LETTRE IX
Madame cPOstaUs à la Baronne.
J'ai aujourd'hui vingt-trois an», ma chère tante., et je ne puis mieux célébrer le jour de ma naissance qu'en m'entretenant avec vous ; mais quand je pense qu'il y a trois mortelles années que je suis séparée de vous , et que je serai encore privée du bonheur de vous voir au moins un an , mon cœur est bien tiîste.... Du moins j'éprouve une grande consolation^ c'est de m'être conduite loin de vos yeux comme j'aurois* pu le faire si vous eussiez toujours dsôgné m^jgrvir de guide; d'avoir enfin suivi avec la plus scrupuleuse e^^actitude le plan que TOUS m'aviez tracé , et tous les conseils que vous m'avez donnés dans vos lettres , ces lettres si précieuses où j^ trouve avec tant de détail tout ce qui peut me dédommager de réloignement qui nous sépare. Ou ne II. 4
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VOUS dira sûrement point à votre retour ,que voire fille a de la coquetterie ^ ce vice odieux pour lequel vous m'avez inspiré une si juste et si profonde aversion : aussi n'ai-je tourné la tête de personne, et je puis même me vanter qu'il n'a jamais élé possible de dire qu'aucun homme fût amoureux de moi ; il est vrai , comme vous me l'aviez recommandé , que j'ai conservé ce maintien simple^ naturel et tranquille que tous m'aviez donné ; que je ne fais point de mi« nés ; que je ne vais seule , c'est-à-dire sans' ma belle-mère, que depuis deux ans, et presque toujours^avec M. d'Ostalis ; que je ne reçois du monde chez moi que de l'an-' née passée ; que ma société n'est composée ique de gens raisonnables ; que je ne vais
point au bal de l'Opéra ; que je ne monte point à cheval, et qu'ainsi il n'est pas éton-
naiiLt que j'aie eu le bonheur d'obtenir une
réputation sans tache. Je jouis bien de ce
bonheur, et j'en sens trop tout le prix pour
lié patrie Conserver.
Je n*àî toujours rien de satisfaisant àf
vous dire de madame de Valcé ; madame
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deLimours , aveuglée sur elle a tous égards^ est persuadée qu'elle aime soo mari avec passion ^ mais je n'eu crois rien : elle a déjà uae excessive coquetterie; et quand elle n'est pas sous les. yeux de sa mère , elle s'en vante , et elle a assez peu d'esprit et d'élévation pour penser que cet aveu a beau^ coup de grâces, et qu'il montre une frandiise très-aimable. J'imagine y ma chère tante , que vous ne trouverez pas cette espèce ai ingénuité de bien bon goût ; pour moi , elle me paroît aussi ridicule qu'indccenle. Au reste , elle s'est bien corrigée de cet air empesé qu'elle avoit dans les conunencemens de son mariage ; vous n'a^ vez jamais rien vu de plus sémillant^ elle est toujours en l'air ^ et sa tête surtout est dans un mouvement perpétuel. Il me semble que, si j'étols coquette, je cherclierois à plaire par ma conversation et par mes tâlens autant que par ma figure ; mais madame de Valcé prend des moyens tout-àfait diflférens. Pour vous en donner une idée, je vais vous rendre compte d'un déjeuner qqfil y eut hier chez madame de Li-^
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mours. 11 n'y avoiten femmes que madame de Limours , madame de Valcé, et madame la comtesse de Germeuil , jeune personne de mon âge, mariée depuis quatre ans, qui n'est ni jolie , ni aimable , mais qui a de l'élégance , assez bonne grâce , beaucoup d'étourderie et d'affectation , et avec laquelle madame de Valcé est intimement liée depuis six mois. Le déjeuner étoit médiocrement gai , lorsque madame de Limours reçut ime lettre qui l'obligeoit de sortir dans l'instant même, elle nous quitta en me disant qu'elle me cbargeoit d'être le cbaperon de sa fille ; un moment après son départ , on annonça le cbevalîer de Créni et le marquis de L.... On dit que le premier est amoureux de madame de Valcé , et que le second a les mêmes sentimens pour madame de Germeuil. J'étois placée entre ces deux dameis, et dans le moment je remarquai dans. leur maintien et (comme elles disent) dans leur mmnère (Uétre , un chan^gement surprenant : madame de Valcé devint tout à coup d'une tendresse extrême pour moi, elle m'em-
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brassoit^ se pencboit sans cesse à mon t)reiUe pdur me dire en secret la chose lapins commune, et pub ensuite elle faisoit des éclats de rire aussi forcés qu'immo-^ dérés; tom cela accompagné de tournoie* -mens de tête impossibles à dépeindre, mais dont je souflBrois extrêmement; car a toute minute je me troUvois ses plumes et ses jQaitessur le visage; enfin, voyant que j'é<^ ^is trè^froide, et que je la secondois mal, elle se leva^ ainsi que madame de Ger- ^4ixeml 9 et toutes deux se promenèrent dans lu cbambre; elles se tenaient de manière que leurs bras étoient entrelacés autour de .leurs tailles, et après avoir marché ainsi nonel^Ienament un demi-quart d'heure , elles furent ensemble s'iasseoir sur un ca- ^pé p »'y placèrent en attitude , et n'y rçç|,èrent que, le temps nécessaire pour iiousl laisser remarquer qu elles formoient âànà cette* position le plus joli tableau du monde.
' EiiJfîn^ je revins chez moi, sans pouvoir Icitkiàprèiidfe qu'on soît assez stupide pouF 'àVoii*le jpcojèt ëtrespérance de tourner les
têtes avec de sembkbJes moyens. J'aime bien mieux l'espèce de coquetterie d'ube ' Anglaise que le chevalier d'Herhain a con^ nue dans ses voyage»; «lie éioit fort belle ; mais, par un caprice assez /nouveau^ elle dédaîgnoit unie conquête qui n'étoit due qu'aux charmes de sa figure: loraqu'dle vouloit tourner une tête y elle rénonçost à toute parure j cachait ses beaux «lieveiit et la moitié de son visage sous on grsM •chapeau ; et enveloppée d'uil maf!%eaa,'^te déroboitaux yetitla pfcis élégante taïllè^ôii monde; ïûaîs eHe dépîoyoiï tous lés igrë^ Tnenâ de son esprit ; et, par les -^ces ^ duisantes d une «onversatioU aussi pîqukïitfe qu'intéressante, eHe l'emportoit tnti^dttfe sur ses rivales les plus ]oKes , les mîèùx coiffées et les mieux mises. Àtts^, avéy*dë tels moyens , cette dangereuse coquette , ajoute le chevalier d^erbaih , li'a point fait naiire de fantaisies • et n a jamais mspire que de grandes passions. Adieu.). ma chère tante; je pars danç l^^istanf popjr Versailles., j^jen Te\îendm,Vp:irès-dtt)[^ W>
et je vous écrirai encore en vous envoyant la petite caisse de musique que vous m'avez demandée.** On m'envoie chercher y on « m'attend , adieu : votre fille vous embrasse aussi tendrement qu'elle vous aime.
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