CONSÉCRATION
moins en cela, car en bien d'autres choses nous ne les avons pas assez bien suivis, et nous nous en sommes toujours mal trouvés...
Leurs études achevées, les deux frères furent consacrés au saint ministère à Genève. Leur père était venu précisément pour assister à cette cérémonie, que les usages de la Compagnie ne lui permirent pas de présider, au grand regret de ses fils.
A SA Mère.
8 Juillet 1824.
Nous voilà ministres depuis un moment, et j'ai besoin de te dire avant toute chose, mon ange de mère, puisque nous ne pouvons avoir le bonheur de passer ce jour avec toi, les pensées et les sentiments qui m'occupent. Mon père est auprès de nous ; nous sommes très heureux , et ce qui nous manque encore, nous le retrouverons à Paris, dans quelques semaines. Pour moi, je sens que j'ai été plus sage dans cette occasion que je ne le suis en général dans les époques de quelque solennité religieuse, ou de quelque vive émotion
Tu sais que je gâte ces beaux moments à force de scrupules et d'inquiétudes. Hier soir encore je n'éprouvais, à la pensée du jour qui approchait, qu'un sentiment de crainte et de tristesse. Mais quelques bons conseils que j'ai reçus, de bonnes réflexions,
une conversation avec mon père, m'ont remis, grâces à Dieu, dans une meilleure disposition. Et quoique le sentiment de ma faiblesse me rende grave et sérieux, il ne me rend pas triste, et j'espère, je crois, je sais, que puisque Dieu a béni nos travaux et nous a visiblement conduits jusqu'à l'entrée de la carrière, il ne nous abandonnera pas au moment le plus important de notre vie , et nous donnera ce qui nous est nécessaire pour poursuivre avec zèle, avec utilité et avec un vrai dévouement , l'œuvre qu'il nous a fait commencer. Si tu avais été ici, et si tu avais pu assister à la consécration de tes fils, tu aurais vivement regretté comme nous que nous fussions privés de la joie de recevoir l'imposition des mains de celui qui semblait appelé si naturellement a remplir cette fonction , et qui l'aurait si parfaitement
remplie Aussitôt après la cérémonie achevée,
nous fîmes le tour de la salle, selon l'usage, en embrassant les pasteurs et les ministres. J'ai été vraiment touché et reconnaissant de l'intérêt qu'on nous a témoigné en cette occasion . . .
Toutes les sérieuses dispositions que nous révèle cette lettre (Adolphe Monod avait alors vingt-deux ans) n'étaient pas encore, c'est lui-même qui nous le dit plus tard, la foi telle qu'il la comprenait, telle qu'il la désirait même, sans la posséder encore. Chose étrange ! tout en redoutant Y orthodoxie et le méthodisme, il recherchait de préférence la société
de ceux qui les professaient, et parmi eux surtout celle de son parent et ami, M. Louis Gaussen, alors pasteur à Satigny. Il se lia également avec M. Thomas Erskine, dont il avait fait la connaissance dans la famille Vernet, et qu'il devait retrouver plus tard à Naples. Ses visites au pieux pasteur de Satigny étaient fréquentes; il trouvait ses sermons exagérés, mais ne se lassait pas de les entendre, et goûtait beaucoup le talent de M. Gaussen. Sa foi lui faisait envie: «Je voudrais, lui disait-il un jour, croire plus que je ne fais, mais moins que toi. »
Trente ans plus tard, de son lit de mort, il adressait une touchante lettre à ses trois amis, MM. Louis Gaussen, Thomas Erskine et Charles Scholl, de Lausanne1, auxquels il aimait à rapporter, après Dieu, sa conversion, qui eut lieu à Naples trois ans plus tard.
A M. Louis Vallette.
Gara, près Genève, 24 Octobre 1824.
Je me réjouis sincèrement, mon cher ami, d'apprendre tout le tourment et l'ennui que votre sermon vous donne ; c'est une preuve des progrès que vous faites. Etre mécontent de son ouvrage est un excellent sentiment, quand on ne le pousse pas, comme
1 Voir le volume de lettres.
moi, jusqu'à un point de chagrin et de découragement où il devient un obstacle au travail et un tort envers la Providence; mais vous avez trop de fermeté et trop de piété pour que je puisse craindre pour vous cet excès. Je m'attends, au contraire, que vous me donniez l'exemple d'une défiance sage et modérée de vous-même, exemple dont je compte profiter, entendez-vous? Car je ne suis pas incorrigible, tout faible et tout mauvais que je suis, et j'ai un désir droit et sincère de triompher de mes passions et de mes faiblesses, qui me semble assurer
le succès de mes efforts Mais ce n'est pas de
moi que je veux parler, c'est de vous ; c'est de votre sermon ; et après vous avoir félicité de votre découragement, je vous exhorte à rappeler votre fermeté que vous saurez bien où trouver, à ne pas refuser à votre sermon ni votre travail, ni votre temps, et à ne pas regarder comme perdus les moments, nombreux sans doute, où vous croyez n'avoir rien fait. Cette dernière remarque m'a été faite vingt fois par M. Gellérier, et maintenant, vieux comme je suis, j'ai ma propre expérience pour en sentir la justesse; et si l'on me demandait lequel de mes sermons je voudrais avoir fait, si je n'en avais fait qu'un, je dirais peut-être mon sermon sur le Contentement d'esprit, qui après cinq mois de travail, après avoir obtenu de moi toutes sortes de soins et de peines, n'a répondu à mon zèle que par la plus noire ingratitude, et n'a eu de M. Cellérier
que le témoignage flatteur que l'impression en était nullel Un ami qui flatte notre amour propre et nous loue sans que nous ayons même besoin de rien faire pour lui, nous gâte; et un ennemi sévère, même un peu revêche, qui nous rebute et qui nous dit pourquoi, qui nous dit nos défauts tout au long, nous sert véritablement; il en est de même des sermons qui réussissent sans coûter de peine, et de ceux qui nous coûtent un travail inouï; et pour terminer cette digression morale par une citation, puisque vous les aimez :
Rien n'est si dangereux qu'un imprudent ami ; Mieux vaudrait un sage ennemi.
Que je suis bavard! au fait! au fait! Mais je voulais d'abord vous empêcher de regretter le temps que vous avez donné et que vous donnerez à ce sermon; me justifier aussi en passant, quoique ce but là ne soit que secondaire; et si j'ai eu tort dans les conseils que je vous ai donnés, je ne demande pas mieux que de convenir que j'ai tort ; mais je ne le crois pas. Jugez vous-même. Je n'ose trop vous conseiller, parce que je ne sais pas le temps que vous pourrez avoir; parce que d'ailleurs on peut finir par se lasser, à force de méditer un sujet. Cependant cette dernière considération ne me frapperait pas à votre place; j'ai presque toujours éprouvé le contraire, et que plus je m'enfonçais dans un sujet, plus je sentais d'entrain pour le traiter. Vous sem-
blez hésiter si vous garderez le point de vue que vous avez pris, et si vous vous contenterez de perfectionner votre sermon dans ce sens. Je ne puis vous donner de conseil à cet égard, comme vous comprenez ; mais si vous voulez m'en écrire plus au long, j'aurai grand plaisir à vous répondre et à ne pas suspendre entièrement notre petite correspondance.
J'aurais voulu que vous eussiez pu, comme moi, faire la connaissance de M. Erskine, jeune Ecossais, très distingué par ses talents et par sa piété. Le dogme de la présence de Dieu a frappé cet homme d'une manière toute particulière; il en parle souvent et d'une manière très édifiante ; il prétend qu'on a tort de dire que ce dogme est vieilli à force d'en parler; il croit au contraire qu'il est du nombre de ceux dont ont acquiert une vue toujours plus fraîche à mesure qu'on les approfondit. Il est bien vrai que cette pensée devrait faire plus d'impression qu'elle n'en fait ; et si vous en êtes bien convaincu, mon cher Vallette, si vous sentez que même dans un cœur pieux la pensée de la présence de Dieu est froide, que le désir de faire plaisir à une personne que nous aimons, ou à qui nous désirons de plaire par goût ou par amour-propre est beaucoup plus vif, infiniment plus vif que le désir de satisfaire ce Dieu, cet Ami toujours présent, toujours également bien disposé pour nous et qui ne demande rien que de sage et d'utile pour nous — si
vous sentez cela vivement, vous nous peindrez avec éloquence notre inconséquence et notre froideur, et nous montrerez ce que nous devrions et pourrions faire de ce dogme. Un auteur anglais, que je voudrais me procurer pour vous en faire l'analyse, mais je ne sais où l'avoir, Forster, a développé ce sujet d'une manière neuve et frappante. Il prend un homme à un certain âge ; il lui dit : « Revenez en arrière sur tous les pas que vous avez faits; voyez comment s'est formé votre caractère. Voyez l'influence qu'ont eue sur vous vos parents, vos amis, vos connaissances. Telle habitude, vous la devez à votre frottement continuel avec telle ou telle société. Chacun de ceux avec qui vous avez vécu a laissé des traces dans votre caractère. Même des gens que vous méprisiez vous ont transmis, comme à votre insu, telle vue, telle pensée qui vous est devenue habituelle; vous êtes l'ouvrage de ceux qui vous entourent. Maintenant montrez-nous quelles traces a laissées cet Ami, qui vous a toujours suivi, toujours répété les mêmes conseils, toujours parlé de la même manière, etc. Où est l'effet de votre société avec Dieu ? Qu'avez-vous gagné à pouvoir sans cesse le voir, à pouvoir converser avec lui par la prière? Malheureux! il ne vous en reste presque rien; c'est la seule société qui aurait du marquer profondément dans votre cœur, et c'est la seule qui n'a pas marqué. » Vous comprenez que cette forme est susceptible d'un développement inté-
ressant et animé. Voyez si vous en pourriez faire quelque chose. Peut-être en pourriez-vous tirer un sujet de péroraison. Ce n'en serait pas moins votre ouvrage si vous le travaillez et le faites rentrer dans votre sujet. Je n'ai plus de temps pour le
moment Adieu, je vous embrasse en bon et
sévère ami.
A sa sortie de la Faculté, Adolphe Monod vint à Paris dans sa famille, et y passa quelques mois. De là il se rendit en Angleterre pour visiter sa sœur Madame Babut, avec laquelle il était particulièrement lié, et vit beaucoup son ami, Charles Scholl, alors pasteur de l'église française de Londres. C'est à ce double séjour à Paris et à Londres que se rattachent les lettres suivantes :
A son frère Guillaume.
Paris, 22 Novembre 1824.
Ta lettre m'est parvenue au moment où je me préparais pour aller à l'église, où tu sais que j'ai prêché, non pas mon nouveau sermon, mais l'ancien. Mais j'y ai fait de grands changements. Ce n'est plus un sermon pour prouver l'immortalité, mais un sermon pour engager à y penser. L'exorde est tout différent, la péroraison n'est plus reconnaissable, et il n'y a que le milieu qui soit resté comme avant. J'ai senti en le récitant qu'il avait bien gagné ; je me suis trouvé à mon