LETTRE XIII
he comte de RoseviUe au Baron.
Vax à vous mander^un éyénement si extraordinaire^ mon cher baron, que je ne Taux pas perdre un moment à tous en ins« traire , d'autant plus que M, d'Aimeri est le héros principal de cette histoire singulière. Les sentimens que vous avez pour lui^ suffiroiejit pour m'inspirer en sa faveur le plus vif intérêt; mais d'ailleurs son mérite et l'excès de son malheur lui ont acquis pour jamais toute mon amitié. Je conçob quelle doit être votre curiosité , je vais la satisfaire. M. d' Aimeri est arrivé ici , il y a environ huit ou dix jours. D'après tout ce que vous m'aviez écrit à son sujet, j'avois engagé un de mes amis à le loger, et le soir même je fus le voir; une légère indisposition lui fit garder sa chambre quelques jours, au bout desquels il parcourut la ville, et vit ce qu'elle oflFi^e de plus curieux : on
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lui Tanta la maison de M. d' Atiglures ( cet homme singuKer et bienfaisant dont je vous ai déjà parlé) j il me témoigna le désir d'y aller; et^ comme je suis présentement fort lié avecM. d'Anglures, je promis à M. d' Aimeri de l'y mener. Le lendemain en effet nous partîmes aussitôl ^près le dîner, M. d*Aimerij le jeune Charles et moi, dans la même voiture j. . eii arrivant , on nous dit que M* d'Anglures.étoit sorti pour se promener dpns la campagne , mais^ que •ùrement il ren^reroitbieintôt , et l'on nous ouvrit tous le5 appartemens. Au bout d'une demi-heure, voyant que RI. d'Aimeri ne pouyoit s'arracher du cabinet d'histoire na« turelle , je lui offris de conduire son petitfils dans les jar4ins qui méritent d'être vus , et dont je vous ferai la description dans ma première lettre. A peine élions-nous sortis de la maison , qu'un domestique vint nous, dire que M. d'Anglures revenoit de sa promenade et me cherchoit; au même moment il parut au bout d'une allée, et nous le joignîmes* Aussitôt quil eut jeté les yeux sur le jeune Charles, je remarquai sur son vi-
sage une altération singulière; il leregardoit d'un air étonne j attendri ; et ^ après un moment de silence^ il s'écria : Grand Dieu I quelle ressemblance ....I et, détournant la teie^ il essuya ses yeux remplis de larmes; ensuite, se rapprochant de Charles, et le prenant par la main : Pardonnez , lui dit-il, ma curiosité > mais • • . quel âge avez-^ous* • •?
Quinze ans et demi , répondit Charles
Ocid ! reprit BI. d'Anglures, jusqu'au son desavoix*... Ah! monsieur, continua-t-il en m^adressant la parole, quel est ce jeune honome, quel est son nom..;.? — Le chevalier de Valmont A peine eus-je pro-
ncmceisesmots, que M. d'Anglures, sai-.
assaut Charles dans ses bras, le serra contre son seipt ^vec un transport qui m'auroit dansFinstant fait deviner la vérité^ si j'eusse été mieux instruit de Thistoire de M. d'Aimeri; mais, n'en sachant aucun deuil, je oontemplois cette scène avec une surprise inexprimable, lorsque M. d'Anglures se retournant vers moi : Vous saurez aujour* d'hui même, me dit-il, le motif de l'état où vous me voyez j vous me connoîtrez, vou^
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me plaindrez, j'en suis sûr..... Mais avec qui cet aimable enfant voyage- t-il? est-ce avec un gouverneur? Non^^ répondis-je ,
avec soïf, grand-père Son grand-père !
reprît M, d'Anglures d'un air égaré. — Oui; M. d'Aimeri..... — Que dites-vous ? interrompît-U encore, M. d'Aîmeri est ici, il est
dans ma maison ! Il prononça ces pa*
rôles d'une voix si forte, et eti même temps si tremblante; une colère si vive se peignit dans sesyeux encore remplis da pleurs, que je compris facilement que, s'il voyoiten Charles un objet Intéressant et cher , il retrouvpît dans M. d'Aimeri un ennemi dé^ testé. Je croîs, Im dis- Je , que vous 005* noissez tous les droits de Thospitalité, et que vous ne ferez rien qui ne justifie la haute idée que j'ai de votre sagesse et de votre vertu. Ah! si vous saviez, s'écria-
t-il Il s'arrêta , parut rêver un moment;
et, tournant les yeux sur le chevalier de Valmont, sa colère, loin de se dissiper, sembla se ranimer encore; et Charles, jusqu'alors immobile d'élonnement, rompant enfin le sUence. Mais, monsieur, lui dît-il.
connoissez-vous mon grand-père ? aurîezvous à vous plaindre de lui ? dans ce cas , je suis prêt à vous offrir pour Im toutes les satisfactions que vous pouvez'désirer.... — Généreux enfant^ interrompit M- d*An-
glures en Fembrassant — Encore une
fois^ reprit Charles , connoissez-^vous mon grand-père T....? M. d'Anglures hésita un moment à répondre ; ensuite ^ prenant un air plus doux et plus calme : Il ne me comioit pas , dit-il , vous devez le savoir ; par un hasard singulier, son nom me rappelle de douloureux événemens ; je désire même de le voir un instant; attendez-nous dans ce jardin.... Non, non, interrompit vivement Charles , vous ne le verrez qu'en
ma présence — Jeune homme , reprît
M. d'Anglures avec un peu de sévérité , je pardonne Fouirageante défiance que vous me montrez , à la cause respectable qui «.vous l'inspire ; mais songez que je consens à prendre le comte de Roseville pour témoin de cet entretien ; songez que je suis chez moi, et^que, quand il seroit vrai que votre père fût mon ennemi ^ il
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seroit ici dans un asile sacré. M. d'Anglures a raison , ajoutai-je , et croyez ijue 'M. d'Aimérî lui-même blâmeroit beaucoup le mot qui vient de vous échapper : restez âonc ici ; dans uti quart d'heure nous reviendrons vous rejoindre. A ces mois, nous nous éloignâmes du jeune Charles, que nous ne laissâmes pas entièrement exempt d'inquiétudes. Pour moi , surpris , confondu de tout ce que je venois d entendre, j*attendois avec quelque crainte et une extrênie curiosité le dénoûment de cette aventure extraordinaire, et je n'osois quesr tioimer M.^ d'Anglures, qui me dit en entrant dans la maison : Allez , mon cher comte, retrouver M. d'Aimerij je vous demande votre parole de ne lui rien dire de tout ce que vous avez vu. Je vous la donne, répondis- je- Eh bien! reprit -il , iatténdez que je vous envoie chercher : en disant ces paroles, il me quitta sans me
' laisser le temps de lui répondre. Je trouvai encore M. d'Aîmeri dans la galerie d'hisloire naturelle, et H éloit si profondément
' occupé , qu'il ne s'aperçut même pas que je
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revenois sans son petît-fîk. Au bOUi de dix mmutes un valet de chaiïibre vint nous arerîir que M. d'Anglures nous aUendoit dans 'Son cabinet. Cette invitation me causa un trouble que M. d'Aimeri , toujours eu distraction y ne pouvoit remarquer ; je le pris sous le bras, et nous suivtmes le valet de cliambre , qui, après nous avoir fait tra* Terser plusieurs appartemens, nous moûtra une porte , nous en donna la cle , et s'en alla. A l'instant même j'ouvris cette porte mystérieuse , et je passai le premier. Je croyois conhoître toute la maison , que j'a- ▼ois parcourue cent fois, et je vis avec surprise que ce cabinet, aussi singulier que magnifique, m'étoit absolument inconnu; les murs et le plancbçr en sont revêtus d'un marbre blanc d'un éclat éblouissant ; et dans le fond, vis-à-vis de la porte, quatre superbes colonnes de porphyre soutiennent un baldaquin élégant de drap d'argent^ orné de franges brillantes, auquel sont attacbés àts rideaux de gaze qui , tirés alors entièrement, nous cacboient Tintérieur du pavillon ; mais au moment où M. d'Ai-
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merî parut dans le cabii^çt ^ ces rideaux s'ouvrir;ent tout à coup^ , çt nous cjj^écou- Trîmeis Al. d'Anglurç» , qui s'adressant à M. d'Àimeri ,- lui dit d'une yoix terrib)^ ,: Lève les yeux ,. barbare ^ et ççptemple U^
ouvrage !M. d'Aim^eri tressaille , et
porte ses regards sur le touchant objet t}ui devoit rouvrir toutes les plaies de son cœur.
Il voit sur un piédestal une statue de marbre blanc représentant la Fidélité éplorée.; cette 6gure tenoit d'une main uae longue chevelure blonde, et de l'autre pressait
contre son cœur une lettre à moitié ployée, dont on ne pouvoit lire que ce seul inqt tracé en grosses lettres d'or : Cécile. Acelte vue, votre malheureux ami, glacé d'étonnement et pénétré de douleur, reste
un instant immobile ; ensuite , jetant im œil
i 'il...'
égaré sur M. d'Anglures, il frémit ,^ il chancelle ;£t, s'appuyant contre une colonne ; Quoi! dit-il, le chevalier de Murville*., !
Oui , liii-méme , interrompit M. d* Anglui;es; oui, je suis cet infbrtimé....; le chevalier de Muryille, ton plus implacable ennemi. M I O ma fille. •• ! s'écria M. d'Ai-
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meri ; il n'en put dire davantage ^ ses sao* glotslui coupèrent la parole. Cruel , reprît M. d'Anghires , de quel bonheur ton exécrable ambitionm'a privé! U est juste qu'en* fin cette même ambition serve aujourd'hui à redoubler ta confusion et tes remords; songe à la forlime que je possède y à ces richesses que je méprise^ et dont je ne pouvois sentir le prix qu'en les partageant avec l'objet que j'adorois^ cette innocente victime de ta barbarie^ aussi sensible^ hélas ! que malheureuse; car^ si tu Fîgnores^ apprends que j'étob aimé....! Oui, barbare, Cécile . m'aîmoil; et, malgré ton atroce cruauté^ c'est elle qui m'ordonna de respecter ta vie; c'est elle seule qui pouvoit retenir ce bras dé^ sespéré... J'abandopnai ma patrie, je vin»
au fond du Nord chercher en vain le irepo»
que tu m'as ravi pour toujours Un ami
fidâe, le seul que j'aieconservé en France, me donne tous les ans des nouvelles de CédUe , je sais qu'elle existe encore.** Rend»en grâces au ciel./... Tant qu'dle vivra, tu n'as rien à redouter de mon ressentiment; DUOS... £b bien, interrompit en&i M. d'Ai-
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merl, satisfaites donc votre rage..* Votreami vous abuse. ••• Cécile n'est plus !.«• JSUe n'est plus ! s'écria le chevalier de Murville^ Cé<Âle n'est plus^ et tu respires encore.. « i A ces mots^ éperdu^ hors de lui^ il s'avan^ impétueusement versM. d'Aimeri. ..Je m'élançai entre eux; dans cet instant > le jeime Charles ^ guidé par son inquiétude , entra précipitamment > et voyant que je retenpis le chevalier de Murville : Quoi I lui dit-il , me trompiez-vous? que signifie ce transport furieux. ••• ? Si mon père .en est l'objet^
c'est moi qui vou9 en demande raison
Ces paroles rendirent enfin le chevalier de Murville a lui-même ; le visage de Charles et le son de sa voix avoient pour lui un c^rme irrésistible : à la fureur succéda l'attendrissement p ses yeux se remplirent de krmes } et se tournant vers M. d'Aimeri :
Ah I t^écriâ-t-il , donnezHmoi cet enfant ^ et je pourrai voDis pardonner les maux dont TOusava«npoisonnemavie..J M. d'Aimeri^ loin àe pouvoir lui répondre > ne l'entend^Âl même pas ; plongé dans la plus profonde réf erie^ lesyeuxfixement aitadiÀ
sur les cheveux de sa malheureuse fille ^ il n'étoit occupé que de ce triste objet ; je m'approchai de lui ; et le prenant par le bras : Venez ^ lui dis-je^ laissons M» de Murville livré à ses réflexions ; il se reprochera sans doute bientôt d'avoir aggravé des pdines mille fois plus vives que les siennes. Ouiy monsieur^ continuai*je en m'approchant duxhevalier de Murville^ j'ignoroûi ei votre nom et votre passion pour l'infortunée Cécile ; mais je savois que c'est dans les bras de son père qu'elle a rendu le dernier soupir, et que ce père malheureux , inconsolable xle sa perte 9 accablé de regrets, de douleur > ne supportoit la vie que pour ce jeune homme...., le neveu de Cécile^ et
l'unique fils que le ciel lui ait laisse
Quoi ! reprit le chevalier de Murville , son fils est mort. .... ? et il regrette Cécile . . .! Ah! s'il est malheureux, je suis maintenant le seule coupable.... ! Va , s'écria M. d'Ai* meri , cesse de te reprocher un emportement qui n'est à mes yeux que l'effet du
courroux céleste qui me poursuit
S'il est vrai qu'un vif ressentin^ient puisse
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durer toujours dans un cœur généreux i vous ne devea jamais me pardonner , et moi je dois tout excuser de vous. A cet mots , M.d' Aimeri s'appuya sûr le bras de Charles; je le soutins de l'autre côté, et nous sor^ ttmes tous les trois. Vous concevrez facilement la cruelle et profonde impression que produisit cette scène sur M. d' Aimeri; je le ramenai à ^^'^^^ dans un état digne de pitié; je passai la soirée avec lui; il me conta ^ devant le chevalier de Valmont, toute sofx histoire; et la termina par cette exhortation, qu'il adressa à son petit-fils : « Tu seras père » un jour, lui dit-il, garde-toi d'oser choisir » parmi tes en fans uii objet de prédilection; » défends-toi d'un mouvement de préfé- » rence, qui, devenant bientôt un senii- » ment exclusif, te plongeroit dans un )) funeste aveuglement sur les défauts et » les vices de cet enfant chéri , et te ren- » droit in j uste et barbare enversles autres. » Le lendemain matin je retournai seul chez le chevalier de Murville, que je trouvai dans le plus grand abattement, et se reprochant vivement son emportement de la
Teille; je portai ses regrets au comble^ en rinstraisant de tout ce que m'avoit dit M d' Aimeri ; il fondit en larmes au récit delà scène qui se passa chez la jeune fermière - ou Cécile reçut l'impression fatale qui lui coûta la Tie ^ et vous jugez de ce qu'il dut éprouTer pendant le détail de sa maladie et de sa mort. Après avoir repondu à toutes ses questions , je lui en fis k mon tour : il me dit qu'il ayoit changé de nom et qu'il s'étoit expatrié^ afin que Cécile n'entendit plus parler dé lui , et afin de ne jamais rencontrer M. d'Aîmeri; quHIavoît conservé une correspondance en France aTec une seule personne^ mais qu'en même temps il l'ayoit priée de ne' jan&ais lui pro^ noncer le nom de M. d^Aimeri ; que le temps et la raison^ en calmant les transports de son désespoir , n'avbiènt pu détruire sa passion 5 et que Cécile vivroit toujours au fond de son cœur; qu'enfin le désir de justifier les bontés et la confiance d^n grand prince ^ avoient fait naiire dans son âme quelques mbuyemens d'ambition ^ mais qu'i} n'ayoit trouvé de véritables consolations
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^e dans la retraite^ l'étude et le plaisir d^ &ire du bien. Avant de nous séparer ^ il écrivit à M. d'Aimeri la lettre d'excuser la plus touchante » et me pria de la lui re* mettre. M. d'Aimeri la reçut avec sensibilitéj le soir même nous apprîmes que le chey^lLer de Mur ville avoit envoyé chercher un médecin y et qu'il étoit sérieusement m<4ade : il est beaucoup mieux aujourd'hui; quand il sera parfaitement rétabli et en état de nous recevoir , je^ mènerai chez lui mou )eune prince > qm ne connoît ni sa maison^ ni son jardin; et M. d' Aimeri m'a demandé d'y conduire en même temps le chevalier de Valmont ;. ainsi je me flatte que toute anipiosité de part et d'autre sera totalement détruite avant le départ de M. d'Aimeri^ ijpi^ sachant que je vous rends compte de tous ces détails , me charge de vous dire qu^ voijis écrira par le prochain courrier , ei vous enverra tous les mois ^ suivant sa promiesse^ une copie de son journal.
Je ne puis fîi^ir cette lettre sans tous parler encore du chevalier de Valmont : je n'ai jamab vu de jeune homme de son âge ,
plus formée plus instruit, et en même ten^ plus simple et plus intéressant; il me parle sans cesse de tous et de votre aimable famille ^ et il assure qu'il n'existe pcnnt d'en&nt dans le nqtonde qu'on puisse comparer à la charmante petite Adèle : le jeune prince a pris pour lui la plus vive amitié ^ et je profiterai de cette Uaison y que j'approuve ^ ppur établir entre eux par la suite une correspondance suivie, qui contribuera sûrement à former beaucoup mon élève.
ito ADELE