LETTRE VI
Le comte de RosevUle au Baron.
Je vous ai promis , mon cher baron , de tous donner le détail d'une scène réellement intéressante que je préparois à. mon élève. Je n'ai pu satisfaire plus tôt votre curiosité à cet égard , parce que je voulois un tableau auquel rien ne manquât ^ et il m'a fallu six mois de recherches pour le trouver tel que je le désirois.
Je vous ai déjà dit que mon jeune prince annonce des qualités brillantes ; il a de l'esprit y de l'imagination ^ un bon naturel; mais je remarquois en lui une certaine sécheresse qui m'affligeoit, quoique je ne l'attribuasse cependant qu'à son peu d'expérience. Si l'on n'a jamais étémalheureux^ ou si l'on n'a jamâtis vu de prés le spectacle terrible de l'infortune et de la misère^ il n'est pas possible d'être véritablement compatissant. Ce ne sont pas des récits qui
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peuvent graver au fond du cœur des sentimens qui seront combattus par toutes les passions factices 9 mais contagieuses , que la corruption enfante. U faut pour ce grand ouvrage^ non des parcdes^ mais des exemples , et surtout de vives images qui laissent à jamais dans une âme flexible , neuve et pure encore un souvenir ineffaçable. Véaéurê dç çies idées ^ je me décidai donc à chercher dans la ville même et auK environs une malheureuse famille prête à succomber sous le poids affîreux de la mi« sère. Pbur être plus sûrement éclairé dans> cette recherche > je m^adressai à un homme' bienfaisant ^ qui consacre aux inibrtunés plus des trois quarts d'une fortune consi ^ derable , acquise par ses travaux et des entreprises de commerce. Cet homme est étrangler^ s'appelle M. d'Anglures, et l'on ignore quelle est sa naissance et sa [patrie; il paiie également bien plusieurs langues.:
Il y a environ dix ans qurd vint s'établir ici dans une petite maison sur les bords du lac '^^^ ; la singularité de son genre de vie piqua la curiosité du prince , qui voulut
le n>ir. On suppose ^e M. d'Anglures kn co»ta une histoire digne de rintéresser ; car le prince^ de ce moment, lui témoigna nneestime particulière^ peu de temps après l'emploja dans <)ifférentes négociations y et par Isi suite l^onora de sa confiance , et le combla de bienfaits. Depuis deux ans,' M. cf Anghires s'est retiré de la cour , et vit paisible et scdhaire sur les bords du lac ****■ , dans ^ première habitation qu'il a rendue tose des plus cbarmantes m^isoâs des enrirons de cette capitale. J'ai été le uwvrer il y a plus de trois mois , pour lui kwe part de mon projet. Il me donna tdus les renseignemens que je pèuvois désirer > mais f étois trop difficile sur le cboix , pour me décider légèrement ; je sentois que tout étoit perdu si je ne produisois qu'une fa^le impression ; et , lorsque j'eus enfin * troi;v?é ce que je cberchois , je pensai qn^ étoh encore nécessaire d^mployer toutes les '^épatations dont vous allez voir le dé*tail. Le jeune prince, comme tous les en* ftns , est excessivement curieux ; j'affectai plusieurs fois devant lui de parler bas avec
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un grand air de mystère à M. de Sulback ^ son sous-gouverneur ; le prince ne manqua pas de me questionner ; je lui répondis que j'ëtois occupé d'upe a(&ire qui m'intéressoit au-delà de l'expression , et j'ajoutai. : a Si vous aviez quelques années de plus, )> je vous la confierois, mais vous êtes ») trop en&nt.... » A ces mots^ je ùis pressé , comme vous pouvez l'imaginer ; je tins bon , et le prince ne put arracher de moi c[ue des réponses vagues qui ne firent qu'augmenter et enflammer sa curiosité.' XjÇ soir il fut encore bien plus mécontent, lorsqu'il apprit que le fils de M. de Sulback étoit dans notre secret; il m'en fit des plaintes amères, je me contentai de lui répondre simplement : Le jeune Sulback n'est plus un enfant , il a treize ans, d'ailleurs il est singulièrement raisonnable pour son âge ; et je parlai d'autre chose. Le prince prit de l'humeur, et me bouda; je lui fis observer que ce n'étoit pas le moyen d'obtenir une confidence : Ce n'est point par méfiance, ajoutai-je, que j'ai refusé de vous faire le détail de l'affaire
qui Tko^js occupe ; c'étoit uniquement parce que je tous croyois trop enfant pour y prendre part; cependant il seroit très-possible qu'à dix ans et demi vous fussiez en état de comprendre et de sentir des choses
si toucbantes par elles-mêmes J'ai
Yu plusieurs exemples d'enfans de votre âge , assez avaiicës pour cela. Si vous ne m'eiissiez pas montré une curiosité si indiscrète f tant d'humeur , et si peu d'empire sur vous-même , j'aurois certainement fini par vous dire ce que vous désirez savoir; mais à présent il vous sera bien difficile d'obtenir celte grâce , et je vous préviens que ^ si vous ne réparez pas votre tort par une douceur extrême et une conduite prudente et réservée , et si enfin TOUS faites encore la plus légère question^ vous n'aurez jamais ma confiance. Lorsqu'on promet pour récompense à un en&m la chose précisément qu'il désire avec ardeur , on peut exiger de lui tout ce qu'on veut. Le prince^ dans le moment même, dérida json visage , vint à moi d'un air tixmde et caressant , et me promit qu'il me
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prouveroti qu^il OfPoit de Vempire sur lia* même , et eu eâet il me tint parole» Xie leodemadn^ après le (kner^ nous étions ensemble dans son cabinet, lorsque M. de Siilbads: et son Gis entrèrent tout à coup avec précipitation , et le^ premier venant à moi : Enfin y s'écria-*t-il,ye/^ai^roiiv^«.i. A ces mots , j'afifectai la plus grande joie , et: je dis : AUons-y sur^-le^cbamp. Quoi !
me demanda le prince d'un air également inquiet et curieux , vous allez sortir ? Oui ,
répOBidis-je , pour deux ou trois heures
Emmènerons-nous mon fils? reprit M. de ^Sulback. Ah ! je vous en conjure , interrompit le jeune homme, je serois inconsolable si TOUS me priviez de ce bpnheur.
Pendant tout ce dialogue , le prince noué regardoit tour à tour , et se faisoit une extrênte violence pour cacher l'excès de son dépit et de aon chagrin. Je prends mon chapeau , mon épée , je m'apprête à sortir , ie ppinoe s'avance vers moi , j'envoie cher- -cher les personnes qui doivent rester avec iui dans mon absence^ et je l'embrasse et iui dis adieu ; alors il n'y peut plus tenir ,
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et^ n'osant parler ^ îl fœid en larmes.... Je parois ému , touche, je le «foestionne^ il m'avoue qa'il est ao déseqmr ; M. de Solback me presse de Ini conter tmiéressanU hiaioire. • • • Le piioee m'en conjure. . . . J'iiëaîte encore^ enfin je me rends. Je prends le prince sur mes genoux , tout le inonde s'assied^ et m'adressant au prince , dont j'étois bien sur alors de fixer l'atten* lion : M. de Sulback et moi, lui dis-je, nous sonmies dans l'usage de mettre tous les mois à part une portion de notre re- Tenu pour.fe soulagement des infortunes qtie la misère accable , et nous faisons l'uii et l'autre beaucoup de recherches, afin de bien placer c^t argent , et de ne le donner qu'à des gens aussi honnêtes que malheu* reut. H y a six semaines que nous mtmes ensemble a la loierié, et nous gagnâmes trente mille francs ; nous formâmes aussitôt le projet de faire, avec la moitié de cette somme , le bonheur d'une, famille eniière ; en conséquence, nous achetâmes à trois lieues d*ici une jolie petite ferme > pourvue avec abondance de tout ce qtii est