LETTRE XXXV
Madame d'Ostalis à madame <k:
LÀmours.
Oui , assurëment f madatnei je m'îsAf truis ici autant que je m'y plais ; j'apprends de la meilleure des mères à chérir des de-* voirs qu'elle remplit avec tant de joie. En vivant avec elle, en la contemplant au nûlîeu de sa famille , on la trouve si par&itement heureuse , qu'on n'est plus étonné des sacrifices qu'elle a faits pour obtenir un ' semblable bonheur. Tel est le pouvoir de la vraie vertu : de loin , elle ne peut fra^ per que par son éclat, elle n'excite que l'étonnement et l'admiration ; de près , die est si belle , si touchante et si persuaâve , que tout ce qu'elle prescrit cesse de parottre pénible ou difficile ; elle sait mieux alors qu'éblouir, elle pénèlre , elle charme, elle entraine.
Adèle el Tliéodore onl fiiit aujourd'hui leur première cammonion ; en revenant de relise , ma tante s'est enfermée dans aon cabinet avec Adèle et moi ; et y nous faisiml asseoir k ses cotési elle a pris une des mains de sa fiUei qu'elle a mise dans les miennes:
Maintenant p a*t-elle dit en m'adressant la parole , je me flaite que vous regarderex Adèle cooune votre amie; elle n'a ni votre expérience , ni votre rûson y mais vous eroyes bien qu elle n'aurott pas fait sa première communion, si je n'ensse pas été parfaitement sûre qu'elle n'est pins un enfiint; ainn , désormaisi noos pouvons par^ 1er sans contrainte devant dk^ et l'admettre eâtiers dans nos entretiens les plus secrets» A ces mots y Adèle attendrie s'est appuyée doucement sur l'ëpanle de sa mère , en serrant tendreinent ma main , qu'elle ten<Mt toujours; et ma tante continuant son dis** cours: Enfin, poursnivit-elle, je vais i prâent , ma chère Adèle, conunencer k recueillir le fruit des soins 4pm je vous ai consacrés; je ne serais plus obligée de- voua imposer des pénitenoei, des-pvailbm hu«
3a9 ADELE
miliantes , vous allez devenir pour moi une société charmame , el la plus tendre de mes amies....« En: prononçant ces pailles, ma tante M pÀtteteiiir ses Idiomes; Adèle se jette 'à ses pieds y 'et %'^ec utils léipression; une stti^biltté aussi passionnées qne nfatû* rëHes^ tbu^hairtes ^ elle dit à ^n heurêû^ mère tout ce que la réconnaissance la mieux fohdée'peut inspirer de plus tendre.
Quoique vous m accusiez , madame y d'envier un pèsL le destin d'Adèle^ cette espèce de jalousie ne m'empêchera point de cok-^ venir qu'il n'y â point d'enfant de soin %e qu'on puisse lui comparer; et ^ depuis six mois stirtônt y elle a fait à tous égards des progrès su'rprehains, ce qti'on doit pariic»lièrementatlrâ>utei^au désir extrême qu'elle a voit de faire sa première communion.
Une choée que je ne pub me lasser d^admi-; rer y c'iest 1& manière dont ma tante a su gagner toute son affection , en ne lui passant rien^ en la ponissaht avec sévérité^ en la repraiant devant tout le moiide; et cepen* dant^ maigrelette rigueur appàrenie > elle est passiônnéniient aimée de sa fîlle y ellef
possède toute sa copfiance ; Adèle n'est larfaitement heureuse qu'auprès desa mère^ ^ je la ypis SîaBS^ cesse préférer le bonheur le s'ealretenir avec elle, à tous les pkisirs faits pour son âge* Voilà sans doute le chefd'oeiuvre de l'çdueation 9 et ce qù'cÂi n'obtiendra sûrement jamais en gâtant un enfant y et en lui passant touies ses fantaisies. Gomme Adèle est maintenant admise cui rang des personnes taisonuables , il est décidé qu'elle aidera désormais ma tante à régler lés comptes de sa maison , et que le miaftre d'hôtel et le cuisinier lui apporteronttous les matins leurs livres de dépenses^ ce qui Taccoutumera à ne point dédaigner des soins très- utiles « quelque fortune qu'on puisse avoir ^ et que la plupart des femmes ne négligent que par paresse et par incapacité. L'ignorance est conmiunément envieuse et dénigrante ; elle voudroit qu'il lui fût possible d'avilir tout ce qui lui fait sentir son infériorité ; elle cherche à cacher sa home sous l'apparence de l'insottciance, et souvent même du inépris : c'est ainsi que nous voyons si souvent des gens ins-
I iS ADBLB
(ruits et raboanables persifles par des sots^ et c'est pourquoi madame de G,*«..(qui n'a jamais su faire une addition ) se moque n imptoyablemept des femmes assez dés^ centrées pour s'amuser à vérifier les mémoires de leurs g^eos. Adieu, madame; je pars dans huit jôiirs ^ j^oiagiae ^e fe ne \oas trouverai point à Paris; mais je me flatte que vous êtes bien sûre que mon prendersoin^ en arrivant , sei^a dHdOer vous chercher pouf m'infbrmer moi-même de vos nouvelles , et vous donner de celles de ma Cantè:
ET TAEODORE. 399
, LÇTTRE XXX VL La J^ronne à la J^icqmteaae*
]Noi« > ma cbèro aime> Adèle ne Ut point MH>re les ouvrages dont tous me parlez :
noiiciu'e^ aie de Tesprit et tonte la raison a'on peut avoir à son âge, il s'en faut bien u^elle soit en état de sentir le mérite des ons auteurs du siècle de Louis xiv. EHe 'a presque lu jusqu'ici que les ouvrages ue î'ai composés pour elle; noaintenant lous allons faire des lectures plus initmc* rves et plus longues. Elle a commencé Histoire ancienne de RoUin, à laquelle accédera l'Histoire roipaine et celle de !*rance ; ensuite elle lira le Siècle de ^ouis xiY et quelques historiens anglais , ce [ui terminera notre cours d'histoire, et fornera en tout une cinquantaine de volumes.
iMk ouvrages d'a^frément, nous lisons à présent quelques théâtres^ et dans trots ans IL 14*
33a-. .: APELE .
nous aurons lu Campistroti, Lagratige^ Chance! , Là Chaussde , Destouches , Marivaux^ les po^es de Fontendle, de Pavillon^ de Desmafais^ ete^^Te^'cesauteurs agréa-
^ Pefsbnne né iiié ^*il est iiiîiposidfoie à douze ans de sentir les beautés de Corneille j mais on dit ; Si votre élëye ne lit jusqu'à quinse ans «pie Campistron, Lagrange-Ghance^ etc., ellea'aont pas Fidée du beau , delà perfection, etc. Point da tout y .parce que dans mon plan 9 je ne yeux pas qu'elle lise seule tous ces ouvrages ; je \h toujours avec elle : je lui détaille tous les défauts de ces pièces, je les lui fais sentir. Il né faut que du bon sens poui^ connoh^ ce qui est défisctueux; înais pour sentir Ce qui est siAHcaè f*4\ faut une âme et une iniajfpuatîon qu'on n'a 'point à dooxe ans. On fera comprendre à Penfant de douze ans le plus borné, que VIngrat est une mauvaise comédie ; on ne fera point véritablement senlir à Tenfant du même âge le plus spirituel , que Cinna et le Misanthrope sont deux pièces admirables. Ainsi rènfaàt élevé comme je le propose, ne prendra point la médiocrité pont* la perfection. Je me sers , pour . développer son esprit , de la même méthode que j'emploie pour former son cœur y méthode puisée dans, la nature,
bleS| mais du second ordre, Famuserôùt ju^ qu'à l'âge où son goût sera assez fprnié poui* qu'elle puisse lire avec transport des ouvrages de génie. Nous avons achevé ce soir la
qui n'agit qu'avec lenteur, et par des gradar lions presque insensibles. Qu'où me permette encore, une réflexion , c'est qu'une personne instruite doit coniioitre tous les auteurs du second ordre dont je viens de parler; ainsi ne vaut-il pas mieux les lire à l'âge oii l'on ne pourroit apprécier le mérite des ouvrages véritiaolement supérieurs....? Réservez à votre élevé 'dés livres qui puisisent occuper délicieusement sa jeu— hetfse; en le blasant sur ces cbefs-d'œuvre , vous lui ôtez de^ ressoqrces aussi utiles qu'agréables. Ua homme de lettres y une personne consacrée
' à l'étude , ne, se lassera point de nos. bons auteurs ; pour les gens du monde ^ ils lisant quelquefois , mais ils ne relisent point. Fis cu/timencent beaucoup de lectures ,' ils en achèvent peu. £h quoi! prétendez-vous qu^ils s'arrachent aux plaisirs de la dissipation pour lire Racine
^ et Molière qu'ils conuoissent depuis l'enfance... •? ou bien qu'une jeune personne qui sa voit par cœur à dis ans le Loup et l'Agneau , le Chêne et le Roseau ^ etc. , s'enferme à dix-huit aus
553 ADELE
tragédie d' Andronîc , et malgré mes oonvmentaîres et mes cntiqucs /Adèle fondok en larmes. Est-il possible^ me disoil^elle^ qu'on puisse faire une pièce plat intéres* snnle et plus touchanle que celle-là ? Oui, sans doute y fii je dit^ et vous en verrez b preuve un jour quand vous lires ces auteurs immortelsk que vous ne cannoiasez que de nom) Corneille, Racine, Voltaire, Cré* LlUon, etc. — Mais, maman, puisqu'une pièce médiocre me fait tant dlmpression ; quel plaisir. me causeroit une tragédie de Corneille ! Pourquoi m'en priver.. .?— -C'est précisément l'admiration, les transports que vous inspire Andronic^ qui me prouvent que vous n'êtes pas digne de lire Gnna. Si vous pouviez sentir les défâutsd^Andronic^ vous sériels à peine attendrie par tout oequi vous a £iit réptndre tant de pleurs; et dé
clans son cabin«ty poof lire les EaUts de La Mothe? SI elle a )a dans son enfance tons les ouvrages supérieurs , il est asses simple qu'à vingt ans elin n'ait pas un goût très^rif pour la lecture.
d Qooa ne vous toucheroU poim»
; que VOUS n'en sentiries'pas les beau- Uîme#* -r- Mais iesHoracos , maman^ a s&re- que j'en sentiroislea beautësr NBoment..... ? •— La' veille de notre trdeParis^ madame *^* vint voiis voir la fiUe qui est justemenl de mon âge. .^ 1 lûen ? ^*- £h bien I miûmaa, cette personne ine fit une visite dans ma bre f elle me dit qu'elle venoit de la die» qu'elle a voit vu jouer led Horaces , sm'eu parla avec ravissement. —Tant or elle 9 car cela prouve seulement t joignoit raffiN^ûtion à llgnorance.
piel âge pourrai- je donc lire Ck>rneillè
âne ? — Quand vous flferea assea
9 pour remarquer vous-même les dë^ les pièces que nous lisons' asaintenant.
Bomprends parfaitement ee^ua d'An- ;•••• *— Oui j parce que je vous les ai es; cela ne suffit pas, il faut que es connoissiesi que vous en soyes s Ams que je sois oUigée de vous les lier» -^ Obi que fai d'îi^pÉlieiiee de aa ces beau ouvrages dont feoicnds
3»4 ADfiLË
parler arec tant d'admiration ! Mms^ ma' man ^ vous les avez sûrement tous ces libres; j'en ai lu les titres sur votre catalogue, et je rie lés vois point dans votre bibKodièque ; où sont-ils donc ? ^^ Dans les deux armoires de mon cabinet ; je les ai ôtéstde ma bibliothèque depuis que je vous en ai donné la clef. — Ne suffi$oit-*il pas de me défendre de les lire! — Assurément^ vous savez si je compte sur votre obéissance et sur votre fidélité, si j'endoutois, Adèle, pourrois- je vous aimer ? ... Je n'ai voulu cjue vous épargner le- chagrin d'avoir tous les jours devant les yeux un si juste sujet de regretet de curiosité. — ^ Mais , maman ^ vous m'avez promis de me mener quelquefab, cet hSver , à la Comédie Française , j y verrai jouer dés pièces de Racim , de Yoltaire...* — Point du tout ^ je n'irai pas et s jours-là. -^ Vous choisirez ceux Qii l'on: ne donnera que des pièces médiocres ? — r Oui , toutes celles qui sont sur votre catalogue aciueJ.
-^ Que cela est triste ! et; nou^ n'ironâ donc. pas aux pièces nouvelles^ je ne verrai point depfeniière.ireprésentationS — Rassure/-
VOUS y )e pourrai sans moonyement vous y mener <}uelquefois.
Vous voyez y ma chère, amie i d'après cette conversation y quel . désir éprouve Adèle de comiotire tous les ouvrages qu'il est; intéressant qu'elle lise un îour ayec attention; , jngez si^ après lesavjoir désires si long-temps y elle les lira. avec avidité, et comme )e. jouirai alors da plaisir et de la surprise queluicausera une telle lecture. .
Tout ce que vous me dites sur la sensibilité de Constance ne m'étonne point , j'ai vu par moi-*mémë combien elle est susceptible d'attachement; mais permettesmoi de Vous répéter, ma chère amie, que 9 loin de mettre tous vos soins « rendre celte sensibilité plus vive ejt plus passionnée r vous devriez chercher à la réprimer sou-.
vent. Vous avez passé deux jours sans voir Constance, parce que vous aviez un accès de fièvre, et Constance étoit désespérée;, elle a pleuré , n'a point voulu manger ; il a fallu vous ramoner^ elle a été malade de chagrin , et vous avez la cruauté de soix^ applaudir d'inspirer une. tendresse si dé^-
3jo ADELE
raisonnable^ et qui pourroit avoîr^ pour celte charmanie enfant , des epnséquences si funestes*... ! Et si vous aviez une maladie longue et dangereuse, que deviendroit-elle?
St TOUS éûez obligée de vous eu a^arer pour quelques mois , comment supporteroît- elle votre absence ? Cette foiblesse peut faire le tourment de sa vie, et vous négligeriez de l'en corriger parce qu'au fond de votre âme une telle folie flotte votre amour^propre ! Est-ce ainsi qu'une mère doit aimer... • ! Ah! c'est aux vertus d'A-
dèle , c'est à sa félicite que f attache nK»i bonheur. Le sentiment maternel doit être le plus désintéressé ' dd tous , puisqu'il ne peut espérer un retour égal : il fellcHt , par cette même raison , qu'il ftrt aussi pk» vif que l'amitié, plus impérieux que l'amoiur} hii seul enfin sait tout accprder, tout satri* fier avec la ceriitude de n'être partagé qu'à moitié. Des frères , des amis , des «mans> peuveots'aimer d'une manière réciproque; mais la fille la mieux née aiioera--t-elle jamais une mère tendre autant qu'elle en sera chérie...., ? Qtielle différence prodigieuse
iSrentétafaKi^ entre<^5 déuxsentimeris, la nie disproportion de Tâge y et. Tidée .
i'iine fillè-doit nécessairemqiit survivre de > laocoiip à €â jnèrei..;. I M'exigeons cjonc nt de nos enfan» une tendresse aussi Bsionnee que œlle que nous;qvons pow »
X : je suis rbb jet des premiers seatinien& k/àkle ; mais n'aura-t-elle pas. un jour un 00X9 des einfans, une fille..«« ! Alors , icSBe seroit ma folie ^ si je pretendois enre* dominer dans son coeur.;.. ! Dès à prédit je yeux qu elle ne soit. pour moi que ^pfe J6 puis raisonnablement désirer 'die soit toujours; qu'elle me quitte avec 0e, mais sans répandre des pleurs; qu'elle iase me yoir un acoès 4e fièvre sans tbm<^^ * elle-même malade dd cbbgrin , enfin:^ 3 sa tendresse; pour moi, fondée ' sur k'^ onnoissance, soit profonde, iBàltérable, ii que la» raison en nègle tous les lïKmriènï. D'aiUfeurs > ma dbère amie , ^n atiisadt votre fille à vous aimer sànS'inesttre usqu'à la fbiblesse , vohs^ amoHissez* son 3, et vous la disposent votts- ^iitine à se ' er un jour aveuglément aux passioiiiT II. x5
338 ADELE
dangereuses contre lesquelles vous devriez l'armer. Vous lui donnez d'exœllens principes; mais à quoi lui serviront-ils, si elle n'acquiert en même temps un absolu pouvoir sur elle-même? Ne sommes* nous pas convenues qu'une femme passionnée ne peut jamais être heureuse? Des passions violentes Tégareront ou feront le tourment de sa vie; il faut qu'elle en soit l'esclave ou la victime. Apprenez donc à votre fille , non-seulemeot a résister aux siennes^ mais à les vaincre. Elle n'en aura , dites-vous > que de légitimes; eh ! qui peut vous en répondre. »..« ? Cependant je l'espère, je le crois : elle aimera passionnément son mari; et qui vous assure qu'elle en sera passionné* ment aimée! Quand elle le seroit, n'éprouvera- t-elle pas toujours toutes les craintes, tous les tourmens d'une jalousie justifiée tôt ou tard par un changement qui 1 a réduira au comble du désespoir ? Rappelez-vous donc tout ce que nons avons déjà dit sur ce sujet; je vous le répète avec vé- ' rite : Co])#tance m'est chère au-delà de l'exjp^cssion^ son caractère est aussi attachant
<}ue sa figure est charmante; mab si vous ne modérez Texcès de sa sensibilité^ ses vertus dépendront du hasard et des circonstances y et jamais elle ne jouira d'un bonheur pur et durable.
3id ADELE ^
LETTRE XX.XYH.
ha Vicomtesse à la Baronne.
Que j'ai besoin de vous, ma chère amie!
ma situalion deTient tous les jours plus pénible. Ma fiUe.^..! ¥Ous saurez ces tristes détails quand je vous verrai ; il mW impossible de les écrire. D'un autre côté, M. de Yalcé me cause tous les chagrins qu''il peut me donner. Je ne le vois presque plus y mais je sais qu'il se ruine au jeu et en folles dépenses : enfin ^ il est ^ dit-on ; passionnément amoureux d'une danseuse qui vient de débuter à l*Opéra j vous sentez à quel point de désordre de semblables goûts doivent naturellement le conduire, et quel avenir j'envisage pour ma fille! Ce qui met le comble à ma peine , c'est qu'elle est absolument insensible à la conduite de son mari et à la perte de sa propre réputation. 11 est vrai que tout semble se réunir
pour prolojDiger ses erreurs et son aveuglement. Maigre Téclat de ses imprudence*» , elle «st tou)OUF& ausaî bien accueillie., aussi recherchée ; on la déchire sans doute , mais eBe «l'en est pas moins k la mode f et elle ddit croire cpi'avëc des agrémens et de la naissance p on peut tout se p^ei^nettre impunément. Il faut convenir d'une chose , c'est que de notre temps ^ c'est-<à-dire , il y 9 quinze ans , le monde étoit infiniment moiB3 dangereux pour une jeune personne qu^ iie l'est maintenant ; il falloit avoir uiielK>nne conduite pour j vivre avec agrément. Ce qui eût perdu sans retour alors , est a peine remarqucaujoùrdliui; les jeunes femmes vont seules à vingt ans , et reçoivent chez elles tous les jeunes gens de cet âge : elles ont de petites loges , et s'y trouvent seules avec des hommes , ou du moins êHeb j vont sans chaperon j ôinsi qu'au bal de l'Opéra ; et même la , quelquefois y eues ne sont accompagnées que par une fhhime de chambre. Toutes ces choses jadis leùssent affiché y et {>6ur ainsi dire dés* hdàôré'uné jeune .i^r^nne ; aUjourd hui
^2 ADELE
elles ont passé en usage : enfin autrefois pour avoir un amant il Ëdloit surmonter de grands obstacles et s'exposer à mille dangers ; il étoit impossible de le recevoir chez soi, et très-difficile de le rencontrer: on étoit donc obligée de recourir à des moyens qui demandoient une audace dont peu de femmes sont capables; ainsi, la crainte et la timidité arretoient souvent celles que la vertu seule n'auroît pu retenir : maintenant on ne peut plus ni s'afficher, ni se perdre , et il me semble également difficile de se déshonorer ou de conserver une réputation sans tache. "Celte liberté, dégénérée en licence , se manifeste en tout, dans les actions , dans les discours; le ton se corrompt comme les mbexirs j on voit les jeunes personnes (qui sont dans le monde depuis six ou sept ans ) se piquer ouvertement d'irréligion, croyant que Timpiété tient lieu d'esprit, et qu'être athée c'est être philosophe; la modestie n'est plus qu'un maintien de cérémonie, qu'une grimace de cercle, à laquelle * on renonce
entièrement dès qu'on n*est plus avec cinquante personnes; en un mot , cette révolution se fait remarquer jusque dans l'ha^ billement des femmes. Je ne puis m'accoutumer à les voir aux spectacles , aux promenades y sans collier ^ sans poudre ^ avec ces robes à la fois si négligées et si recherchées , . avec ces cheveux en désordre et traînant sur les épaules , après une toilette de trois heures ; enfin , il me semble que jcette .affectation de négligence et cet air d'abandon doivent moins imposer aux hommes ^ que la parure et rhabillementdécent et noble que nous étions obligées de. porter <}ans notre jeunesse toutes les fois que nous paroissions en public*. Ah ! ma chère amie^
* Je n'ai pas changé un mot à celle peinture fidèle , faite plusieurs années avant la révolution. La décadence des mœurs étoit des lors trësmarquée; mais que diroit la vicomtesse au jour* d'hui , que diroit-elle de l'indécence des habiUemens , de la manière de dessiner le nu en relevant sa robe, des promenades nocturnes de
344 ADELE
iju'il ^i cruel de pensefr^' Adèle et Coi»«tance seront bientôt à la veille de débnter dans un monde rempli d'écueils ! Comment les armer.contrelant de dangers ! Comment , surtofut , les empêcher de profiler cle Fextrêhie facHitie qu^elles trouveront à sV'gafer ^ à se perdre..«*.I II s^en faut bien maintenant que je sois spectatrice indifférente des événemens de la société : tout ce qne fy vois , tout ce que j'y remarque, m'aflfecte et m intéresse , puisqu'enfin c'est la le théâtre où Constance doit passersa vie. lues ridicules^ lès travers^ les fdlies 4pit j'observe^ ne me fournissent plus à présesl des sujets de moqueries^ de {Jaisanteries; je m'afilige véritablement de ce qui nst'eàt amusée jadis : aussi j'ai perdu toute cette gaîté que Ton m'a tant enviée. La raison ne me vaut rien , car elle m'a ôté tout ce que j'avois d'agrémens , elle ne sied qu'à ceux quiToni toujours consultée; c'est pourquoi
Tivoli , Frascati , etc^ des femmes allant dans les caf«s , de la multiplicité des petits spectacles y de rëducatien, du div^orce, etc. ^ etc. !
elle vous va si bien et me rend si maussade* Adieu> mon cœur; madame d'Ostalis est arrivée lundi dernier en parfake santé ^ elle m'assure que vous serez ici vers la fin de novembre , mais je n'ose pas encore nf en flatter. Je ne vous attends toujours qu'au mois de décembre.
346 ADELE