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» Ces réflexions , que je n'avais pas » faites d'abord , me rassurent sur le i) succès des démarches que vous pour- )) rez faire. Vous m'avez écrasé d'abord j î) mais je prends assez d avantage sur » vous pour ne plus me donner la peine ») de dissimuler. Je ne vous aime pas ; » mais je vous désire ; vous épouse^ )) rez M. d'Apremont , et vous serez à » moi. w
La foudre tombant à mes pieds n'eût pas tait sur moi plus d'impression que la fin atroce de ce discours. Je voyais un abîme ouvert devant moij et j'ignorais les moyens de l'éviter. Je voulais répondre , et je ne trouvais pas un mot. Des Audrets sentait sa supériorité; il en jouissait; il me regardait, en riant de ce rire féroce qu'on prête aux esprits infernaux, quand M. d'Apremont a paru.
Tout a changé en un instant. La figure du monstre a pris un air de sérénité et de candeur ; son accent était celui de 1 aménité et de la bienveillance. « Mon » ami , a-t-il dit , j'étais sur la route de }) Tarbes, et j'ai aperçu mademoiselle
» qui se promenait , accompaghée de sa )) femme de chambre. Je marchais der- » rière elle; la conversation était ani- » nl^éé ; je <mè suis- approché ^ persuadé » que ce qtie j'tîn tendrais ajouterait à » Testime que j'ai conçue pour la plus » jolie personne que j'aie voc encorfe- » Pardonnez- moi cette espèce d'indis- » crélion , 'îmademoiselle , puisque* les *'iy suites en seront agréables pour vous. » Gn 1 {variait , ♦mon ami,' de vos faîsihs » dorés. Mademoiselle louait Teur pld- ♦)) mage ♦la légèreté et la grâce de leur» jumouvemens; elle exprimait le désir .3) fortement prononcé d'èti posséder deux. ))']aHé icût donné pour leé aVoii* , disait- » elle ^ la robe quelle finit de broder. » J'ai cru pouvbii' vous pféverlir, et j'ai » assuré mademoiselle du plaisir que " » vous éprouveriez en lui offrant vos » petits chinois. Je lai pressée de venir )) les choisir ; et j'ai dit à Jeannette de » prendre une cage chez M. de Méran et de l'apporter ki: Jeannette ne vient » pas, et en l'attendant, en attendant » que je pusse vous parler de ce qui nous
lioo ADÉLAÏDE
» occupe si sérieusement, j'entretenais ,^ madenioisellô , qu'il n'eût pas convenu
j^^ de laisser seule. « '
^1 Quelle présence d'esprit, Claire, et quelle prévoyaricp ! Il a ^enti la i^éces- ^ité de donner à mon imprudence une jtpprnure naturelle 5 d'expliquer , d'une ipaniere satisfaisante , condiment je me trouvais seule au château.. Il a jugé que li^ présence de M. 4 Apremout devait /^jouter à mon emb^^rras, à mon. trouble; que je ne trouverais pas un mot pour colorer ma démarche , et; que je meremet- .. trais pendant qu'il ferait son roman. Oh , Ç|ui, il a de.l'^resse; ilv^u a beaucoup. jMais quel usage en , fait-il, bon Dieu! ,, ]\I. d'Apremont s'est écrié qu'il s'esti- ,^ait heureux d'avoir ch^z lui quelque , chose qui pût me plaire; que probableépient Jeannette ne trouvait rien de con- ..y^enable chez ^nion pçre, Çkl, qu'il était .^ijputile dje .J'attewlre. Je me t *- laissée çoaduire à Ip/fajsanderie. Ils II > rêtée
devant .deu^fi^isaiisj que j.'^ura*^ tendrement chéris, siijeles eu^nsereçusde Jules, mais auxquels la main qui me les oiFre
ne peut donner aucun prix. Il a fait venir une cage magnifique ; on y a mis les pauvres oiseaux , on les a portés chez moi. J accompagnais celui qui les portait ; je suis entrée avec lui, et Je suis montée à la chambre de ma mère. « Vois «donc, maman, le joli cadeau que >i m'envoie M.d'Apremont. » Je voulais qu'on crut que je venais de le recevoir au bas de 1 escalier, à la porte de la maison , et c'est ce qu'a compris ma mère , puisqu'elle n'a fait aucune observation.
Voilà de la ruse , j'en conviens , Claire; mais au moins celle-ci ne nuit à per^ sonne. Revenons.
Je dois amour et respect à mon père.
Mais j'ai incontestablement le droit de lui résister, s'il veut me contraindre à faire du reste de ma vie un supplice continuel. Cependant je voudrais mettre dans mes refus cette douceur qui indispose moins mais qui , quelquefois
aussi , encourage la force a déployer toutes ses ressources. Mon père sait ce quis'est passé au pavillon ; il croirait sans
îine ce que je lui dirais de des Audrets.
io2 ADÉLAÏDE
En lui révélant ce mystère d'iniquité, j'arrêterais tout peut-être. INJais mon père est fier , il est courageux , il prodiguerait sa vie pour laver l'aiVront fait à sa fille; je me soumettrais au sort le plus cruel plutôt que de faire couler une goutte de son sang, et des Audrets , qui a redouté trois jeunes gens , peut se montrer brave avec un homme de Ta^e de mon père. En admettant d'ailleurs que je parvinsse à éloigner cet homme 'du château, changerais- je quelque chose aux sentimerisque j'ai inspirés à M. d'Apremont ? Je ne sais comment sortir de la position cruelle où je me trouve. Écris moi, éclaire-moi, s'il en est temps encore. Chaque jour, chaque moment, amène une crise nouvelle : non , ta réponse n'arrivera pas assez tôt.
Je reviens sur ce que j'ai résolu. J'aime mieux m'accuser d'une faute légère qiVe dem'exposer h faire quelque imprudence que personne au monde, peut-être, tie pourrait réparer. Je vais dire h mamart que j'ai été seule au château ; je lui rendrai exactement ma conversation avec
DE MÉRAN. 2o3 (les Audrets ; f implorerai son indulgence; j'invoquerai sa bonté; je lui demanderai des conseils
Je lai vue , Claire , je me suis abandonnée à mon cœur , je l'ai laissé parler, j'ai peint l'amour en traits de feu, j'ai fait valoir les droits de Jules, j'ai prolesté contre toute espèce de violence , j'ai marqué des Audrets du sceau de 1 infamie. J'ai vu des larmes rouler dans les yeux de ma mère, je suis tombée à ses genoux , je les ai embrassés , je l'ai suppliée de secourir, de protéger sa malheureuse fille.
Elle m'a relevée; elle m'a fait asseoir auprès d'elle, et elle m'a parlé le langage de la froide raison. Des raison nemens à quelqu'un qui brûle, qui craint, et qui ne peut entendre que ces mots : Amour et espérance.
Ce que j'ai retenu de cet entretien désespérant, c'est que je peux, à la faveur d'une alliance illustre , relever ma maison , et rendre à mon père tout le bonheur qu'il a perdu ; c'est qu'un homme de l'âge de des Audrets est loin de
îo4 ADÉLAÏDE
celte impétuosité de Ja jeunesse , qui saisit un moment favorable, et qui eu profite avant que la pudeur ait pensé à se défendre; que je n'ai à craindre de lui que des tentatives de séduction , dont je peux me garantir, puisqu'il s'est mis a découvert ; qu'enfin, si ses importunités me devenaient insupportables , il serait temps alors d'éclairer mon mari. Mon mari î ce mot m'a tiré de mon accablement, il a rendu la force à mes organes , l'énergie et la clarté a mes expressions. « Et vous aussi, me suis je écriée , » vous êtes contre moi! Qui donc me » reste au monde , si ma mère se joint » a mes persécuteurs ? M. d'Apremont w serait mon mari! Jamais, jamais. Plu- » tôt mourir mille fois. Ne vous préva- » lez , madame , ni de mon extrême jeu- )) nesse, ni de l'affection que je vous » porte pour m'opprimer. Je serai fidèle » à mes sermens; j'appartiens à Jules, » et ni mon père ni vous ne m'amènerez » à le trahir. Si on m'y réduit , je porte- » rai partout ma douleur et mes plaintes; » je m'adresserai aux àraes sensibles; je
DEMÉRAN. 2o5
» m'en ferai des appuis , et vous céderez » à la clameur publique. »
Eiïrayée de ce que je venais de dire, je suis retombée aux pieds de ma mère , je lui ai demandé pardon ; j'ai repris le ton du respect , sans rien perdre de ma fermeté , et je lui ai déclaré que ma résolution est réfléchie , légitime , inébranlable.
Je ne sais ce qu'elle allait me répondre; elle paraissait émue. Peut-être la nature allait l'emporter sur l'intérêt et l'ambition, lorsque mon père est entré avec M. d'Apremont. Je les ai salués avec la plus grande froideur, et je n'ai plus levé les yeux de dessus mon ouvrage.
On a parlé des embellissemens du parc ; et, pour que je ne pusse douter du triste sort auquel on me réserve, on s'est étendu avec une sorte d affectation sur le projet d'abattre le mur qui sépare notre jardin de la propriété de M. d'Apremont. J ai senti qu'il s'était déclaré à mon père, et que je n'avais plus rien a craindre ni à ménager.
Mon père et ma mère se sont levés , et
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ont ouvert la porte qui conduit à mon bosquet. Je me disposais à les suivre : i( Restez, mademoiselle, ma dit M. de » Mëran , restez , je vous Tordonne. »
Je me suis remise à ma place. M. d'Apremont s'est approché de moi.
Il est resté quelques momens sans parler. 11 roulait mon coton dans ses doigts , il les passait sur ma broderie, il levait les yeux au plafond , il les reportait sur mon métier, sur moi. Je savais d'avance tout ce qu'il allait me dire, et je soufl'rais horriblement.
(( Mademoiselle.... ÎVIademoiselle....
» Mademoiselle... » Il s'est arrêté. « Que » voulez-vous, monsieur, ai-je répondu » d'une voix timide? — Me ferez-\ous a la grâce de m'cntendre? — Mon père M m'a ordonne de rester , monsieur; w son intention est donc que je vous » écoute.
» — J'aurais tout à craindre , made- » moiselle, si je parlais à une de ces » femmes dissipées , courant sans cesse » après des prestiges, et jugeant de tout H sans réflécliir sur rien. Vous étessim-
) pie , modeste , raisonnable , et un . homme de mon âge ne vous paraîtra ) pas ridicule uniquement parce qu'il » \ous aime. J étais décidé à ne jamais ) foiTuer d'engagement ; je vous ai vue, ») et une résolution établie sur la con- ►» naissance du monde, et fortifiée par les » années, s'est évanouie en peu de jours. » Plus jeune, j'aurais cherché à vous >j plaire avant que de m'ouvrir à M. de » Méran ; mais il est une époque de la ») vie où malheureusement on n'inspire » plus d'amour, où on ne doit rien at- » tendre que de la reconnaissance et du >) devoir; et telle est la force du senti- )) ment qui m'attache à vous, que je me M contenterai de ce que vous m'accor- )) derez.
T) D'après cette manière de voir , il )» était naturel que je m'adres-asse d'a- M bord à INI. de Méran , et que je lui fisse « des propositions tendantes à rétablir , )) autant que cela se peut , une sorte )) d'équilibre que la nature a rompu entre M vous et moi. Ma nièce a cent mille » livres de rente , et cela lui sulîira; j'en
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)) ai trois cent mille que je vous aban- » donne si je n'ai pas d'héritiers, et dans » le cas contraire , je vous assure cin- » quante mille ëcus de douaire. Je laisse » à M. et à madame de Méran l'usufruit » de ma terre de Velzac , pendant le » reste de leur vie , et il ne manque plus, » mademoi-elle, que votre consentement » pour que je sois l'homme du monde le » plus heureux.
» — Monsieur, la magnificence de vos » offres prouve la sincérité de lattache- » ment dont vous m'honorez. Elles eus- » sent été superflues , et je ne me serais » pas aperçue de cette disparité d'âge , i) dont vous parlez avec une franchise « trop modeste , si je n'avais un éloi- » gnement invincible pour le mariage.
)) J'ose me flatter , monsieui' , que vous » ne vous armerez pas contre moi de )) l'autorité paternelle, et que vous mé- V riterez , en ménageant mon repos , que )) je joigne la reconnaissance à l'estime >) pi'ofoiide que vqus m'avez inspirée. »
Un silence de quelques minutes a suc»
cédé à cette première explication.
DE MÉUAN. 209
(( Mademoiselle , la jeunesse est lage » des illusions , et au votre on se fait du » mariage une idée bien éloignée de la M réalité. On se persuade que lamour est » Ja base sur laquelle repose le bonheur >i des époux; il peut les rendre heureux » pendant quelques mois , pendant quel- » ques années. Mais la cessation des ob- » stades, la certitude d'une félicité que » rien ne peut contrarier ni suspendre , » la satiété qu'amène cette situation et » l'ennui qu elle produit enfin, tout con- » court à dissiper le charme. Si vous » aimiez mademoiselle... » Ici il m'a regardée fixement. « Si vous aimiez et » qu'on vous unit à l'objet de vos vœux , » vous seriez étonnée un jour d'être » tombée à son égard dans ce! état d'a- » pathie qu'aujourd'hui vous ne conce- » vez pas être possible. — Pourquoi-, » monsieur , éclairé par l'expérience , » vous exposeriez - vous a un changeai ment qui vous parait inévitable ?
» Épouse-t-on une femme uniquement » par amour , avec la certitude de cesser » de l'aimer peu de temps après le ma-
4io ADÉLAÏDE
» riage? — Il est, mademoiselle, d'heu- » reux dédommagemens de la perte de » la plus vive , de la plus douce , de » la plus précieuse des sensations. Une )) amitié solide, les égards mutuels, les » soins, les prévenances, et surtout des » enfans font encore du mariage un état » plein de douceur. Et puis , vous l'a- » vouerai -je? Il ne m'est plus possible » de réfléchir ni de rétrograder. La for- » ce des sentimens que vous m'inspirez » ne me laisse plus voir que vous et » le bonheur de vous posséder. — Je » vois, monsieur, que chaque âge a ses » erreurs. La vôtre est de croire que ma )) jeunesse me laisse sans défense, et que » je me présenterai avec docilité au joug )) qu'on veut m'imposer. Si vous me con- » naissiez mieux , vous auriez rejeté les )) motifs , très-insuflTisans , qui vous ont » porté à vous ouvrir d'abord à mon w père ; vous m'auriez fait connaître vos j) dispositions à mon égard , et je vous )) aurais épargné des démarches , tou- V jours désagréables , quand elles sont w sans succès.
F>BMÉRâ'N. î^Vif
» — Je 'm'attendais , mademoiselle, à quelques ditlicultés. M. de Mërari m'a parld... Osérai-je vous dire?,.. — Pour- ^ suivez, monsieur. — Il m'a parle d'une l^0^afsôn d'enfance — — Il n'a fait que me prévenir. Oui , monsieur , j'aime ^ >) de la plus e>vtrème tendresse un jeune " hommç accompli. Mes parens me l'avaient 'accordé. De malheureuses circonstances nous ont séparés ; nos cœurs »:;soni restés unis, et il n'est pas de puis^ wi sance qui parvienne à rompre de tels » nœuds.'" Osei'ez - vous épouser une fille M dont toutes les sensations , toutes les )i pensées appartiennent h un autre? Croiyy riez -vous posséder une femme si elle » ne répondait à vos transports que par y> des plaintes et des soupirs? Si la con- » sidération de votre propre intérêt ne ) sufiit pas pour vous arrêter, écoutez » votre générosité que j'implore. Ne me » réduisez pas au désespoir. Eloignez- )) vous , oubliez-moi , et je vous chérirai » comme un bienfaiteur. »
Un silence prolongé nous a donné , à
2ift ADÉLAÏDE
l'un et à l'autre , le temps de nous recueillir.
« Vous vous livrez à des chimères , » mademoiselle; vous reconnaîtrez, plus » tôt que vous le croyez peut-être , que » l'amour n'est pas éternel. — Connais- » sez - vous l'objet de l'amour le plus » tendre? — M. de Méran n'a pas cru » devoir me le nommer. —J'imiterai sa » discrétion. Sachez seulement , mon- » sieur, que ce jeune homme n'est comw parable à personne, comme son amour M ne peut se comparer qu'au mien. Mon- » sieur , ne renoncez pas au bonheur ; » placez - le où vous pouvez le trouver. » Ayez la grandeur d'âme de combattre )) et de vaincre votre inclination. A votre » âge on aime faiblement, au mien l'a- )) mour est un feu que rien ne peut vain- » cre. Vous avez toute votre raison , et » la mienne est a son aurore. Ayez pitié M d^une malheureuse enfant qui ne peut » être â vous , qui tombe â vos pieds , et » qui vous demande grâce. »
J'étais à ses genoux ; je lui tenais les mains; je les mouillais de mes larmes.
DEMÉRAN. 2i3
« C'en est trop , mademoiselle , c'en est i> trop ! Vous unissez , aux charmes les » plus touchans, l'attrait irrésistible de » la beauté dans la douleur. Je ne peux » m'en défendre plus long-tems; ma » raison , que vous invoquez , est sans >i force. Le sort en est jeté : il faut que w je sois votre époux, ou que je meure. » Votre vertu me répondra de vous. »
Il m'a relevée ; il m'a portée sur l'ottomane. Il s'est promené à grands pas , en répétant par intervalles : w Oui , je le
M sens, ma vie y est attachée Plus
» de considérations qui me retiennent... » Je brave , je hasarde tout.... Non , je » ne cours aucun risque.... Elle a de la » vertu, et je peux être heureux encore. »
Mon père et ma mère sont rentrés.
L'état déplorable dans lequel ils m'ont trouvée a du les instruire de tout. Ils s'attendaient à une vive résistance de ma part , puisqu'ils n'ont fait voir aucun étonnement. Mais ils m'ont marqué le plus haut intérêt ; ils m'ont donné les plus tendres soins. M. d'Apremont s'est retiré.
2i4 ADÉLAÏDE
On a senti que celte scène avait été assez prolongée; on a voulu me laisset* prendre quelque repos ; on ne m'a parlé de rien pendant le reste de la soirée. Mais ce matin , de bonne heure, maman est entrée dans ma chambre ; elle s'est assise auprès de mon lit. Ce que le ton a de plus affectueux, les caresses de plus touchant, les insinuations de plus adroit, tout a été employé pour m'ébranler ; tout a été inutile. L'illustration de la famille d'Apremont, l'énumération de ses biens, le tableau , ordinairement déduisant pour une jeune personne, du luxe qui m'environnerait, des bijoux dont je serais couverte, des plaisirs variés qui m'attendent , n'ont pas fixé un instant mon attention, et j'ai répondu, par quatre mots prononcés avec énergie : Tout cela n'est pas Jules.
Madame de Méran ne m'a pas caché son mécontentement. Elle m'a donné à entendre que mon père ne renoncera pas facilement a l'espoir dun établisfement aussi avantageux pour moi ; qu'un chef de famille ne sacrifie pas la réalité
DE MÉRAN ai5
à des chimères que se plait à caresser un enfant sans expérience; qu'il est des circonstances où il peut user de soi> autorité, et où on le blâmerait de ne pas le faire. « Jules, maman, me suis-je écriée, w Jules, ou personne. » Elle a continué de parler ; j'ai fermé les yeux , j'ai cessé de répondre.
Elle s'est retirée , en me disant que M. de Méran serait peut-être plus persuasif. Je me suis levée , et j'allais descendre , lorsque mon père s'est présenté à son tour. Son ton était sévère, mais n'avait rien de dur. 11 a répété tout ce que m'avait dit ma mère; et, tremblante devant lui , je suis tombée à ses pieds. » Ce n'est pas , mademoiselle , ce genre » de soumission que je vous demande.
» Prêtez-vous aux vues prudentes d'un w père, qui ne désire que votre bon- )) heur, qui vous éclaire sur vos vrais » intérêts, et qui veut bien prier encore, » quand il pourrait commander. » Il m'a relevée , il m'a fait asseoir , il s'est placé près de moi, il a pris une de mes mains, il l'a pressée dans les siennes. « Mon en-
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))fant, ma chère enfant, examine la » conduite que j'ai tenue envers toi de- » puis* que tu existes. Tu as été l'objet M de ma constante sollicitude ; je t'ai » prodigué les soins les plus tendres; je )) t'ai appris à parler, à penser; j'ai ap- » plaudi à ton amour naissant pour » Jules ; j'ai fait tout ce qui était en moi » pour le couronner. J'ai exposé , j'ai » perdu ce qui me restait de fortune , » uniquement pour accroître la tienne ; » et , quand tu peux relever l'éclat de ma » maison , me replacer au rang dont je » suis descendu , ajouter à ton propre » bonheur le sentiment de celui de ton » père , envers qui tu peux t'acquitter » d'un seul mot, tu refuses de le pro- )) noncer! Une passion, maintenant sans » objet comme sans espoir, ferme ton » cœur à la reconnaissance , à la piété » filiale. Sais-tu si ce Jules , à qui tu sa- ») crifîes ton père , ta mère et toi-même , » est digne encore de ta tendresse ; si » quelqu'une de ces femmes faciles, dont » Paris abonde, ne t'a pas ravi la sienne ; » s'il tient à toi maintenant par d'autres
DE xMÉRAxV. 217
» nœuds que ceux de la de'cence et de » la délicatesse, qui ne lui permettent » pas de rompre ouvertement un enga- » gement qui a eu une sorte de publi- » cité? — 11 est fidèle, il lest, mon père; » je n'en saurais douter. — Je suppose )) qu'il le soit. Mes droits, ceux de ta » mère , ne valent-ils pas les siens ? Ne » sont-ils pas plus anciens et plus sacrés? » Feras -tu tout pour lui et rien pour » nous? Faudra-t-il que je meure sans » t'avoir vu honorablement établie? Et » que feras-tu , quand tu auras perdu » tes parens , quand Jules aura cédé aux >) circonstances , à son oncle , qui te rejette , et peut-être à son cœur , car » cela doit arriver ? Ton amour passera; » tu te trouveras seule ; tu regretteras » tes belles années perdues au sein d'il- » lusions mensongères; tu vieilliras sans » appui, sans consolations, et tu termi- » neras péniblement une carrière qu'au- » ront abrégée d'inutiles regrets. Mon » enfant, j'ai soixante ans d'expérience, » et tu es encore aux portes de la vie. > C'est moi que tu dois écouter, et non U. 10
o,8 ADÉLAÏDE
» un cœur exalté , qui te fascine la vue , i) et qui t'empêche de voir les objets ce » qu'ils sont. Crois-moi , lamour n'est » qu'un sentiment passager, et il n'est )) pas nécessaire de le porter en dot à » son mari pour être heureuse dans son » intérieur. Rends-toi à mes raison ne- » mens , h mes instances ; accepte la » main de M. d'Apremont. — Je ne le X) peux , mon père. — Tu ue le peux , » cruel enfant ! — Je ne le peux. — Saisi) tu que j'ai fait plus que tu devais at- » tendre du meilleur des pères ? Ne »» crains- tu pas de lasser ma tendresse et « ma patie nce ? -^ Pardon , pardon, mon » père. Oui, je vous dois beaucoup , oui , » j'ai causé votre ruine; je sens vos cha- » grins , je les partage , et je voudrais » pouvoir vous obéir. JMais ce malheu- )) reux , qui est là-bas , qui m'adore , » quoi que vous en puissiez dire, à qui j) j'ai juré dêlre fidèle , qui , à son dé- » part , a reçu devant vous des sermens » que vous n'avez pas désapprouvés , ne » doit- il pas compter sur ma constance? w Empoisonnerai-jp, en l'abandoimant,
M le reste de sa vie ? Lui feral-je mau- )) dire chaque jour celui où il s'est atla- » ché à moi , où il a cru que l'amour » vrai et la bonne foi ne sont pas des n chimères? Quoi ! il aurait jusqu'ici ré- )) sisté à son oncle , il aurait refusé pour j» moi les partis les plus avantageux , et » je lui donnerais l'exemple de la perfi- M die et du parjure? Jamais, mon père , » jamais. N'insistez pas, je vous en con- )) jure. Ne me réduisez pas plus long* )) temps à la cruelle nécessité de vous » résister. — Ainsi donc , mademoiselle , » vous prenez de vaines déclamations )) pour des principes , et une passion in- » sensée est devenue la règle de vos de- )) voirs. Le mien est de vous rendre à )) vous-même , et je le remplirai , quoi )) qu'il doive vous en coûter. Obéissez , )) je vous l'ordonne. — Je ne le peux , u mon père , je ne le peux, w
11 s'est levé ; je l'ai suivi ; je suis re* tombée à ses pieds ; il s'est détourné de moi. Je l'ai arrêté par son habit \ je me traînais après lui sur mes genoux : il m'a repoussée avec violence, avec colère j
je suis tombée le front sur le parquet; mon sang a coule; il la vu, et iî est sorti !
Ma mère est entrée aussitôt. Elle ma bandé le front. Elle paraissait vivement touchée, et cependant elle m'a intimé, de la part de mon père , l'ordœ de ne paraître devant lui que lorsque je serais décidée à recevoir la main de M. d'A* premont.
Ainsi, me voilà confinée dans ma chambre! Je suis punie, et de quoi, bon Dieu! Punie! cette idée est accablante. Ah! Claire, mon père, presque suppliant, avait pris sur moi un ascendant que j'ai eu de la peine à lui cacher : sa sévérité me justifie à mes propres yeux, et me rend tout mon courage.
Qu'on me laisse ici; qu'on m'y laisse toute ma vie. J'y serai à Tabri des persécutions; j'y vivrai entre le portrait et les lettres du bien-aimé; je parlerai de lui à Jeannette; je retrouverai le repos çt la portion de bonheur dont il m'est permis de jouir.
VJl dçs Audrets ! C'est lui qui m'a dé-
Ignée à M. d'Apremont , qui lui a fait proposer des avantages tels qu'il n'était pas possible que mon père balançât un moment! C'est lui qui poursuit ce mariage pour me déshonorer , pour outrager son ami. C'est lui qui suscite les perse'cutions auxquelles je suis en butte , et qui ma fait tomber dans la disgrâce de mes parens. Eh bien, qu'il éloigne de moi M. d'Apremont , et je lui pardonne tout.
Et cet homme , comment persiste-t-il à épouser une fille qui le refuse, qui en aime un autre , quille lui a dit? Les passions ôtent-elles la raison et le jugement? Comment n'est-il pas révolté de l'idée de posséder un être tremblant, inanimé, dont le cœur le repousse? Lui sufTit-il d'arracher les voiles de la pudeur, de l'outrager dans ce qu'elle a de plus secret? Est-ce là de l'amour? C'est la plus barbare , la plus odieuse brutalité.
Et mes parens , ont-ils renoncé à la délicatesse, à l'honneur? Un homme riche se présente; ils ne consultent pas
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mon cœur. Ils me vendent, ils veulent me livrer : un tel mariage est une prostitution consacrée parla loi.
Je ne m'étais jamais occupée de ma figure. Je me regarde à présent, et je me déteste. Oui, je suis belle, trop belle. K^ue ne puis-je inspirer le dégoût et l'ennui à tous les hommes, Jules excepté I
Ma mère vient me voir une fois tous les jours. Jeannette ne me quitte presque pas. Nous parlons amour à l'heure , h la journée. Elle a déjà la certitude de devenir mère; un sentiment nouveau l'attache à son mari, et Jérôme parait l'aimer davantage. Ah! je le crois. Si
Jules Et ce serait M. d'Apremont !
Cette pensée m'indigne , me révolte ; elle me fait frissonner.
Il est presque toujours chez nous. Il m'a fait demander la permission de me voir. J'ai répondu que je ne peux recevoir dans ma chambre que mon père et ma mère. Ils ne m'ont pas fait dire de descendre; tant mieux : ils m'ont épargné une nouvelle scène douloureuse pour moi , et humiliante pour M. d' A-
DE MÉKAN. a-23
premont.II ma écrit. Il y a dans sa lettre d(î l'esprit et de la passion, et cependant elle ne m'a pas touchée. Ah ! c'est que rien de cet homme-là ne peut arriver à mon cœur.
Dieu ! bon Dieu, qu'ai-je lu ! Les premières lignes de ta lettre ont porté la désolation et la mort dans'mon sein. Cruelle amie, comment ta main s'est-elle prêtée à tracer de semblables caractères? Tu veux me préparer au coup le plus affreux ; tu me supposes le courage de l'attendre et de le supporter. Tu veux opposer mon amour - propre à mon amour. Tu crois que le juste orgueil d'une femme estimable peut s'armer contre son cœur et le réduire au silence !.... Oui , tu es mon amie , puisque tu as la force de me faire pressentir l'aftreuse vérité. Mais, Claire, mon amourpropre, ma raison sont muets. Je descends dans mon cœur , et je n'y trouve que l'amour. L'ingrat! son oncle Ta conduit chez madame de Valny , et il y est retourné seul ! Il y va tous les jours ; et on ne le voit plus chez l'amie de son
2î4 ADÉLAÏDE
Adèle. Il est coupable, s'il craint de se présenter devant toi. Mademoiselle d'Apremont aura été enfin frappée de ses grâces et de son mérite. Elle veut se I^attacher, et malgré ce que tu lui as dit de cette femme ; il ne peut échapper à la séduction. Fille odieuse! une de tes victimes ne s'élèvera-l-elle pas enfin contre toi? Ne mettra-t-elle pas à découvert la noirceur de ton âme? ]N'aura-t-elle pas le courage de te marquer enfin du sceau de l'infamie , de te forcer à te cacher à tous les yeux? Dis à ce malheureux que je pleure, que je gémis, et que je l'adore. Dis-lui que je refuse une alliance illustre, des las d'or, une profusion de bijoux, et que c'est à lui que je sacrifie tout cela. Dis-lui que je suis dans la captivité, et que c'est lui qui m y relient. Oh! si mon père savait que ses pressentimens peuvent se réaliser demain , aujourd'hui, que peut-être ils le sont déjà, avec quelle force il tonnerait contre cette passion insensée, qui, dit-il, ferme mon cœur à la nature, qui me fait manquer à mes premiers devoirs.
Mais non, Jules n'est pas coupable; il ne peut Tètre. Ton amitié s'est trop légèrement alarmée. Elle a trop facilement cru aux apparences. Ne peut-il, sans m oublier, sans me trahir , se livrer aux plaisirs de la société , et quelle femme les répand autour d'elle avec autant de variété que mademoiselle d'Apremont ?....* Cependant il y a deux mois, dis-tu, que cela dure — Non , on ne voit pas , pendant deux mois , tous les jours , une femme qui n'attire que par les grâces de sa conversation. L'esprit doit fatiguer à la longue, et l'attrait des plaisirs s'use enfin. Ils font naitre le besoin de la retraite, et ils rendent plus doux le repos et le recueillement. L'amour seul fixe ; lui seul rend un objet toujours précieux, toujours nouveau.
Horrible anxiété! Qui éloignera les idées qui bouleversent ma tête , qui froissent, qui déchirent mon cœur? Ah ! quand la chaîne du malheur se déroule sur nous, elle nous enlace, elle nous presse de toutes parts; le chaînon que nous n'avons pas vu encore succède a