‹ Adolph MonodChapitre 10 sur 143 · RELATIONS À GENÈVE · texte numérisé non relu

RELATIONS À GENÈVE

à nous-mêmes et fixés à Genève * ; il faudra, quoi qu'il en coûte, nous accoutumer à ne plus vous voir, ni les uns ni les autres, en attendant avec impatience les aimables visites que l'on nous fait espérer, et surtout l'heureux mois d'avril 1822 qui doit, s'il plaît à Dieu, nous réunir tous ensemble.

Il faut convenir que tout ce qui peut nous rendre cette séparation moins pénible, nous le trouvons à Genève ; que nous y serons aussi heureux que nous pouvons l'être loin de nos parents chéris; et qu'en comparant notre situation avec celle de tant d'autres jeunes gens que leurs études ou les devoirs de leur état appellent à des sacrifices bien plus pénibles, nous n'avons pas le droit de nous plaindre. A la distance où nous sommes d'eux, c'est l'affaire de quelques jours de les rejoindre; ils peuvent nous écrire souvent et facilement, et nous procurer ainsi le plus grand plaisir de tous, celui de nous occuper d'eux, de penser à eux et d'apprendre régulièrement tout ce qu'ils pensent, tout ce qui se passe autour d'eux, leurs chagrins et leurs plaisirs.

A propos de sujets de consolation, je m'empresse d'en venir à nos amis de Genève. Nous avons été enchantés d'eux. Ma tante nous a reçus de la manière la plus amicale possible et n'a rien épargné pour nous rendre le logement agréable ; la chambre

1 M. Monod père et sa fille aînée avaient accompagné les deux étudiants à Genève, puis étaient repartis pour Paris.

qu'elle nous prépare sera extrêmement commode sous tous les rapports. Nous ne regrettons que les dépenses qu'elle a faites pour nous; et si nous avons fait retrancher de notre déjeuner le thé, le café et le beurre, pour nous en tenir modestement au pain et au lait, ça été malgré elle et par un pur effet de notre volonté et de l'exemple de papa, qui, si l'on en croit la renommée, a été élevé beaucoup plus durement que nous, et que nous voulons imiter au moins sous ce rapport, en regrettant de ne pouvoir le faire aussi facilement sous tous les autres. Oncle Gérard est aussi tout plein de tendresse et de complaisance; A. a été touchée de l'excellent accueil qu'il lui a fait. Au milieu de tant de bons amis, la famille Gaussen ne reste pas en arrière ; il y a déjà une grande intimité de part et d'autre; les noms de tante, de neveu, de cousin, sont venus d'euxmêmes, et nous voyons passer sur nous, comme nous l'avions espéré, l'amitié vraiment fraternelle et maternelle que l'on a pour Frédéric. Il a été question de lui hier dans le discours de M. Vaucher aux examens; et ce qui lui fera peut-être encore plus de plaisir, il est question de lui tous les jours dans les amitiés et les tendresses qu'on nous fait. Quant à la famille Puerari, c'est tout ce qu'on peut voir d'aimable, de charmant, d'agréable, et c'est tout ce que nous pouvions souhaiter que de les avoir près de nous. Nous remettons à une autre fois de vous en parler plus en détail ; d'autant plus

qu'A, l'a déjà fait dans son journal, beaucoup mieux que nous ne pourrons le faire, car elle a un talent merveilleux pour les portraits, et elle a l'art, comme Mme Ghéradame, de flatter et d'embellir, sans rien ôter de la ressemblance. Je vous dirai seulement, en deux mots, que l'on nous reçoit dans la maison comme des enfants et des frères, beaucoup plus que comme des neveux et des cousins.

Voici, chère maman, le commencement de ce journal que tu nous as demandé; mais ce n'est pas tous les jours fête, et il ne faut pas t'attendre que nous passerons tous les jours une ou deux heures à y remplir de longues pages. Nous ne pourrons y donner que très peu de temps; et il n'y a qu'à te rappeler le but auquel doit servir ce journal, pour comprendre qu'il n'en demande pas beaucoup. Chaque soir, avant de nous mettre au lit, nous écrirons ici, tour à tour, les événements de la journée, en très peu de mots, jusqu'aux plus petits détails, même jusqu'à nos chagrins et nos plaisirs les plus intimes, nos contentements, nos reproches, nos sentiments les plus secrets. J'appelle secrets ce que nous ne confierions pas même à nos amis les plus intimes; mais pour nos parents, pour nos parents bien aimés, nous n'avons rien de caché, et ce journal en sera la preuve. Cette bonne mère a promis de lire avec intérêt tous ces petits détails ; et comment ne serait-ce pas pour nous un véritable plaisir de causer ainsi avec elle chaque jour et de lui

ouvrir le secret de notre cœur ? Et qui avons-nous après Dieu, à qui nous puissions mieux nous en remettre de tout ce qui nous concerne, à qui nous puissions faire part avec plus de confiance et de sincérité de nos peines, de nos joies, de nos inquiétudes, que le cœur d'un père et d'une mère, tels que ceux que la Providence nous a donnés ?

2 Décembre. — Je ne puis m'empêcher de me tourmenter un peu, en pensant au grand nombre et à la difficulté des occupations auxquelles nous sommes appelés ici : comment partager notre temps de la manière la plus utile? comment compter assez sur nos propres forces pour ne pas craindre que nous ne nous relâchions quelquefois, ou que tant d'occupations différentes ne nous causent un peu de tourment et d'inquiétude? comment faire enfin, pour que cette séparation qui nous cause aujourd'hui tant de chagrin, et à nous et à nos parents, devienne un jour la source d'un véritable contentement pour eux et pour nous, et que nous puissions ne pas trop regretter le temps que nous aurons passé loin d'eux?

Je souhaite que M. Kiister puisse reconnaître dans notre conduite à Genève l'effet des directions et des bonnes habitudes qu'il a cherché à nous donner. Au reste je ne veux pas oublier que les belles promesses ne sont pas ce qu'il aime le mieux , et qu'il a, entre autres rapports avec Achille, un goût décidé pour cette maxime:

Il faut des actions, et non pas des paroles !

Lundi 11 Décembre. — Voilà bien des jours de suite que B. me laisse le journal à écrire ; c'était avant-hier pour écrire à Mme Stapfer; c'est aujourd'hui pour se préparer à improviser. Son sujet est le culte: son but, sa nature, sa nécessité. On le traite vraiment ici comme mon aîné, car il va improviser aujourd'hui, et il a déjà récité deux fois; tandis que moi je vais me donner en spectacle aujourd'hui pour la première. Je réciterai devant M. Duby un morceau de Bossuet. Ces exercices sont fort utiles et fort agréables à la fois. Vous saurez que M. Duby donne tous les mardis une leçon de récitation, et M. Ghenevière, à peu près tous les dix ou douze jours, une leçon d'improvisation ou de récitation. Ces leçons des deux professeurs ont chacune leurs avantages; d'abord on récite presque toujours de la prose pour l'un et des vers pour l'autre; de plus, leurs remarques sont d'un genre tout différent: M. Chenevière laisse réciter un long morceau, un acte même, après quoi il nous invite à faire nos remarques et fait les siennes. M. Duby au contraire arrête presque à chaque phrase, et quelquefois pour un mot, et finit par quelques remarques générales sur la voix et les moyens du récitant. Ces remarques sont de la plus grande utilité.

13 Décembre. — Adolphe a assez bien récité son morceau de Bossuet à la leçon de M. Duby; celui-ci lui dit seulement qu'il avait trop élevé la voix et

n'avait pas mis assez de sensibilité dans sa récitation. Il ajouta que sa voix serait très belle, et ressemblait à celle de Frédéric.

M. Humbert continue ses leçons d'arabe; et quoique nous sachions les premiers éléments de la grammaire, nous suivons ses leçons, parce qu'il y a assez à profiter des mots qu'il cite et des étymologies dont il parle dans l'occasion.

22 Janvier 1821. — A l'auditoire, leçon de récitation de M. Duby. Nous avons récité tous les deux, et il nous a dit qu'il était content de notre récitation; mais il nous a fait diverses remarques fort utiles et justes. Je devais peut-être dire nos récitations; mais nous faisions justement la réflexion, il y a quelques jours, que dans ce cas nous employons de préférence le singulier. Par exemple, l'autre jour, l'un de nous demandait à l'autre s'il croyait que nous eussions une belle voix. C'est à peu près comme quand A. nous souhaite d'avoir une bonne femme, dans je ne sais plus quelle pièce de vers. Pour en revenir à M. Duby, ce qu'il nous a dit de plus agréable, c'est que pendant que nous récitions, soit l'un, soit l'autre, s'il avait fermé les yeux il aurait cru entendre mon père. C'est beaucoup trop flatteur sans doute, mais cela fait toujours plaisir.

... M. Cellérier est plein de bonté pour nous, et nous ne trouvons pas du tout M. Duby froid, comme nous nous y attendions. Le premier n'est pas d'une

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bonne santé. 11 souffre dans ce moment de maux de tête ; il y est sujet depuis deux ans, et nous disait ce matin qu'il sentait que cette indisposition avait beaucoup affaibli ses facultés et surtout sa mémoire. Quoi qu'il en soit, s'il se plaint avec raison de l'effet de ses maux de tête, il peut bien se dire pour sa consolation qu'il fait plus avec ses facultés affaiblies que beaucoup d'autres dans toute la vigueur de la santé; et je l'aime également pour la manière dont il remplit la place de professeur et pour l'amitié qu'il nous témoigne.

8 Février. — Ce matin, dans notre réunion du lundi, B. était chargé de l'improvisation, et comme il restait du temps, j'ai récité un morceau. Nous n'avons point satisfait nos juges, et l'on nous a reproché de n'avoir pas assez médité, l'un son sujet, l'autre son morceau. Il faut espérer que cela ira de mieux en mieux, et je pense que ces exercices pourront nous devenir fort utiles, en particulier celui de la composition, dans lequel nous sommes entièrement neufs.

19 Mars. — Notre arabe commence à marcher, et la semaine prochaine nous traduirons un peu d'Alcoran; non pas que nous soyons assez forts pour ce travail, mais pour que les deux Neuchàtelois qui vont bientôt nous quitter puissent en avoir quelque idée.

Dimanche 2/j. Juin. — J'ai eu une terrible alarme ce matin, je devais lire à Saint-Pierre matin et soir, ce qui voulait dire à sept heures et à neuf heures du matin. Je n'avais pas consulté la liste pour savoir l'heure du premier service, précaution toujours nécessaire pour Saint-Pierre, où elle varie sans cesse, tantôt à cause des communions, tantôt à cause de la saison, et pour mille autres raisons, que je ne me donne pas la peine d'apprendre. Il est résulté de cette négligence que je me suis imaginé hier au soir qu'en tout cas je ne pouvais pas avoir de lecture a faire avant neuf heures pour le plus tôt, Ce matin on nous réveille a sept heures passées, et en m'habillant il me vient tout à coup la pensée que je pourrais m'être trompé d'heure. B. avec une mine consternée, me répond: «Adolphe, que feras-tu? Je me souviens à présent que le service était annoncé pour sept heures! » J'achève à la hâte ma toilette, et me rends à toutes jambes à l'église, où j'arrive à temps pour entendre la fin du sermon de M. D. Dès que le service a été fini, je suis passé dans la sacristie, où je savais qu'il devait venir. La première chose qu'il dit en me voyant fut qu'il était bien aise que ce fût moi; parce que si c'eût été quelqu'un chez qui il eût pu soupçonner autre chose que de la négligence, il se serait plaint, non pas seulement à la Compagnie, mais au Conseil d'Etat ! Son motif était que la même chose lui était arrivée trois fois depuis peu de temps; et il avait cru voir

dans cette conduite une personnalité offensante pour lui. Il me promit que personne n'en saurait rien; et comme il n'y avait point de membre de la Compagnie présent, la chose restera entre lui et moi. J'ai donc bien à me louer de sa bonne volonté, et je suis bien heureux d'avoir épargné à mon père le chagrin de nous voir réprimander en public.

10 Août. — Le second événement marquant de la journée, c'est notre grabeau 1 : grabeau particulier, grabeau général, grabeau d'examen, grabeau à la Compagnie, grabeau par-ci, grabeau par-là, voilà de quoi amuser la Vénérable Compagnie aux dépens des proposants. C'est le cinquième grabeau que nous avons depuis notre arrivée.

Mais ce n'est pas le moment de me plaindre de la Compagnie; elle a fait une chose charmante ce matin, qui te touchera autant que nous. L'usage est de faire comparaître chaque proposant tour à tour pour lui faire son grabeau particulier d'après tous les renseignements qu'on a pu avoir sur lui ; et de les réunir ensuite tous ensemble, pour leur faire un grabeau général. Au moment où B. attendait le coup de sonnette pour entrer et recevoir son grabeau particulier, M. Bourrit fut député vers nous par la Compagnie, pour nous dire qu'elle nous vou-

1 Sorte de censure ou d'examen auquel les étudiants étaient soumis de la part de Compagnie des pasteurs.

lait l'un et l'autre, ce qu'elle faisait, ajouta M. Duby, qui était modérateur, parce qu'on avait exactement les mêmes choses à nous dire. Ces choses étaient que, etc., etc., — enfin des choses fort aimables ; car on nous épargna les reproches qu'on aurait pu nous faire, si la surveillance de la Compagnie s'était étendue jusque sur notre travail, ou plutôt jusque sur notre oisiveté pendant les vacances. Il paraît aussi que M. D. n'a point révélé ma lecture manquée ; je lui en sais très bon gré. Un reproche de ce genre, fait en public et un peu mérité,. me ferait de la peine, et c'est un grand plaisir pour nous de voir la bienveillance qu'on a pour nous. Le jeune Martin, l'un de nos condisciples, m'a rapporté que M. D. avait dit dernièrement (mais non pas à la Compagnie) ce que les lecteurs à l'église étaient quelquefois en défaut, et que c'était arrivé entre autres à un proposant qu'il avait eu beaucoup de peine à consoler ». J'expliquai à Martin, qui était ce proposant. — Bonjour, chère maman. Vive la Compagnie ! Je n'approuve pas tout ce qu'elle fait ; mais il faut convenir qu'elle est bon enfant et qu'une exception à l'usage comme celle qu'elle a faite en notre faveur, est fort aimable. M. Cellérier, à qui nous avons demandé qui avait, eu cette bonne idée, nous répondit qu'elle était venue à tout le monde à la fois. Là-dessus je t'embrasse, et pense au mois d'août l'année prochaine. C'est alors toi, j'espère, qui nous feras notre grabeau, d'après les décisions

de Papa, Frédéric et M. Kiïster, qui composeront la Compagnie. Dusses-tu avoir mille reproches à nous faire, je les préférerais à toutes les douceurs

que nous pouvons nous entendre dire ailleurs.

17 Octobre. — Nous avons perdu beaucoup de temps ces deux jours, hier en dînant chez M. De la Rive 1, et aujourd'hui en recevant à dîner ses deux fils et le jeune Vernet. Ce sont tous de fort aimables jeunes gens, dont la connaissance nous sera aussi agréable qu'utile. M. De la Rive est lui-même un homme si intéressant que toute relation avec lui nous est précieuse. Il a une place de professeur de chimie. Quand je dis que nous avons perdu notre temps, je veux dire que nous avons interrompu nos travaux ordinaires; car dans une réunion où se trouvent M. De la Rive, M. Prévost, M. Dumont, M. de Candolle, on ne peut ni s'ennuyer, ni perdre son temps. M. Dumont n'a pas autant causé qu'à l'ordinaire, mais M. De la Rive était fort entrain. J'ai peu entendu de gens dont la conversation fût aussi intéressante et aussi animée que la sienne. Quand je vois ces naturalistes, ces physiciens et tous ces savants distingués, je suis tenté d'envier le sort de ceux qui viennent à Genève pour étudier les sciences. Ils trouvent ici tant de ressources, tant

1 Gaspard De la Rive, père du célèbre physicien Auguste De la Rive.

d'hommes instruits et complaisants, que pour peu qu'ils sachent éviter les écueils de dissipation de Genève, ils ne sauraient être nulle part mieux qu'ici. Je n'en dirais pas autant de la philosophie; certes nous n'avons rien ici à comparer à ce que Paris nous offre à cet égard.

7 Novembre. — Nous avons prêché tous les deux dimanche, B. à Carouge et moi k Chêne. Il nous est arrivé k tous deux d'être plus troublés que quand nous prêchâmes pour la première fois; peu s'en fallut même que je ne fisse quelque étourderie digne de moi; mais heureusement je m'aperçus k temps de mon erreur, et les choses se passèrent assez bien. Munier me dit en sortant qu'il n'avait pas été content de mon débit, et qu'il l'avait été davantage la première fois qu'il m'avait entendu...

ifi Décembre. — Je prends le parti de causer un moment avec toi pour me distraire et me remettre ensuite au travail, auquel de tristes réflexions m'empêchent de me fixer. Ce ne sont cependant pas mes fantômes ordinaires, auxquels je dois m'en prendre: c'est l'ombre de Virginie qui me poursuit. Je viens de lire pour la première fois, et j'ai achevé hier au soir Paul et Virginie; je ne me souviens pas qu'aucune lecture m'ait jamais aussi vivement intéressé, excepté peut-être le Vicaire de Wakefield. C'est que ce sont k peu près les seuls romans que j'ai lus, et je m'en félicite de tout mon cœur quand

1822 k SA MÈRE 29

je songe à l'effet que font ces sortes de lectures et à la fâcheuse influence qu'elles doivent nécessairement exercer sur des occupations plus sérieuses. Ne va pas croire cependant que celle-ci m'ait fait perdre beaucoup de temps; j'ai été assez sage pour ne pas me laisser détourner de mon travail. Aussi, comme j'avais très peu de temps à donner à cette lecture et que de plus je relisais toujours deux ou trois fois les morceaux qui m'enchantaient le plus par le style, c'est-à-dire presque tout l'ouvrage, je ne l'ai lu que très lentement.

Soir. — J'en suis resté là ce matin et j'ai été interrompu par B., qui revenait de la ville. Il lit aussi dans ce moment Paul et Virginie, mais il ne l'a pas entièrement achevé; du reste il ne le lit pas non plus d'un cœur tranquille, ni d'un œil sec. Pour moi, je ne puis pas écarter de moi les tristes impressions que cette lecture m'a laissées; il faut convenir qu'elle est par trop triste. Ce contraste du plus parfait bonheur avec les malheurs les plus affreux; cette habitation si heureuse et si agréable qui est maintenant déserte; cette mort de Virginie, suivie de tant d'autres morts; ce pauvre vieillard qui a eu le malheur de leur survivre à tous ; toutes ces idées me poursuivent et je n'en puis pas sortir. J'espère que je les oublierai vite et que je ferai peu de semblables lectures...

26 Janvier 1822. — Tu me demandes ce qui nous

a fait changer de texte. C'est M. Chenevière qui m'a déconseillé l'autre, parce qu'il aurait pu plus facilement m'entraîner dans la déclamation. Certes, ce n'est pas le défaut de celui qu'il m'a donné à la place; et je serais embarrassé pour y faire le déclamateur, puisque je commence à peine à entrevoir ce ce que je pourrais dire. Les conseils de mon père, les avis de Munier et les réflexions que je ferai par moi-même vont me tirer de mon ornière. Les rudes moments par lesquels il m'a fallu passer me seront utiles par l'expérience qu'ils m'ont acquise... Mais j'en parle comme si j'étais déjà dehors ; attendons encore quelque temps pour pouvoir moraliser à mon aise. Je commence seulement à faire quelques pas et à réfléchir avec fruit sur mon sujet. Un beau jour que je m'étais fatigué à réfléchir à mon sermon, et cela sans succès, je fis ces deux vers :

Épuisé sans travail, et fatigué sans peine, Je tourmente à loisir mon infertile veine.

et je les ai souvent répétés depuis.

Il ajoutait plaisamment : Ce sont de fort beaux vers; mais ils ne valent pas ceux que B. improvisa un jour que nous sortions de notre leçon de chant :

En peu de temps, mon cher, nous feront des merveilles, Car le zèle, aux grands cœurs, peut tenir lieu d'oreilles !

J'espère que cela est vrai, car pour nous, notre res-

1822 A Mme HERMÈS-JUVENTW 31

source n'est que dans le zèle. Notre maître est content de nous; il a vu peu de jeunes gens de notre âge qui eussent aussi peu d'idée de ce que c'est que la musique, et aussi peu d'oreille, c'est ce que vous savez. Mais ce que vous ne savez pas, c'est que notre bonne volonté nous fera réussir et qu'elle nous a gagné le cœur de notre maître, qui nous donne de grandes espérances...

Adolphe et son frère firent un séjour à Paris en 1822, où les douze frères et sœurs se trouvèrent réunis pour la dernière fois avec leurs parents, à l'occasion du mariage de leur sœur aînée, Mme Babut.

Adolphe écrivait :

A Mme Hermès-Juventin.

Paris, 22 Juin 1822.

... Il n'y a pas jusqu'à ces deux petites mignonnes (ses deux jeunes sœurs) qui ne soient venues m'entendre dimanche dernier. Je prêchais à la petite église1, et B. en avait fait autant huit jours avant. C'est un beau jour pour nous que celui où nous sommes montés en chaire pour la première fois en présence de mon père et de notre famille. Les catholiques m'ont joué un mauvais tour

1 Sainte-Marie.

avec leur procession. Il en a passé une devant l'église au milieu de mon sermon, tambour battant. Le prédicateur, par une présence d'esprit étonnante dans un jeune homme, s'arrêta sans se troubler, comme son père, qui avait prévu la chose, le lui avait conseillé avant qu'il montât en chaire ; et au bout de quelques minutes, quand la piété des catholiques eut cessé de se faire entendre, il reprit tranquillement le fil de son discours. Vous connaissez, je pense, ces processions, et vous savez que la piété du clergé catholique les fait célébrer par toute la France, avec plus de solennité que jamais...

Vous avez su la triste raison qui a empêché le voyage de G. ; il s'était beaucoup réjoui de faire cette tournée en Suisse ; j'espère qu'elle ne sera que remise, et qu'il se présentera quelque autre occasion. Comment se porte Mme Bazin ? Ne voyez vous pas quelquefois les dames Grivel? Oh! si cela est, accablez-les d'amitiés de notre part; dites-leur combien nous avons eu de plaisir à voir Georges et la famille Vernes, et de regret à ne pas les voir aussi. Mme Munier fera-t-elle le portrait de Mme Grivel? Compte- 1- elle toujours retourner à Auchy sans passer par Paris? Dans ce cas, je ne crois pas pouvoir résister à la tentation d'aller passer un jour à Auchy. Mais quel dommage de ne pas les voir à Paris, un peu de suite ! Il faut convenir que dans cette affaire-là nous avons eu du malheur.

Nous avons vu M. Grenus et je remercie mille

fois Mme B. de nous avoir procuré ce plaisir. Il nous a récité une fable de sa façon que Mme B. ne connaît peut-être pas; comme elle est fort courte, Je vais la transcrire à son intention.

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