‹ Adèle et Théodore, ou, Lettres sur l'éducationChapitre 22 sur 43 · LETTRE XXII · texte numérisé non relu

LETTRE XXII

JÙia Baronne à madame de f^almont. '

Il est vrai , madame^ que nous sommes décidées à aller en Bretagne avant de retourner en Languedoc ; et ce qui nous y détermine, est le désir de voir deux person-' nés aussi intéressantes. qu'extraordinaires, ^nonsieur et madame de Lagaraye. Voici leur histoire; M. le marquis de Lagaraye* passoit pour l'homme le plus heureux dé la Bretagne : chéri d'une femme aimable, considéré dans sa province par son mérite personnel , sa naissance et sa Fortune , il rasseilibloit dans son château toute la bonne compagnie des environs j on y jouoit la

* Cette histoire est trës-vraie , et l'auteur en tient les détails d'uue persoûne qui a eu le bonheur de connoitre particulièrement monsieur et madame de Lagéraye, qui ne sont morts que vers 1752. Cet ami de M. de Lagaraye , étoit le bienfaisant et vertueux Chamouset»

ET THEODORE. i6S

comédie^ on y donnoit des baU^ et chaque jour amenoit une fête nouvelle. Madame de Lagaraye partageoit les goûts de son mari, et tous les deux croyoîent avoir fixe le bonheur, quand tout à coup, au milieu d'une fête, la mort subite et extraordinaire de la fille unique * de monsieur et de ma-^ dame de Lagaraye produisit dans le cœur du malheureux pèro une révolution aussi sin-* gulière qu'imprévue. Le dégoût du moiide^ le détachement de ses biens frivoles, Itj conduisirent bientôt à la dévotion la plus sublime , et en même temps lui inspirèrent un dessein qui n'a peut-être jamais eu d'ex^nple. M. de Lagaraye communique à sa femme et ses idées et ses projets, et rieii n*en retatde l'exécution. Ils partent pour Montpellier, ils y passent deux ans , uniquement occupés à s'instruire de tout ce qui peut avoir rapport à la chirurgie; ils font plusieurs cours d'anatomie, de chi-r

* T<mtes ces circonstances sont vraies, à l'exception que cette personne , qui monmt subite* ment, n'ëtoit que parente de M* de Lagaraye; qui n'a jamais eu d'enfant. - **

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rurgie % apprennem à saigner, à panser des plaies ; el , réunissant pour ce genre d'étude toute l'application que peuvent donner de grands raolifs et un véritable enthousiasme 9 ils font l'un et l'autre les plus élonnahs progrès» Pendant ce temps ^ on travaille par leurs ordres au château de Lagaraye, qu'on transforme en un vaslc hôpital contenant deux coi'ps de logis, l'un pour les hommes, et l'autre pour les femmes ; et ce séjour, où régnoient jadis les plaisirs, le faste et la mollesse, est devenu le temple le plus auguste de la religion et de l'humanité. Cependant monsieur et mada me de Lagaraye partent de Montpelher, et arrivent dans leur terre ; M. de Lagaraye , âgé alors de quarante-cinq ans, se met à la tête de l'hôpital des hommes, et consacre sa vie et 3a fortune à servir les pauvres dont

'* M. de Lagaraye a même fait sur la chimie quelques ouvrages trës-estimés , et plusieurs découvertes utiles. C'est lui qui a découvert les propriétés el donué sou nom au sel de Laga^ raye^ improprement nommé sel; car ce n'eat que l'extrait sec de quinquina.

sa maison est ]*a$ile. Madame de Lagarnye^ pins jeune que son mai î de dhc ans , s'impose les mêmes devoirs dans l'hâpital des femmes ; belle et jeune encore, elle quille avep transport les riches parures de la vanité pour prendre le modeste vêlement d'une humble hospitalière. Cet éinblissement, cet exemple de toutes les vertus, audessus peut-être de tout ce qu'on a jamais vu de digne d'être admiré, subsiste encore, etdiïre depuis dix ans. Voilà , madame, ce que nous voulons voir. Adèle et Théodore doivent faire leur première communion dans six mois, et je ne puis les y préparer mieux qu'en leur faisant faire le voyage de Lagaraye. Il est si doux d'admirer de près la vertu ! L'hommage qu'on lui rend est un premier pas vers elle.

Madame d'Ostalis part avec nous pour la Bretagne ,lBt viendra même en Languedoc passer trois mois: ainsi je ne laisserais Paris que madame de Limours que j y puisse rc-

gretteré

Vous me demandez quelques détails sur Taimable enfant qui doit cire un jour ma

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belle^fille (si son cœur n'y met poini (Fobstacle ); elle est en effet charmanie^par sa figure et son caractère; Théodore la trouve bien douce et bien jolie , et Adèle l'aime passionnément. Constance n'aura pas autant de talens qu'Adèle ; me^is elle est raisonna* ble, sensible^ égale et obligeante. Madame de Limours l'élève bien^ et ne lui a donné que d'excellens principes : cependant cette enfant a un excès de sensibilité et une dis^ position à la mélancolie y qui ^ par la suite y si l'on n'y prend garde , pourroient faire son malheur* Adieu^ madaaie; nous partonSi demain pour Lagaraye ; nous y resterons trois semaines, ensuite nous reviendrons passer quelques jours à Pans : ainsi ^ dans six semaines à peu prè^, j'aurai le bonheur de vous revpir , et je me flatte que vous ne doutes pas de Timpatience avec laquelle j'attends l'instant qui doit nous réunir.

ET THEODORE. i&j

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