MALADIE DE M VDAME MONOD
faillit être enlevée à leur affection ; Dieu la rendit à leurs prières. Son mari écrivait à M. Vaurigaucl :
Paris, 10 Juillet 1852. — Elle va mieux. — Bon ami, fidèle ami, ma femme est (dois-je dire a été?) gravement malade.
Une congestion cérébrale, mercredi, vers k heures dans la rue, reconduite chez moi par M. (pauvre M.!) sans connaissance. La parole perdue; mouvement et sentiment suspendus, dans une partie du côté gauche; péril imminent. Mon frère G. a dit à F., qui me l'a redit depuis : « Il y a une possibilité qu'elle en revienne! » La voir mourir, et mourir sans communiquer avec moi, ô mon ami! Mon âme se fond d'angoisse !
Le soir même les symptômes les plus graves se sont arrêtés. Ils ont disparu par degrés. G. a repris courage dès le mercredi soir. Le jeudi à midi, consultation : M. Rayer jugeait le cas fort grave, presque désespéré. G. tenait bon, et m'encourageait à espérer. Vendredi, amélioration notable de l'avis de M. Rayer lui-même. Le mieux persiste.
Nous avons été gardés en paix, mes enfants et moi. Nous, moi aussi, je 11 ai point eu d'amertume, j'ai jugé que Dieu était Juste s'il frappait, et bon s'il épargnait...
Priez pour nous, et persévérez.
Je n'ose me livrer encore à l'espérance. Figurezvous le pauvre Adolphe Monod sans la compagne
de sa vie, la colonne de sa maison, le secours de son ministère, lequilibre de ses conseils, l'amie de son cœur, la mère de ses enfants!... Adieu. Si «nous vivons», je ne vous récrirai que dans quelques jours.
Dieu permit que Mme Monod se relevât de cette grave maladie. Et bien que sa santé ne dût jamais se remettre entièrement de cette violente secousse, et qu'elle ne dût pas retrouver toutes ses forces, il lui accorda encore une bonne et chrétienne activité de seize années. C'est à elle qu'on doit la traduction en anglais des Adieux, et des sermons sur Jésus tenté au Désert.
Nous avons dit que la tournée d'Adolphe Monod en xVlsace fut la dernière, et qu'à partir de ce moment, lorsqu'il s'absentait, il était contraint de prendre ce repos de corps et d'esprit qu'il se reprochait autrefois comme une sorte d'infidélité. C'est ainsi qu'il fit, vers la fin de l'été, un voyage en Suisse avec son fils, son ami le pasteur Louis Meyer, et deux jeunes amis.
Gryon, ili Septembre 1852. — ...Après avoir passé la soirée du dimanche au Désert, dont les habitants vous saluent affectueusement, j'ai quitté Lausanne hier lundi, à 11 heures, par le bateau à vapeur. ...M. Viénot m'a accompagné jusqu'à
Villeneuve, où il avait donné rendez-vous à ses trois enfants pour me venir toucher la main. L'omnibus m'a conduit à Bex, d'où je suis remonté ici, mon havresac sur le dos. La charge, jointe à la marche montante pendant plus de deux heures, était beaucoup pour mes cinquante ans. Un jeune paysan, qui m'a rejoint, s'est heureusement offert pour prendre mon fardeau, ce qui m'a donné l'occasion de lui parler d'un autre chemin, plus rude encore que celui de Gryon. J'ai retrouvé ici Meyer et B. Il était six heures quand j'ai atteint le haut de ma montagne. Vers huit heures et demie sont arrivés W. et E., revenant du Grand Saint- Bernard, enchantés de leur excursion, pour laquelle le temps les a servis de fort bonne grâce. A Lausanne aussi, j'ai eu un ciel pur, semé de nuages, et j'ai beaucoup joui de la vue. Ici je retrouve les nuages un peu plus amoncelés. Toutefois, nous nous proposons de partir ce matin à sept heures précises pour Siou par le Col de Cheville : les jours s'écoulent, et nous n'avançons guère. Nous aurions dû passer dès le commencement à l'autre versant des Alpes; mais maintenant que le temps se relève, on peut l'espérer, nous demeurerons en Suisse et ferons seulement une pointe de l'autre côté.
Evoléna (Vallée d'Hérens), 15 septembre 4 852.
...Nous avous repris notre voyage mardi. Malgré
les brouillards de Gryon, encouragés par le beau
368 ADOLPHE DIONOD 1852
temps que nous avions trouvé dans les régions inférieures, W. et E. de leur côté, et moi du mien, nous nous sommes décidés à passer le Col de Cheville, longeant le pied des Diablerets, traversant ensuite le théâtre de l'éboulement arrivé au haut de cette montagne au commencement du siècle dernier, et enfin, suivant le cours du torrent de la Lizerne, par le chemin neuf pratiqué dans le flanc d'une des deux montagnes entre lesquelles il coule. A gauche, la montagne, et de temps à autre des rocs à pic, à une hauteur immense au-dessus de votre tête; à droite, un plan fortement incliné, quand il n'est pas perpendiculaire, ou peu s'en faut, qui descend jusqu'au torrent, que vous découvrez de temps en temps, sans l'entendre jamais, séparés que vous en êtes par une élévation de 1800 pieds; en face, des montagnes de roc presque à pic, avec de larges rainures formées par les torrents du printemps, et au bas desquelles nous apercevions de grands sapins ; — tout cela fait un spectacle sublime et puissant, auquel succède, en débouchant dans la vallée, la vue riante et pittoresque de Sion et de la campagne environnante. A Sion, mardi soir. De là, hier matin nous avons remonté l'Erwingerthal, et nous avons eu une seconde journée fort belle, faisant le pendant de la précédente, en sens inverse. Au lieu de descendre un torrent, nous en remontions un; au lieu d'aller du glacier (Diablerets) à la plaine, nous allions de
la plaine au glacier. Cette fois, le torrent moins éloigné de nous, était toujours entendu, et la plupart du temps en vue: les avis sont partagés sur celle des deux journées qui doit être préférée à l'autre.
Nous nous entendons à merveille, et formons à nous cinq une heureuse combinaison pour faire un voyage intéressant et fructueux... A Gryon nous avons eu pour sixième un compagnon, excellent homme, d'ailleurs, qui était le type de la poltronnerie, dont il s'accusait lui-même avec une naïveté charmante , mettant toute sa décision à s'interdire impitoyablement tout ce qui ressemblait à une fatigue ou à un danger. L'adjonction momentanée de ce sixième nous a fait mieux apprécier notre partie à cinq. Je tiens a expliquer que la personne en question n'est pas le pasteur de Gryon. Ce pasteur, M. David, a été plein d'obligeance pour nous, ainsi que toute sa famille.
N'oublions pas de mentionner un trait curieux de notre excursion dans la vallée d'Hérens. Dans ces villages de montagnes, peu fréquentés par les étrangers, il n'y a point d'auberges. Les voyageurs sont reçus chez les curés, qui exercent ainsi une sorte d'hospitalité à part, moitié spéculation, moitié charité. C'est ainsi que nous avons dîné chez le curé d'Hermance et couché chez le curé d'Évoléna; et je dois rendre témoignage de la bonne grâce avec
laquelle il nous ont hébergés et de l'extrême modération qu'ils ont mise dans leurs prix, quand nous les avons pressés de les fixer eux-mêmes : il a fallu chaque fois leur donner plus qu'ils ne demandaient... Nous leur avons fait connaître, Meyer et moi, qui nous sommes; cela n'a en rien refroidi leur politesse; et nous avons eu, surtout avec le curé d'Evoléna, de longues conversations religieuses qui n'ont pas été sans intérêt. Il a pris congé de nous en nous disant : « Chacun de nous suit la loi sous laquelle il est né; mais nous sommes frères en Jésus-Christ, et je n'ai rien vu en vous qui ne m'ait édifié ». Mais en même temps nous avons été frappés encore une fois de l'uniformité absolue qui existe entre les sentiments et les arguments de tous les prêtres de cette Eglise déchue. Faites causer un prêtre catholique romain quel qu'il soit et où que ce soit : vous pouvez être certain que sa controverse est exactement la même que celle des deux curés que nous venons de visiter : également vide quant au fond, également subtile quant à la forme...
Le 26 vers la fin du jour, l'horizon vint à s'éclaircir par degrés, et à découvrir à nos regards enchantés, tour a tour à la clarté du soleil et à celle de la lune, les merveilles qu'un ciel jaloux nous avait d'abord dérobées. Ici, la chaîne du Mont-Blanc, vue par derrière, offre à l'œil des formes moins belles et des aspects moins variés que du côté de
Ghamonix. Mais, par une sorte de compensation, étant à la fois plus rapprochée et plus escarpée, elle a quelque chose de plus grandiose. On est moins charmé, mais plus saisi. Quoique notre temps fut très court (il avait promis de prêcher à Genève le 3 octobre), nous ne pûmes résister à la tentation de monter le lundi matin, par un temps ravissant, au haut de la montagne de Saxe, au pied de laquelle est bâti Cormayeur : et là, placés au centre d'un immense amphithéâtre de glaciers et de montagnes couvertes de neige, nous eûmes sous les yeux un spectacle majestueusement uniforme, que je n'essaie pas même de dépeindre...
Nous avions pour guide dans cette admirable excursion, Antoine Proment. C'est un homme à qui sa longue expérience fournit beaucoup de matériaux intéressants pour sa conversation avec les voyageurs... Quand je lui payai la petite rémunération convenue pour ses services, ce brave homme, qui nous avait entendus réciter selon notre coutume des cantiques et des portions de l'Écriture durant notre promenade, me dit : « Monsieur, quand vous me donneriez vingt francs au lieu de huit, vous me feriez moins de plaisir que vous ne m'en avez fait par vos entretiens sur la montagne. J'y ai prêté l'oreille tant que j'ai pu; je regrettais seulement que ma mule m'en fit perdre quelque chose par le bruit de ses pas. En comparaison de nous autres paysans, vous êtes des saints. » Vous pensez bien que je ne
manquai pas l'occasion de lui parler de la grâce qui est en Jésus-Christ. Je chercherai l'occasion de lui envoyer quelques livres, surtout un Nouveau Testament, dont il a accepté l'offre avec un empressement qui m'a touché. Qu'avons-nous que nous ne l'ayons reçu? et qui est-ce qui a fait de la différence entre nous et d'autres?
Le même jour nous nous rendîmes de Cormayeur à Aoste : jamais ciel plus serein n'éclaira plus belle promenade. À mesure que nous nous éloignions du pied des glaciers, le Mont-Blanc, se détachant peu à peu de ce qui l'environnait, et demeurant seul en vue, semblait monter vers le ciel à mesure que nous descendions dans la plaine : encadré entre deux montagnes de moyenne grandeur, qui semblaient s'écarter avec respect pour nous le laisser voir tout entier, et que le soleil avait dépouillées de leur neige du matin, il formait par sa masse imposante tout le fond du tableau derrière nous; devant nous, à l'autre extrémité de l'horizon, se découvrait par degrés l'un des plus beaux glaciers des vallées italiennes, remarquable par la pureté de sa forme pyramidale, et qui faisait tant bien que mal pendant au Mont-Blanc, à défaut du Mont-Rose que nous ne pouvions point apercevoir d'où nous étions. Puis, plus près de nous, entre ces deux hôtes des cieux, une terre privilégiée, unissant la végétation la plus riche aux sites les plus pittoresques, la vigne et le froment cultivés dans le même champ, des cascades
qui n'auraient besoin pour être célèbres que d'arroser un pays plus fréquenté des voyageurs, et des vergers délicieux...
Toujours jaloux de profiter des occasions qui s'offraient à lui pour faire quelque bien, il s'appliquait en voyageant à évangéliser dans les hôtels, tâchait de lier connaissance avec quelque personne favorablement disposée, le plus souvent le propriétaire ou le sommelier de l'hôtel, suivant les circonstances, et faisait après son départ un envoi de bons livres qui étaient toujours bien reçus. Les dimanches, pendant le voyage, étaient invariablement des jours de halte et de repos, et l'on organisait un petit culte dans l'hôtel où l'on se trouvait.
Il cherchait d'ailleurs, même en voyage, à tirer le meilleur parti de son temps. C'est ainsi que, pendant cette excursion en Suisse, sous une pluie battante de six heures qui avait obligé les voyageurs à rebrousser chemin dans le Val d'Hérens, il donna à ses compagnons de route une leçon de débit oratoire. Pendant le même trajet, il commença la composition de la poésie intitulée : Jésus-Christ ressuscitant des morts, qu'il eut à cœur d'achever et de publier pendant sa dernière maladie, avec cette dédicace: Aux amis qui prient pour moi. La première idée de ce poème se retrouve dans un sermon sur la résurrection, qu'il prêcha à Lyon le jour de Pâques 1834, et dans
lequel il montrait les élus, les anges et les dénions penchés sur le sépulcre vide du Sauveur, et célébrant ou maudissant sa victoire.
L'année suivante il se rendit avec une partie de sa famille dans le petit village d'Auerbach, près de Francfort, où il eut grand plaisir à retrouver la famille de son ami, M. le pasteur Louis Bonnet. Il avait eu l'intention cette année-là d'aller dans le Midi, mais les circonstances ne le lui permirent pas:
Paris, 12 Août 1853. — ...Je m'étais flatté en effet, cher ami, écrit-il à ce propos à M. le professeur de Félice, de faire une excursion dans le Midi. Mais j'ai dû renoncer à mon projet.
Je souffre comme vous de la rareté de nos lettres. Mais cette fois la faute en est à vous plus encore qu'à moi. Vous m'aviez annoncé une lettre d'observations sur ma prédication, sous la réserve que vous seriez bien rassuré sur la crainte de me déplaire. Je me suis hâté de vous mettre à l'aise sur ce point, et depuis cela, j'attends toujours. « Belle Philis»... vous savez le reste. Payez cette vieille dette d'amitié: cela pourra trouver place dans votre préparation pour cet hiver.
Que vous avez raison sur le besoin de retraite qui doit se faire sentir à un pasteur de Paris ! Le problème n'a qu'une solution pratique : un suffra-