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de celui de M. de Méran. Classe obscure, mais heureuse , où le cœur est tout , et de qui le mot cons>enances n'est pas même connu , pourquoi Jules et moi ne sommes-nous pas ne's dans votre sein ?
Le jour où nous nous sommes aimés eût été celui de notre bonheur. Nous serions pauvres ; mais nous n'aurions pas d'idée de ces besoins dont l'aisance fait contracter l'habitude. Nous travaillerions ; mais le repos nous paraîtrait plus doux. Mon père, né dans cette condition, ne serait pas tourmenté de sa chimère de gran^ deur; il vivrait sans désirs comme sans regrets, et notre félicité embellirait ses derniers jours. Mais je suis fîUe de qualité, M. de Méran est fier, M. d'Estouville est immensément riche ; il faut que je souffre aujourd'hui , demain , dans un mois , dans un an , toute ma vie peut-être. Oh \ mon pauvre cœur, mon pauvre cœur !
A la fin du diner, mon père a fait venir Jeannette et Jérôme ; il a donné son consentement à leur mariage avec yne sorte de solennité. Jérôme a sauté ^
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ieux pieds de haut , et il est retombé à genoux devant mon père. Jeaimette , profondément inclinée , rougissait de pudeur et de plaisir. Ces bonnes gens m'aiment de tout leur cœur , et ils ne cessent de me tourmenter. M. de Méran a parlé aux futurs époux des devoirs et des douceui^ du mariage ; il s'est exprimé avec une dignité imposante ; et , se laissant aller à l'afTection qu'il a toujours eue pour Jeannette, il l'a recommandée à la tendresse, aux égards, aux soins de Jérôme , d'une manière bien touchante.
Hélas ! c'est à peu près ainsi qu'il nous parlait à Jules et à moi , il y a environ un an et demi. Que de maux ont depuis pesé sur nos têtes !
Quelques instans après on a annoncé M. des Audrets. Mon père n'avait aucune raison de ne pas le recevoir : il est entré. 11 s'est présenté avec l'embarras d'un homme qui craint quelque chose. Aurait-il eu une intention directe en me fixant à ma croisée avec une continuité fatigante pour moi ? 11 s'est remis promptement ; et le compliment qu'il a adressé
à mon père est d'un homme d'esprit.
Il a dit à maman les choses les plus obligeantes , et enfin j'ai eu mon tour , comme tu peux bien le croire. Il est retombé, en me parlant, dans son premier embarras. Tout ce que j'ai entendu , c'est que les grâces ingénues se sont fixées près de moi , que M. des Audrets aime passionnément la musique, qu'il me croit une virtuose , et qu'il s'estimera heureux, quand je voudrai bien lui permettre de m'entendre.
La conversation est devenue générale, et je l'ai observé à mon tour. Je n'ai plus à te parler que de sa figure , dont î'éloignement ne m'a pas permis de juger de ma croisée. Il a la bouche grande , mais assez bien meublée; le nez trop fort, les yeux vifs et assez ouverts. Les sourcils noirs et très-fournis se joignent , et sont d'un effet désagréable. Je ne m'arrête à tout cela , que parce que cet homme me fait peur quand il me regarde, ce qui ne lui arrive pas souvent. Il paraît avoir contracté l'habitude de ne jaAiais fijçer celui à qui il parle; et on pré-
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tend qne les gens au regard oblique sont faux. Que m'importe , après tout?
Je nai rien à craindre ni à espérer de lui.
Il a exprimé le désir de m'entendre à mon piano. Mon père, qui veut bien me croire beaucoup de talens , et qui en tire une certaine vanité, a appuyé M. des Audrets. J'ai prétexté un grand mal de télé : je ne veux rien faire pour cet homme-là. Je ne veux pas surtout qu'il entre dans ma chambre , qu'il en touche aucun meuble : il en effacerait l'image du bien-aimé.
Je suis sortie, et j'ai été faire un tour de jardin. J'y ai trouvé Jeannette et Jérôme , causant dans la plus douce intimité. Le son de leur voix, qui arrivait à mon oreille , portait l'expression de la volupté ; le contentement se peignait dans tons leurs traits ^ ils n'avaient pas un mouvement oii je ne trouvasse l'amour. Ah! Claire, ce spectacle me tue.
Que de choses il me rappelle ! L*envie ne peut entrer dans mon cœur : j'ai fait, au contraire, tout ce qui était en moi
pour couronner les vœux de ma bonne et fidèle Jeannette; je m'en applaudis, même en ce moment. Mais suis-je con-r damnée à avoir sans cesse sous les yeux le tableau d'un bonheur auquel il ne m'est pas permis d'atteindre? C'est le supplice de Tantale.
Je suis rentrée, et j'ai retrouvé M. des Audrets. J'ai pris mon ouvrage pour être dispensée de le regarder , et j'ai été ni'asseoir dans l'endroit le plus reculé du salon. J'écoutais en travaillant. Il vit habituellement chez M. d'Apremont. Sa fortune est très-bornée; mais son ami supplée a tout avec magnificence. M. d'Apremont est aussi bel homme qu'on peut l'être à cinquante ans. Son esprit est orné, son caractère est ferme; ses opinions sont invariables. Il n'a jamais voulu se marier , précisément parce qu'il aime beaucoup les femmes , et qu'il redoute la dépendance à laquelle son épouse l'aurait facilement assujetti , si elle avait eu l'ambition de le mener. Voilà, ce me semble, un singulier motif pour s'éloigner du mariage. Eh ! Claire, un mari
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que mène un peu sa femme est-il donc «i à plaindre? Ne nous est-il pas permis de chercher dans la douceur , dans des insinuations raisonne'es , un ascendant que nous tournons à l'avantage de tous deux ? Est-il sans exemple qu'un époux égaré ait été ramené par l'épouse modérée et sensible?
Je crois que M. des Audrets ne cesse de me regarder lorsque je travaille , car jamais je ne lève les yeux sans rencontrer les siens. Cet homme-là me gêtie , et commence à mê déplaire beaucoup.
Je m'aperçois qu'on a descendu mon piano dans le salon , pendant que j'étais dans mon bosquet. Je vois qu'il faut chanter pour me débarrasser de cet importun. Je me lève , je me place, et je prélude. Il est derrière moi , et il me regarde dans la glace d'une manière qui m'intimide au point de m'empêcher de continuer : je retourne à mon ouvrage.
Mon père me dit que je fais l'enfant; M. des Audrets se plaint amèrement de la privation que je lui impose. Il a l'audace *le me présenter la main pour me re^
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conduire à l'instrument; je cache les miennes sous mon métier , et je lui lance un regard qui le déconcerte. Il a fait un tour ou deux dans le salon ; il a dit quelques niaiseries , a pris son chapeau , et s'est retiré. Que me veut cet homme , Claire? Il ignore que mon cœur est donné, et peut-être il se flatte de parvenir ^ me plaire. Si j étais libre, il ne m'inspirerait que de l'aversion.
Il est revenu aujourd'hui, sous le prétexte de communiquer à mon père une lettre qu'il a reçue de son ami. M. d'Apremont exprime une vive satisfaction d'avoir M. de Méran pour voisin , et il ajoute que sa nièce s'empressera de se lier avec moi. Il est clair que M. des Audrets a parlé de nous en termes favorables, afin de lier les deux familles , et de pouvoir être avec moi tous les jours. Je répondrai au premier mot expressif qu'il m'adressera , de manière à l'éloigner pour toujours.
11 s'est établi dans l'esprit de M. de Méran par des flatteries délicates, fines, tt insinuées avec beaucoup d'adresse , il
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faut que j'en convienne. Ainsi il est parl'aitement accueilli, et il est presque^toujours chez nous. Il nie parle avec une circonspection , qui dissiperait mes premières craintes , s'il ne semblait épier Toccasion de m'entretenir en particulier. J'espère qu'il ne la trouvera jamais.
Il affecte une franchise à laquelle je ne crois pas. Il voudrait nous faire croire à son attachement par des confidences , qui nont rien de bien important ^ mais qui tendent a prouver un abandon absolu. Il pourra tromper mon père ; moi, je lai juge, et tons ses efforts ne contribueront qu'à m'affermir dans l'opinion que j'ai conçue de lui. Il nous a dit entre autreschoses que M. d'Apremont s'occupe sérieusement de l'établissement de sa nièce. Elle a de son père et de sa mère, qu'elle a perdus dans son enfance , cent mille livres de rente , et elle en attend beaucoup plus de son oncle. Cependant il ne paraît pas très-facile de la marier. Il y a eu des conférences à ce sujet entre M. d'Apremont et l'oncle d'un jeune
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homme, orphelin aussi*... Claire, ces premiers détails m'ont fortement ëmue , et j'ai Cixé a mon tour M. des Audrets. Je n'ai aperçu aucune marque d'embarras ; ainsi il ne cherchait pas à me pénétrer, comme je l'ai cru d abord. Il racontait simplement des faits auxquels il me croit étrangère, à moins cependant qu'il soit maître de lui , au point de prendre toujours le masque qui convient à la circonstance , ce qui n'est pas impossible» Alors il veut se venger de l'éloignement que je lui marque, et il a complètement réussi. Mais d'où saurait-il que j'aime aussi tendrement que je suis aimée ? Hé I peut-être de M. d'Estouville. Il a continué.
Le jeune homme, a-t-il dit, oppose à son oncle une résistance , que jusqu'ici rien n'a pu vaincre. Il est éperdument. amoureux d'une demoiselle qu'on dit très-jolie, très-aimable et pleine de qualités, mais qui ne lui convient point , parce qu'elle n'a pas de fortune. Ledeux oncles sont persuadés que le temp et l'absence le feront revenir de ce ridi-
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cule entêtement. L'hiver , qui s'approche , ramènera les plaisirs bruyans; la dissipation , les agrémens de mademoiselle d'Apremont , l'amour-propre , toujours flatté d'une conquête brillante , feront le reste. Ils le croient , du moins. Pauvres gens !
Il ne restait plus à M. des Audrets qu'à nommer Jules et ta déplorable amie.
Mon père et ma mère se sont regardés ; il ne m'eut pas été possible d'articuler un mot , si j'avais voulu hasarder une question. Toutes réflexions faites y cet homme ignore la part très-active que je prends à celte affaire : d'après le sentiment secret que je lui suppose , il ne se serait pas expliqué avec une légèreté aussi offensante pour moi.
Mademoiselle d'Apremont est donc cette rivale , qui doit finir par m'écraser, uniquement parce qu'elle est riche. Elle arrive après-demain. Oh î comme je vais observer ! je ne suis pas jalouse , Claire : ce sentiment ne convient pas à ma triste position. Mais je veux voir si cette femme est réellement digne d'un cœur ,
qui, jnsqua présent , n'a battu que pour moi... Hë ! le dësir de la bien connaître, est-il autre que cette jalousie , dont je me défendais tout à l'heure ? Puis-je me dissimuler les alarmes où me jettent les agrëmens qu'on accorde à mademoiselle d'Apremont , la sëduction des plaisirs , les insinuations perfides et sans cesse rëpëtëes , les occasions de se voir qu'on multipliera à l'infini? Et quelles sont mes armes à moi? Des vœux impuissâns, des plaintes solitaires, des larmes BtcHies peuvent-ils combattre une femme qui rëunit tout ce qui charme, séduit, entraîne ? Je suis perdue , Claire , ou Jules est plus qu'un homme.
Que de maux j'ai déjà soufferts ! Les plus douces espërances détruites , une séparation douloureuse et sans terme , Texil des lieux où naquit notre mutuel amour , étaient , je le croyais du moins , plus qu'il est possible à un cœur brûlant de supporter. Eh bien , Claire , si l'infortune devait s'arrêter là, je serais encore heureuse , je léserais en ce moment. Mais le perdre sans retour, le savoir
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àans les bras d'une autre ! voilà le dernier , le plus grand de tous les maux. Celte idée est déchirante , affreuse; elle est mortelle pour moi. Ah ! dis-lui bien qu'il est l'arbitre unique de ma vie ; qu'il peut me la conserver ou me l'oter h son gré.
Je veux m'arracher à ces pensées cruelles : tous mes efforts n'aboutissent qu'à en changer les nuances. Elles varient ; mais elles sont toutes accablantes, C'est aujour-» d'hui que Jeannette se marie. Je m'étais flattée de me distraire , en m'occupaat des préparatifs , en réglant le repas , la petite fête que mon père donne aux époux. Eh bien , ces apprêts mêmes, ou plutôt leur objet , la satisfaction de mon père et de ma mère , l'espèce d'ivresse de Jeannette et de Jérôme , les douces ca-* resses qu'ils croient dérober à mes yeux, en passant , en repassant près de moi , tout me force à me reployer sur moi-^ même , tout pèse sur mon pauvre cœur, et le froisse d'une manière terrible , in^ soutenable.
La cérémonie est terminée. Jeannette
a prononcé le mot qui l'unît irrévocablement à Jérôme , avec une fermeté qui annonçait bien que son cœur se donnait avec sa main. Elle n'est pas très-jolie, et elle m'a paru belle de son bonheur. Jérôme était radieux. J'avais pris un chapeau et un voile ; Je savais que j'aurais des larmes à cacher. Toujours , toujours des larmes ! Combien j'en ai versé depuis un an , combien j'en verserai encore !
Cette demoiselle d'Apremont ! Ah !
Claire, la douleur n'est donc pas une maladie mortelle ? On souffre, on pleure , on ne meurt pas.
Il est des instans où je voudrais finir ; il en est d'autres où je surprends l'espérance au fond de mon cœur. Je cherche en vain à rappeler ma raison , elle est trop loin de moi. Je sens la nécessité de relever mon courage, et je ne trouve que Tamour. Quelle vie! grands dieux, quelle vie î
Je me suis dérobée a la gaieté qui animait tout autour de moi , et qui me faisait sentir plus vivement mon malheur.
J'ai porté dans mon bosquet mes plaiutçs
secrètes; j'y donnais un libre cours à mes souple , et j éprouvais quelque soulagement. M. des Audrets a paru tout à coup devant moi. Je me suis levée précipitamment, et je me suis élancée dans le jardin : je ne veux pas que cet homme s'arrête un moment dans cet asile de Tamour malheureux. Il ma suivie, Claire. Sou teint était animé , son œil étincelant, sa respiration courte et gênée. 11 m'a glacée d'effroi. J'allais pousser des cris , si je n'avais réfléchi aussitôt que nous étions en vue de la maison , et que je n'avais rien à redouter. Il ma parlé en mots entrecoupés; son extrême agitation ne lui permettait pas de s'exprimer d'une manière suivie et intelligible ; aussi n'ai-je trouvé que de l'obscurité dans les choses qu il m'a adressées. Il est atteint, m'a-t-il dit, d'une passion violente , et il ne peut vivre sans moi : je m'attendais à cet aveu. 11 n'a pas de fortune; ainsi il ne doit pas penser à m'épouser : pourquoi donc me parle-t il de çon amour ? Mlis il peut tout , a-t-il ajouté , sur un homme immensément riche , et il l'amènera à de^