II. ^ a
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nécessaire à la vie , et nous la fîmes meubler avec une extrême propreté ; pendant ce temps ^ nous cherchions une famille bien pauvre et bien vertueuse'; enfin nous f avons trouvée ; elle existe dansun des faubourgs de cette ville , et nous voulons l'aller chercher et la conduire à la charmante petite ferme* Ici, M. de Siilback prenant la parole : Quelle sera vôtre joie, liie dit-il , en voyant ce malheureux Alexis Stezen et sa famille , en rendant la vie et donnant le bonheur à quatre jplisenfans^ un père, une mère et un vieillard , totit cel* prêt à expirer de faim , lorsque notre messager est arrivé chez eux ce matin I A ces mots , le jeune prince , saisissant une de mes mains, et jetant son autre bras autour de mon cou :
Ah, mon ami! s*écria-t- il,. emmenez-moi avec vous-, que je volecela.r.. ! Et en disant ces paroles , il avoit les larmes aux yeux ; je l'embrassai tendrement, et je lui dis : Puisque vous êtes sensible , )e ne vous regarde plus comme im enfant ; vous viendrez chez Alexis Stezen : oui, vous êtes digne en effet de voir un tel spectacle» Les transports
e( la joie do prince ^ à ce discours , furent mexprimables ; il m'accabloit de remerct* mens , de caresses^ il nous enibrassoit tous , il pressoit notre départ , et en attendant , il se pronienoit dans la cbambre avec le jeune Sulback, qu'il tenoit affectueusement sous le bras ; son air triomphant sembloit dire :
Si je nfaipas treize ans , que m* importe ?
on ne me traite plus en enfant.
Enfin nous sortons par des escaliers dérobes , nous montons dans ime voiture de louage, et^ suivis seulement de deux valels de pied vêtus d'habits 'gris, nous [lartons , le prince , M* de Sulback , son fils et moi.
U n'étoit que cinq heures après midi; mais conune nous sommes dans le cœur de l'hiver , le jour étoit absolument fini y et le froid excessif nous faisoit d'autapt plus souffrir , que notre voiture fermoit très-mal, et que nous n'avions ni peaux, d'ours ni tapis. Le prince , sans se plaindre , le remarqua : Ju-^ gez f monseigneur , dit M. de Sulback , par cette légère qpreuve du mal que peut causer le froid , jugez des souffrances que doil avoir endurées cette malheureuse lamille
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que nous allons secourir , car elle a passé tout l'hiver dans un grenier , sans poéje ,
sans habits ! Et vous, monseigneur,
couvert d'un habit chaud, d'une longue pelisse de fourrure^ et d'un gros manchon , vous trouvez le froid insupportable.... l Le jeune prince, pour toute réponse, fil un profond soupir plein d'expression et de sentiment : son cœur enfin s'ouvroit à l'humanité; je jouissois délicieusement de mon ouvrage , et j'éprouvois une émotion si douce , si vive , qu'il m'éioit knjîo^ible die proférer une seule parole. Cependant y au bout d'une demi-heure, nous entrons dans une petite rue bien étroite, et noU*e voiture s'arrête. Le prince s'écrie : « C'est ici , )) sans doute , nous sommes arrivés... ; »
et, dans son empressement , il: se précipîtoit pour ouvrir la portière et pour des- <:endw.; jelte retins, et je hn dis : Je parie ([ue le cœur vous bat . .. ? Oui, rcpondit-iJ> i!t bien- fort.... ! On apporte un flambeau, nous enttîons dans une maiMn délabrée , nous montons cent vingt marches , ensuite nous grimpons avee beaucoup de peine ime
mauvaise échelle de bois qui nous conduit au greBÎerhabité par Tinfor tunëe famille. .. Non» trouYOBs dans un galelas, éclairé par une trkte lampe ^ un homme de trente et (pielques années , couché sur de la paille ; il étoit évaaioiû ; une femme jeune, belle et baignée de larmes , le soutenoit dans ses bras , tandis qu'un vieillard vénérable lui faiseit respirer un peu de vinaigre ; trois petits garçons étoient à ses pieds , et une jeune^Ie, tfune figure ravissante, âgée de neuf ou dix ans , ayant pour tout vêtement une chemise déchirée ^ étoit à genoux devant lui , et prioit Keu en versant un déloge de pleurs ! Ce spectacle, auquel je
ne m'attendois pas, me surprit et me toucba également; mais an même moment le malade reprit sa connoissance', et nous apprîmes que cet accident n'avoit été causé que' par la nourriture que nous lui avions envoyée, et qîi^il avoit prise dans la journée ])Our la première fois depuis trois jours j car' cet infortuné , afin de laisser un peu plu^ de pain a son' père , à sa femme et à ses eAfaiis, s'éioit obstiné à ne vouloir pas man^-
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ger..^ Je lui fis boire un peu d'eau àe»
Carmes ; et il se trouva parfaitement sou-* lagë ; alors nous lui donnâmes une bourse qui coutenoit cinquante louis. A cette vue il s'ëcria : O mes enfans! remerciez ces généreux inconnus; et vous^ ma femme ^ mon père^ tombez à leurs pieds...! Toute la famille nous entoure^ en nous prodiguant les plus touchans ténio%nages de la plus vive reconnoissance^ excepté la jeune fiUe^ qui 9 honteuse de parottre à nos yeux presque ^ue^ se tenoit retirée dans un coin
et n'osoit approcher Au milieu de
toute cette scène , vous croyez bien que rien ne pouvoit me distraire de mon élève ; il considéroit ce tableau ^ si nouveau poui* lui| I avec autant de curiosité que d'attendrissement; il écoutoît et regardoit avec une si profonde attention, qu'il pleuroit, pour ainsi dire^ sans s'en apercevoir. Pendu à mon bra ^ respirant à peine^ observant avidement tout ce qui se passoit^ il re-* marqua le premier l'embarras naïf et modeste de la charmante petite fille; aussitôt U quitte mon bras;^ il s'avance vers elle^ il
détache sa pelisse^ la jette sur les épaules de la jeune fille , en disant dWe voix entrecoupée : Je 'VOUS donne cela , venez d présent... Gomment vous exprimerai- je la surprise et la joie délicieuse que me causa cette action... ? Je m'élance vers le prince , et le prenant dans mes bras : O cher enfant ! mecriai-je^ me voilà payé de ma tendresse
et de mes soins ! Je n'en pus dire da-
Yantage, les pleurs me couinèrent la pa*
rôle Dans cet instant^ un de nos gens
entra avec un gros paquet qui contenoit plusieurs pelisses de fourrures communes que j 'a vois fait faire pour la malheureuse famille. Le prince ayant donné la sienne^ il s'en trouva une de trop j je la lui présentai: Gardez- la toujours^ lui dis-je; elle est moins chaude et moins belle que celle que vous avez donnée; mais avec quel plaisir vous la porterez, puisqu'elle vous rappellera le doux souvenir d'une action qui vous rend digne d'être aimé.... 1 Le prince s'en revêtit au moment même , et jamais la plus brilante parure n'inspira plus de satisfaction et de joie qu'il en éprouva en se voyant en-
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veloppé de cette lourde et grossière pelisse. Cependant nous faisons transporter Alexis Stezen au premier ëtage de la même maison^ dans une chambre commode; son père^ sa femme et ses enfans Ty suivent ; et quand nous les eûmes établis dans ce nouveau domicile, nous les quittâmes, en leur disant qu'aussitôt que le malade seroit en état de se lever , nous les conduirions à la ferme que nous leur destinions. Nous ne rentrâmes au palais qu'à huit heures passées; lious retrouvâmes du feu avec un plaisir qui nous fit mieux sentir encore le bonheur que nous avioni^ procuré aux infortunés dont nous venions de changer le sort. Nous veillâmes ce soir - là beaucoup plus tard qu'à Tordinaire , le prince ne se sentoit nulle envie de dormir ; il se plaisoit à se rappeler jusqu'aux plus minutieuses circonstances d'une journée si intéressante , et je suis bien certain que le souvenir de ce tableau frappant des misères humaines ne s'effacera jamais de son cœur. Cependant je n'approuverois pas que des scènes semblables fussent renouvelées trop sou-
vent : le plus grand de tous les dangers
seroît d'accoutumer à ces objets pathéiî-
ques et terribles : il s'agit de frapper Hma-
gbation , de lui laisser un point de vue sur
le<juél à jamais elle puisse se fixer; il faut
développer la sensibilité^ mais surtout
craindre de l'affoiblir et de l'épuiser par
trop d'épreuves; et c'est ainsi, mon cher
baron, que 1 écueil est sans cesse à côté du
bien ! Quel est l'esprit assez délicat pour
s'arrêter toujours au point juste qu'il e$t
dangereux de franchir 1 Voilà du moins ce
qu'il est utile de savoir pour n'agir qu'avec
précaution et prudence.
Mais revenons à mon élève : le soir , avant de nous coucher , nous le priâmes , M. de Sulbacl et moi > de ne parler de noire aventure à personne, parc^ que nous ne voulions pas avoir Vair de nous glo^ rifier d'un acte d^ humanité aussi simple^ et auquel d* ailleurs la vanité n^avoit eu nulle part. Le jeime prince convint qu'il ' n'en parlçroit qu'au prince son père, qui, vous le croyez bien, étoit déjà dans notre confidence, et nous avoit fourni les moyens II. 5
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de donner une leçon de bienfaisance si magnifique , car elle a coûté plus de 30^000 francs ; mais c'est de l'argent bien placé 9 et qu'un grand souverain et un boh père ne regrettera sûrement janiais. Ifelapr demain le jeune prince, quibrûloit de voir 'Alexis Stezen établi dans sa ferme, envoya de bonne heure savoir de ses nouvelle», et nous apprîmes avec un extrême satisfac*tion qu'il étpit levé et en parfaite santé ; aussitôt il fut décidé que nous leur enverrions une voiture le jour même , pour les conduire à la ferme , et que nous nous y rendrions de notre côté. En effet, nous partîmes après le dîner, et nous arrivâmes à leur habitation un peu avanteux. Le prince, de lui-même, leur avoit porté plusieurs présens, et les attendoit avec une impatience inexprimable. Lorsqu'il entendit le bruit de leur voiture , il courut précipitamment au-devant d'eux, ensuite les suivit partout, jouissant de leur surprise, de leur foonheuriayec une joie qui alloit jusqu'au 'transport. Avant de partir , le prince s'apprôdhà jdfetnoi , et me sauta au coiji : <x O
ET THEODORE. 5i
» mon ami ! s'écria-t-U p que je vous re«
D mercie de m'avoir fait voir cela ! Et
lè que vous devez êlre heureux en contemift {dant la satisfaction de ces honnêtes n gcDs....! D Oui y je le suis en effet ^ répondis-je » et au-delà de l'expression ; voilà le vrai bonheur ^ je «vous l'ai fiùt connoître ^ ^ quand je vous es verrai jouir , rien ne manquera plus à ma félicité. Huit jours après , un matin que nous étions seuls avec le prinœ. M» de Sulback et moi , Ton vint me dire qu'un artiste fort distingué par ses talens 5 et que nous connoissions de réputation , demandoit à me parler ; je sortis^ et je rentrai un moment après y en tenant un grand dessin fait à la mine de plomb , et superbement encadré : Ah ! m'ccriai-je de la porte ^ notre secret est divul- ^é : nous voila tous représentéschez Alexb
Stezen Regardes.. ..: A ces mots, le
piînce surpris considère le tableau , et ne voit pas sans émotion qu'on a justement choisi le moment où il avoit jeté sa pehsse sur les épaules de la jeune fille*«. Il rougit, et BGie dit : Je vous assure que l'indiscrétion
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jie vient pas de moi.,.. Je n'en doute pas , reprls*je , et je suis certain aussi qu'atu^un de nous n'a parlé, de cette histoire ; mais je ne suis cependant pas étonné qu'elle ait :été sue.*. — Pourquoi donc ? — Parce que .vous étiez avec nous. — Ëh.bien ! — JEh
bien! les démarches des princes.ne peuvent
jamais être cachées^ trop de gens Içs éclair
rent et les épient ; je ne puis être fâché
que le secret soit découvert : vous avez
fait une bonne action y mais soyez sûr que
M vous en eussiez fait une mauvaise , on le
rsaupoit de même. Ce discours a paru, le
frapper. Du reste , je vis facilement qu'il
étoit au fond tres-flatté que le peintre eût
choisi la pelisse donnée pour le sujet prin->
'cipal du tableau ;.il le regardoit avec une
•extrême complaisance , et il me sut fort bon
«gré de le destiner au prince sou pére^ çer^
tain alors que toute la cour le vçrroit. Je
-lui pardonnai d'autant plus volontiers cette
petitCxVanité , que depuis l'aventure d'Alexis
■ Steaen , c'étoit à cet égard le premier mou-
. vement d!orgueil que je remarquois en lui.
/•Voila > mon cher baron 5 l'histoire que je
. ET THEODOUE. S3
tous a vois promise ; je. ne. vous fais poin( d'apologie pour la longueur dcmesurée de celle lettre , • car ce que vous faiies pour TDS enfans doit me convaincre que tout ce qui a rapport à l'éducation est fait pour vous intéresser.
J'ai appris avec un sensible cbagrin le mariage de ma nièce : quelle belle- mère on lui donne ! Vous savez si je la con-
» ndis y et vous jugez combien, je dois être afi&gé en me rappelant tout ce qui la rend si dangereuse et si méprisable...! Mais j'ose iue flatter, mon cber. baron , que ma sœur jouira du Bonheur dé marier du moios sa
\ seconde fiUe suivant son cœur y et que je ne retournerai dans ma patrie que poilr me ironver aux noces de Théodore et de Constance : ah ! si je puis voir cette imion si désirée y et si mon jeune prince confirme les espérances que je conçois de Iiû , quel mortel sur la terre {lourra compatir sa félicité à la mienne !
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