LETTRE XXX
Z^e Baron au Vicomte.
Je courus hier un assez grand danger, mon cher vicomte; c'est une petite aventure dont le récit vous fera sûrement plaisir , car vous allez voir si le dénoûment a été satisfaisant pour moi. Vous savez que la rivière d'Aude forme un canal en face de ma maison; j'ai fait faire une grande tente, de temps en temps nous allons nous baigner ; mon fils apprend à nager , il y réussit à merveille, et c'est un de ses plus grands plaisirs.
Hier, la chaleur étant excessive , nous fûmes à la rivière , mon fils, Dain ville et moi, suivis de mon chien barbet, ce fidèle Mouche que vous me connoîssez. J'ai nagé comme à mon ordinaire ; au bout de quelque temps j j'ai dit à Dainville et à mon fils de regagner la tente, d'aller se rhabiller,
et que je les rejoindrois bientôt. Ils mont quitté , je m'amusoîs avec mon chien ^ quand tout à coup le sang me portant à la téie d'une manière aussi subite que violente , j'ai senti que j'étois prêt à m'ëvanouir. J'ai voulu regagner promptement la lente; mais, la force m abandonnant eniierement, je n'ai eu que le temps de crier : A moij Mouche ; et j'ai perdu connôissance.
En reprenant Tusage de mes sens , je me trouve sur le rivage et dans les bras de mon fils ; il étoit à moitié habillé , tout couvert d'eau, le visage égaré, pâle , défiguré; et, dans le moment où j^ôuvre les yeux , il saisit mes deux mains avec un transport impossible à dépeindre; et, les pressant contre son sein, il pleure, il crie, il m'embrasse, et me fait cent questions à la fois»
Il étoit si saisi, si tremblant , que j'ai craint pour lui l'effet d'une émotion si violente , et que je n'ai joui qu'imparfaitement , dans ces premiers momens, de la joie que de voit me causer sa sensibilité. Cependant on nous rhabille; et nous montons en voiture; alors je demande quelques détails. « A
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X» peine , me dit Dainville , avez-vous fait » ce terrible cri : A moi , Mouche , que » M. Théodore, qui s'habilloit, s'échappe D des mains de Brunel , s^élance dans la 5) rivière , en s'écriant : Eh ! que ne dit" y> il : A moi , fnon fils ! Ce furent ses n propres mots. Je me suis précipité après )) lui, je Fai saisi dans mes bras , malgré » ses cris et sa violence; au même instant^ » unbateher, par mon ordre, vole à votre » secours; nous vous voyons sur l'eau ^ » votre chien vous tenant par les cheveux, » et vous traînant vers notre côlé ; le ba- » telier vous atteint et vous ramène, tout » cela en moins d'une minute..... » Remarquez , înterrompis-J€, comnae le courage et la générosité sont des vertus nùlixr relles,xet, pour ainsi dire, d'instinct; jugez, d'après l'intrépidité de mon chien, si l'on a eu tort d'attacher le déshonneur et l'infamie à la lâcheté, et si celui qui craint d'exposer sa vie pour sauver celle de son semblable , ne se rabaisse pas mille fois au-dessous de l'état de Mouche. Et vous, mon cher Théodore , continuiai-je, vous ave»
Élit une action que je me rappellerai arec
plaisir Celle de Mouche, repriitF^il,
mérite seule d'être admirée : pour midi, je js'ai . < que mon devoir. J'ai senti que eette idée blessoit un peu son cœur, je n'ai pas fidt semblant de m'en apercevoir; et raprenam la parole : Si vous étiez dans la J^rce de l'âge ^ lui dls-je, si vous salies aosaî bien nager que Mouche , votre rëflexipn adroit vraie; au lieu de cela, voua n'av62 |Mi8 treize ans , vous n'apprenez à nager que depuis six semaines : ainsi je dcSs âtre véritablement reconnoissant tet toudié de ce que vous avez fait pour moi. '
Je me fis saigner hier, je me porte à kier veille aujourdliui; j'ai été me baigner ee Qiatin et nager avec mon fils , qui , pour cette fois, n'a pas voulu me quitter un instantf dans la crainte que je ne me trou* tasse mal encore. Qu'il est doux d'être iimé ainsi d'un enfant dont on attend tout le bonheur de 3a vie I mais il n'y a point de père qui ne puisse goûter une satisfac-* don semblable, s'il veut remplir tous les n. i5
A(jo ADELE
ileToirs sacrés qui lui sont imposés par la jiature.
Oui assurément, mon olier vicomie, luon fils apprend déjà les mathématiques ; à douze ans, il a commencé le prunier .volume de.M. Bézout , qui traite de l'anlhjnéticfue; dansqnelqoes niotS"iiCMcis passerons au second ; à qiiinse ^ns il étôdieva le troisième; et à dix^sept ans ^ le <piatrièmè^ qui traite de la mécanique : comme je. veux qu'on émpk»e six ans à 1 etadd des matliéjQfiatiques, iliSuSii d'y'con^crer Ums béur^i
par semaine. Ea.suivant' celle mé«}iod#| <>n peut ' être sûr de ne point rfinî^^uer k» enfans; et, quel que soit le degré de. leur inteIli^Qce,il ejsi^presquevnpoânble qp% ii'apprénneilt ^ pa^ defc 'liiliillérliatiquês tout ce qui peut être nécessttii^ iiH» jour à ^m<^ qqci état qu'on les destine* Je .concile mm apprendre k ma fille ce qu*^ (^i iadispoor ^bte.de >avoir dC('la^piiiétrâf(,rp!Our,étre en ctatdele ver un plan et de desbin^ 'avec régj^la^h^ un pay^ge d'apré/inatare, et dans lequel la perspective soit bien obser-r
yée. A T^ard du latin, mon filsiçonunenT
ET TIlfiODOKE. 291
cera à l'apprendre cet auiomue^ je me servirai dit Cours de Latinité de lainière , ^i me paroit'uli très-bon ou vriige dans ce genre I Car il a le mérite qui manque à tous les.mdimens^ celui d être toujours intelligible^ et je suis bien certain que mon fils, à dix-sept ans, saura le latin beaucoup mieux que la plus grande parlie des -gens du monde I même de ceux qui passent pour avoir Sait de bonnes études. Je trouve encore dans sa méthode un avaniage trèsgrand^ selon moi) celui de ne point blaser mon élève sur des ouvrages voritablement dignes d'être adminés : si uo eufaqt qui apprend le latin depuis Tâge de six ans n'est pas en état à doiu^ délire Virgile > il a perdu- son tem{>3; s'il Ht VirgUç à douze siJQSV -il e&timpossible quil^a puisse saisir IfBS beautés j cepeadanl ili'i^piprjeod par çf|Hir;< e(^ qpapd.il aura. dix^huit ans > il comprendra bien que UÉnéide^cst un Gtiefd'œuvre^ naais il ne le .sentira^que . foiblen^i^ ou du mpins il le sentira .sans trans--
; J'aiiaitupe remai:miç-^t^^,^^i4ière^
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c'est que tous les gens qui ^ dans l'opinion cûOHnunc , ont reçu la meilleure ^uoatien sont en général précisément ceui qui ont le moins de goût pour la lecture, et cela doit être : ces personnes si bien élevées ont lu à quatorze ans tous les ouvrages supérieurs de notre langue ; comme ^es étoient hors d'état d'en sentir le mérite, elles n'en peuvent conserver qu'un souvenir fort ennuyeux ; elles en concluent trèsnaturellement qu'elles n'aiment point la lecture , elles y renoncent ; ou, si elles se décident à lire encore , croyant connottre tous les bons livres , parce qu'elles les ont sus par cœur dans leur enfance^ elles né lisent plus- que des ouvrages médioci^ maisqui du moins ont pour eDes l'attrait si piquant dé la nouv eauté. Je me souviens d^avoif vu autrefois dans .mes voyage» un jeune prince âgé de huit afns, qui ine- paria pendant' une hetire de Tél^aque; son gouverneur m'assura que Monseigneur air moit passionnément cet ouvragé^ qu'il Vavoit extrait d'un bout à Vautre. Hâasl tant pisi répondis- je, le pauvre en&nt
^ ET THEODORE. agî
n'aura jsondis lu Télémaque ! Théodore , il est trai ^ ne fait que commencer les mathématiques ^ et n'a pas encore pris une le* çon de latin ^ mais il sait les principes généraux de sa laogue , qu^il n'a point eu l'ennui d'apprendre dans une grammaire , et que je me suis contenté de lui enseigner verbalement en corrigeant son orihogra-^ phe ; il parle et lit parfaitement l'anglais et l'italien ; il entend un peu l'allemand ; il a une idée géi^érale de la géographie , et sait déjà de la chronologie tout ce qu'il est déarable qu'il en s^che jamais : d'ailleurs > les lanternes magiques et plusieurs autres jeux de sa première enfance^ et les Abrégés de madame d'Almane 9' ont gravé dans sa tête une prodigieuse quantité de faits historiques ; et , ce qui vaut mieux que tout cela , son esprit est aussi juste que son cœur est pur ; il a sur tous les points principaux de la morale j des idées nettes et précises ; il sait par sa propre expérience que le parti le^ plus honnête et le plus vertueux est toujours le plus sage ; que nos penchans nous égarent , que la raison seule doit nous gui-
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der , et qu on ne peut élrô* estimé , chérie heureux enfin y que par elle. Quand on se contentera de dire toutes des vérités , on ne-fera que répéter des lieui communs qui ne produiront nulle impression; mais qu on les prouve , et le grand but de ^éducation sera r^upli , ou gravera daris le coeur des principes ineSâçables.
Quant aux talens de pur agrément , je ne donnerai à Théodore que celui du àes-sin.y pour loquel il a beaucoup de goût ; il commence à dessiner très-joliment d'après nature > ainsi que sa sœur ; madame dH3stalis rend dans ce moment notre petite académie fort brillante j elle y est très-assidue> et Dainvîlle, comme vous le croyez bien , lui a cédé Thonncur d'y présider» Adieu , mon cher vicomte; mandez-moi , je vous prie , si M. d' Aimerî enfin est arrivé à Pàris ; VOUS- le trouverez bien triste , mais c'est un homme d'un grand mérite , et que vous seirez sûrement charmé de connotire. Parlez-moi aussi du chevalier de Valmont ; il y a près de deux ans que je
ne l'ai . tu , et cet espace de temps peut produire de bien grands cliangemens à son âge ; j'ai pour ses païens une amitié trop vraie , ppur ne pas m'inléresser yivement à lui»^
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