VISITE A CIRA
savais comme j'ai des dispositions à l'orthodoxie! Il y a chez ces gens là un sérieux, un zèle, un dévouement, une conviction qui me frappe, me fait douter de ma piété, me fait honte de ma froideur, me fait craindre d'être dans l'erreur. Je veux laisser de côté toute considération humaine, prendre l'Écriture, mon cœur et ma conscience, et juger. Quel bonheur que je sois occupé dans ce moment du travail qui peut le mieux me préparer à la lecture de l'Écriture sainte! Ces thèses seront faites consciencieusement. Si j'arrive à des résultats trop libéraux, je ne publie pas en français, décidément, je ne publie pas. Je ne veux pas scandaliser des personnes pieuses, et cela peut-être pour me rétracter ensuite. Et si je n'arrête pas mes opinions sur l'inspiration, je dirai franchement la chose; et je me contenterai d'énoncer quelque faits ou quelques thèses1. Et puis, si je ne suis pas plus déterminé qu'à présent au mois de juillet prochain, je ne pourrai jamais me décider à prendre les engagements et la responsabilité du ministère. Non, c'est impossible...
Ces affaires religieuses me trottent toujours par la tête. Ces différences me font une peine que je ne puis dire : c'est un mur que je voudrais renverser; et cependant je ne puis pas en conscience croire le méthodisme, comme d'autres ne peuvent pas en
1 Sa thèse avait pour titre : Considérations sur la nature de l'inspiration des apôtres.
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conscience ne pas le croire. Oh ! comme je bénirai Dieu si un jour j'ai une foi ferme et tranquille, si je comprends bien l'Écriture, et la lis avec plus de fruit et plus de plaisir ; si je sens en moi un désir de faire le bien plus fort que mes passions, et qui triomphe d'un amour-propre si vif, et d'un égoïsme si opposé au christianisme !
Il arriva, grâces à Dieu, ce jour de lumière et d'apaisement, où l'Esprit de Dieu vint éclairer cette conscience scrupuleuse, sanctifier cette noble ambition et satisfaire cette âme ardente. Mais ce ne fut pas immédiatement. La tristesse que nous avons vue poindre durant le cours des études d'Adolphe Monod, devait aller en croissant et finir par devenir une mélancolie douloureuse et maladive. Il redoublera de ferveur dans l'accomplissement de ses devoirs ; et ses efforts impuissants pour trouver la paix , ne feront que lui révéler sa propre faiblesse. Mais n'anticipons pas sur les événements.
A sa Mère.
Genève, 2 Novembre 1823.
Chère maman, mon ange de mère, je deviens tout triste quand je pense combien notre correspondance avec toi languit, j'entends de notre côté. Car quelque plaisir que me fassent tes lettres, quelque besoin que j'en aie, je ne puis pas plus
me passer de t écrire que de recevoir de ton écriture, et je ne sens nulle part mieux tout ce que tu es pour moi que dans ce désir que j'ai de causer avec toi tous les jours de la vie si je le pouvais. Un fils absent a coutume de dire à sa mère: j'ai soif de tes lettres; moi j'ajoute: j'ai soif de t'écrire, et cette soif n'est pas satisfaite, elle l'est même depuis quelques mois moins que jamais. Je ne suis plus sous tes yeux ; je ne sens pas que tu me suis dans ce que je fais et ce que je pense, mille choses m'arrivent dont tu n'es pas instruite, j'ai des sentiments dans le cœur que je ne te confie pas, tu me crois peut-être corrigé de défauts qui me tiennent plus que jamais; si j'ai fait par hasard quelque petit progrès, je n'ai pas seulement le plaisir de penser que tu le sais. En un mot, je me sens plus isolé de toi. Cette solitude me pèse, je regrette le journal, je me fâche contre mes travaux, je me creuse la tête pour trouver moyen de tout concilier. Tout en moi a besoin de toi; tu es dans les événements de ma vie ce qu'était à la statue de Minerve la figure de Phidias qu'on ne pouvait ôter sans nuire à tout le reste, et les choses ou vont mal ou n'ont pas d'intérêt, quand tu n'y entres pour rien. Voilà un an que je t'ai quittée. Un an! et dans ce temps j'ai perdu une foule de choses les plus faites pour m'intéresser. Mes relations avec mon père et toi, avec mes frères et sœurs ne sont pas ce que je voudrais. Je ne pense pas assez à vous, je ne m'occupe
pas assez de vous, je n'ai pas pour tout ce qui lient à la maison paternelle tout l'intérêt et la chaleur que je voudrais... Tour à tour de feu et de glace, tendre et insensible, plein d'amour-propre et mécontent de moi, je ne sais ni ce que je suis, ni ce que je dois faire, ni même ce que je veux... je me méprise et déplore un caractère si faible et si capricieux; ma tristesse me revient en t'en parlant. Dieu veuille que l'âge, la patience, la piété puissent guérir cette maladie de mon esprit, m'amener à des sentiments plus heureux et plus sages et faire de moi un autre homme !
23 Décembre 1823. — Je serais heureux, bien heureux, si je pouvais conserver le sentiment de calme et de bonheur que j'éprouve depuis ce matin, et dont je jouis d'autant plus vivement que j'en jouis plus rarement. J'étais triste depuis longtemps. Mes travaux m'accablent par leur nombre et m'affligent par leur peu de succès. Une ambition au-dessus de mes forces me travaille et me rend malheureux, parce que je sens qu'elle ne peut être satisfaite; un sentiment vague de vide et de mécontentement me poursuit; mes mauvais sentiments et surtout mon amour-propre devient chaque jour plus vif, et mes bons sentiments languissent. Triste préparation à la communion de ce matin! Mais courage! elle m'aura été utile. Dieu ne m'a pas condamné à être toujours triste , encore moins à garder des défauts que je
sens que je ne puis souffrir en moi. Je puis, avec son secours, me corriger ; je puis devenir calme et serein; je puis modérer mes désirs, souffrir avec patience mes chagrins, me contenter de mes moyens et de mes succès, vouloir et faire ce que Dieu veut et ce que je veux moi-même. Une pensée m'accable : c'est que j'ai formé plus d'une fois les mêmes résolutions, et toutes ces espérances de changement se sont évanouies en quelques jours. Mais cette triste expérience, au lieu de me fournir la preuve que mes efforts sont inutiles, me fournira les précautions qu'il faut employer pour en assurer l'utilité. Je veillerai sur moi-même dans les plus petites choses ; je me défendrai des plus petits manquements ; ce sont les petites fautes qui entraînent les grandes. Je m'humilierai, je me soumettrai, je me calmerai, je me fortifierai. Quelle que soit la force de mon naturel, il faudra bien qu'elle cède; oui, Dieu m'entend, il faudra qu'elle cède...
27 Janvier 1824. — Si tu n'étais pas à Paris avec ce que j'ai de plus cher au monde, je serais Suisse de cœur et d'âme. Ce pays unique qui réunit tout ce qu'on peut trouver ailleurs de grand, de riche et de beau ; cet heureux coin de terre où régnent encore la paix et la tranquillité, au milieu de l'inquiétude et de la tristesse générale ; et pour nous en particulier, cet accueil si bon, si amical que nous avons reçu a Genève, accueil que nous devons bien
moins à nous-mêmes qu'au nom que nous portons ; enfin ces parents, ces amis que nous y laisserons et que nous n'oublierons pas, comme j'espère que nous n'en serons pas oubliés, — tout cela m'attache toujours plus, et me touche toujours plus vivement, à mesure que je sens approcher la fin de mon séjour , mêle quelque tristesse à la joie de mon départ, et ne me laissera pas retourner à Paris sans regarder de temps en temps en arrière vers cette belle Suisse. Tu ne blâmeras pas ce sentiment: je me croirais léger et indifférent, si je n'étais pas attaché à la Suisse, si je n'avais pas le sincère désir de la revoir un jour ; et nous avons été accueillis de telle façon à Genève, que nous la quitterions avec ingratitude, si nous la quittions sans regret. Je ne sais pas lire dans l'avenir; mais je crois certain que ces impressions sont trop profondes maintenant pour se dissiper, que je n'oublierai point cette seconde patrie et cette seconde famille, et que je me trouverai toujours heureux d'y revenir, soit pour revoir la Suisse, soit pour m'y établir...
Genève, Juin 1824. — Je jouis de pouvoir enfin me donner le plaisir de t'écrire, chère maman, et je ne jouis pas moins des quelques mots que tu as mis dans la lettre d'E. qui nous prouvent que tu es dé fâchée , car il était trop dur de penser que depuis deux mois tu fusses fâchée contre nous, ou du moins que tu choisisses pour nous écrire les mo-