CHRIST A SOUFFERT POUR NOUS
sachez trouver le privilège de sentir et de célébrer mieux que tous les autres la bonté de Dieu!
Chaque prédication à ce moment, était pour lui un effort considérable, comme on le voit par la lettre qu'il adressait dix jours plus tard à M. le professeur de Félice.
Paris, 31 Janvier 1855. ; — Votre lettre, cher ami, pèse sur mon cœur; je ne veux pas laisser clore ce mois sans y avoir fait au moins une réponse provisoire. Elle m'a trouvé dans une crise assez pénible de ma maladie, qui, depuis une dizaine de jours surtout, me tient enfermé chez moi, sauf obligation urgente et impérieuse. Aller au ministère, je n'y puis songer... J'ai retrouvé cet exorde du Vendredi-Saint qui, vous l'a-t-on dit, n avait pas le sens commun: je ne puis trouver ce jugement juste. Le tour est vif, mais il renferme une pensée claire et vraie. (Le pourquoi est imité du Psaume GXIV). Jugez-moi, mon équitable maître.
Vendredi- Saint 1853. — Oratoire.
« Christ a souffert pour nous, vous laissant un modèle, afin que vous suiviez ses traces. »
(1 Pierre, II, 21.)
Quelle est donc cette heure lugubre qui pèse sur la nature en deuil? Le soleil se voile; le jour se
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change en nuit; la terre tremble; les rochers se fendent; les tombeaux s'ouvrent; le voile du temple se déchire... 0 soleil, pourquoi t'es-tu voilé? ô jour, pourquoi t'es-tu changé en nuit? terre, pourquoi as-tu tremblé? rochers, pourquoi vous êtes-vous fendus? sépulcres, pourquoi vous êtes-vous ouverts? et toi, voile du temple, pourquoi t'es-tu déchiré? Je vois votre réponse sur cette croix. Ce Fils de Dieu mourant de la main des hommes qu'il vient sauver, mourant de leur main pour les sauver par sa mort, voilà le spectacle qui vous a saisis tous de tendresse et d'horreur. Votre sympathie est juste, mais faites-nous place. Vous n'êtes que les témoins de son sacrifice; nous en sommes les objets. C'est à nos âmes, pour lesquelles Christ a souffert, qu'il appartient de se voiler, de trembler, de se déchirer, de s'ouvrir. Suivez-nous, si vous le voulez; mais ne prétendez pas nous devancer; ou attendez du moins, pour nous donner des leçons de sentiment, que nos cœurs aient été reconnus à l'épreuve plus froids que la terre, plus durs que le roc, plus morts que les tombeaux !
Mes frères, serions-nous réservés à cette humiliation devant la nature inanimée? Laissons les choses qui sont derrière nous. Quels que nous ayons été pour notre Sauveur souffrant et mourant, soyons aujourd'hui ce que nous devons être. Entrons dans la pensée du saint Apôtre écrivant d'un cœur ému de repentir et d'amour : Christ a souffert pour
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nous. — Christ a souffert pour nous : qui ne le sait? C'est l'a, b, c, de l'éducation chrétienne ; il n'y a pas un enfant qui J'ignore; nos Eglises, notre langage, nos vêtements même et nos monuments, tout est rempli de ce souvenir. — Mais Christ a souffert pour nous: qui le sent? qui l'a suivi à Golgotha ? qui s'est rendu compte seulement de ce qu'il a souffert? Ce sera vous et moi, mon cher auditeur, si vous voulez que nous nous arrêtions quelques instants devant sa croix, et que nous fassions violence à notre indifférence ordinaire pour méditer sur les souffrances, je ne dis pas seulement de sa mort, mais de sa vie entière; car le Christ du Yendredi-Saint ne fait que rendre plus visible, en le résumant, le Christ de toute notre rédemption : Jésus-Christ, et lui crucifié.
Quelques semaines plus tard, vers la fin du mois de février, il prononçait un discours spécialement adressé aux jeunes gens, sur le Secret d'une influence grande et salutaire ; et le jour de Pâques., 8 avril, il put encore prêcher à l'Oratoire, et distribuer lui-même la communion à ses catéchumènes.
Tout contribuait à imprimer à cette prédication une solennité particulière: la fête chrétienne qui en était l'occasion ; les catéchumènes réunis pour la dernière fois autour de leur pasteur malade; le sujet même choisi par le prédicateur. Quant à lui, l'altération de ses traits et de sa voix donnaient à son accent
quelque chose déplus émouvant encore que de coutume :
Nous vivons dans un monde où règne la mort. C'est peu que la mort présente renverse nos plans, et finisse tout pour nous sur la terre. Même absente, elle attriste tout; et cette fin inévitable ne disparaît jamais devant nos yeux. Cet enfant vient de nous être donné ; mais il est né pour la mort. Cette guérison vient de nous être accordée ; mais elle ne dure que jusqu'à la mort. Cette amitié fait notre consolation; mais elle doit être rompue, et peut l'être d'un jour à l'autre, par la mort. Et comme tout ce que nous faisons aboutit à la mort, on peut dire que nous ne vivons que pour la mort. Que si les joies de la vie sont empreintes de la mort, que sera-ce de ses peines? Il n'en est pas qui ne tourne nos yeux vers la mort, car c'est dans son sein qu'elles vont toutes se jeter, comme des ruisseaux dans une même rivière. Où va cette maladie ? à la mort. Cet abattement de corps et d esprit? à la mort. Cette fatigue, ces privations, cette faim, cette soif? à la mort. Ce travail des années, cet affaiblissement des sens, ce tremblement des membres? à la mort. Ce nom effrayant est écrit sur tout ce qui nous arrive; que dis-je? il est écrit sur nos personnes; et quiconque aurait appris à lire sur les traits ou dans les rides, lirait inscrit sur le front de chacun de nous, comme un arrêt de démolition sur un bâtiment condamné: La mort...