‹ Adélaïde Labille-GuiardChapitre 5 sur 24 · PORTRAIT DE FE:\111E ÂGÉE, PAR M°" LABILLE-GL'IARD · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE FE:\111E ÂGÉE, PAR M°" LABILLE-GL'IARD

(Musée de Marseille.)

jamais existé, j'avais des ennemis. Non seulement quelques femmes m'en voulaient de ne pas être aussi laides qu'elles [à vous, madame Vallayer-Coster !], mais plusieurs ne me pardonnaient pas d'avoir la vogue et de faire payer mes tableaux plus cher que les leurs [attrapez ça! madame Guiard]. Il en résultait contre moi mille propos de toute nature dont un surtout m'afiligea profondément. Je fis le portrait de M. de Galonné et je l'exposai au Salon do 1785... Tous m'accusaient de vivre en liaison intime avec lui... Un nommé

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Gorsas, que je n'ai jamais vu ni connu, vomissait des horreurs contre moi... »

Malgré l'insinuation de M™^ Lebrun, nous voulons croire que M""^ Guiard n'était pour rien dans la phrase perlide soi-disant écrite par une dame, au sujet de ce portrait de M. de Galonné :

« C'est ici que M"'° Lebrun a touché le plus en maître ; c'est ici où il y a le plus de difficultés vaincues et, il le faut avouer, c'est dans cette occasion qu'elle s'est rendue le plus entièrement maîtresse de son sujet. »

Toutes les critiques n'étaient pas de ce ton, mais on opposait sans cesse les deux femmes peintres l'une à l'autre. C'est ainsi que, dans un compte rendu du Salon de 1785, le Journal général de Fra^ice'^ leur fait une équitable distribution de louanges :

« Peu de peintres sont faits pour attirer la foule des admirateurs comme M""" Lebrun. Notre admiration pour elle n'est cependant pas exclusive et nous ne prenons pas le ton de ces enthousiastes qui crient dans le Sallon, dans les jardins publics, dans les cafés : Madame Lebrun a écra>;é Roslin ; elle vaut mille fois mieux que Duplessis, Vestier n'en approche pas, elle triomphe de Madame Guiard... Chaque peintre distingué a son mérite, qui ne détruit pas celui de l'autre. Richesse et brillant dans les couleurs, grâce et nouveauté dans les attitudes, goût exquis pour les ajustemens, telles sont les parties qui caractérisent les rares talens de Madame Lebrun. Cela n'empêche point que Madame Guiard ne mérite de grands éloges par la résolution de ses effets, par la fermeté et la facilité de son exécution. Son talent répond à la forme d'une Diane, celui de M""' Lebrun tient à la forme d'une Vénus. M""^ Guiard s'est peinte en pied, ayant derrière elle deux élèves. Cet ouvrage a le plus grand succès et le mieux mérité. Le portrait de M. le Contrôleur, ceux de M'"'' de Crussol et de M""^ Grammont-Caderousse, par M"^" Lebrun, ont reçu les plus justes applaudissements. Ainsi ces deux dames sont deux célèbres rivales, qui ont des droits égaux à l'admiration publique. »

A chaque Salon, la lutte s'accentue entre les deux artistes dont les ouvrages passionnent et partagent la foule des amateurs. A celui de 1783, M""^ Guiard fait un effort méritoire pour ne pas se laisser distancer par sa concurrente et montre d'abord le portrait « criant de vérité » d'Atnédée Vanloo, le second de ses morceaux de réception

1. Bibliothèque de l'Arsenal (Recueil de critiques sur les tableaux exposés au Salon du Louvre en 1785).

Madame Ladillf.-Guiard Pinx.

FoRTiER- Marotte

LA COMTESSE DE FLAHAULT (collection de madame la marquise de la VALETTE)

maintenant au Louvre. Elle exposait aussi ceux de deux de ses amis, Joseph Vernet et Charles-Nicolas Cochin, deux hommes de talent, deux artistes de cour, qu'avait liés la grande entreprise des Ports de mer de France, si adroitement composés et peints par le premier, et gravés à l'eau-forte avec tant d'adresse par Cochin : « Trois artistes, disait Bachaumont, qui ne prêtent rien moins qu'aux grâces et à la gentillesse du faire, mais exigent une touche réfléchie et vigoureuse. » Cette qualité, il la trouve chez M""^ Guiard dont il admire le pinceau sévère, plus propre à rendre les têtes « pensantes et profondément occupées que les affections frivoles des gens du monde ».

Minos au Salon n'est pas moins louangeur, en constatant les applaudissements qu'ils ont provoqués : « M. Vanloo parle, agit et sort vraiment de son cadre. » Détail touchant, preuve d'amitié que constate le livret : le portrait de M. Vernet, peintre du Roi, appartenait à M. Cochin, et le portrait de M. Cochin, graveur du Roi, à M. Vernet.

L'artiste ne s'était pas bornée là. Elle exposait les gracieuses images de quelques jolies Parisiennes : ilf""^/a comtesse de Clermont- Tonnerre, M""^ Dupin de Saint-Julien, enfin M'"" la comtesse de F***, c'est-à-dire de Flahaut, belle-sœur de la comtesse d'Angiviller, portrait que l'on aperçoit fort bien placé dans l'estampe de Martini, audessous de celui de la baronne de Crussol.

De toutes les jolies femmes qui ont posé devant M™^ Guiard, la plus gracieuse nous semble avoir été M""' la comtesse de Flahaut^ Bien qu'il eût paru sous le voile de l'anonyme, la critique du temps nous apprend que le portrait exposé auprès du sien était celui de M""^ la comtesse de Flahaut, tenant sur ses genoux son fils, âgé de trois mois, qui joue avec le portrait en médaillon de M""^ la comtesse d'Angiviller.

Quel était donc ce charmant modèle? La spirituelle M'"'= Filleul, née du Buisson de Longpré, distinguée, dit-on, de Louis XV, avait deux filles. On fit épouser l'aînée, dont le roi passait pour être le père, à Abel Poisson, marquis de IMarigny, mariage qui se fit après la mort de sa sœur, M""= de Pompadour, et l'on maria la cadette, au sortir du couvent, au comte de Flahaut de la Billarderie, maréchal de camp, frère du comte d'Angiviller.

i. Adélaïde-Marie-Emilie Eilleul, comtesse de Flahaut, puis marquise de Souza-Hotelho, est née à Paris le 14 mars 17G1 et morte en la mrme ville le 20 avril 1836.

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« M™ de Flahaut avait, suivant M""" Lebrun, — et son portrait ne la dément pas, — une jolie taille, un visage charmant, les yeux les plus spirituels du monde, et tant d'amabilité qu'un de mes plaisirs était d'aller passer la soirée chez elle, où le plus souvent je la trouvais seule. »

Le ménage ne fut pas longtemps uni. M. de Flahaut, l'une des premières victimes de la Révolution, périt sur l'échafaud, rendant la liberté à sa jeune femme qui, pour s'émanciper, n'avait pas attendu le veuvage. Sa liaison avec Talleyrand, évèque d'Autun, est notoire. N'est-ce pas elle qui fut si émue, rapporte Sainte-Beuve, de recevoir, certain soir de février 1791, le testament de son évégiie, qui la faisait sa légataire universelle? Talleyrand ne se tua pas, — en avaitil jamais eu l'intention? — et continua à passer ses soirées chez ]\Imc (jg Flahaut. Quand la Révolution s'accentua, la charmante veuve emmena son fils, alors âgé de sept à huit ans, en Angleterre, en même temps que Talleyrand y allait, chargé d'une mission diplomatique, et plus tard en Allemagne. Elle y vivait du produit de sa plume, quand, à Hambourg, elle rencontra le marquis de Souza, qu'elle devait épouser. C'est sous ce nom qu'elle a éo'it de jolis romans, dont son chef-d'œuvre, Adèle de Senanges, qu'on lit encore.

L'enfant que M'"'' Guiard peignait auprès de sa mère en 1785, âgé seulement de quelques mois, est le même Flahaut qui, engagé dans un corps de cavalerie, suivit tout jeune Bonaparte en Italie, se distingua dans nombre d'occasions et fut fait général de division après Leipzig. C'est le comte de Flahaut, distingué par Hortense de Beauharnais — la reine Hortense, — que nous avons connu grand chancelier de la Légion d'honneur sous le second Empire.

Mais revenons au tableau de M""^ Guiard, qui semble avoir, au Salon de 1785, conquis tous les suffrages. Après avoir noté les cris de surprise et d'admiration qu'il arrache aux visiteurs, le continuateur de Bachaumont s'exprime ainsi :

« Entre les femmes, elle (M""" Guiard) semble ne choisir que celles qui sont de son genre. On remarque une comtesse, avec son fils âgé de trois mois, fraîche comme Flore, belle comme Vénus, mais chaste comme Pénélope et dont l'habitude du corps annonce la vertu conjugale dans toute sa pureté la plus parfaite, comtesse si modeste qu'elle a voulu rester anonyme, quoique sa figure ne puisse qu'exciter la curiosité des amateurs. »

Sans nous porter garant de la vertu conjugale des femmes du xvni^ siècle, applaudissons à l'éloge de leur beauté, nullement exa-

gérée en ce qui concerne la comtesse de Flahaut. Elle est mieux que jolie, charmante; l'œil noir est vif, la bouche sensuelle et la physionomie des plus spirituelles, comme le remarquait M""" Lebrun, qui n'aurait pas mieux compris certainement que M'""" Guiard ce groupe de tendresse, composé d'une mère et de son fils. Cette peinture, où M""" de Flahaut est représentée les cheveux poudrés et vêtue d'un corsage de satin plein de promesses, retrouverait sûrement, à cent vingt ans de distance, le vif succès qu'il eut alors.

M"'° LA COMTESSE DE C Y PIERRE NEE TIIELUSSON PAR JI"" L A B I 1. 1. E - G U I A n D

(Collection tic M. le baron Maroclielli.)

Comme tous les artistes, M""" Labille-Guiard prit plaisir à se représenter, en miniature, au pastel, sur toile. et, fait bizarre, faut-il dire excès de modestie, pas un de ses portraits ne fut gravé de son temps. Dans la fleur de son printemps, elle apparaît toute blonde, de formes délicates dans leur grâce un peu longue, et d'une carnation fraîche que le doux éclat du pastel semble fait pour traduire. Plus tard, elle est occupée à peindre, dans la jolie toile ovale exécutée avant sa réception à l'Académie et qui figura au Salon de 1783. On la trouva très ressemblante.

Deux ans encore, et c'est dans son triomphe d'académicienne et de professeur qu'elle se montre, assise à son chevalet, ses deux élèves préférées auprès d'elle, toile qui fit sensation au Salon de nSS. La poésie même s'empressa de la célébrer.

Le plaisir, chaque jour, me ramène au Salon;

Et chaque jour, avec ivresse, J'y revois les travaux des enfants d'Apollun. Mais un charme secret me reporte sans cesse

Devant cette aimable maîtresse, Que suit, en l'admirant, l'œil de ses nourrissons. Tel est du vrai talent la puissance suprême. J'ai vu, dans ce tableau, la peinture elle-même

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Donnant ses augustes leçons.

C'est la déesse dans son temple, Qui présente à la fois le précepte à l'exemple ; Dans le plus bel accord c'est la nature et l'art. Enfin c'est un chef-d'œuvre, et plus on le contemple.

Plus il enchaîne le regard... '

La critique en prose ne se montra pas moins enthousiaste pour le portrait de M""" Guiard, son beau ton de couleur, et l'énergie de son exécution :

« Il est d'une beauté ravissante, écrit le Peintre Anglais, d'une touche agréable et d'une vérité étonnante; les étoffes sont bien peintes, enfin c'est la nature ! Cette artiste est d'un mérite très distingué et très rare, puisqu'elle a su joindre aux grâces de son sexe la vigueur et la force qui caractérisent les ouvrages de l'homme. »

Bachaumont, ou plutôt son continuateur, n'est pas moins élogieux. Après avoir rappelé qu'au Salon précédent il s'était surtout enthousiasmé sur les brillantes qualités de M"""^ Lebrun, il ajoute : « C'est aujourd'hui M""^ Guiard, dès lors la serrant de près, qui triomphe et fait entourer ses productions avec ces cris de surprise et de ravissement involontaires qui ne s'arrachent que par un mérite réel et éclatant.

» Celle qui frappe le plus et le sujet de l'admiration générale, est un tableau historié oii elle s'est figurée elle-même en pied, occupée à peindre, avec deux de ses élèves derrière elle, considérant l'ouvrage de leur maîtresse et épiant, pour ainsi dire, le moment de surprendre le secret d'un si rare talent. Unité d'action, plan net, intention bien sentie, beau choix de nature, attitudes variées, vraies et naturelles, grande intelligence du clair-obscur, tons sûrs, coloris harmonieux, accord de la grâce et de la vigueur, tout ce qu'on peut désirer se trouve réuni dans cette composition savante et digne des plus habiles maîtres. »

Voilà des éloges sans restriction et qui paraissent sincères. « Sa femme occupée à peindre, dira Minos au Salon, est faite pour honorer un grand maître. » Ailleurs, il sera question de cette « touche ferme et vigoureuse qui paraît au-dessus de son sexe », louange qui semble comporter comme une arrière-pensée. A cet égard, VAvi.s important tVune femme sur le Sallon de 1785 est tout à fait original :

I . Vers à Madame Guiard sur le S illon de 1783 (Cabinet des Estampes, collect. Deloyncs, pièce ms.).

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« C'est un homme que cette femme-là, entends-je dire sans cesse à mon oreille. Quelle fermeté dans son faire, quelle décision dans son ton et quelle connaissance des effets, de la perspective des corps, du jeu des groupes et enfin de toutes les parties de son art ! C'est un homme, il y a quelque chose là-dessous : c'est un homme ! Comme si mon sexe était éternellement condamné à la médiocrité et ses ouvrages à porter toujours le cachet de sa débilité et de son antique ignorance. Que je vous remercie pour ma part, victorieuse émule des Rosalba ! Vous êtes déjà l'objet de la jalousie et l'espérance de notre sexe. Encore un pas et vous en deviendrez l'éternel honneur....

» Votre portrait est digne de tous les éloges. Il est grandement composé dans toutes les belles convenances de l'histoire et avec tous les agrémens d'un tableau de genre. Votre groupe est savant. La tête de femme en avant est d'un faire et d'une expression admirables et se détache bien de la figure qui lui sert de fond. Vos étoffes sont brillantes et fraîches, vos détails partout soignés et pleins de goût.... »

Devant ces descriptions, on conçoit quelle fût notre impatience à retrouver un morceau si capital. Or, la trace en était perdue depuis l'exposition organisée par le baron Taylor, en janvier 1848 '.

Dans le compte rendu de V Illustration, le journaliste opposait à la figure irrégulière de M"" Mayer, par Prud'hon, les traits calmes d'une autre femme peintre, « aimée aussi par son maître, mais qui devint son épouse, M'"'' Guiard, femme de Vincent... »

Depuis, le tableau avait disparu et nous l'avions réclamé vainement aux plus documentés des écrivains d'art, quand un hasard heureux nous le fit découvrir chez M'"'^ veuve Griois. Sa présence s'y explique de la façon la plus naturelle, par l'alliance d'un Griois avec Suzette Vincent, la sœur du peintre. M™'^ Guiard n'ayant pas eu de postérité de son mariage avec Vincent, son portrait s'est retrouvé dans la succession de son mari.

La première impression est des plus agréables. Du groupe de ces trois femmes se dégage toute une harmonie de tons et comme un sentiment de fraîcheur. C'est la déesse de la peinture elle-même qui semble s'être représentée dans une apothéose de lumière blonde, de l'exécution la plus délicate. M""^ Guiard, vêtue d'une élégante toilette d'été, en robe de satin gris bleu changeant, décolletée, le

1. Exposition au profit de la Caisse de secours de la Société des Artistes, Bazar Bonne-Nouvelle, janvier-février 1848.

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corsage agrémenté de dentelles, un grand chapeau de paille garni de rubans et de plumes blanches sur la tète, est assise devant la toile posée sur son chevalet, la palette et le pinceau à la main, et elle semble donner une leçon à ses deux élèves favorites, la rieuse Gabrielle Capet et la belle Rosemond, plus tard M""" Servie. Cette dernière, réellement très jolie, avec ses yeux noirs et ses traits réguliers, tient par la taille la blonde Capet, placée en avant, coiffée d'une sorte de bonnet normand tuyauté de tulle. 1\I""' Guiard est blonde, légèrement poudrée ; les yeux sont bleus, le nez aquilin, et la bouche esquisse un sourire. Dans le fond s'aperçoit le buste de Labille, son père, et une statuette de Vestale.

Tel esl ce morceau capital, le plus important de l'artiste. Tout est séduisant dans ce tableau aimable, tout y souril, la maîtresse et ses élèves. C'est une des plus agréables toiles d i xvni'' siècle et qui justifie ce mot, rapporté par le regrette marquis de Chenncvières dans un de ses discours, que le « portrait de 1785 de celte femme célèbre suffirait seul à l'immortaliser ».

La présence de ses élèves dans ce grand portrait, le goût de l'enseignement qu'elle manifesta de bonne heure, nous amène à dire quelques mots de l'atelier pour jeunes filles que M""^ Guiard avait ouvert et de la sanction que celles-ci trouvaient à leurs essais.

De temps immémorial, le jeudi de l'octave de la Fête-Dieu, la place Dauphine servait de lieu d'exposition aux jeunes artistes, qui pouvaient, ce seul jour de l'année, produire leurs œuvres en public, jour d'émotion et de joie pour toute cette jeunesse. On y venait en foule, bourgeois, seigneurs, artistes, oisifs surtout. Charles Coypel aimait à y parader en carrosse, et Wille ne manquait jamais de s'y rendre : c'était la première floraison du talent naissant, l'apparition du bouton de rose qui, parfois, ne fleurissait pas.

Certain jeudi de juin 1783, la place était particulièrement animée. Pareilles aux neuf Muses, neuf élèves de M'"*' Guiard exposaient, qui des études d'après l'antique, qui des portraits, surtout le leur, et ces demoiselles ne craignaient pas, en venant juger de l'eflet, de faciliter la comparaison entre l'original et la copie.

« Tous les ans, à la petite Fête-Dieu, dit un témoin oculaire, rimeur bienveillant', il y a exposition de tableaux à la place Dau-

I. Au.i: auteurs du » Journal de Paria » (Cabinet des Estampes, colicclioii Ueloynes, pièce ms.).

phine, qui décorent les environs d'un reposoir qu'on y construit. C'est là oii tous les jeunes gens qui ne sont encore attachés à aucune Académie viennent s'essayer et pressentir le goût du public. Celle-ci a été plus nombreuse que de coutume et, par une singularité rare, il y avait des morceaux de neuf élèves de ]M""= Guiard, toutes très jolies et annonçant des talents, ce qui n'a pas peu contribué à attirer la foule...

» Ces demoiselles forment entre elles l'assemblage des ncut muses au berceau, dont M""= Guiard est l'institutrice... M"" Capct, qui a réuni en sa faveur tous les suffrages, et ses compagnes moins avancées qu'elle, n'ont pas moins droit à nos suffrages.

l'rémy, j'aime à le voir, dans un style profond,

D'un chevalier français tracer l'ardeur guerrière.

Ta main ingénieuse a saisi sur son front

Celte noble fierté qui fait son caractère.

Capel, à la nature arrache ses secrets.

Dans le temple des .Arts, à peine encore admise,

La toile sous sa main déclarant ses progrès,

A notre œil chaque jour prépare une surprise.

Son portrait, où l'esprit prête à la vérité,

De son génie ardent est l'image fidèle.

Au milieu des neuf sœurs, d'un air majestueux

Comme un lys au milieu des beaux jardins de Flore,

La belle Rosemond semble fixer les yeux;

Elle est belle et n'en est que plus modeste encore.

Sa ravissante main, promenant son pinceau.

Voudrait d'un front ridé peindre la sécheresse.

Son génie, éclairé par un charme nouveau,

Prêterait des appas aux traits de la vieillesse.

Ces muses au berceau cultivent leur talent.

L'art lui-même, étonné de leurs soins vigilants,

Obéit à leur voix et devient leur ouvrage.

Guiard, je vois ton nom braver le cours des ans,

Et briller à. jamais au temple de Mémoire.

Je veux le célébrer..., mais tu me le deffens.

Le Louvre, mieux que moi, parlera de ta gloire.

En 178i, l'aftluence des promeneurs est si grande à l'Exposition de la Jeunesse, qu'il devient difficile d'approcher des portraits exposés par M"''*Capet, Alexandre, Rosemond et autres. M"''Capetest toujours celle dont « la touche et le dessin sont le plus sûrs ».

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Un autre critique, deux ans après, armé de sa lorgnette, trace ce joli tableau : « J'entre, le jeudi 22 juin 1786, dans la place Dauphine, et mon premier soin est de faire le tour de la galerie. J'aperçois un grand nombre de portraits, je les examine et j'entends répéter: C'est le portrait de M"" *** peint par elle-même; on peut juger des ressemblances, car les originaux sont ici : regardés aux fenêtres, vous les verres. Je lève les yeux et je vois, en effet, une demie douzaine de balcons chargés de jeunes personnes parées, les unes de leur charme naturel, les autres de tous les embellissemens de la toilette, et j'avouerai que ce spectacle me semblait pour le moins aussi intéressant que celui dont il m'avait détourné. »

Si l'art ne trouvait pas grand profit à ces déballages, du moins ne s'ennuyait-t-on pas place Dauphine, le jeudi de l'octave de la Fête-Dieu. Toutefois des critiques moroses estimaient trop nombreux « les philosophes » rôdant aux environs, attirés par la chair fraîche. Un rigoriste considérait comme un meurtre d'encourager ces (( virtuoses femelles » dans les feuilles publiques, qu'« un tel art est pernicieux pour les personnes du sexe, leur fait perdre une pudeur précieuse, leur plus bel ornement, et les entraîne presque toujours dans le libertinage ».

Bachaumont, qui rapporte ce propos, dit au contraire qu'il serait fort regrettable pour la peinture d'être privée des « Minerves modernes », qu'il est des parties où les femmes sont plus aptes à briller que les hommes dans les arts comme dans les lettres, et que tout ce qui tient « aux grâces et à l'enjouement est par essence de leur domaine ». Et il donne comme exemple les trois femmes artistes du temps. M™" Coster, Guiard et Lebrun.

Sans discuter ici le plus ou moins d'intérêt pour les jeunes filles à se lancer dans la carrière des arts, nous devons reconnaître que M""' Guiard, par son exemple et la dignité de sa vie, fut professeur excellent en même temps qu'amie dévouée.

« Ses soins pour ses élèves, dit Lebreton dans sa notice nécrologique, ne peuvent se comparer qu'à ceux d'une mère. Elle jouissait avec délices de leurs progrès et ce n'est point par un retour d'amourpropre, ni même par bonté naturelle, qu'elle prenait tant d'intérêt aux jeunes personnes qui fréquentaient son atelier. Toujours elle avait été tourmentée du défaut absolu où nous sommes d'institutions qui pussent offrir des ressources honnêtes aux jeunes filles privées de fortune. Elle ne s'était pas contentée de faire tout ce que ses moyens lui permettaient pour diminuer cette source d'infortune et

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de corruption publique. Dans le temps de ses plus brillants succès, elle s'était occupée d'un plan dont le bienfait se serait étendu à toute la société. M. de Talleyrand, à qui il avait été communiqué, lui en rendit, dans son beau rapport sur l'Instruction publique, un solennel hommage. »

L'autorité de M'"° Guiard, son intelligence, ses idées, ses qualités de coloriste, la rendaient très apte, on le voit, à diriger vm atelier de jeunes personnes se destinant aux arts. On nous assure qu il se trouvait rue de Ménars, dans la maison Griois, tout proche la rue do Richelieu où habitait leur professeur. C'est là que se réunissaient pour dessiner et peindre nos jolies exposantes de la place Daupliine : jyjiies V''errier, Alexandre, les sœurs Guéret, les demoiselles Le Roux de La Ville, M"*" Rosemond, etc., qui n'ont pas laissé dans l'art, il faut le dire, une trace bien profonde.

La carrière de la jolie M"" Carreaux de Rosemond ne fut pas longue. Mariée le 2 janvier 1788 au graveur Bervic, l'un des meilleurs élèves de Wille, qui rappelle dans son Journal le dîner qu'il donna à cette occasion, elle mourut la même année.

Les demoiselles Le Roux de La Ville, qui débutèrent au Salon de 1791, sont plus connues. L'aînée, qui épousa un littérateur du nom de Benoist, devint élève de David. Elle exposa aux divers Salons de la Révolution et reste presque célèbre par sa liaison avec Demoustiers. qui on [xi^on Emilie. \)q toutes les élèves do M""^ Guiard, la seule dont le talent fut supérieur était en somme IM''"' Capot.

Mario-Gabrielle Capot', née à Lyon le G septembre 1701, l'élève préférée de M""^ Labille-Guiard, a fait avec succès du pastel, de la peinture et surtout des miniatures. On louait volontiers l'air de vérité de ses pastels. Sans avoir le moelleux do celle de M""^ Guiard, sa peinture est très fraîche de ton, et ses portraits, tout à fait dans la manière de sa maîtresse, sont pourtant moins adroits dans le maniement du pinceau. M""" Guiard, séparée do son mari, l'avait constamment auprès d'elle, et nous croyons que, jusqu'à son mariage avec André Vincent, elle resta sa commensale. L'emmenait-elle, quand elle allait faire du pastel à la Cour ? Tels portraits de

1. Paroisse d'Ainay. « Le 8 septembre i7Gl a élé baplisée MarieGabrielle, née le 6 dudit mois, fille légitime de Henri Gappet, domestique, et de Marie Blanc, son épouse ...., parrain Jacques Garbe, concierge de la prison de rArchevêché et marraine Gabrielle Savatey, épouse de J.-B. Monet, domestique. «

ADI'I.aIDE LAniLl.E-GUIAllI) «

Mesdames Adélaïde et Victoire de France, gravés par Miger d'après les dessins de M""" Gapet, pourraient le faire croire et avoir été exécutés d'après nalurc, aux cùlés de son professeur.

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