‹ Adèle et Théodore, ou, Lettres sur l'éducationChapitre 19 sur 43 · LETTRE XIX · texte numérisé non relu

LETTRE XIX

La Baronne à madame de Falmont.

Vous désiriez savoir, madame, l'impression que produiroit sur Adèle un bal d'après -midi , et je puis à présent satisfaire votre curiosité. Je Tai menée hier au bal , avec son frère , pour la première fois ; vous savez que je lui ai donné un maître à danser en arrivant ici , et six mois de leçons l'ont mise en état d'aller au bal et d'y danser comme toutes les jeunes pefsonnes de son âge , d'autant plus facilement, qu'elle a sur elles Favantagc de courir et de sauter à merveille , ce qui la rend infiniment plus légère. Adèle, prévenue par la petite comédie dé la Colombe * , n'avoit qu'une médiocre envie d'aller au bal , et la toque , la coiffure haute , la considération et l'habit garni de fleurs.

^ Petite pièce da Théâtre d'Educations

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lui parurent en eBet un attirait fort incommode pourdanser. Quand elle fut habillée^ je la menai dans un salon , où nous trouvâmes madame d'Ostalis et quelques personnes qui avolent. dîné chez moi. Chacun loua son habit , mais sans dire un mot de sa figure , et madame d'Ostalis prenant la parole : Adèle est , dit-elle , ce qu'on appelle très^bien mise y mais ne trouvezvous pas que le lévite blanc qu'elle porte tous les. jours lui sied mille fois mieux que toute celte parure ? Toute le monde fut de cet avis, et convint qu'une élégante simplicité est toujours ce qui a le plus de grâce. Cette dissertation rendit Adèle encore plus mécontente de son habillement; elle ajouta que les fils d'archal de ses guirlandes de fleurs lui écorchoient les bras \ qu'elle nepouvoît se remuer avec son panier, et que sa coififure lui donnoit un mal de tête affreux : au milieu de toutes ces complaintes, cinq heures sonnèrent, et nous partîmes. En traversant l'anticham* bre, Brunel nous arrêta un moment, parce qu'il s'approcha pour voir Adèle dana sa

parure ; mais à peine eut-il jeté les yeux sur elle y qu'il se tourna en éclatant de rire. Adèle , un peu déconcertée , lui demanda raison de cette incartade. Eicusez-moi ^ mademoiselle , reprit Brunel , mais c'est que ce rouge et tout cet équipage-^là donnent à mademoiselle une si drôle de fîr

gure A ces mots , les rires de Brunel

reconmotencèrent ; alors nous continuâmes notre.chemin y assez attristées parTimpertinente gaité de Brunel , et nous mon tâmes en voiture en fort mauvaise disposition pour.aller au bal. Quand nous fûmes arrivées dans la salle ^ à peine Adèle étoit posée sur sa banquette, qu'elle me pria de lui ôler une petite fourmi qui couroit sur sa joue* Vous devez souffrir cela , disje ç|i riant ^sans quoi vous barbouillerez tout .y.Qtre rouge , et vous serez hideuse.

Adèle, murmura fort contre le rouge ; et un moment après, ne pouvant résister à la démangeaison , elle passa sa maiu; sur son vidage ^ deux ou trois fois, se dessina plusieurs t raies sur Ja joue^ et se couvrit de. rQuge et les yeux et le ,nez; je Fenga-

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geai à se tourner vers une glace ; elle s'y regarda^ et ne s'y vît pas avec satisfaction : cependant^ prenant sc»i parti d'assez bonne grâce : Je ne crcôs \m, me dit-elle ^ qu'en icet état j'aie ici beaucoup- de succès^ et qu'aucun danseur veuille se charger d'une semblable figure. Eh bien! repris «je, si vous ne dansez pas , nous pourrons <iaû9er.

Par exemple^ dites-moi ce que vous pensez de cette petite demoiselle qui danse là avec Théodore? — Ah ! ii y a déjà long-^temps que je la remarque. — £h bien \ coaunsat la trouvez-vous ? — Mais elle a l'air d'une folle ; regardez donc , çaman , dans les repos de la contre-danse^ comme elle s'agite, avec quePair familier elle farle k tous cfes

jeunes gens, quelles mines elle fait !

'RéeUenient c'est une girouette qw sa

tète Ah! elle danse à présent Mkm

IDieu , comme elle saute et comme ^le tcfanie, cela est fort drâte, mais cela «st 'fort laid , n'est- ée pas , maman ? — Oui , elle a la prétention tl'ietre excessivement leste, et elle ignore apparcmrtient qu'il faut, av»nttout, i^tme jçrnie personne

ET THEODORE. l^9

.ait Tair noble et modesle : d'ailleurs on peut damer très-légèrement, et 3Ùrement a^ea beaucoup, plus de grâce, sans faire toutes cea conu>rsions et tous ces sauts ridiculesk*** --«Maïs, maman, je m aperçois que ce genre de danse est très à la mode ; tenes, voyez- vous ces deux jeunes personnes, l'une en couleur de rose, et Tautre en

blanc C'est la même chose..... -* Oui ,

en effet, c'est le goût dominant , et cela est fort sin^ple : tout ce qui est bien est toujours rare, le nombre des gens raison* nables et de bon goût est très-borné, et c'est ce qui fait aussi que chaque personne de cette petite classe est si admirée ; car, si la vertu , l'esprit , les talens et les grâces étoient des^ avantages très* communs , une personne honnête et aimable trouveroit sûrement dans la société inSniment plu» , (1 agi^meat et de bonheur ; mais , confondue dans la foule, elle ne pourroit s'y distinguer^ et n'auroit que bien peu de nxoyens d'y acquérir de la gloire et de s'y faire admirer; -^ Oui, j'entends cela, maman, tout ce qui est bien est toujours rare : et voilà

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pourquoi il y a un si grand nombre de €0- ' quelles, de personnes oisives, paresseuses, ignoranles , étourdies, et de peliies demoiselles qui ont des airs évaporés, et qai font tant de pirouettes et de bonds pour se donner l'air leste. Il faut pourtant être bien bêle pour aller se placer dans celle foule^là, au lieuse choisir la petite ûlasse^ qui est si charmante...., oii Fcn sera distinguée, admirée ! Adèle en éloit là

de son discours, lorsqu'enfi*! un jeune homme vint la prier de danser ; elle qnittoit une conversation qui Tamusoit, elle savoit qu'elle étoit mise à son désavantage ; d'ailleurs, n'ayant jamais été parée , elle éloit fort gênée et par sa coiffure et par son habirt , de manière qu'elle dansa mal, et vit bien qu'on la critiquoît et qu'on ne la trouvoit point du tout jolie : aussi revint-elle sur sa banquette avec le ferme projet de ne plus danser. De temps en temps on passoit devant nous de grandes corbeilles remplies de rafraîchissemens et de tartelettes qui tentoienl beaucoup Adèle:

accoutumée à ne manger que du pain ou

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du fruit à son goûter , elle ne touchoit à rien; mais je m'aperçus que les corbeilles lui arrachoient quelques soupirs^ et la fai« soient tomber dans la rêverie. Adèle » lui dis-je , vous conmiencez à n'être plus un enfant^ vous avez onze ans: ainsi^ mangez^ si vous avez faim^ et de tout ce que vous voudrez , pourvu que ce soit sans excès :

au reste , je m'en rapporte entièrement avons. Adèle profita de cette permission avec grand plaisir; et moi, toutes les fois que je voyois arriver les corbeilles, je tournois la tête d'un autre côté, je parlois à mes voisins; et, croyant que je ne l'observoîs pas le moins du monde, Adèle mangcoit toutes les tartelettes qu'on lui prcsentoît. J'allois quitter le bal , lorsque Théodore, fprt ému, accourut à ma banquette, et me dit tout bas : (( Il vient de m'arri- )) ver un malheur :en jouant tout seul dans » un petit cabinet , j'ai cassé une bdle » glace, et je vous prie, maman, d'en ins- » iruire la maîtresse de la maison, afin que » personne n'en soit soupçonné injuste- >) mei^t. » ,

iSs adêCe-

VocM concevez^ madame^ le plaisir que ine catiaèrent cette candeur et cette délic»^ tesse : j'^embrassai Théodore^ et après avoir fait Ywéa de sa faute à la maîtresse de b maifton^ je remmenai avec sa sœur^ et non» partîmes. A dële ëtoit triste et silencîeiMey je lui en demandai la raison, elle me répondit qu'elle avoit un p^u mal à la tête : Cest, repris-je, parce que vous aver une indigestion. — Moî, maman! — Oui:

vous avez mangé dix tartelettes^ six me^ ringùes , et pris deux (asses de glaces à la crame; ainsi il n'est pas étonnant que vous soyez malade. — - Je ne croyois pas avoir autant mangé. — Ni que je vous eusse si bien observée. Ceci doit vous apprendre deux choses : premièrement, que la sobriété est une vertu aussi utile qu'elle est estimable; et secondement^ que rien ne peut me distraire de vous , et que même , en ne paroissant pas vous regarder, je vous vois parfaitement. D'ailleurs , Adèle, quand on a de la générosité , on n'abuse jamais de la confiance que les autres nous témoignent — Oh! maman, je sens

ET THEODORE. i5S

mon tort, je le réparerai. — Je l'espère ; mais faut*Uy mon enfant^ que vous ayes toujours besoin d'une fScbeuse expérience pour voui^ persuader de ce que vous pourriez apprendre par&itement^ si vous ajoutiez plus de foi à mes discours... ?— Ah ! maman > je crois tout ce que vous dites.... — • Pourquoi donc ne me le prouvez- vous pas dans l'occasion? Par' exemple (sans par-^ 1er des tartelettes)^ pour votre habit de bal^ je vous avpis conseillé d'en préférer un bien simple : ma petite comédie de la Colombe avoit paru vous inspirer même de l'aversion pour une parure si l'echer-^ chéé; et cependant^ quand vous avez vu > chez mademoiselle Hubert^ un habit garni de fleurs , vous avez désiré d'en avoir un semblable; vous voyez le succès qu'il vous a procuré^ ainsi que l'énorme quantité de ronge que vous avez mis.... -^ Oh ' c'en est fait^ je n'aurai jamais d'habit garni de fleurs^ et je ne mettrai jamais de rouge.

— Ne soyez extrême en rien j il faut suivre les modes ^ mais toujours avec modération i je désire seulement que vous ayez assez

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Lon goût pour préférer on général une noble simpllcué, à la fois modeste, elégante et commode ^ à la vaine affectation d'une parure éclatante et surchargée d'ornemens. Comme j'achevols ces mots^ la voiture s'arrêta; la pauvre Adèle, ne pouvant se soutenir, descendit avec beaucoup de peine : arrivée dans sa chambre ^ elle se trouva mal , vomit prodigieusement, et n éprouva pas même la consolation d'inspirer la plus légère compassion à tout ce qui Fentouroit : au contraire, elle entendoit chacun s'étonner qu'elle eût eu si peu de .sobriété, et témoigner un extrême dégoût pour l'espèce de mal qui la fjjiisoii souBVir, et enfin ne prononcer le mot indigestion qu'avec un grand air de mépris , excepté moi cependant, car Je me taisois, et seule je soignois Adèle avec l'air de l'intérêt et de la pitié : aussi me témoignoit-elle une reconnoissance, une tendresse et un repenti?* qui me touchoient véritablement, et qui m'assuroient qu'elle n'auroit jamais d'indigestion par sa faute.

Tout ceci m'a fait faire une réflexion

ET lUfiODORE. i5S

qni prouve bien* la bonté de notre plan d'éducation ; c'en que renfàiit le mieui né ne supportera jamais parfaitement une épreuve absolument nonvelle. Pareiemple^ vous avez vu Adèle dans une chambre remj^e de bonbons et de confitures, et se croyant seule, sans être tentée d'y toucher, prçe qu'elle avoit donné sa parole de n'en point manger; vous avez yu aussi combien il a fallu de punitions et d'épreuves pour Taraener à ce point de probité; elle y est parvenue; mais, comme jusqu'ici eUe n'avoit été sobre que par obéissance et par un sentiment d'honneur, aussitôt qu'elle a été livrée à elle-même à cet égard , elle.

a oublié tous les éloges qu'elle a entendu faire de la tempérance, et elle a mangé avec excès. Mais si l'on oublié facilement des discours, on. se souvient éternellement des faits, surtout lorsqu'ils ont été accompagnés de circonstances fâcheuses :

il est donc nécessaire , il est donc indispensable d'instruire les cnfans sur tous les points, non par des raisonnemens , mais par l'espérience même : je n'exclus assuré-

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ment pa&Ie râ^soimei^^i^t, m^is^il faiH tOi^ )ourSy je le répète, que Texp^rienôe en dê^ naontre la adIÀdUé.

Pour rereniii.à Aékhf elle avoit ei3C<H*e mal à la téta ce: matm> et «He iétolt très* fatiguée; madame d^Ostalîs fa beaucoup sermonnée : Enfin, a-t--el)e ajouté, voua me trouvée de belles deAts et de la fratcheur , madame de Oermeuil ne vous parott pas joFie, parce qu'elle n*a plus ces avantages ; elle est cependant plus jeune que moi dii deux ans..;. — Mais jamais elle rfa eii votre teint et vos dents...? — Pardonnez-moi , quand die s*est mariée , elle * étoît d^une fratcheur parfaite j maïs elle est gourmande;^ elle mange beaucoup de tar^ telettês, elle a souvent des indigestions ^ et vous voyez comme elle est couperosée- Adèle a paru très-frappée de ce discours , et deux jours entiers d'une diète bien austère donneront encore plus de profondeur aux réflexions qu'elle pojurra faire sur ce sujet. Adieu, madame; vous voyez aVeo quelle exactitude je vous obéis, et il faut ea

ET IIBEOMEE. i$7

eâei que je compte. bien ^ur votre bontë particulière, et même sur votre prévention pour Adèle^ pour oser me livrer avec tant de confiance au pkôsir de vous parler d'eUc.

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i53 ADELE :

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