‹ Adolph MonodChapitre 100 sur 143 · PREMIERS SYMPTÔMES DE MALADIE · texte numérisé non relu

PREMIERS SYMPTÔMES DE MALADIE

gant; mais elle soulève des problèmes nouveaux d'un caractère plus pratique encore. Il faudra pourtant que cette vie haletante prenne fin...

31 a femme qui ne va pas mal, et mes enfants qui se souviennent de vous avec affection, se joignent à moi pour vous envoyer, ainsi qu'à Mme de Félice et à vos enfants, un bien tendre souvenir.

Quelques mois plus tard une indisposition accompagnée de symptômes fâcheux l'obligèrent à s'arrêter dans son travail avant que le moment de ses vacances fût arrivé. 11 alla passer quelques semaines au Havre, auprès de ses frères. Il écrivait de là:

Ingouville, o Juin 1854. — ...Oh! combien je voudrais, avant de rentrer dans cette terre qui consume ses habitants, découvrir quelque moyen d'échapper à cette vie haletante et brisée qui me tue! Pensons-y mûrement, c'est un devoir sacré, autrement je sens que je n'y résisterai pas longtemps... Avançons en paix dans le chemin de la vie, qui est pour nous, par la grâce de Dieu, celui de la paix éternelle. Tenons les yeux fixés en haut, et comptons sur Dieu, le Dieu de Jésus-Christ, pour faire concourir toutes choses à notre sanctification et à notre consolation, dans la communion d'un Maître crucifié.

Ingouville, 15 Juin 185/t. — Oh! que ma vie

me satisfait peu comme vie chrétienne, et comme ministère apostolique! Il me semble que j'ai si bonne envie de bien faire, de ne faire que la volonté de Dieu, de la faire sans réserve ! Mais l'infirmité de la chair est là qui m'accable toujours, et mon esprit indécis me fait perdre un temps considérable. Le repos rouvre aussitôt chez moi toutes les avenues de la tristesse, fermées tant bien que mal par une vie aussi active que l'est la mienne, je n'ose pas dire aussi utile. Oh ! s'il y avait quelque moyen de se donner au Seigneur sans partage, et de vivre pour lui comme il a vécu, pour obéir à son Père!

Ce repos fut singulièrement facilité pour Adolphe Monod par le cordial empressement avec lequel son ami M. le pasteur Petit avait bien voulu, depuis quelque temps déjà, se mettre à sa disposition pour le décharger d'une partie de ses fonctions, que sa santé ne lui permettait plus de remplir régulièrement. Le secours affectueux, efficace, délicat qu'il trouvait en M. Petit, ressort de la lettre suivante, qu'il lui adressait dès le mois de juin.

A M. le Pasteur Petit.

Ingouville, 9 Juin 1854.

Mon bon ami, votre lettre m'a trouvé indisposé; cela, et le désir de prendre l'avis de ma femme, a

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retardé ma réponse. Aujourd'hui, je suis tout misérable : soyez indulgent.

Tous pourriez, dites-vous, accepter ou du moins examiner la proposition N., si j'avais des raisons pour saisir cette occasion naturelle de mettre fin à notre arrangement particulier, et dans ce cas seulement. La seule considération qui pût nous faire hésiter serait prise dans vos convenances, non dans les miennes. Quant à nous, nous avons rendu et nous rendons grâces à Dieu, pour m'avoir fait rencontrer, au jour de son bon plaisir, un auxiliaire dont les sentiments s'adaptaient si bien à mes sentiments, et aussi les besoins à mes besoins. Il n'y a que le Père céleste qui sache ajuster si bien les choses.

Sans vous, j'aurais passé les cinq mois derniers chargé seul de mon fardeau, et vous savez si j 'étais capable d'y suffire, puisque même avec vous, le tronc du vieil arbre que vous aimez, a commencé de plier. Je n'aurais pourtant pas appelé un suffragant dans les règles, soit parce que je n'aurais pas jugé nécessaire un secours aussi complet; soit, soyons simples, parce que la prudence du père de famille ne me l'eût permis, surtout cette année, qu'à la dernière extrémité.

Vrai avant mon indisposition du commencement de mai, ce que je viens de dire devient deux fois vrai par cette indisposition, et parle repos prolongé qu'elle m'a iuiposé. Savez-vous que d'ici au 8 oc-

tobre, sauf trois ou quatre dimanches, je suis libre tout l'été, par le précieux concours que vous me prêtez? Les soins que j'avais pris pour en faire un été plus spécialement sanctifié pour l'honneur du Maître, se trouvent, avec le congé extraordinaire que mon indisposition m'a valu de la part du Conseil presbytéral, m'avoir ménagé pour l'heure de la petite Visitation paternelle un repos tel qu'aucune prévoyance humaine Saurait pu me le procurer... Votre passage à N. renverserait tous mes plans, et me jetterait clans un cruel embarras pour lequel le Seigneur me viendrait en aide, cela va sans dire, si un impérieux devoir vous y appelait. Mais l'appel de notre ami a-t-il ce caractère?

Je ne parle que pour aujourd'hui. Le lendemain aura soin de ce qui le regarde. Quelles seront vos convenances l'hiver prochain? moi-même, quel sera l'état de ma santé? Aurai-je besoin d'une suffragance plus complète? nous ne savons, Dieu le sait: il nous le montrera, en son temps, à tous deux...

Cependant, le repos n'avait pas suffi à le remettre. Il fallut chercher un remède plus efficace, et les médecins conseillèrent une cure à Evian. Il s'y rendit dès le mois de juillet, accompagné de sa fille aînée, et y fit une cure prolongée, coupée en deux par un séjour à Céligny, auprès de sa seconde fille , mariée depuis quelques mois à M. le pasteur Auguste Bouvier. Sa famille vint l'y rejoindre,

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pour célébrer avec lui le vingt-cinquième anniversaire de son mariage. Il recevait à Géligny de fréquentes visites, et vit se réunir un jour autour de lui dix-huit jeunes pasteurs et ministres qui lurent heureux de recevoir de lui quelques conseils sur la prédication et le ministère évangélique. Nous empruntons quelques pages à sa correspondance pendant ce séjour à Évian et en Suisse.

Evian, 27 Juillet 185/i. — Nous sommes fort entourés de boDS amis, surtout Tronchin, Delà Rive, GhartOQ, sans parler des deux oncles d'A. fort aimables pour nous... Je viens de rendre à MM. Tronchin et Paccard leurs visites. Chez M. Tronchin ou plutôt chez Madame, M. m'a accompagné. La pauvre femme a peine sur peine. Sa santé est toute délabrée et son cœur est brisé par la mort récente de sa fille... Elle nous a fait un accueil fort aimable.

Nous avons commencé ce matin la lecture des Psaumes, dans la traduction nouvelle, et celle de saint Jean: je suis cette lecture sur les textes originaux. Nous avons également commencé le volume de M. Faugère, consacré aux deux sœurs et à la nièce de Pascal. Cela devrait m'intéresser, mais je n'ai d'intérêt pour rien en ce moment...

Je songe à établir un culte quotidien. Je désire suivre le bon exemple que Frédéric m'a donné à Divonne. Mais pour le dimanche, je refuserai de me charger du service. Plus tard je verrai s'il y a lieu de prêcher un dimanche ou deux.

Évian, 3 Août 1854. — Je ne sais trop comment nos journées se passent : elles sont à coup sûr plus longues que pleines. Nous avons terminé la correction d'un de mes sermons. J'ai eu quelques conversations utiles avec des amis, anciens ou nouveaux. Parmi ces derniers, je distingue M. Gharton, le rédacteur du Magasin pittoresque, homme d'esprit et de cœur, avec qui c'est un vrai privilège de causer *.

1 Adolphe Monod conserva jusqu'à sa fin un souvenir affectueux à M. Charton. De son côté le sympathique rédacteur du Magasin pittoresque n'oublia pas les entretiens d'Évian, dont nous retrouvons la trace bien des années plus tard dans son excellent recueil :

« ...Un jour, en 185... sur le rivage d'Évian, je m'entretenais avec un homme dont la mémoire ne périra point, Ad. M., et je lui proposai le problème moral, sorte de lieu commun, qui, dans cette grave question du mensonge , sert ordinairement de pierre de touche :

— Supposons, lui disais-je, que vous avez le devoir d'annoncer à une mère la mort de son fils. Elle est dangereusement malade. Le médecin vous arrête sur le seuil et vous affirme que cette nouvelle peut la tuer. Cependant la mère est informée de votre présence 5 elle vous attend, elle vous appelle, elle vous interroge, elle vous presse de répondre : que ferez-vous ?

Ad. M. me répondit avec un regard et un accent que je n'oublierai jamais : « Je me jetterais à genoux devant elle, et je prierais. »

Ah ! noble et grand esprit, âme trois fois sainte, cœur divin, tu étais capable de cette sublime éloquence de la parole et du geste qui peuvent faire des miracles !... »

Magasin pittoresque, 1877, p. 147.

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