman ne serait pas fâchée de venger sa fille de l'espèce d'oubli où on l'a laissée, en abaissant l'objet exclusif de tous les hommages , de tous les vœux. Elle me presse de parler. Je commence.

i( Réfléchissez, mademoiselle, me dit » M. de Méran , que vous êtes ici juge » et partie , et que ce n'est pas sur votre » témoignage que M. d'Estouville jugera » mademoiselle d'Apremont. — Aussi, » monsieur, ne demandé -je pas que » vous , ni lui , vous en rapportiez à » ma parole ; j'ai promis des preuves , )) j'en donnerai. » Mon père se tait; je reprends mon récit.

« Rien ./de positif, disait-il quelque- » fois; fausses interprétations, s'écriait- » il dans un autre moment. » Cependant

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les présomptions se succédaient , se soutenaient tellement, que je voyais Tincertitude remplacer, sur le visage de mon père, les passions qui l'avaient successivement agité. « Quelque intérêt que )) vous ayez , Adèle, à rompre le ma- » riage de Jules , je ne vous crois ce- » pendant pas capable de faire un ro- D man aussi calomnieux , et qui , défî- » nitivement , ne pourrait persuader » que votre mère et moi. — Voici , » monsieur, de quoi convaincre M. d'Es- )) touville. » Je tire la lettre de mon sein, je la présente à mon père. « Il ny » a, lui dis-je, que deux mots à ajouter. » 31. Duverla?it est marié à Auch, »

Je ne peux te rendre la révolution qui s'est opérée dans toute la personne de M. de Méran ; sa physionomie exprimait la colère et le mépris; sa voix était .étouffée , il a lu et relu cette lettre, il en a pesé toutes les expressions. Il s'est promené long-temps les yeux fixés au plafond, les mains fortement serrées. Ses membres tremblaient, ses muscles étaient contractés au point de me faire craindre

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des convulsions. Oh ! quel ravage cette misérable fille eût fait dans ce cœur-là , si je n'avais été assez heureuse pour la prévenir!

Je me suis approchée de mon père, je Tai pressé contre mon cœur, je lai embrassé avec la plus vive tendresse, a De » quel songe tu m'as tii^é! m'a-t-il dit , » en m'embrassant à son tour. J'accor- )) dais a cette femme-là toutes les quali- » tés, comme j'aimais à reconnaître en » elle tout ce qui peut plaire,** et ce n'est » qu'une malheureuse, digne du dédain » et de l'abandon de tous les honnêtes )) gens ! » La force des expressions, le ton exalté de mon père auraient éclairé maman , si elle avait eu quelques soupçons; elle n'a vu, dans l'amertume de ces réflexions , que l'indignation d*un homme de bien.

M. de Méran est allé s'asseoir auprè d'elle; il lui a pris les mains, il lui a donné les noms les plus tendres. Maman le regardait d'un air étonné. Je voyais moi, un père de famille revenir au sen timent de ses devoirs , et chercher à dé-

dommager son épouse de Terreur d'un moment.

Insensiblement les esprits se sont calmés , et on a raisonné de sang-froid sur érénemens de la nuit précédente.

..iaman a commencé par blâmer les mesures que j ai prises pour acquérir une preuve quelconque. Elle ma fait sentir combien il était facile quelles tournassent contre moi. Elle m'a fait un tableau effrayant des humiliations qui m'auraient accablée, si j'avais été découverte épiant, écoutant, avant que mademoiselle d'Apremont eut été démasquée. J'ai frissonné , Claire , en pensant que je pouvais perdre en un moment la réputation d'honnêteté et de délicatesse , qui est à présent toute ma fortune.

Mon père a prétendu , au contraire , que, puisque j'avais des soupçons, j'ai bien fait de vouloir les éclaircir; que le succès de mes démarches peut amener des résultats qui , pour être cachés , n'en seront pas moins avantageux ; que n'eussé-je opéré d'autre bien que de garantir Jules de sa perte, je dois me féliciter de

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ce que j'ai fait. Il jugeait en homme intéresse, je le sentais. Si mademoiselle d'Apremont eût ëlë pour lui un objet indiffèrent ; si , en la lui faisant connaître , je ne lui eusse rendu un service important, il m'eut jugée plus sévèrement que ma mère , je n'en doute pas.

On a parlé ensuite de l'usage qu'on ferait de cette lettre. Maman , constante dans sa manière de voir les choses, a représenté qu'il suffit de faire connaître à Jules le caractère de la demoiselle, et que nous n'avons pas le droit de la diffamer dans l'esprit de M. d'Estouville ; que, piqué de s'être trompé dans son choix, il peut rendre public le déshonneur de cette jeune personne ; qu'alors nous nous repentirions d'avoir fait le mal sans aucun avantage pour nous , puisque la rupture de ce mariage ne changerait rien aux vues de M. d'Estouville. « Hé! madame, Jules pourra- }) t-il faire valoir ce que je lui écrirai de )) mademoiselle d'Apremont? Son oncle >) verra-t-il autre chose dans mes lettres H que l'intention de rapprocher son ii

» veu d'Adèle, et si vous étiez à sa place, » jugeriez-vous autrement ? Savez-vous M si Jules ne cédera pas enfin à des cir- » constances impossibles à prévoir, à » l'ascendant que son oncle doit avoir » sur lui? Quels motifs raisonnables au- » ra-t-il de refuser constamment une » Hlle dont l'éloge est dans toutes les » bouches? Ne se peut -il pas même » qu'elle parvienne à lui plaire; et que » verra-t-il alors dans vos lettres, que des » imputations vagues, dont il finira par » ne faire aucun cas ? Si ce mariage » avait lieu , Jules , que vous avez tant » aimé, serait le plus malheureux des » hommes , parce que vous auriez écouté » une fausse délicatesse. jNon, madame, » M. d'Estou ville lira la lettre de made- » moiselle d'Apremont; il saura qu'elle » est écrite à un homme marié , et l'é- » clairer, c'est remplir un dernier de- » voir à l'égard de M. de Courcelles. »

Il y avait de la pusillanimité dans la-

vis qu'avait ouvert maman, et de la

passion dans la réplique de mon père.

Mais son ressentiment s'accordait avec

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mes craintes, et assurait une rupture que j'avais préparée avec tant de réflexions et de soins. Je me suis rangée du parti de M. de Méran. J'ai peint la coquetterie telle que je lai vue, et le portrait était hideux. Mon père, animé en-» core par la force et la vérité de mes traits, a pris aussitôt la plume. Ma mère et moi îious sommes mises à notre ouvrage.

Il fallait que je fusse toute entière à l'exécution de ce projet , pour ne pas m'être arrêtée aux suppositions injurieuses de mon père. Jules céder enfin à l'ascendant de son oncle ! Jules, aimer mademoiselle d'Ap remont , ou une autre! Jules, m'oublier, m'ôter une vie qui n'est soutenue que par la faible espérance de lui appartenir un jour.'* Cela ne se peut pas ; n'est-il pas vrai, Claire? cela ne se peut pps.

Mademoiselle d'Apremont n a plus à redouter la présence de Duverlant, de Beauclair et de Vertpré. DesAudrets et elle ont des vérités trop dures à se dire pour ne pas se ménager mutuellement.

Ces considérations ont puissamment

contribué sans doute à lui rendre la tranquillité d'esprit, sans laquelle une intrigante ne peut agir. Elle est entrée chez nous pendant que mon père écrivait, et elle a développé son amabilité et ses grâces ordinaires; il semblait que les événemens de la nuit précédente ne fussent qu'un songe, dont les impressions fâcheuses s'étaient dissipées avec les ténèbres.

Les gens aimables, a-t-elle dit^ ont tous quitté le château. Il reste un homme a Veizac, dont la société lui est infiniment chère , et les qualités de sa femme et de sa fille ajoutent aux droits qu'il a acquis à son affection et à sa bienveillance. Les plaisirs bruyans étourdissent , et le cœur aime à se reposer dans une douce intimité ; elle espère que nous nous verrons beaucoup, et sans cérémonie. En débitant ces cajoleries, elle nous souriait , à ma mère et à moi , de la manière la plus séduisante , et elle s'approchait insensiblement de mon père.

Assise enfin aiiprès de lui , elle l'a atta- ^qué avec la réserve qu'elle met à tout eu

public, et (jui aurait pu en imposera des gens qui n'auraient rien su ; mais nous ne laissions échapper ni un mot , ni une inflexion de voix , ni une intention. Mon père était rouge de colère , et très-probablement elle attribuait à ses charmes et à son mane'ge le trouble qu'il s'efforçait en vain de cacher. Je voyais arriver le moment de l'explosion , et je sentais la main de maman trembler dans Ja mienne.

Une expression d'une délicatesse re-»

marquable , et qui annonce la candeur d'une belle âme , a achevé de mettre mon père hors de lui. « Mademoiselle , » a-t-il dit avec un sourire amer , tout }) cela est très-joli sans doute , et sur- » tout très - sincèrement senti, Vouloir » plaire à un homme de mon âge , est » d'une modestie bien rare dans une » jeune femme ; mais je me rends jus- » tice , et je vous fixerais bien moins V que MM. de Beauclair , de Vertpré et » Duverlant , qui , dit-on , n'ont pas à h se louer de vos procédés. Je vous prie }) en grâce de vouloir bien ménager moa

I) cœur, et surtout le repos de itiadamé » de Méran. »

Il m'est impossible de te peindre l'état où celte sortie imprévue a jeté mademoiselle d'Apremont. Elle était pâle et rouge à la fois ; ses lèvres étaient agitées de mouvemens convulsifs ; ses yeux ne savaient où se reposer. Ce n'était là que le prélude d'une scène vraiment effrayante.

(( Mademoiselle , a repris mon père , » d'un ton plus poli et plus doux , vous » savez peut-être que j'ai élevé M. de » Courcelles, et que je lui porte toujours » l'intérêt le plus tendre : je ne dois pas » permettre qu'il soit trompé. Cependant » un rapport clandestin n'est pas d'un » honnête homme , et vous pouvez lire » la lettre que j'écris à M. d'Estouville. » Celle que vous avez adressée a M. Du- » verlant , Sera renfermée dans le pa- ;) quet.

» Ne craignez rien de votre oncle :

» soyez bien sûre au moins que jamais il » ne sera instruit par nous. — 11 le sera par » moi; s'est-elle écriée d'un ton terrible.

;) — Vous aurez tort , mademoiselle , et » ce paquet , quoi que fasse M. cVApre- }i mont , ne parviendra pas moins à )) M. d'Estouville. »

Elle s est levée , les yeux hagards , la bouche ëcumante , les traits renversés , tourmentée d'un mouvement de ra^c qu'elle ne pensait pas à maîtriser. « Quoi ! >» tout le monde ici se prononce contre j) moi , tout le monde, jusqu'à des êtres V obscurs que j'aurais du ne pas daigner » regarder ! » A ces derniers mots , mon père s'est levé h son tour ; je l'ai vu prêt

à s'oublier, sa main Je me suis jetée

entre mademoiselle d'Apremont et lui.

Elle m'a repoussée avec violence , et j*ai été tomber sur les bras d'uu fauteuil ; ma tête a porté , j'ai jeté un cri , mon père est accouru , il m'a relevée. Cette fille a saisi le moment ; elle s'est jetée sur les papiers; elle a mis en morceaux sa lettre à Duverlant.

M. d'Apremont est entré. Elle a composé aussitôt son maintien et soa ton ; elle n'a pu cacher l'altération remarquable de sa figure, elle en a tiré parti. « Mon

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)i cher oucle, je souffre conlinuellement

depuis que je suis à Velzac. J'ai été

très-malade cette nuit, et tout à l'heure ) je viens d être attaquée de vertiges que » les soins de madame de Méran ont cal- » mes avec beaucoup de peine. Madame » de Valny ne reste chez vous que par M complaisance ; permettez qu# de- » main nous partions ensemble pour Pa- )) ris. Cette dame est d'un âge mur ; elle » a votre confiance , je m'établirai chez >» elle jusqu'à votre retour. »

M. d'Apremont a adressé à ma mère les plus tendres remercîmens ; il s'est informé de ma santé qui lui paraissait chancelante. J'ai attribué ma pâleur et ma faiblesse aux fatigues de la nuit ; il a donné la main à sa nièce, il est sorti avec elle. Nous sommes restés stupéfaits^ anéantis.

Ainsi , je viens de mentir pour ne pas perdre l'objet le plus méprisable. Perdre cette fille ! Si nous en étions capables , nous ne le pourrions pas sans preuves , et elle vient d'anéantir la seule que nous pouvions produire contre elle. Que Jules

au moins lise ces détails ; ils sont de la plus grande vérité, je te le jure par l'amitié , par Tamour , par l'honneur, par ce qu'il y a de plus sacré.

Mademoiselle d'Apremont ne restera pas ici ; son oncle ne lui refuse rien. Ton mari connaît M. de Valny; peut-être estu liée avec sa femme. Fais en sorte de ne la recevoir que les jours où tu sauras que Jules ne doit pas venir chez toi; ne le conduis jamais chez elle. Il est possible que cette fille sente enfin le néant de ses jouissances ; que les dangers qui les accompagnentl'en dégoûtent; et que, sure de tenir ses fautes cachées à trois cents lieues de Velzac, elle conçoive la noble ambition de remonter au rang de femme estimable. Combien alors elle serait dangereuse pour moi ! Elle n'aurait que des perfections , et elle les aurait toutes. Ma bonne amie^^ne la reçois, je t'en supplie,^ qu'autant que tu ne pourras t'en dispenser , sans violer les bienséances. Fais plus : instruis le bien-aimé de mes tendres alarmes. Dis-lui que je sens mon infériorité, et que, s'il veut me convaincre de la ferme

olution de me conserver son cœur , l ne verra pas celle qui les subjugue tous.

IJ l'a vue plusieurs fois , je le sais ; mais les circonstances n'étaient pas les mêmes : il venait de me quitter , ivre d'amour et de bonheur ; il n'avait pas un de'sir , pas une pensée qui ne se rapportassent à moi; et, quand l'âme est remplie , les yeux ne s'arrêtent sur rien. La-t-il toujours cette fièvre d'amour, dont je brûlais avec lui ? N'a-t-elle pas souffert d'altération ? Suisjje toujours pour lui la première des femmes ? Que dis-je la première ? S'il nommait la seconde , et qu'elle fut près de lui , je serais perdue , Claire, je le serais sans retour. Je l'en conjure à genoux , qu'il ne voie pas mademoiselle d' Apremont.

Elle part ; elle part demain. On fait ses malles en ce moment. Jeannette, qui revient du château, l'a vue donner ses ordres à Julie avec la plus grande tranquillité. Quelle femme ! Pourquoi la nature n'imprime-t-elle pas sur ces visageslà tout l'odieux de l'intérieur?

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