‹ Adèle et Théodore, ou, Lettres sur l'éducationChapitre 10 sur 43 · LETTRE V.III · texte numérisé non relu

LETTRE V.III

La Baronne à la FUcomteêêe.

Adèle et Théodore^ depuis qidaie jotxtêf ont été mis à de rudes épreuves; mab enàn ils s'ensont tirésà ma satisfaction* Us sentent depuis long-temps l'un et l'autre combien il est important dWoir de Tempire sur soi»

même, et combien Tônest méprisable quan4 oa est capable de maDi|uer à sa parole*.

Comme Adèle a neuf ans, et son frère dix, nous avons pensé qu'après beaucoup de petites épreuves , qui presque toutes ont réussi^ nous en pouvions risquer une véritablement séduisante , et qu'il étoit temps (pour me servir de l'expression de M* d'Aïmane) de leur faire commencer sérieuse* ment leur cours de vertu expérimentah»

U faut vous dire d'abord que depuis deux ou trois mois l'espèce d'antipathie qui existoit entre miss Bridget et Daia ville parott fort diminuée; DainvîUe a fait les premières

Cô • ÀDËLË '■•■

«tances, mtMrBridget les «reçues avec dignité , mais sans humeur ^ et les anciennes querelles sonl; jpti^qdééi^iè'renieni oubliées. Enfin p Dainville dit hautement que miss Bridgetei^t \xm personne d^un^rai mérite, et miss Bridget convient que M. Dainviîle èsl aii^fo^. un t;rés-b6ii g^rçoh. Cest d'apéèéixmtJiès: c€;s'di^(j6iJStati(iés- ^ùe nous ayon^ fonûé nèbépianv V<]iQS li'tveiE point oublié <j«ï*Âdèlcf^ ily a environ dltt^huit niois, se mGk|lièr crâellemem dé liilss Bridget ^ eh ^f^^^vÂBXië'gSLchmiibï^ce fëtàl profil de rémpërdhr Vespalâcftr '/et que cto procddë 'dmi)ntia=l^àù'obûp ett a|)pàréttce Ta téhdl-easè de rtiiàs Bridget pour Adèle , et s4i^ tôtit sa confiaticè :; einfin , il faut que voife sachiez encore que mon fils > de son côié, donna vers lé même tempi' plùsieurs^sujels de plainte a Dainville; rëàsduvenez-vouis de tout ùàè; maintenant je l'èootnYneTice mon récit. *

Adèle nemarque uni piatin que miss

Bridget est excessivement rêveuse et dis-

' traite, elle lui en deinafnde la raison ; miss

Bridget soupire, rougit, pâlit, se confond.

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et garde le silence; les questions redoublent f un coté, le trouble augmente de Tauire ; alors Adèle éprouve le mouvement de curiosité le plus vif qu'elle ait jamais ressenti; elle presse^ prie^ conjure; miss Bridget hésite, et lui dit : Ah ! si je pouvols compter sur votre amitié, sur votre discrétion.. ••!-— £h quoi ! vous doutez de moi...*.? Je suis bien jeune , mais j'aimerois mieux mourir que de trahir un secret. Ma chère miss Sridget I me crgyez-vous donc un monstre?

— £h bien, je vous dirai tout ce soir, si nous nous promenons seules — Pourquoi pas à présent? — Je ne le puis; ce que j'^i à vous confier est d'un trop long déi^.

.— O ciel ! attendre jusqu'à ce soir.. . ! — Il le faut, et je vous préviens même que si, d'ici là , vous faites la plus légère indiscr^ lion, c'est- à- dire, si vous paroissez désirer vivement de vous trouver «eule avec moi, si vous me faites le moindre signe d'inlellir gOlice, je ne vous dirai rieUi,*** "^ Un seul mot; maman sait-elle.... ? — Non, personne au monde» Mon projet est bien de le .déclarer un jour à madame votre mère ,

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mais ce ne sera que dans quelques mois :

ainsi vous voyez que vous ne pourrez pas même lui en parler. Vous savez qu'elle vous a dit cem fois[que vous ne deviez pas lui âive le secret d'un autre ; il est vrai qu'elle vous a bien répété que toute conûdenoe qu'on ne veut pas lui faire , doit vous être suspecte^ eu... — Mais , de vous> qu'elle estime tant.... ! — Il est certain que c'est un cas différent ; d'ailleurs , je vous jure qu'elle le saura un jour... -— De tout autre, je refuserois d'apprendre un secret qu'on me défendroit de lui dire, mais..., — Vous acceptez le mien, n'est-ce pas....? — Je crois que je le puis sans scrupule. — £h bien,, vous me donnez donc votre parole

d'honneur de le garder fidèlement.... ?

■Je VOUS la donne. — H sufEt..». Dans ce moment , la conversation fut interrompue au grand regret de la curieuse Adèle ; un domestique lui vint dire que je la demandois , et elle quitta miss Bridget avec une émotion qui paroissoit encore sur son vi* sage lorsqu'elle entra dans ma chambre.

Pendant ce temps, DainviUe avoit avec mon

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fils exaciement le méma entretien j et en reçut la même promesse. Vous juges bien ^' Adèle et Théodore attendirent im{>atiemmènt l'heure de la promenade^ mais ils furent trompés dans leur espérance; nous ne les quittâmes pas un instant ^ et Ton fut ae coucher sans saToir le secret. Adèle^ en se déshabillant^ pria mademoiselle Victoire d'aller chercher miss Bridget po2ir un moment seulement. Miss Bridget fit répondre qu'elle ne pouToit Tenir^ et la pauvre Adèle se coucha fort tristemtat. Le lendemain , miss Bridget l'accabla de reproches : ce Vous )) avez fait, lui dit-elle ^ dix indiscrétions; ^ TOUS m'avez fait demander hier au soir; » TOUS qui paroisses ordinairement si con- >» tente lorsque vous âtes avec madame » voire mère, vous aviez l'air distrait, in- » qûiet y vous me regardiez fixement, vous » n'étiez occupée que de moi : enfin tout B le monde a remarqué que vous n'étiez » pointdans votre état ordinaire; et, d'après )) cela , je suis décidée à vous éprouver cn- )) core avant de vous confier mon secret ; p ainsi, vous ne le saurez que d aujourd'hui

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)) en huit, si, à cette époque, je n'ai rien » à vous repi^ocher". y> Vous jugez combien cet^arrêtparut cruel, maili il fallut s*y soumettre: 'et Théodore, de son côté, àiihït la même loiî enfin^ au bout dé -ctes huit mortels jours, Adèle et Théodoré' reçoivent le prix de' leur patience et de leur parfaite discrétion ; le grand secret leur est révélé, et ils apprennent que miss Bridget et Dainville sofjt mariés secrètement depuis deùi mois. Vous concevez san^ peine à quel excec celte nouvelle dut paroîlre surprenante; on ne sentit d'abord que la joie que devoit insîpirer l'honneur d'être jujgé digne d'une confidence si importante; maison connut bientôt qu'un secret peut quelquefois être pesant et difficile à garder. Le soir même, me trouvant seule avec Adèle : Je veux, lui disje, vous faire part d'une chose qui vous intéressera , c'est que je m'occupe d'un établissement avantageux pour Dainville, d'ur mariage qui feroit sa fortune... A ce mot de mariage ,■ Adèle changea de visage , ]i feignis de ne pas remarquer son trouble; e' poursuivant mon discours : Je veux, ajoutai

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je, le marier à une veuve fort riche qui demeure à Garcasspnue : )c suis sûre de son consentement; et pour lui réserver le plaisir de la surprise , je ne l'instruirai de cette affaire que lorsqu'elle sera tout-à- fait arrangée; ainsi 9 je vous défends d'en parler à qui que ce soit, pas même à miss -Bridget.. . Pourquoi roiigisseafi-vous, Adèle. ..? — Moi, niaîtian... ? — Oui, vous avez rougi quand jai prononcé le nom de miss Bridge t.. .

— 'Cest que... — =• Vous imaginez peut-être que nûss Bridget a toujours la même avei-sîon pour Dainvillè... — Oh non! maman, au contraire. . . — ^ Gjmmerit ! au contraire ? que voulez- vdus dire..-? — Rien, maman...

— Sauriez- vous quelque chose de particulier là-dessus... ? — Mais... — Pour moi, je suis persuadée que miss Bridget en effet conserve encore quelque rancune contre Daitiville ; quoi qu'il en soit , je vous le répèle, je vous défends absolument de lui dire un mot de ce mariage projeté. Après ces mots, je changeai d'entretien. Adèle tomba dans la plus profonde rêverie ; et, sous je ne sais quel prétexte, je l'envoyai à II. 5^

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miss Briclget. Elle ne lui parla point de notre conversation^ mais elle la conjura avec instance de me tout avouer, et s'ofirit inénie à me préparer à cetie nouvelle , ce que miss Bridget refusa positivement. Le lendemain , seule à la promenade avec Adèle, je lui témoignai de l'inquiétude sur sa santé. Vous êtes triste, mon enfant, qu'^vez-vous ? — Rien, maman... — Vous paroissez rêveuse, préoccupée; à quoi pensez-vous...? — Maman... ! — Comment, celte question vous embarrasse ? Vous m'avez assurée si tendrement, il n'y a pas encore quinze jours ( et c'étoit dans ce même jardin), que dans aucun moment vous n'hésiteriez à me dire votre plus secrète pensée, quelle qu'elle fût, si je vous la demandois... Sans une parfaite confiance, H n^est point de tendresse vérilable.... — Aussi, maman, je vous dirai toujours tous mes secrets. — Eh bien! à quoi pensiez-vous tout à l'heure..,? Répondez donc... Mais que vois-je? vous pleurez... ! •— C'est de ne

pouvoir vous dire Pourtant..... Je ne

vous mentirai sûrement pas, m — Qu'avez-

VOUS donc? — Maman, dois- je vous dire le secret d'un autre quand vous me le demandez...-? —Le secret d'un aulre ! voussavcz un secret que f ignore? — Oui, maman , et

un bien grand secret — Apparemment

que le hasard vous Ta fait découvrir? — Non , maman , on me l'a confié, et l'on m'a fait donner ma parole d'honneur que je ne vous le dirois pas. — Et vous avez pu prendre un semblable engagement..*.! Vous n'avez pas senti que vous vous exposiez , ou à manquer à votre parole , ou à me tromper en ne répondant point à mes questions avec vérité? Voyez combien la curiosité peut être dangereuse.... ! — Maman, j'espérois que vous ne me questionneriez pas. — Au moins falloit*îl, avec ce désir, avoir plus J'empire sur vous-même, et ne pas paroître si distraite et si préoccupée ; mais quand vous auriez eu à cet égard toute la prudence imaginable, pouviez-vous échapper à cette question si simple que je vous fais si souvent: Adèle ^ à quoi pensez-vous? Il eût toujours fallu alors me mentir (mentir à votre mèrC; à votre seule, votre véritalile

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amie )> pu manquer à votre parole > et découvrir le secret, -tt J'ai pepsé, maman , que j'^en serois quitte pour avouer que je savois un secret^ et que y lorsque vous sauriez que j ayôis promis de le garder , vous ne m'ordonneriez point de vous le dire. — Mais seulement avouer qu'on sait uh secret, c'est tqujourç le trahir à moitié , et

souvetitle découvrir tout-a-fait. Par exem-

pie, dans votre situation, de qui pouvezvous tenir un secret important? Dé votre père? il n'en a point pour moi. D'une femme die chambre? je vous ai défendu toute espèce de conversations avec elLçs. Il n'est pas possible que ce soit d'un homme ; il est donc facile de dçviner que ce secret n'a pu vous être confié que par miss Bridget; et c'est en savoir assez pour pénétrer le reste avant la fin du jour : ainsi , vous n'avez pas tenu l'engagement que vous aviez pris de n'avoir jamais rien de caché pour moi ; vous avez donné légèrement votre parole d'honneur, vous avez fait depuis quelques jours cent indiscrétions indirectes , et vous découvrez enfin le secret dont vous éii^z

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déposiiairc; voyez combien de torts rcuais !

tout cela faute de réflexion ^ et pourn*avoir pa résister aux mouvemens d\ine curiosité frivole. CeYtè exhortation finit par Tordre positif de ne point parler à miss Bridget de ce dernier entretien. Je la laissai pendant huit jours dans une incertitude cruelle pour un caractère aussi impatient et aussi curieux que le sien; efle igiioroît si je m'étois expliquée avec miss Brijcfffet, si cette dernière étolt instruite de Pavçu que j'avois arraché, et si moi-même, je l'étois ou non du luanage secret. N'osant faire de questions^ ne pouvant rien pénétrer par notre conduite^ elle étpit dans un doute qui ne

fut pas pour elle l'épreuve la plus facile à s\x\y

porter; mais instruite déjà par l'expérience de ses premières fautes^ elle eut assez de pouvoir sur eUe-menie pour se taire constamment^ et pour montrer un visage serein et tranquille. L'instant fixé pour le dénoûment étant arrivé, miss Bridget m'amène un matin Adèle, et lui dit en l'embrassant:

Le secret que je vous ai confié n'en est plus un^ et maintenant je vais vous apprendre la

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vérltx^. G>mme vous m^ayiéz donné lieu de douter de votre amlté pour moi^ j'ai voulu vous éprouver avant dé vous rendre toute la mienne : en conséquence^ je vous ai confié un secret imaginaire y vous l'avez gardé assez fidèlement à certains égards , vous n'en avez point parlé à monsieur votre frère, vous n'avez point laissé soupçonner à M. Dainville que vous le sussiez > vous avez évité l'occasion de le révéler à madame votre mère; en même temps vous m'avez soigneusement caché ce qu'elle vous avoit défendu de me dire , et vous avez témoigné que vous preniez un intérêt véritable à mon sort ; tout cela sans doute est beaucoup pour voire âgé , puisque vous n'avez que neuf ans

et demi ; je vois que vous avez un bon cœur, et que vous serez discrète quand vous serez moins dominée par la curiosité , et que vousaurcz plus de force et plus de pouvoir siu* vous-même. Quoi! s'écrie Adèle, vous n'êtes point mariée à M. Dainville....? Mais pouviez-vous penser, répondit miss Bridget, que si la chose eut été véritable , je vous l'aurois confiée de préférence à madame

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YOtre mère....? Je vous rayois dit ^ Adèl^i ajoutai-)e^ que vous deviez regarder comme suspecte toute confidence qu'on vous recommanderoit de me cacher; et^ avec un peu plus de raison, n'auriez- vous pas dû deviner que miss Bridget ne vouloit que vous éprouver^ et qu'elle connoît trop combien vos devoirs envers moi sont sacrés , pour vous proposer sérieusement de vous y faire manquer ? Ces réflexions si simples ne se sont point présentées à voire esprit. Pour- ([uoi? parce que vous n'étiez occupée que du désir de savoir ce secret important^ parce (jue vous vous laissiez maîtriser par une ardente curiosité, et que toute passion, lors- (ju'on s'y livre , ôte le jugement et rend iiveugle.

J'espère , ma chère amie , que vous me ordonnerez ce détail si long et si minutieux en apparence, mais qui ne vous sera pas inutile, si vous voulez réellement adopter ma méthode; cette manière de donner des leçons est la seule profitable , et c'est ainsi que je ferai passer mon élève par toutes les épreuves qui pourront former son ca-

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fa clère et fortifier ses principes. Quand elle doutera dans le monde , elle connoîtrâ parfaitement par sa propre expérience , et .sans que ce soit aux dépens de sa réputation et dé son bonheur ,* tous les inconvéniehs dé la légèreté , de la précipitation, de Hùdiscrétion , de la curiosité , de la foiblesse , etc. Elle saura enfin combattre ses passions et' en triompher. Théodore recevra la riiêmê éducation; il a sup|X)rté Tépreuve qiie je Viens de vous détailler mieux encore qu'Adèle; car il a été irréprochable dans son maintien , et n'a pas fait une mine qui put doiirier lieu de soupçonner qu'il fut dépositaire d'un grand secret ; mais il est plus âgé que sa sœur, d'un an ; et ^ quand l'éducation est véritablement bonne, une année de plus est beaucoup.

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