FIN DES ÉTUDES
ments où tu l'étais. Et la dernière longue lettre, celle sur laquelle tu « comptais pour faire la paix » est précisément celle qui nous a fait le plus de peine ! Mais tout est oublié. Nos ennuis de thèses et de propositions le sont aussi, depuis hier nous sommes débarrassés, et le reste de nos travaux m'effraie moins; le travail fatigue moins que l'inquiétude, et vraiment jusqu'à hier nous avions sujet d'en avoir, et j'ai douté si nous nous en tirerions. Qui eût dit que les lambins des lambins n'ayant fini leurs thèses que lundi soir, ou mardi matin, pussent, de là au samedi, l'un apprendre et l'autre achever une proposition latine, en faire une française, et passer la plus grande partie du jour à l'imprimerie? Mais la besogne est-elle bonne? Oh! non. Le sermon de B. a cependant été approuvé; le mien ne l'a pas été, surtout de M. Chenevière, qui m'a dit que j'avais composé et récité « comme un missionnaire, et fait un sermon plus bizarre qu'édifiant. » Il est certain que j'avais la fièvre en le composant. Deux choses me font de la peine, c'est que nous avons fini par deux propositions plus que bâclées, au lieu de soigner beaucoup notre dernier ouvrage, comme le désiraient avec raison nos professeurs; et puis que nous avons indisposé la Faculté contre nous par la hâte avec laquelle nous avons travaillé à la fin et par notre conduite libérale et anti-réglementaire. On prétend que nous avons donné cet hiver à l'auditoire un exemple fâcheux d'insubordination, surtout par la
facilité avec laquelle nous manquions les leçons. Ces reproches sont un peu exagérés, mais il est vrai que nous eu avons manqué plus qu'on ne fait ordinairement, surtout dans les deux derniers mois, où nous ne pouvions guère faire autrement; et M. Yaucher nous a accusés de « suivre l'exemple de notre frère Frédéric ». Mais le même M. Vaucher est si peu fâché contre nous, qu'il a dit à Billy en lui parlant de notre inexactitude : « Vous savez que pour moi il ne faut pas vous inquiéter ; mais il faut tâcher de contenter ces Messieurs»; et M. Ghenevière m'a dit de son côté que personnellement il n'en était point fâché, mais c'est pour V exemple. Nous sommes la principale cause d'un règlement qu'on a fait cette année, par lequel les étudiants de la quatrième année sont soumis à un certain grabeau dont il étaient dispensés autrefois, et je sais que M. Ghenevière nous prépare une semonce bien conditionnée. Ces reproches en eux-mêmes me touchent peu, d'abord parce qu'ils n'intéressent pas ma conscience, et que je sais fort bien que quand j'ai manqué les leçons je ne l'ai fait que pour des choses que je regardais comme plus utiles; et puis parce que je vois bien que c'est la Faculté en masse qui. nous en veut , plutôt que chacun des individus qui la composent; mais il est toujours désagréable de finir par des reproches. Nous tâcherons de réparer nos torts comme nous le pourrons par le soin avec lequel nous nous préparerons à nos examens.
Genève, 2>0Juin 182ft. — Enfin le voilà; et nous voilà bien heureux. Tu es bien portante ; mon père est avec nous; B. va de mieux en mieux; A. est contente de sa santé; H. établi ou près de l'être; je voudrais avoir encore de bonnes nouvelles d'É., et tout serait bonheur pour nous dans ce moment. Nous nous joignons au reste de la famille pour le prier de se soigner et d'aller à Plombières; j'aimerais qu'il pût profiter pour y aller du temps que mon père et nous passerons hors de la maison. Quel moment pour nous que celui où nous sommes; que de pensées douces, sérieuses, nous occupent à la fois. Gomment sentir assez vivement, assez profondément toute la reconnaissance que nous devons à Dieu pour les joies dont il nous comble, et pour celles qu'il nous prépare! Comment nous préparer assez sérieusement à une époque si importante de notre vie, et nous donner avec assez de zèle à notre belle et sainte vocation ! Une chose qui me réjouit et qui m'encourage, c'est que je sens que je m'attache toujours plus à cette carrière, et que je me trouve chaque jour plus heureux de l'avoir embrassée. Les mêmes soucis et les mêmes inquiétudes qui me poursuivent si souvent, me font aussi me féliciter d'avoir embrassé l'état où je pourrai le mieux m'en guérir, et trouver les jouissances à la fois les plus vives, les plus tranquilles et les plus solides. Quand tu m'écrivis il y a deux ans, chère maman, uue lettre ou tu m'engageais à réfléchir si je ne ferais
pas mieux de renoncer au ministère, ta lettre me tomba des mains ; aujourd'hui je ne sais pas ce que je ferais, mais une pareille proposition me ferait encore plus de chagrin; aussi ne me la ferais-tu jamais; et même en 1822 je crois que tu n'as voulu que m'éprouver et non point me donner sérieusement un conseil si peu maternel. Mon père est arrivé en parfaite santé. Je lui trouve plus d'embonpoint qu'il y a deux ans ; du reste exactement le même, et par conséquent le nec plus ultra de ce qu'il faut pour rendre ses fils heureux de l'avoir. Notre joie serait troublée par la pensée que nous vous l'ôtons, si nous n'avions pas la perspective de vous rejoindre si tôt et de rentrer avec lui sous le toit paternel. Nous attendons avec impatience l'arrivée d'H.; car j'ai la ferme persuasion qu'il viendra. Je n'hésite pas pour ma part à me mettre du côté des enfants et des gens peu raisonnables qui lui conseillent ce voyage. Je sais bien que ce n'est pas l'avis de tout le monde; mais si vous avez la sagesse de votre parti, nous avons mon père du nôtre, ce qui est bien quelque chose. Il viendra donc, je n'en doute pas. Il ne s'agit que du moment. Mon cher H., vient pour notre consécration ; tout s'arrange à souhait, car ni nos examens, ni notre consécration ne se font aussi tôt que nous l'avions cru. Je ne dirai pas'que mon père est venu deux jours trop tôt; mais enfin il est venu trois jours avant notre dernier examen, qu'on devait faire aujourd'hui, mais que la Gom-
pagnie a renvoyé à lundi prochain. Notre consécration ne se fera probablement que quinze jours après l'examen, c'est-à-dire le 12 Juillet. H. a tout le temps d'arriver: la Compagnie diffère notre consécration pour lui; le beau temps revient pour lui; nous avons nouvelle lune demain, tout exprès pour lui ; tout s'arrange, tout l'attend, et nous surtout. Je voulais lui en écrire aujourd'hui, mais j'imagine que ma lettre ne le trouverait plus au Havre.
Te figures-tu , mon ange de mère , le plaisir que c'est pour moi de pouvoir t'écrire , après en avoir été privé si longtemps ; de pouvoir te parler de ce que j'ai dans le cœur ou de ce qui me passe par la tête, sans être obligé de me dire : dans un quart d'heure ou dans une demi-heure il faut avoir fini, il faut retourner à nos cahiers ! Car dès à présent nous nous reposons; nous ne voulons pas recommencer nos préparations ni profiter de ce délai de trois jours, nous en serons plus frais le jour de l'examen, et dans le fond je me réjouis de n'avoir pas passé aujourd'hui. Je me souviens que M. Kuster nous recommandait toujours de terminer nos préparations deux ou trois jours avant l'examen, ainsi tout s'arrange au mieux. Tu vois que j'apprends à considérer le bon côté des choses^ comme tu me l'as si souvent conseillé. Quel plaisir aussi de reprendre notre journal, et la douce habitude de causer tous les jours avec toi pendant les six semaines que nous avons encore à passer loin de toi. C'est une bonne
chose que les travaux suivis et obligés, qui apprennent à tirer le meilleur parti du temps; mais c'est une bonne chose aussi, après huit mois de travaux forcés, de se reposer. Ce n'est pas seulement agréable, c'est utile; parce que cette occupation, souvent sèche et ennuyeuse, n'a rien pour le cœur. La théologie est bien autre chose que la religion ; et je m'édifie bien moins à lire un cahier d'un professeur qu'à t'écrire, à te consulter, à te parler des choses qui m'intéressent. Nous ne pouvons cependant pas nous plaindre de la manière dont se sont faites nos préparations : nous étions parfaitement bien à Saint-Loup; nous étions fort heureux à Ambilly; nous nous soutenions et nous excitions l'un l'autre, et jamais nous n'avons été plus heureux d'être deux. Nous devons nous féliciter surtout d'être aussi peu fatigués que nous le sommes ; B. en particulier qui était fatigué en commençant, et à qui il était à craindre que ce travail ne fît du mal, est très bien, et on nous a fait compliment sur nos bonnes mines à la veille d'un grand examen. Nous le devons probablement à la grande régularité que nous avons mise dans notre travail depuis le commencement de mai, et à ce que nous n'avons jamais fait d'excès ni pris sur notre sommeil. Notre plus grand excès a été de ne dormir que cinq heures, et cela nous est arrivé une seule fois. Je dis cela pour M. Kùster, qui verra j'espère avec plaisir que nous avons suivi ses conseils, du