‹ Adélaide de MéranChapitre 2 sur 13 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

On arrive à Velzac,

Après vingt-deux jours de route , nous sommes arrives à Tarbes. Mon premier soin a ëto d'envoyer Jeannette s'informer à la poste s'il n'y avait pas de paquet à son adresse. Mon espoir et le plus doux pressentiment n'ont pas été déçus. Ma bonne, mon excellente amie, avec quel empressement et quel plaisir j'ai lu les détails que tu me donnes. L a^ mitié est bien loin de l'amour ; mais je crois qu'elle s'identifie avec lui quand elle lui sert de soutien : jamais , Claire , je ne t'ai aimée autant que depuis que tu me parles de l'objet de tous mes vœux.

II accorde à son oncle au-delà de ce que lui prescrivent la bienséance et les liens du sang ; dis-lui que je l'en loue. Le jeu , les spectacles , les femmes n'ont pour lui nul attrait ; il passe chez loi tous les momens dont il peut disposer; il ne se lasse pas de parler de son Adèle ; je le conçois. Tu n'es jamais fatiguée de l'entendre ; cela fait plutôt ton éloge que le mien. Il a refusé une orpheline jeune, jolie , immensément riche ; crois-moi , ce sacrifice ne lui a rien coûté. L'offre dun trône ne m'ébranlerait pas, si Jules n'y était assis. Je n'ai rien refusé encore et je ne présume pas que dans les Pyré^ nées je puisse jamais lui rendre ce qu'il a fait pour moi. Mais je suis certaine qu'il juge mon cœur d'après le sien : il sait qu'il n'est pour moi qu'un homme 3u monde , comme je suis assurée d'être tout pour lui.

Il vient d'être nommé auditeur au conseil d'état. Je le prie, Claire, de remplir avec exactitude des fonctions qui doivent le mener à une place plus importante. Que je lui appartienne , ou

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non , je serai fière dans tous les temps de le voir investi de l'estime et de la considération publiques : la gloire qu'il aura méritée me sera commune avec lui. J'en jouirai dans le secret de mon cœur , si je ne peux l'avouer hautement.

Tu ne me dis rien de ce que nous lui devons ! une fausse modestie l'a-t-elle empêché de t en parler , ou croit-il que ses dons puissent m'humilier ? L'amour ennoblit tout , et je ne sais quel est le plus heureux de celui qui donne , ou de celle qui reçoit. Ceci pourrait être l'objet d'une longue discussion.

Je reviens à notre arrivée a Tarbes, C'est une ville irréguîière , mais située dans une belle plaine qu'arrose l'Adour, Dans une rue assez étroite nous avons été arrêtés par une chaise de poste , qui s'est croisée avec notre calèche. Mon père a reconnu aussitôt M. Jonas , et l'a appelé par son nom. M. Jonas Ta salué avec une sorte d'embarras , et lui a dit qu'il venait de Bagnères , où sa femme prend les eaux , et qu'il retournait à

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Toulouse. M. de Méran allait lui parler de ce qu'il a appris du président , lorsque les deux voitures se sont détachées. Le postillon de M. Jonas a fouetté ; il est parti au galop. Mon père s'est borné à faire quelques observations assez légères sur cet individu , auquel il a , sans s'en douter, des obligations, que moi-même peut-être je ne connais pas encore dans toute leur étendue. En effet , que vient de faire à Tarbes ce prétendu Jonas? Je ne crois pas plus qu'il ait une femme à Bagnères, qu'une boutique de Joaillerie à Toulouse.

Maman m'a regardée d'un air qui voulait dire : ce Jonas ne serait-il pas l'agent principal de M. d'Estouville et de Jules ? En sais - tu quelque chose , Adèle ? Je n'ai pas proféré un mot , et les choses en sont restées là.

A peine étions - nous descendus de voiture , que mon père a envoyé chercher son fondé de pouvoirs. Il est accouru aussitôt. C'est un homme bien élevé et très - aimable , qui a protesté qu'il ne nous laisserait pas à l'auberge,

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€l qu'il ne parlerait d'affaires que chez lui. Ses instances portaient l'empreinte d'un intérêt si réel , que maman a accepté sa main sans balancer. Mon père et moi les avons suivis , après avoir recommandé à Jeannette de ne pas s'éloigner de la chambre où notre petit trésor était déjà enfermé sous deux tours de clef.

Les complimens d'usage faits et reçus, mon père a parlé du lieu que nous allons habiter. Cet antique et modeste domaine est situé à mi-côte près du village de Veizac. La vue est très-belle , et le jardin descend jusque sur la rive de TAdour. Cette terre , morcelée depuis long-temps , était sous Charles IX un marquisat^ qui dès lors appartenait aux ancêtres de madame de Méran. Il existe encore dans la première enceinte deux tours, qui défendaient les approches d'un château , dont il ne reste plus de vestiges , et entre lesquelles on avait jeté sur l'Adour un pont que le temps a également détruit. On remarque encore sur une de ces tours les armes des

marquis de Montcenay.Cesparlicularites

ont paru faire plaisir à M. de Méran.

Il a parlé de suite de la restauration de ces tours , monumens qui prouvent une antique noblesse. Maman a répondu d'un ton timide qu'il était possible d'em^ ployer plus utilement la modique somme qui nous reste. Mon père n'a pas insisté. Mais l'homme d'aflaires , M. Dupont , a dit que ces tours n'étaient presque pas dégradées , et qu'il avait cru pouvoir prendre sur lui de les faire réparer , et de mettre sur celle qui est à droite les armes de M. le comte de Méran. Mon père a beaucoup loué l'intelligence de M. Dupont, et lui a serré la main avec affection.

Maman a fait quelques questions sur rétat de la maison , et elle a observé trèsjudicieusement que cette partie de notre propriété est bien aussi intéressante que des écussons et des créneaux. M. Dupont a répondu que, du moment où il a su que nous venions habiter Velzac , il s'est empressé de faire travailler partout , et qu'il s'applaudit d'avoir fait assez de diligence

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pour nous éviter l'embarras des ouvriers. (( Mais , monsieur, a repris mon père , » vous m'avez écrit, il y a quelques mois, » que les bàtimens étaient totalement dé- » gradés , et il me semble que vous aurie* » du, avant que d'agir, m'envoyer un aper* » çu des dépenses, et attendre mes ordres. » — La maison a moins souffert, mon- )) sieur, que je l'imaginais. J'ai conduit » un maçon sur les lieux , je lui ai fait » faire un devis , et la modicité du prix » m'a déterminé à passer sur les usages » reçus. Le total des mémoires ne monte » qu'à quatre mille et quelques cents Hw vres , et vous n'avez absolument d'autre » dépense à faire , pour être logé agréait blement et commodément , que celle » des meubles que vous jugerez convenable d'acheter ici. »

Quatre mille francs, ai-je pensé , pour •établir une maison et deux tours que

>1. Dupont écrivait, il y a quelque temps, être à peine couvertes ! 11 y a encore du Jonas dans cette affaire-ci.

Dis au bien-aimé que j'entends , que

e veux qu'il s'arrête là. Je crois que mou

père est au moins couvert de ce qu'il a

dépense' pour lui , et il ne convient pas

que M. de Méran reçoive rien de M. d'Es-

touville.

On a parlé ensuite du produit des terres; elles rapportent net sept mille francs. Une basse -cour, un verger, un jardin avec cela ; nous vivrons.

M. Dupont a propose d aller, en atten- I dant le souper, chez quelques marchands de meubles. Mon père , de'cidé à nous établir demain à Velzac , si la chose est possible , a accepté volontiers la proposition. 11 a réfléchi aussitôt que ces sortes d'acquisitions ne regardent pas un homme , et surtout un homme comme lui; il ma invitée à accompagner maman , et il a prié M. Dupont de nous donner quelqu'un pour nous conduire.

Quand on a la clef d une affaire, on en pénètre aisément les détails. M. Dupont a eu un moment d'embarras qui ne m'a point échappé. J'en ai conclu qu'il ne comptait pas rester chez lui; qu'ainsi il ne lui était pas égal qu'on nous conduisit chez le premier tapissier. Forcé cepen-

danl de tenir compagnie à mon père , il a tiré à part une parente avec qui il demeure, et après lui avoir, probablement, donne ses instructions , il nous a engage'es à la suivre. Il est clair , d'après toutes ces observations, que Jonas, que nous avons rencontré à Tarbes , n'y est venu que pour se concerter avec M. Dupont.

Ne te le disais-je pas ? Mademoiselle Sophie nous a d'abord conduites chez deux ou trois marchands, chez qui nous n'avons rien trouvé qui put nous convenir. Nous sommes enfin entrées dans un vaste magasin , où il semblait qu'on eût un état des objets qui nous étaient nécessaires. Tout^était classé de façon à ce que nous n'eussions qu'à passer de l'ameublement complet d'une chambre à un autre , à écrire les choses et les prix. En une heure au plus nous avons acheté un mobilier aussi nombreux , simple , mais de meilleur goût que celui du château , et le tout ne va qu'à trois mille francs. Je m'attendais à cela, et maman, très-surprise d'abord du bon marché qu'on nous faisait , a fini par me dire à l'o-

reille : « Ne devines-tu rien , ma fille ? » — II y a long-temps que j'ai tout de- » viné, maman. — Ton père, étranger » aux affaires et aux soins d'une maison , » n a pas d'idée encore de ce qui se passe. » Prends garde qu'il t'échappe un mot. » Le marchand nous a proposé très-obligeamment de faire emballer nos meubles dans la soirée , et un roulier , qui avait l'airde se promener dans la rue, s'est arrêté enfin devant le magasin. 11 s'est approché de nous insensiblement ; il a d'abord hasardé quelques mots; puis il nous a dit d'un ton naïf, qu'il venait chercher à Tarbes des marchandises qu'on ne pouvait lui livrer avant trois jours , et que si ces meubles ne devaient pas aller loin, il nousdemandait la préférence. Le fripon en connaissait la destination aussi bien que nous.

A peine avons-nous eu accepté ses services, que nous avons vu arriver un menuisier, ses garçons et une charrette chargée de caisses de toutes dimensions. Ces à' propos répétés auraient infailliblement éclairé mon père , s il eût été avec nous.

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Nous avons engagé le marchand à venir recevoir son argent; il nous a ré* pondu qu'il restait pour accélérer les emballages et le chargement , et qu'il aurait l'honneur de nous voir le lendemain matin i Un homme qui ne nous a jamais vues, et qui laisse enlever ses meubles avant d'avoir touché un écu !

Jonas manque de jugement, ou ses ordres sont exécutés par des maladroits»

En retournant chez M. Dupont , nous avons parlé, maman et moi, des procédés de M. d'Estouville. Nous nous sommes demandé si la délicatesse nous permettait d'accepter quelque chose d'un homme qui ne sait donner que de l'argent, et qui refuse ce qui ferait mon bonheur , celui de Jules, de mes parens, et peut* être le sien. Nous convenions l'une et l'autre que M. de Méran , dépouillé de sa fortune , pouvait reprendre ce qu'il a donné dans des temps plus heureux *, mais il est difficile de déterminer ce que Jules lui a coûté, et ce que M. d'Estouville a dépensé pour nous. Nous sommes tombées d'accord sur ce point : que ma-

nian écrira au bien-aimë; qu elle le priera d'empêcher son oncle d'aller au-delà de ce qu'il a fait jusqu'ici, et que, s'il n'a pas égard à sa prière, elle déclarera tout à M. de Méran , qui ne manquera pas de renvoyer les choses dont il pourra disposer.

Ce soir, en entrant dans la chambre ■ que M. Dupont m'a donnée , je me suis ^ occupée, avant de t'écrire , d'un calcul approximatif. Jules a été quinze ans chez nous, et j'évalue sa dépense à mille écus par année ; cet article monte donc à quarante-cinq mille francs. M. d'Estouville peut en avoir perdu quatre ou cinq mille sur le mobilier du château; il en perdra trente mille sur les diamans. Il reste , pour arriver aux quarante-cinq mille francs , dix à douze mille livres employées en réparations , et données d'avance au tapissier de Tarbes. Jusqu'ici je ne vois qu'une restitution, et je ne crois pas que nous ayons à nous plaindre ; mais, je te le répète, Claire, je défends expressément au bien-aimé d'ajouter la moindre bagatelle à ce qu'il a

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fait pour nous. Je ne le menace point , s il va contre mes ordres, de me brouiller avec lui; il ne me croirait pas. Mais dis-lui bien qu'il m'affligerait sérieusement, et il s'arrêtera. 11 doit sentir que nous sommes au-dessus du besoin ; il doit craindre de blesser la fierté de mon père, et il me connaît assez pour savoir que ma richesse est dans son amour.

Nous avons fait en très-peu de temps les deux lieues de Tarbes à Velzac. Le roulier, parti de très-grand matin, est arrivé en même temps que nous, et nous avons fait une entrée^ sinon triomphale, au moins très-agréable. L'habitation €st riante, elie se présente bien, et les deux tours ont un aspect imposant qui a fait sourire mon père. Nous avons passé un pont-Ievis jeté sur un fossé sec, et par conséquent fort inutile; mais M. de Méran a appris avec beaucoup de satisfaction du jardinier , qu'il est très-facile d'y faire entrer l'eau de l'Adour. Ce jardinier est un garçon de bonne mine, que M. Dupont a employé à remettre le jardin en culture, et qui espère, a-t-ildit, IJ. 3

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que M. le comte le gardera à son service,

quand il aura vu quel parti il a tiré du

terrain.

Mon père et ma mère , occupes à faire décharger et placer les meubles d'après la distribution intérieure , ne donnaient aucune attention aux détails; moi , j'exaxninais tout attentivement. 11 n'y a de réparations apparentes que sur les murs 'extérieurs; des papiers frais cachent le reste , et de la couleur nouvellement appliquée, couvre des menuiseries qui sans doute sont neuves. 11 était déjà évident, pour moi du moins, qu'on a dépensé ici beaucoup au-delà de ce que portent les mémoires de M. Dupont.

En allant et venant , je suis entrée dans une chambre, qui touche à celle que maman a prise pour elle. J'ai été frappée de sa parfaite ressemblance avec celle que j'occupais au château. Même distribution de la chambre et des deux cabinets, mêmes papiers, mêmes nuances de couleur sur les portes et les croisées; et ce qui a comblé ma surprise, cest d'y avoir trouvé des meubles abso-

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lument semblables aux miens, et qu'après un lonj^ et minutieux examen , j'ai reconnu être les mêmes. M. de Meran s'est récrié comme moi. Le jardinier nous a dit avoir rassemblé ces meubles de toutes les parties de la maison. Il les a mis dans cette chambre, parce qu'elle lui paraît convenir à une jeune demoiselle, et qu'il lui semble raisonnable de réserver les meubles neufs pour mo'nsieur le comte et madame la comtesse.

M. de Méran a bien voulu croire que ces meubles existassent dans une maison, dont les murs se tenaient à peine debout, il y a deux mois. Mais je crois qu'il serait dangereux de mettre sa crédulité à de nouvelles épreuves.

Ainsi, Claire, j'ai recouvré, grâces au bien-aimé , ce graiid fauteuil bleu , où je travaillais, et dans lequel il se mettait avec tant de plaisir , quand je ne l'occupais pas; j'ai toutes ces chaises en tapisserie, sur lesquelles je lai vu alternativement assis; je retrouve ces rideaux de lit sous lesquels lui , toi , moi, nous nous sommes si souvent cachés

pendant notre enfance; voilà Je secrétaire dans lequel étaient ses lettres : je viens de les y replacer. 11 n'y a rien ici quïi iî'ait touché et qui ne me soit précieux. Chambre chérie, où sans cesse je Je retrouve, je ne te quitterai plus. Voilà, Claire, voilà de ces choses dont mon coeur lui lieht compte , parce que f amour parfait, prévenant, délicat, a pu seul deviner mes plus secrètes pensées et prévoir la douce impression que les objets produiraient sur moi. Adresselui les expressions de la plus sincère, de la plus vive reconnaissance. Hélas! je ne peux pour lui que Tadorer ; mais si mon amour extrême , constant , inébranlable, suffît à son bonheur, il est le plus heureux des hommes.

La fatigue ^e la route, la diversité des sites, des objets, avaient calmé ma tète et donné quelque relâche à mon cœur. Peines et plaisirs, anxiétés, espérances, vœux, désirs, privations, jVii tout retrouvé dans cette chambre pleine de lui, et je ne nVen plains pas : tom'mèns d'amour ne sont jamais sans

quelques douceurs, Tu ne te doutes pas de cela , toi qui dç l'amour n'as connu que le bonheur. Oh ! combien ma félicite s accroîtrait de ce que j'ai souffert, de ce que je souffrirai encore , si jamais j'obtenais sa main! et si je dois ne l'avoir jamais, j'aime, je suis aimée; c est exister, c'est exister pour lui. Cette pensée me rattache à la vie.

La journée a été employée toute en-, tière à mettre de l'ordre et de l'arrangement partout : à peine avons-nous pris le temps de manger. Excédés de lassi^ tude , nous nous sommes couchés avec le soleil. Ilcomn^enceà peine à paraître, et me voilà debout. Dupont, Jonas et le jardinier sont d'intelligence , et je me trompe fort, ou la surprise que m'a causée ma chambre ne doit pas être la dernière. Ah! Claire, si celle que je pressens se réalise, ce sera le chef-d'œuvre de l'amour.

Je descends dans le jardin. Il a peu d'étendue; mais il est varié et dessiné fort agréabiement. I^e jardinier est appuyé sur sa bêche , et me regarde aller

et venir; il me fait enfin un signe d'intelligence.... Oui, Claire, oui, j'ai deviné, je le vois ; je trouverai ce que mon xœur ma annoncé.... Jy suis, j'y suis!

voilà déjà l'allée tortueuse, bordée de lilas, qui conduisait à mon petit bosquet. Je pousse un cri de joie, je cours, je

vole Oh! c'est lui! c'est bien lui !

voyons , examinons. . . . Dieu ! grand Dieu ! par quelle magie mon marronier a-t-il été transplanté ici? le voilà, le voilà bien! même circonférence, même élévation , rnémes branchages* et notre chiflre , Claire, et notre chiffre ! et le banc vert, et les mêmes arbustes, et les mêmes plantes; il ne manque pas une touffe de violettes. Je déraisonne , j'extravague, je délire de plaisir et de bonheur. Homme charmant , homme adoré , que te dirai-je? Les expressions me manquent , et cependant je sens mon cœur errer sur mes lèvres. IS'est-il donc pas de langage qui satisfasse l'amour, qui puisse le peindre dans toute son étendue? Jules ne connaîlra-t-il jamais la violence du mien? Ne pourrai-je lui donner une

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lée jusle des délices qu'il me fait goûter iijourdliui ?

J'aperçois le jardinier à travers le })uisson de seringats. 11 me regarde d'un lirsi satisfait! il parait jouir de son ouvrage et partager mon bonheur. Je lui tais signe d'approcher. Je l'interroge; il t'pond d'une manière ëvasive. Je le preste ; il est embarrassé. 11 ne peut plus nier, ci cependant il balance à me dire la vérité. Je deviens plus pressante, je prie, je [promets une discrétion à toute épreuve ; il parle enfin. Ah! méchante, que de choses tu m as cachées î pourquoi m'avoir laissé ignorer que Jonas est le valet le chambre affidé de M. d'Estouville ; juil est venu ici avec M. Dupont et oixante ouvriers de toute espèce, répandre Tor et tout changer en dix-sept jours sur les dessins du bien-aimé? Pourquoi me taire que les meubles de ma chambre ont été envoyés directement ^'Argentan à Velzac; que ce jardinier, >i intelligent, appartenait à l'oncle de Jules, qu'il est ici pour recevoir les pafuçjts de Jeannette, et lui remettre les

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tiens? Il est possible , à la rigueur, qu on ne t'ait pas instruite de ces particularités; mais ce qu'il est impossible que tu ne saches pas , c'est que l'homme adoré n'a pas voulu qu'un arbre qu'il n'aurait point planté , fût lobjet de mon culte. Il a couru la poste avec Jonas; il s'est caché quand les circonstances Font exigé; il est venu ici; il a foulé cette terre, que je regarde maintenant avec amour et respect; il a choisi lui-même le marronier, qui devait remplacer le mien -, il l'a ébranché , il Fa planté de ses mains ; il y a gi'avé notre chiffre. Non , Claire , jamais je ne pourrai m'acquitter envers lui, pas même en faisant le bonheur de toute sa vie, et je ne peux lui donner un moment !

Pourquoi as-tu gardé lé silence sur des faits aussi importans, et que je te rappelle avec tant de charme? Jules estil venu ici contre la volonté de son oncle, ou a-l-il du son consentement h quelque promesse qui doive alarmer mon amour? Non, on ne renonce pas à ce qu'on aime si parfaitement. Cependant

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celle idée me poursuit. Elle m'inspire des craintes que je ne peux surmonter.

Écris-moi la vérité , toute la vérité , je t'en conjure.

Une réflexion triste en amène nécessairement une autre. Je pense que l'activité contiiiuelle, dans laquelle vit mon père depuis quelque temps, ne lui a pas permis de rien observer d'une manière suivie. Cependant il ne faut qu'un in* stanl pour l'éclairer, pour qu'il rappro* che des faits qui se lient évidemment , et cet instant peut être celui où il entrera dans ce bosquet. Sa parfaite conformité avec celui que nous quittons, ne peut être l'effet du hasard, et il doit suffire de mon marronier pour rappeler à mon père ma chambre et ses meubles , et lui faire examiner dans les détails d'immenses réparations faciles à recon* naître ; le faire remonter au prix trop modique du mobilier de Tarbes , à la valeur extraordinaire donnée aux diamans, et mettre enfin à découvert la main généreuse qui s'est si heureusement cachée jusqu'ici. Cette pensée me -

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fait frémir. Le jardinier s'aperçoit de mon trouble, et je ne lui en dissimule pas la cause. « Jouez vous-même la sur- » prise, mademoiselle, sur des rapports * aussi singuliers. Si M. le comte en est » frappe, il s'en expliquera avec jM. Du- » pont, et tout est prévu. Soyez tran- » quille. ))

Je n'avais pas besoin de feindre pour marquer de l'exaltation , et ce genre d'émotion peut s'appliquer à tout. J'entraîne mon père ; maman nous suit ; nous sommes au pied du marronier. Je ne peux te rendre le changement subit qui s'est opéré sur la figure de M. de Meran. Ce que je venais de prévoir est arriv<^ aussitôt. Il a tout rappelé, tout rapproché, et il a fini par un éclat qui m'a effrayée. Déjà je voyais les meubles de ma chambre brisés, mon bosquet arraché et livré à la bêche , le jardinier chas» se , toutes mes jouissances anéanties.

Maman a parlé contre sa conscience, par pitié pour moi. Elle a dit qu'il ne lui paraissait pas certain que messieurs d'Eslouville et de Courcçlles se fussent per-

mis d*êlre généreux envers nous , et qu'il fallait d'abord interroger le jardinier. Elle m'a adressé un coup d'œil qui signifiait que très-probablement mon bon Jules avait pris des mesures proprfîs à voiler ses actions.

Mon père a appelé Jérôme. « Qui ta » donné le plan de ce bosquet? lui a-t-il )) demandé d'un ton terrible. — Mon- » sieur le comte , c'est M. Dupont. — Et » tu dis avoir trouvé ici les meubles qui )> sont dans la chambre de mademoiselle? » — Je vous jure, monsieur le comte, ); qu'ils j étaient qua!id M. Dupont m'y » a amené. — Va a Tarbes; amène-moi » Dupont; je veux éclaircir tout cela.

» Cours, vole. ))

J'ai profilé de ce moment pour faire valoir les talens de Jérôme. J'ai représenté qu'il a dû obéir à celui qui l'a employé; que peut-être M. de Méran lui doit un dédommagement de la frayeur qu'il lui a causée , et qu'il ne peut rien faire pour lui qui le flatte davantage que de le prendre à son service, (c Je te gar- M de , lui a dit mon père avec une sorte

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» de bienveillance; que Dupont viennoi » à l'instant, et qu'il prenne avec lui» )) toutes ses pièces justificatives. »

(( Ces gens-là, a-t-il dit, après le dé- )) part de Jérôme, sont bien extraordi- » naires! vouloir donnera un homme » comme moi ! à moi , qui ai sèchemen t , » durement même refusé leurs offres !

» si j'aperçois la moindre ruse dans la )) conduite de Dupont , je fais abattre les M tours, et peut-être la maison. — Nous » n'en serons pas mieux logés, » a répondu maman d'une voix timide. Mon père est parti d'un éclat de rire ; nous sommes rentrés et nous avons déjeuné assez gaiement.

Quand un orage est calmé, il est rare qu'il se reproduise par le même motif.

Mon père avait ri, et il a reçu M. Dupont avec assez d'affabilité. Cependant il lui a déclaré d'un ton ferrne qu'il prétendait avoir des éclairci^semens sur tout ce qu'il a vu. Dupont a tiré une lettre de Jules, et l'a lue à haute voix. Le bien-aimé lui dit qu'il a trouvé à Paris , chez un tapissier, un ameublement qu'il

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f reconnu être le mien; il a pensé que je le reverrais avec plaisir; il l'a acheté , et il prie M. Dupont de le faire placer dans la chambre qu'il croira devoir être ia mienne. Il l'invite à ne rien dire de cet arrangement à M. de Méran , dont il connaît la délicatesse et la susceptibilité. Mais aussi il entend qu'on ne lui cache rien s'il conçoit des soupçons, et s'il veut savoir la vérité. Il présume qu'il lui sera permis de faire un léger cadeau à celle qui fut sa sœur et qui dut être sa femme. Si cependant mon père lui refuse cette marque de bienveillance, il est prêt à recevoir neuf cents francs, que lui ont coûté mes meubles.

« 11 n'y a rien a dire à cela », s'est écrié M. de Méran. lia été prendre de l'or; il a compté les neuf cents francs, avec injonction à Dupont de les faire passer de suite à M. de Courcelles.

De quel poids j'ai senti mon pauvre cœur soulagé ! l'affaire du bosquet s'est arrangée plus facilement encore. « Peutêtre , dit Jules , dans la même lettre , fercz-vous travailler au jardin. Je vous

envoie le plan d une petite retraite , que mademoiselle de Méran a souvent embellie de sa présence , et qu'elle sera bien aise de retrouver à Velzac. Je vous engage à ne rien négliger pour lui procurer cette satisfaction. »

« A la bonne heure, à la bonne heure , « a dit mon père. Et , satisfait sur les deux articles qui l'avaient le plus frappé, il a examiné assez légèrement les réparations faites, les mémoires à la main. 11 n a pas vu une couleur gris-sale , appliquée en bien des endroits, sans doute pour cacher des parties* de mur absolu^ ment neuves, et qui n'a pas échappée à mon œil observateur. Au reste, il n'est pas étonnant qu'on y voie beaucoup mieux à dix- huit ans qu'à soixante. Il n'a plus été question de rien. M.Dupont a dîné avec nous, et il a laissé mon père parfaitement satisfait de sa gestion et tout-à-fait revenu sur le compte de Jules et de son oncle.

J'ai été dans la soirée prendre possession de mon petit bosquet. J'y ai porté le ravissement dont j avais été saisie le

matin en y entrant. Mais , te le dirai-je, Claire ? j'y ai bientôt retrouvé les derniers baisers , le sentiment des privations actuelles , les craintes les plus fondées sur l'avenir, des soupirs et des larmes. Je les cacherai soigneusement. C'est pour les sécher qu'on m'a enlevée brusquement du château ; on n'épargnerait p^s ce bosquet si on savait qu'il en a rouvert la source.

J'ai appelé Jérôme. Je lui ai fait entrouvrir la terre au pied du marronier.

J'ai mis à découvert le haut des racines, et j'ai placé dans les intervalles les cendres de celui que j'ai brûlé. IjCS sels dont elles sont remplies passeront dans cet arbre-ci ; ils feront partie de sa substance , et cette idée rendra pour moi l'illusion complète. Je verrai le premier marronier sous l'écorce du second.

Jérôme voulait replacer la terre qu'il venait d'enlever ; je ne l'ai pas permis : une rnain profane ne touchera pas ces cendres précieuses. C'est l'amour qui les a recueillies; cest à lui seul qu'il appar-^

lut de les déposer ici.

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