‹ Adèle et Théodore, ou, Lettres sur l'éducationChapitre 30 sur 43 · LETTRE XXXI · texte numérisé non relu

LETTRE XXXI

Le comte de Soseinlle coâ Baron.

Enfin , mon cher baron , je vais vous faire la description da jardin du chevalier de Murville ; j'ai éle si occupé depuis trois mois f que je n'ai pu m'acquitter plus tôt de ma promesse ; mais tous n'y perdrez aucun détail f car Ùs sont tous présens à ma mémoire. Trois semaines avant le départ de M. d'Aimeri^ je menai le prince chez M. de Murville , le chevalier de Y afanoiit y vint avec nous ^ et vous imaginez bien que M. de Murville ne revit pas sans une vive émotion le neveu de Cécile. Nous parcourûmes d'abord la maison ^ ensuite M. de Murville nous conduisit dans les jardins , où il a rassemblé une représentation exacte de ce qu'il a vu de plus intéressant dans ses voyages*. En sortant de sa maison^ on

^ Cette idée, si belle et si grande , n'est pas

ET THEODORE. tt^

enire 4*118 une grande pkce irr^[alière g jadis un parterre immense ^ et maintenant remplie de statues et de monumens and* if^fm fidèlement copiés ( mais dans de moins grandes proportions) d'après les {dius bellesruines d'Italie* On y voit, entre autres, les superbes temples de Sérapis^, de Minerve Iftédîm *^y la colonne Trajane , etc. Beaùr Qfmp d'arbres étrangers, de diverses form<^ et de différent vert, sont dbpenés avee' an panm ces ruines* L'ormeau, le saule et- le ^près ombragent les tombeaux , qui sont W outre entourés do plantes funéraires, d& 9ihûve et d'asphodèle; les pins majestueux, les palmiers envircmnent les temples , le laiirier orott aux pieds de l'Apollon' du.

Belvédère, et des buissons de myrte et de roses entourent la Vénus de Médlcii. Adtoite de cette espèce de Muséum ôs^

trouve la grotte de Pausilype^^^, unelon-f

nouvelle; car' l'empereur Adrien avoit un jardin

dans ce genre.

* Aux environs de Naples.

♦* Auprès de Rekne*

*** Près de Naples.

glie galerie bâtie en briques^ mais 'reefttaverte de rocher et de vet^are> et qui pat^ tnillée dans le roc/coiiime la voûte ({uléDe représente'; ^n découvre;^ d u- fond de cem&f grotte 5 une perspective ravi^8a|nte> et'èlie, conduit au lac dUAgnqnoy un desf- pktf charmans^ paysages qui soit aiijL enviivma 4^' Naples *f et qia'il est trés^facile d^iiioâler dans un jardin/ puisqu'il èst'ab^miièttt environne d^arbres qtâ cachent lavîieibli environs ; de l'autre côt'ë duparc^ on vôyaife en Espagne. Après avoir Vu toutes learoi^ nés gothiques dont c^tte partie est ornée ^^ nous arrivâmes sur te' bordt d^ûne preôrie partagée par un torrent qui la u^averse ^ et sur lequel on a bâti- un pont d-une architecture simple ^ mais dégante* Ici 5 le chevalier de' Murville nous fit lirréter : Cona-' déres^ ce pont, liou^ dit-il /il n'estpoiiit de monument diaha ce jardin qui mérité miecaD de fixer vqtre attention . ou du moins d'occuper une place dans votre k)uV;enii% il^ a^r'

'^ Cest là qu'on voit la fameuse grotte du Chien.

peUfe iepont de la Feupe ^. Une kmmep ayant perdu son fils dans les eaux du torrcntyfit bâtir ce pont sur ce même torrent n ftm^te pour elle, afin qu'au moins à l'ivemr aucune mère n'eût à gémir d'an semblable malheur : et c'est ainsi que par an sentiment véritiibtemeni angëlique , elle ne trouva de consolation qu'en élevant im édifice dottt la tue seule eût redoublé ,Ia dofdeiir de toute autre. 11 y a beaucoup d'actaons qui paroissent plus brillantes que celle^ 4à^ iln'en est point de plus généreuse. En« fin> monseigneur , poursuivit le cbevalier de Miirville^ quand vous lirez cette maiime ** : Dans V adversité de nos meilleurs anUsp nous trouvons souvent quelque .» . ■ • ■ •■■ '

* A trot» quarts de iieiie de Saia^PIulippe (eu Efpagse) en paMe sur on pont appelé le pont de la Peuvti»Une mère qui avoit eu ^e laaUMur de perdre sqi^ fijs unique dans lesea.uxdu torrent sur leqael il est bâti , le fît élever , afin qu'aucune autre mère n'éprouvât désormais la même douleur. (Essais sur l'Espagne y par M. P***, tome I. )

^* M. de la Rochefoucault.

3oo ADELE

chose qui ne nous déplait pas y quatid TOUS entendrez calomnier la nature hu* maine^ souvenez - vous du pont de la Veuve* Après ce discours ^ le chevalier de Murville nous conduisit au bout du jàrdioi occupe par un village bâti à l'imitation de celui de Broek^. Vous imaginez bien qu'il n'a pas l'étendue du véritable; c'est une pe^ tite rue qui n'est composée que de quatôrM maison^ on trouve dans les deux premières un charmant hèrmitageet une laiterie^ quatre autres sont occupées par des jardiniers^ et le reste par d'anciens domestiques, reti^p* résy et qudques pauvres familles que M. de Murville a tirées de la misère y exK leur donnant un asile dans cette agréable retraite.

Le prince et le chevalier de Valmont ne quittèrent qu'à regret cette délicieuse demeure y où le goût a rassemblé tant ^objets intéressans et instructif. M. de Murville s'attepdrit en recevant les adieux du jeune Chaiies j il demanda au prince la permission

^ Ea Hollande ; on en parlera ailleurs avec détail.

ET THEOliORE. Soi

de l'embrasser , et lé serrant dans ses bras atec une tendresse inexprimable : O Charles I s'ëcria-t-il , soyez heureux , aimes toujours la vertu ^ et ^ s^ est possible p prtf ser^- TèE TOtre cœur d'une passion dangereuse ffà peut coûter tout le repos de la vie !

Le soleil ëtoit couché lorsque nous qcdttlbnes le chevalier de Muryillej comme XMHis étions fort près de la maison d'Alexis Stesen (ce malheureux père de famille que BOUS avons établi sur les bords du lac^^, le priace me pria instamment d'y aller , àfin^ dit-il 9 de voir par lui-même si ces bonnes gens se trouvoient toujours aussi heureux. Depuis la scène touchante que je vous ai détaillée^ mon cher baron, cW*àdire y depuis trois ans , mes occupations ne m\>nt fMis permis de retourner une seule fiyis chez Alexis Stezen : la curiosité du prince me parut fort naturelle , et je oônéenûs k la satisfaire. Nous arrivâmes chez Alexis à la nuit presque fermée, nous trou* vftmes 1^ famille rassemblée dans une salle ais^ rez-de-chaussée; ils étoient tons assis en rond f n'ayant point encore de lumière , e(

3«>a ADELE

s'amusant à chanier des romances. Avani (f entrer dans la chambre ^ nous nous arréiânies un moment pour écouter une .voix aussi jeune que mélodieuse , tjui fîjaissoit un couplet ; enûn^ nous ouvrons la: pprtei Tob^curité nous empêche de> distinguer les objets^ une servante nous annonce» «tau )^m du prince , tx)ut le monde selcfve^i&'agite : Alexis demande de la vluLnuér^f'âes enfansi sa (emxùe en vont chercher^ et un.

moment après nous voyons paroitre. un objet qui ^xe tous nos regardfi..«Cest une

jeune personne de treize ans ^ aocounni avec précipitation ^ en tenant Une lumière qu'elle pose sur .une ud>lè ; imagines toules les grâces ingénues. de l'enfance, \reuoies aux charmes, à la. fraîcheur et à Yécbvde la jeunesse, une titille noble oi l^èpre .,; tva yisâ^ égalçn^nt délicat et régulier;^ uQCt physionomie aussi touchante qu'expressiyç^ un sourire plein de candeur et d'i^naô^n^ce;. représentez-^ vous cet assemblage sédu^anl^.

et vous n'aurez encore qu'une in^parfaife idée de cçttejfigUre ravissante* Alexis s'ap-: proche d'elle; la pire^d par^la.maio; et. la

ET TflBODORE. ^3ad-

«pi^ésenie au prince , en lui disant que c'est çsa fille ainée Stoline^ ^ue xoeme en&nt à 4^^ueUeJe prince dom^ sa pelisse.*, A^ces xooia'^.^le prince et la jeune fille rongicent ;<^alpnaftn^..M> Et le prince ^ prenant la pa* .rple^ demanda slnous n'avions pas^ntendu la Toix de Stoline au moment où nous étions entrés ? En effet , c'étoit la tt/enne; le jd^eyaKer .de Yalmont la conjura de chanter jeacore < et Stoline • avec un tremblement ,qit jun trouble qui ne faisoient qu'ajouter à sa gt^ce^ chanta deux couplets qui furent troùtés bien courts par le prince et le chevalier deValoiont. Je crois que^ si mon élève dvoit deux ou trois ans de plus^ cette visijte n'eût pas été sans danger pour lui : quoi qu'il -en soit , je suis sorti de la maison d'Alexis Stezen , en me promettant bien de n'y plus ramener mon jeune prince > qui toute la soirée n'a parlé que de Stoline^ et le lendemain fut distrait et rêveur d'une manière très-extraordinaire pour un enfimt de treize ans et demi; mais heureusement qu'à cet âge une impression semblable ne, peut être ni profonde ni durable.

3o4 ADELE

Adieu , mon cher baron , j'approuve fort les raiflODS qui voiu déterminent à faire voyager vos eafens 5 et la préférence qœ Vous donnez dans ce moment à. Tltalte sur tout autre pays ; mais f espère que j'aurai le plaisir de vous voir un jour dans celui que j'habite : quand il ne seroit pas luimême intéressant et curieux à connottre, vous y trouverez un grand touverain ^ régnant avec gloire sur une nation vertueuse:

un tel spectacle vaut mieux encore que la vue des temples et des ruines de Rome.

ET THEODORE. 3o

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