‹ Adélaide de MéranChapitre 3 sur 13 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Personnages nous^eaux.

U>'E lettre de toi, ma bonne, mon excellente amie ! avec quelle tendre sollicitude tu dissipes mes alarmes! avec quelle complaisance lu me parles du bien-aimë , et avec quelle satisfaction je te vois applaudir à sa constance, à sa respectueuse fermeté envers son oncle! Ah! je le sens , nous nous aimerons jusqu'à Ja mort; et on nous sépare, et les auteurs de nos maux croient peutêtre avoir aime î ils n ont comiu de l'a^ mour que le nom.

IVL d'Estouville , dis-tu, a donne à Jules tout l'argent qu'il lui a demandé; il a consenti qu'il vînt ici , sous la seule

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condition qu'il ne chercherait pas à me voir, et qu il ne m'écrirait plus. Que le ciel soit loué ! mon amant n'a rien ajouté aux promesses qu'il a faites à mon père et qu'il remplit si religieusement.

M. d'Estouville se flatte, sans doute, que l'absence et le temps m'effaceront du cœur de son neveu : il en juge par le sien. Non, cet homme-là n'a jamais aimé.

Nous venons de recevoir nos malles, chargées à Argentan , et , ce qui vaut mieux, mon piano et toute cette musique que Jules m'a choisie et qu'il chantait avec moi dans des temps plus heureux. J'ai fait porter tout cela dans ma chambre : je veux qu'elle soit pleine de lui, que tout y soit amour. C'est là et dans mon bosquet que je passe ma vie, que je le retrouve sans cesse, que je le pleure souvent, que je suis quelquefois heureuse.

M. Dupont est venu nous parler de cent et quelques arpens de terre, qui sont à vendre dans notre voisinage.

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Celle ouverlure a fait plaisir à M. de Méran, assez embarrassé de cinquante mille fr. environ, qui lui restent encore. Il a chargé riiomnie d'affaires de conclure. J'ai pensé d'abord qu'il y avait encore du Jonas dans cette acquisition.

J'en ai parlé franchement à M. Dupont , qui , me voyant à peu près instruite, n'a pas cru devoir dissimuler avec moi. 11 m'a avoué qu'on a dépensé ici quinze mille fr., et que les meubles achetés à Tarbes en coûtent huit. Mais il m'a protesté et il m'a prouvé que les terres de ce pays-ci sont fort inférieures à celles de la Normandie.

Ainsi notre revenu se trouve porté à neuf mille fr. Je m'en applaudis à cause de mon père, car maman pense, comme moi , que l'opulence oblige à une représentation souvent trop gênante , et qui ne donne jamais le bonheur. C'est le cœur qui en est le foyer, et l'être qui est au-dessus du besoin, peut n'avoir rien à désirer. Cet accroissement d'aisance 'permet à maman d'adjoindre à Jeannette une cuisinière , chargée du soin

de la basse-cour. Ainsi, je redeviens mademoiselle de Mëran, c'est-à-dire, que je ne fais plus que ce qui me plaît. Je brode, je touche du piano, j'arrose mon marronier, et je vis d'amour.

A propos d'amour, je m'aperçois que Jeannette et Jérôme s'attachent l'un à l'autre. Cette découverte me fait plaisir. Ce garçon , accoutumé aux environs brillans de Paris, aurait pu s'ennuyer dans nos montagnes, et vouloir retourner chez son premier maître. Lamour fera pour lui de nos sites sauvages un Jieu de délices , et cet homme est absolument nécessaire à notre correspondance. Hélas! ils n'ont besoin, pour être heureux, ni de parens, ni de fortune. Ils s'uniront quand ils auront dit j aime; et je crois que ie moment nest pas éloigné. Alors ils seront irrévocablement fixés ici. Tu vois que tout s'arrange aussi bien que je peux le désirer

dans ma triste position

Je suis mécontente, Claire, très-mécontente, et c'est de Jules. 11 devait

nous mieux connaître et contenir son

oncle.

Ce matin j'ai voulu serrer dans le coffre de mon secrétaire des fleurs artificielles, dont le carton est arrivé brisé. J'ouvre et je trouve.... Tu le sais peutêtre aussi bien que moi , et tu partagerais mon mécontentement avec Jules , si je croyais que tu n'eusses pas fait tout ce qui était en toi pour empêcher que je fusse humiliée par M. d'Estou ville.

De quel droit prétend-il me forcer à recevoir de lui un bienfait, et un bienfait inutile , puisque maman ni moi ne pouvons plus nous parer de ces diamans, qu'il est indispensable de cacher soigneusement à mon père?

L'écrin* était enveloppé d'un papier, qui porte ces mots , tracés par une main inconnue :

H Mademoiselle de Méran ne sera pas dépouillée d'une parure que lui destinait l'aflection de madame sa mère. On la supplie de croire qu'on est loin de penser à blesser son amour-propre, et on se flatte qu'elle acceptera , sans repu-

gnance, un témoignage de la profonde estime qu'on a pour elle. »

Oui, mon amour-propre est blesse; il l'est de la manière la plus douloureuse. Non, M. dEstouvi lie ne m'estime pas, puisqu'il me refuse à son neveu, déjà riche assez pour qu'on ne doive pas s'occuper d'ajouter à sa fortune. Cet ëloge affecté n'est qu'une dérision piquante, et je ne vois dans ce cadeau que l'orgueil de l'opulence , qui veilt faire sentir à la médiocrité l'intervalle qui les sépare. Que M. d'Estou ville se souvienne que la fortune est inconstante , que mon père a été riche comme lui; que sa noblesse date d'aussi loin que la sienne; qu'il a sur lui l'avantage de lui avoir conservé son neveu, de l'avoir élevé dans des prirt^ipes qui l'honoreront partout ; que de tels bienfaits ne s'acquittent pas avec quelques brillans, et que donner est un outrage dans la position où nous nous trouvons respectivement.

Sure de l'assentiment de ma mère , je me suis- mise à mon secrétaire , et j'ai

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écrit à cet oncle fastueux tout ce que je viens de t'en dire. Jai adouci les expressions^ parce que je crois qu'une femme ne doit jamais sortir d'une modération , au moins apparente , lors même qu'elle est offensée. Ma lettre terminée , j'ai été chercher maman. J'ai mis sous ses yeux l'écrin , le billet , et ma réponse. Elle m'a embrassée, et je suis demeurée convaincue que nous avons tous du juste et de l'injuste un sentiment qui ne nous égare jamais.

Ma mère a écrit à M. Dupont. Elle lui enjoint de renvoyer cet écrin à M. d'Estouville, etde lui dire que, si cesdiamans reparaissent ici , ou si , par des moyens détournés , on nous fait parvenir quelque chose que ce soit, M. de Meran en sera averti aussitôt, dût sa fierté nous faire tomber dans l'indigence. Demain, de grand matin, Jérôme portera ce paquet à Tarbes.

Parlons d'autre chose : il me répugne de m'étendro sur ce qui ne fait pas honneur aux gens que j'aime. \ une demilieue d'ici est un superbe château , qui

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appartient à M. d'Apremont , ancien colonel de cavalerie , chevalier de l'ordre de Saint-Louis, et, ce qui vaut mieux, plein de qualités, dit-on. Cette terre est d'un rapport considérable , et le propriétaire en a d'autres encore en Picardie et en Champagne. Il a cinquante ans, et n'est pas marié encore. 11 est aux eaux de Bagnères , avec une nièce qu'il aime beaucoup, et il doit venir passer deux mois ici. Mon père a déjà feuilleté son Dictionnaire de la Noblesse , et il a trouvé que les d'Apremont descendent des comtes d'Armagnac. Il n'est pas d'illustration plus ancienne et plus pure, et M. d'Apremont sera fort bien reçu ici, s'il juge à propos de prévenir un homme respectable, qui, de sa splendeur passée, ne peut plus offrir que des souvenirs.

Un M. des Audrets, bon gentilhomme qui a servi sous M. d'Apremont, et qui ne l'a pas quitté pendant les orages de la révolution , est ici depuis quelques jours. Il est chargé de tout faire préparer pour recevoir dignement le maître du château. Nous tenons ces détails de Je a

nette, qui court de tous les côtes. M. des Audrets ne s'est pas encore présenté chez nous ; mais je l'ai entrevu plusieurs fois de ma croisée : il donnait des ordres dans le parc, dont une partie de murs borde un côté de notre jardin. Il m'a paru âgé de quarante-cinq à quarantehuit ans ; il n'est ni bien ni mal fait , ni beau ni laid, et peut-être ni spirituel ni borné. Au reste , sa manière d'élre m'importe peu : l'Apollon du Belvédère animé ne fixerait pas mon attention.

M. des Audrets rentre dans le parc en ce moment, et, pour la première fois, ses yeux se portent sur ma croisée. Il me regarde avec une ténacité qui tient de l'affectation. Je quitte ma fenêtre , puisqu'il ne veut pas que j'y reste. 11 y a des êtres bien extraordinaires.

Je viens de passer deux heures à mon piano; j'y ai chanté ces romances que Jules aime tant , et que le charme de sa voix rendait si touchantes. En me levant j'ai voulu prendre lair , et j'ai vu M. des Audrets rêvant a la même place où il était deux heures auparavant.

Je me suis retirée , et le soir j'ai fermé mes persiennes , pour ne plus les rouvrir tant que cet ennpyeux voisin sera à Velzac.

Depuis quelques jours , ma bonne Jeannette tournait autour de moi. Elle paraissait toujours prête à me parler ', et les mots expiraient sur ses lèvres. Ce matin, je l'ai mise à son aise, parfaitement à son aise, et elle s'est enfin expli-» quée. Je te lavais bien dit, Jérôme et celte excellente fille s'aiment. Ils croient avec raison que quelqu'un qui connaît les peines de l'amour doit leur être favorable, et ils sollicitent ma médiation auprès de maman. Us n'ont pas voulu aputer que les services continuels qu'ils me rendent , leur donnent des droits à ma bienveillance. J'ai saisi cette occasion pour leur parler de ma reconnaissance , et je me suis empressée de la leur prouver.

Maman aime beaucoup Jeannette , et

elle commence à estimer Jérôme. U m'a

suffi de lui exposer les faits pour obtenir

son consentement , et elle m'a répondu

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