‹ Adèle et Théodore, ou, Lettres sur l'éducationChapitre 36 sur 43 · LETTRE XL · texte numérisé non relu

LETTRE XL

Réponse de la Baronne.

Je serai dans trois semaines au plus lard à Paris ^ nm chère fille, et f écris par ce même courrier à la vicomtesse, pour l'instruire enfin de mon projet de voyager en Italie le printemps prochain. Je vous prie d'aller la voir , et de lui faire comprendre mes raisons, car il est impossible qu'une lettre puisse les expliquer toutes.

Parlons à présent de vos filles : mettez tous vos soins à corriger Séraphine de cette espièglerie et de cette mutinerie qui pourroient si facilement dégénérer en véritable malignité. Montaigne a dit :

(( Et tel père est si sot de prendre à bon y> augure, quand il voit son fiisgourmer un » paysan ou un laquais qui ne se défend » point , ce sont les vraies semences racines » de la cruauté; de la tyrannie et de la tra*

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» liison ^ » Ainsi , punissez sévèrement Séraphine à la première malice , et surtout ne riez point de ses espiègleries , et ne les contez jamais devant elle «n plaisantant; car Pamour-propre est plus puissant que là crainte des châtûnens;etle {daisir d'amuser les autres, et d^être citée, lui feroit braver toutes les pénitences du monde* U est bien important <{u'ua enfant soit convaincu que tout ce qui est mal est haïssable , et ne peut inspirer que le mépris : naais lorsque vous le punissez en riant de sa faute, il doit en conclure qu'il y a des vices séduisans, et

* Rousseau dit aussi la même chose c ^Si un ^ enfant osoit frapper sérieusement quelqu'un, .» fût-ce son laquais, fût-ce le bourreau, faites » qu'on lui rende tou j ours ses coups avec usure. . . » J'ai vu d^mprudentes gouvernantes animer M la mutinerie d^un enfant, l'exciter à battre, » s'en laisser battre elles-mêmes , et rire de ses » foibles coups, sans songer qu'ils étoîent au- » tant de meurtres dans l'intention du petit 9 furieux , et que celui qui veut battre , étant .» jeune, voudra tuer étant grand. >* (Emile, loine I.);

qui peuvent méiae contribuer à rendre plus «iineUe : oette pemkkuse klee a gâté ^us d'un oârao4)èr6. Vous connoissez madame de Glarence y elle ne doit tous ses depuis qu'au désir de paroitre piquante^ parce ^'elleest persuadée <{u'une personne douce ^est loujoiH^s insipide* Il faut élre bien peu capable de réflexion pour croire que les charmes de la douceur et de la cfwiplaisance nuisent aux autres agrémens^ et pour penser que la brusquerie , les caprices et la contrariété puissent donner de la grâce «t tenir lieu d'esprit.

Je vous recommande aussi y ma chère enfant^ de n'employer qu'avec uœ extrême précaution le dangereul moyen dei'ému<- 4ation ; prenez bien garde de les rendre envieuses l'une de l'autie; si jamais elles se iititnent a cet affreuxsentiment y leuraoosurs ^se corromproient sans ressource. Pour les en pfréserver^ soyez toujoursinvariablement juste. Un éloge mérité n'excite l'envie et la haine que dç ceux qui soilt entièrement •pervertis ^.excepté dans^ tout ce qifi^ touche <Ureciement le cœur : par exesople^ si Diane

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pénétroit que Vous pensez qu'elle ne vûm aime pas avec la tendresse que Seraphine a pour vous> elle ëprouveroit certainement un chagrin jaloux qui lui feroit prendre sa sœur en aversion. U n'y a point d'enfant auqud cette idée, fondée ou non^ ne donne une excessive jalousie, même celui qui^ sans aucune envie , entendroit louer son frère ou sa sœur sur les qualités dont il seroit dépourvu. L'équité naturelle nous persuade qu'on ne nous accorde que le degré d'aâèction qu'on nous croit nousmêmes susceptibles d'éprouver; et, dans l'âge où rien n'a pu corrompre encore , on préfère le bonheur d'être aimé au vain plaisir d'être applaudi : et voilà pourquoi le mêmeenfant qui verroit avec joie les succès de sa sœur, ne pourroit cependant supporter l'idée d'être moins aimé qu'elle. Que vos filles soient persuadées qu'au fond vous n'aimez pas mieux Fune que l'autre, et que vous comptez également sur la tendresse de toutes deux. Louez -les ou blâmez-les sans aucune pariialité, et vos jugemens ne produiront jamais d'aigreur enire elles. Mais

si VOUS aviez la foiblesse de . témoigner à l'une ou à l'autre la plus légère préférence sur des choses frivoles^ sur des avantages personnels ; si, par exemple , vous caressiez Diane plus que sa sœur, parce qu'elle est plus jolie , ou si vous paroissiez préférer l'entretien de Séraphine , parce qu'elle est plus spirituelle , vous les rendriez bientôt jalouses l'une de l'autre , et vous leur raviriez toutes les qualités qu'elles doivent à la nature et à vos soins.

Je vois très -clairement, par le détail que vous me faites , que le chevalier de Valmont va devenir amoureux de madame de Valcéj d'après l'opinion que je m'élois formée de son caractère et de son cœur , je n'aurois pas cru qu'une coquette dût lui tourner la tête si proraptement. Ah ! s'il est vain , s'il

est foible, tout est dit Je vous avoue

cependant que je renoncerois avec peine à une idée qui, malgré moi, m'occupe depuis que je le connois ; je l'ai bien étudié

dans son enf^nce^ il promettoit tant !

Les leltresde son grand^père et celles du comte de RosevîUe en font tant d^élogqs ] il

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a un extërîéuf si agreiable...'..! EnûtXy pie verrai I je l'obserrefai moi-même ^ et sûrement je saurai à quoi m'en tenir avant de partir pour l'Italie. Au reste , prêtiez bien garde que madame de Limonrs ne puisse s'apercevoir de Uintérét que voua prenez à lui. car elle en devinerait facilement lé motifs et c'est un secret que je iie lui confierai jamais. Si le chevalier dé Yâlmont justiâe Fidëe que j'ai de lui> si f emporté en Italie les espérances que j'ai conçues y je veux que ma fille n'ait pas le plus l^er soupçon de mes desseidS. U faut que âOttseulement une jeune personne ne soit datas aucun moment occiq)ée de l'idée dese marier, mais qu'elle puisse penser qu'il est ttèipossible qu'on ne la marie jamais. On n'àiiiie point son état quand on sait qu'on doit lé quitter bientôt. D'ailleurs^ fiiire Côlt|i(^tré à sa fille l'époux qu'on hii destiiie , c'est l'autoriser à placer son bonbéu^ dans liés projets que mille événement peuvent téa'^ verser; et même, en supposadit qti'ib se réalisassent , une pareille cDnfideïï<^è ^rbil toujours imprudente : elle doit naturelle-

ment enQammer Fiiudginalion d'une jeune personne , exalter sa tête , et la livrer aux illusions séduisantes de la plus dangejreuse de toutes les passions.

Vous connoissez madame de Limours ^ elle est dans la société d'une extrême sûreté^ mais elle ne peut garder fidèlement que les secrets qui ne l'intéressent point ^ et il est impossible qu'elle ne trahisse pas tous ceux qui la touchent. Sa sensibilité est trop vraie pour ne pas attacher fortement, et trop imprudente pour inspirer la confiance.

Quand son cœur ne prend que peu de part aux confidences qu'on lui fait, elle montre une discrétion , une réserve à toute épreu- , ve , elle est alors impénétrable j mais quand le secret lui cause du chagrin ou de la joie , il est écrit dans ses yeux , sur son visage, et les moins clairvoyans peuvent le deviner.

Ainsi , par une bizarrerie peu commune , de toutes les personnes de la société, son amie intime est précisément la seule qui doive se défier d'elle. A-t-elle pu garder le secret du mariage projeté entre G^nstance et Théodore? Je suis certaine que sa fille IL i6

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même en est instruite : grâces à toutes me»

précautions , Thëodone Tîgnore encore ^ mais je ne pourra peut-être pas le lui car cher aussi long-temps que j 'aurais voulu;»

au reste, cette découverte a. bien moins d'inconvéniens pour un hoimne que pour une jeune personne. Adieu ^ ma chère fille, je vous écrirai encore avant mon départ.

LETTRE XLL

La Baronne â la f^icomtesse.

J'ai , ma chère amie , une confidence à vous faire qui me pèse beaucoup, je Favone , et je sens même que je n'aurois pa^ la force de vous dire moi-même une choçé qui j soyez en bien sûre ^ coûtera ; à mon cœur autant qu'au vôtre. Je suis forcée de me séparer encore de yous et pour longtemps : je vais passer l'hiver à Pâris^ mdfik nous partirons ce printemps pour l'Italie j et nous y resterons dix-huit mois, "Vous trouverez sans doute que mes etifans seiit bien jeunes pour lés faire voyager, cependant il fëiut dbsèrver qu'ils sont plus raisonnables qu'on ne Test connnunëment à leur âge : d'ailleurs , ce ne sont ni les hommes ni les lois qu'on doit étudier en Italie ; mes enfans y prendront le goût des arts , y pcirfeciionneront le talent du dessin , et eri

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s^ainusant , en admirant les monumens et les débris de la grandeur romaine ^ ils acquerront une connoissance approfondie de cette intéressante histoire : enfin mon fils^ guidé par un père aussi tendre qu'éclairé, apprendra à bien faire im journal , à n'écrire que ce qui mérite d'élre retenu ; en un mot j à voyager avec fruit. Je ramènerai Adèle à quatorze ans> excellente musicienne^ dessinant parfaitement ^ parlant et chantant l'italien comme ime Italienne même , et ayant perdu pour toujours toutes les petites délicatesses de femme dont on ne se guérit entièrement qu'en voyageant; elle ne craindra ni la mer^ ni les mauvais chemins^ elle saura dormir dans un cabaret aussi- bien que dans sa chpmbre ; elle apprendra à se contenter d'un mauvais souper, et à se passer de mille choses qu'elle regarde a présent comme absolument nécessaires. Je trouve encore dans ce projet beaucoup d'autres avantages que je ne puis détailler dans une seule lettre, mais que vous connoîtrez par la suite , et dont vous sentirez sûrement toute l'importance.

N'ajoutez points ma chère amie^ à la douleur que j'éprouverai en me séparant de vous , le. chagrin de vous voir injuste et déraisonnable. Pensez-vous que je naie pas besoin de tout mon courage pour me résoudre à m'éloîgner de vous et de madame d'Ostalis? Maijs est -il un sacrifice que je puisse refuser a mes enfans....? Adieu , ma chère et véritable amie. Au nom du ciel , ne me répondez point dans votre premier mouvement ; épargnez-moi des reproches qui afHigeroient mon cœur sans soulager le vôtre. Adieu , je pars dans quelques jours, ne m'écrivez plus, je vous en conjure, attendez mon retour, écoutez-moi encore avant de vous plaindre et de me condamner.

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LETTRE XLlI.

Le ChepaUêr d^Herbain à la Baronne^

Il faut absolumeot, madame^ que je vous demande raison des procédés et de la conduite de madame d'Qslalis* Il n'y a plus auoyen d'y tenir^ et réellenuent elle devient tout-à- fait insociable. Je conviens qu'elle a toujours plusieurs bonnes qualités^ elle a du naturel y de la douceur^ ollic ne dit du mal de personne ^ elle paiit^ xi^ vien Uaxœr de ce qu'eUe voit ) mai« il y a bien de l'hypocrisie dansî cette indulgence apparente , ou , pour mieux dire , elle à une manière de critique infiniment plus mordante que ne pourroii Têtre la médisance ; car ce n'est point par ses discours qu'elle censure nos actions^ mais par sa conduite.

Je vais entrer dans quelques détails qui vous feront connoître à quel point elle pousse à cet égard la dissimulation et la noirceur.

J'ai feitnn petit voyage à la campagne , il y a trois semaines^ chez madame de R***j il y avoit beaucoup de inonde 9 madame d'Ostalis y vint^ et y réussit assez bien pen-* dant vingt-^quatre heures. Après le dhier^ en sortant de table , les hommes alloient jouer au billard , et les dames se retirôient et s'etifcrmoient dans un petit cabinet pour parfiler à tête reposée. Madame d'Ostalis eut la complaisance de leur sacrifier sa broi» derie et sa tapisserie ^ et de leur lire tout haut 5 sans en être écoutée, de mauvais ro-> mansqui sûrement l'ennuyoient beaucoup.

Un jour^ ayant la promenade , nous étions tous rassemblés dans le salon , quand lôut à coup madame de R^^^ remarqua que les franges d'or de mon habit seroient excel-** lentes à parfiler; au même instant, un mouvement de gatté la porte à couper une de mes franges : aussitôt je suis entouré de dix femmes , qui avec une grâce et une vivacité charmantes, me déshabillent, m'arra* ehent mon habit , et mettent toutes ^mes franges et tous mes galons dans leurs sacs.

La seule madame d'Ostalis ne daigna pas

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me prendre un brin d'or, sous prëicxle qu'elle ne parfiloit pas y mais elle rit beaucoup de la plaisanterie , et elle eut l'air de la trouver fort simple. Oulré, je vous Pa- . voue, de sa fausseté, je résolus de la démasquer : j'envoie sur-le-champ mon valet de chambre à Paris, il m'en rapporte le lendemain un grand manteau de femme entier rement bordé de superbes franges d'or:

alors j'arrive dans le salon. A la vue du manteau , toutes les fenmies se lèvent, je les jécaLVte , je m'approche de madame d'Ostalis, et je lui tiens ce discours : Madame, conmie vous êtes la seule qui ne m'ayes point volé, et qui n'ayez point voulu tremper dans la conjuration des franges , je * vous donne cet or pour vous récompenser de votre probité. A ces mots^ je lui présente le manteau; madame d'Ostalis , trouvant la plaisanterie assez mauvaise pour les autres femmes , rougit , et me dit en riant qu'elle ne parfile point , et que mon présent

lui est inutile Mais, madame, répon-

dis-je , je vous ai vue parfiler cent fois des épauletles de M. d'Ostalis et vos garnitures

de robes. A cette dernière réplique ^ madame d'Oslalis s'embarrasse davantage, et 'voit clairement que je veux prouver publiquement qu'elle n'a point adopté , même dans les plus petites choses , la façon de penser générale. Sa situation étoit pénible; elle a la bizarrerie de ne vouloir accepter , surtout d'un homme , ni or ni argent, sous quelque forme qu'on les lui présente , et cependant elle ne vouloit point afficher une délicatesse qui eût offensé dix femmes; enfin , se remettant de son trouble , et resprenant son air ouvert et gai : Encore une fois , dit-elle , je ne parfile plus , la broderie m'a fait absolument abandonner le parfilage; ainsi, je ne veux point accepter une très-jolie chose qui ne me feroit qu'un médiocre plaisir ; mais vendez-le-nous, c'està-dire, faisons-en une loterie. Je fus confondu de la proposition i qui prit fort bien dans l'assemblée. Madame d'Ostalis , sans, vouloir m'écouter, estime la valeur du manteau , fait faire les billels , en prend un , distribue les autres , et met l'argent dans mon chapeau ^ et tire la loterie. Le sort

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donne le manteau à madame de R^^^, qui fut parfaitement satisfaite de ce dénoûment, et qui trouva cette plaisanterie tout aussi J^onne que celle de la veille.

Le lendemain^ j'eus une explication avec madame d'Ostalis : Pourquoi^ lui dis-je, refusez-vous un présent de parfilage, quaod toutes les femmes en reçoivent et en demandent ? Madame de L^^^ , que vous voyez sans cesse ^ ne se Êiit-elle pas donner par tous les hommes de saconpoissanca des poupées d'or , des chiens d'or^ des galons et même des bobines ! Madame de G.... f de C*'^'^ , de R'^*'*', etc. , n'ont- elles pas toules la même manie..... ? -— Fort bien ^ mais œ n'est pas la mienne. -— * Mais vous blâmez donc ces dames.... ? — Moi! point du tout , j'ai même très-bonne opinion de toutes celles que vous venez de noumicr, surtout de madame de R**'^, que j'esliinc particulièrement, et à qui je crois des sentimens fort nobles.... — Et trouvez-vous aussi jfer^ noble cette manière de demander conlinuellenient des présens qu'elle ne désire que pour les vendre? Par exemple ;

lùer^ au lieu de me dégalonnermon habit ^ n'eùt-il pas été plus simple , plus naturel^

plus franc démo demander dix louis ?

— Croyez que â madame de R*** eût fait quelques réflexions sur ce sujet y elle seroit exempte du petit ridicule que vous lui reprochez; etmoi^ je l'aurois peut-être^ si î'eusse reçu une éducation difierenie. JV voue que cette dernièrerépouse me toucha, car je dois convenir qu'en excusant dans les autres les torts qu'elle est incapable d^avoir^ madame d'Ostalis montre une sincérité qui persuade qu'elle pense en effet tout ce qu'elle dit , et que l'indulgence qu'elle témoigne est aussi vraie qu'estimable. Mais mon pmjet n'est point du tout de la louer :

ainsi 9 reprenons le récit de mes sujets de plainte.

De retour à Paris je me trouve avec madame d'Ostalis à souper chez madame de Limours. Madame de Valcé et deux autres femmes arrivent à dix heures et nousap* prennent qu'elles ont été aux f^ariéiés amusantes , et qu'elles ont vu Jérôme Pointu y Eustachè Pointu , et le Fou

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