LETTRE XXIII
Le comte de Roseville au Baron.
Vous n'imaginez pas, mon cher baron , le plaisir que voire lettre m'a cause , ce que vous mande M. d'Aimeri au sujet de mon jeune prince, me flatte véritablement^ car les éloges indirects sont les seuls qui puissent faire quelque impression. M. d'Aimeri s'étonne surtout de la facilité avec laquelle il s'exprime, el de l'application qu'il met à tout ce qu'il fait. Vous avez vu comment j'ai su lui apprendre à bien parler; il a pris celle habitude en jouant et en s'amusant. A l'égard de son activité , il la doit principalement à une petite attention de ma part :. quand je suis arrivé ici, il avoit sept ans et demi ; je le trouvai indolent , paresseux , ne se divertissant de rien ; et , remarquant d'ailleurs en lui de la vivacité naturdUe et de l'esprit , je compris que IL 8
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ces défauts ne venoient que de quelque vice particulier d'éducation , et je le découvris bientôt. La chambre du prince étoit remplie de tous les joujoux imaginables ; et l'enfant , au milieu de ces trésors , ne sachant ^ur quel objet fixer son choix , voulant jouir de tout , ne jouissoit de rien , et s^accoutumoit à l'inconstaiïce , qui ne peut que fatiguer, et ne satisfait jamais : d'ailleurs, cinq ou six personnes subalternes entouroient le jeune prince , et n'avoient d'autre occupation que ceHe de lui inventer des amusemens, et de lui épargner la peine d'aller chercher le joujou dont il avoit envie, ou de ramasser son volant, sa boule, etc. : aussi le pirincë étoit-il 51 bien. accoutumé à tous ces soitis serviles , que si la chose qu'il tenoit lom* boit à terfe , il ne faisoit pas le plus léger mouvement pour la ramasser , certain que six personnes alloient se f>rédpicer à la fois pour lut rendre ce service. JPai banni de chez lui tous ces esda Vos ; que j*ai remplacés par un séulehfknt de wn âgej en même temps j'ai renvoyé tdutes
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ks boutiques de joujoux^ et je n'ai garde (|u6 ce qui éloit rëellemeDt nécessaire à son amuëement. U a d'abord troavé cette réfomie -Ibrt rigoureuse y mais en peu de lemps il a perdu sa paresse et son indolence^ et il a pris toute l'activité qu'il étoit fait pour avoir. *
Nous avons eu ensemble avant«bier one scène très-sërieu&e. Je «uis entre cbez lui à huit heures du matin ^ fai renvoyé ses valets de chambre y alors je me suis approché die lui^ eh l'embrassant : Vous avez aujourd'hui treize ans ^ lui ai-je dit, votre éducation n'est pas finie ^ votre ca-»
ractère et voire esprit ne «ont pcânt encore formés et ne jpeuvent l'être , mais cepen* dânt vous n'êtes «plus un enfant ; et y dans k rang oh vous êtes y maintenant toutes
vos actions deviennent tinéressantes
Teiiiez , monseigneur y continuai-^e y voici huit volumes de mon écriture y qui con-* tiennent le journal de votre enfance ; vous y trouverez quelques réflexions quine votis seront pas inutiles^ même dans t^ moment : recevez ce présent y qui d'ailleura
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VOUS prouvera à quel point je me suis occupé de vous Ah ! sûrement il m'est
cher, interrompit le prince , je le relirai avec intérêt, et je le conserverai toute ma vie;.... Mais, poursuivit -il, vous ne ferez donc plus de journal...... ? Pardonnezmoi , répondis - je , et je l'écrirai même avec plus de correction et d'attention , car celui-là sera pour la postérité — Gemment ? — Monseigneur, je vous le répète, vous n'êtes plus un enfant , le journal de votre vie devient une histoire : ainsi, comme r historien sera exact et fidèle , prenez garde à vous, et songez enfin que vous ferez mon bonheur toutes les fois que vous me procurerez l'occasion de vous louer.
— Mais ce journal ne sera jamais imprimé ? — 11 le sera certainement : on sait que je l'écris , et sûrement, après ma mort , ce manuscrit sera rendu public, n'en doutez pas. — Et si j'avois le malheur de faire quelque chose de véritablement blâmable, vous l'écririez,... ? — Non, le journal fini* roit là ; mais je vous quitterois.... — Ah !
vous le continuerez, je vous le promets; je
VOUS croirai toujours : ainsi je ne ferai jamais de grandes fautes. A ces mots , nous nous sommes attendris l'un et l'autre : le prince m'a fait promettre que je ne me séparerois jamais de lui , et je sens qu'en effet , s'il répond à mes espérances^ il aura le droit de disposer de ma destinée , et pourra me tenir lieu de tout ce que je lui sacrifie , malgré Tatlachement si tendre que je conserve à ma (àmille, à mes amis et à ma patrie .
J'approclie , mon cLer baron , d^un moment bien critique et bien important, celui où les passions de mon élève vont tout à coup se développer , et certainemenu il en aura de très- vives : il a le plus grand. dé$ir de se distinguer ; il est actif, appliqué , sensible , reconnoissant ; il ne juge jamais en mal légèrement , il lui faut des preuves évidentes pour condamner , mais il se prévient trop facilement en bien : c'est un défaut très- dangereux dans un prince , et dont je ne cherche cependant à corriger le mien qu^avec de grandes précautions > dans la crainte d'altérer la bonté
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de soij; cceur. Tout ce qu'il trouve aîma'»
ble ]ui paroît parfait ; il juge les personr nés qui lui sont indifierente» avec un diaccrnement extraordinsâre.pour scm âge; mais il devient aveugle pour celles qui lui plaisent ; et^ dès que son cœur est touché ^ il n'examine plus rien ^ ou ^ pour mieui dire ^ il perd une partie de sa pénétration naturelle. Comme il a du goût -et de la dé* licatesse i il est plus sensible qu'un autre aux grâces; et des manières nobles et agréât l>leâ f \Xiyc Gonrersation fine et spirituelle ^ le séduisent aisément. L'abbé Dugnet dit
avec raison :
c< Les princes ont ordinairement un
» goût exquis des manières , ot ils sont
)) par-là plus exposés que les^ autres a sq
» tromper sur le fond. Ils sentent lom $
» mais ils ne voient pas tout ; ils sont inî-
» vités ou offensés par des choses qqi le
» méritent^ mais qui souvent ne sont pas
» ce qu'il y a de plus essentiel ; ils jugent
» promptement de ce qui est visible , et i
» pour l'ordinaire I le jugement qu'ils er
» portent est fort sûr, mais ce qui est vi-
ET THEODORE. ifj
» slLle e&t )*arenieiu décisif; el quand ou » a ceriaioes qu^Iîlcs imposa lUcs, on cslfa- )) cilextical dispensé |)ar eux d^uhe épreuve a un peu sévère, t)
La pr'mce a éié élevé avec le jeune Sùlback ^ le fils d^ son sous-gouveraeur ^ qui y à r^ge de seize ans^ annonce déjà toutes les venus de son père ( un des |)lus honnèies hommes que je connoisse ); mais le prince a pour lui beaucoup pli;^ d'et-^ Urne ^ue de p^odiam^ parce que ce jeune homme manque de grâces^ et n^a rien de briUanl^ quoiqu'il ait, beaucoup d esprit et der^iison. Au contraire , le prince a la plus vive inclina lion pour le comté do Stralzi > l'unique héritier de la plus grande maison (le ce pays-ci , qui a dix-sept ans, une trèshelle figure, un esprit superficiel > mais beaucoup de finesse ^ de souplesse et de grâces; sa naissance et le rang de son père lui donnent le droit de faire souvent sa cour au prince , dont il est mieux accueilli que je ne ]e vûudrois au fond du cœur ^ car je crois celte liaison très-dangereuse ; cependant je me garde bien de le témoi-
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gner : mes remonlrances ne détacherolent point le prince, et me rendroient suspect auprès de lui d'une prévention injuste, ce qui m'ôteroit la possibilité d'exécuter les desseins que je médite pour lui ouvrir les yeux peu à peu. L'arrivée du chevalier de Valmont a produit une trèsgrande diversion dans les sentimens du prince pour le comte Slralzi : le chevalier a plus d' agrémens encore , et son esprit, son instruction, sa modestie, suffiroient seuls pour gagner tous les cœurs j s'il devoit se fixer ici , je suis bien. sur que, même sans le vouloir et sans y penser , il snpplanteroit facilement le jeune favori ; mais malheureusement il pari dans un mois.
Je n'ai point oublié, mon cher baron , la promesse que je vous ai faite de vous envoyer une description du jardin de M. de Murville; je n'y ai point encore mené le chevalier de Valmont , parce que la maladie de M. de Murville a été très-longue, et que, pendant sa convalescence, M. d'Aimeri et son petit-fils étoicnt en Russie. Mais
enfiti, nonsy allonsd'aujourd'huieh quinze, et je vous écrirai en revenant de cette promenade. Je vous prierai de coihmuniquer celle lettre à ma sœur, car vous savez combien eDe est curieuse de tous les détails qui ont quelque rapport au chevalier du Murville ; elle m'a écrit à ce sujet six pages de questions, et voudroit que je lui rendisse compte de tout ce que le chevalier de Murville a fait et pensé depuis l'instant qu'il a été forcé de renoncer à Cécile et à sa patrie. Si vous êtes encore à Paris, dites-lui, de grâce, qu'il a quitté le nom d'Anglures , et repris celui de Murville; qu'il a quarante ans, qu'il n'a point (le cïieveux blancs y qu'il est encore beau^ qu'il a l'air mélancolique y que sa santé est très-inauçaise , et qu'il n'a jamais rien aimé que Cécile. Entre mille questions que me fait ma sœur, voilà les principales; elle ajoute qu'elle n'aura de repos que lorsque j'y aurai répondu, et que, si c'est d'une manière satisfaisante, elle n'aura plus qu'un désira former, qui sera d'avoir un portrait bien ressemblant de cet homme rare, le