A M. CHENEVIÈRE
A M. le Professeur Ghenevière.
Paris, 16 Janvier 1825.
Monsieur, si j'ai tardé jusqu'à présent à vous écrire, et en particulier à vous remercier du présent que vous nous avez fait de votre Saurin, soyez persuadé que ce n'était pas par ingratitude : je suis au contraire très reconnaissant de cette bonté, et de toutes celles que vous avez eues pour nous, depuis le premier jour de notre séjour à Genève jusqu'au dernier. N'attribuez mon silence qu'à mes occupations, qui font que je renvoie d'un jour à l'autre les lettres que je désire écrire ; et vous savez qu'une chose renvoyée de jour en jour se trouve bientôt renvoyée de semaine en semaine, et quelquefois de mois en mois. Ce n'est pas que j'aie fait beaucoup d'ouvrage depuis mon retour à Paris ; on pourrait sans peine travailler moins d'heures que moi chaque jour, et cependant travailler plus que je ne fais. J'en suis encore à chercher quels sont précisément ces défauts de mon travail qu'on m'a si justement reprochés à Genève, et particulièrement dans le grabeau de la Compagnie. Je crois que mon plus grand malheur est que je suis trop impatient, et que j'exige de moi plus que je ne puis faire ; ce qui m'entretient dans un désappointement continuel, en sorte que plus mes projets sont beaux et moins l'exécution y répond. Je tra-
vaille comme les Athéniens faisaient la guerre; et il me semblait il y a quelques jours en lisant Dérnosthènes, que ce reproche qu'il leur fait m'était adressé à moi-même : « Craignant toujours de ne pas faire assez, vous vous proposez dans vos décrets les choses les plus grandes; et puis vous n'exécutez pas même les plus petites. Il vaudrait mieux commencer par faire peu; et si cela ne suffit pas, ajouter ensuite ce qui manque. »
Que direz-vous, Monsieur, de ce que je n'ai pas fait un sermon nouveau depuis que je suis à Paris? La nécessité qui excite plus que tous les conseils et toutes les résolutions, et qui à Genève était l'âme de mon travail, m'a manqué tout à coup. Il m'a fallu un long temps pour me remettre de l'espèce de secousse que ce changement m'a donnée; et ce n'est qu'après avoir abusé quelques mois de ma liberté, que je commence à voir comment je dois m'en servir. J'ai pensé un moment à aller passer cinq mois à Amsterdam, pour m'y occuper uniquement de prédication; mais l'ignorance où je suis des hommes et des choses, de l'histoire, de la théologie et de l'Écriture sainte, la crainte de prendre de mauvaises habitudes de prédication, en prêchant tous les quinze jours ; enfin le désir de voir mon père, tout cela m'a retenu à Paris; et j'y suis resté pour m'occuper moins de composer, que d'étendre mes connaissances. Je ne pense pas qu'en cela vous me désapprouverez; mais vous me ferez plaisir en m'en
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disant votre avis quand vous aurez quelques moments à me donner. Composer et étudier ne me paraissent guère possibles en même temps, pour moi surtout; car la composition, soit qu'elle aille bien ou mal, fait que tout le reste semble froid et ennuyeux. Je m'occupe en ce moment de l'étude de la Bible, d'ouvrages de théologie, de littérature et d'histoire; mais tout cela avance lentement.
Je compte sur l'intérêt que vous m'avez témoigné pour me l'aire pardonner ces détails sur moi-même. Je devrais vous entretenir de sujets plus intéressants que celui-là. Je n'ai point de nouvelles à vous donner; vous savez tout par les journaux, et je pense que ce que vous lisez à présent vous rend un peu noir. On juge diversement de la conduite que tiendra la Chambre des pairs: le plus grand nombre est persuadé que la loi passera; mais des personnes sages et très-instruites en doutent encore. Qu'elle passe ou non, nous descendons par une pente qui d'abord était insensible, mais qui devient de plus en plus rapide, vers le jésuitisme. On voit partout des preuves de cette tendance, soit dans les grandes, soit dans les petites choses.
Le roi a commencé par se faire aimer: il est bon, et il veut le bien; mais « on fait ce qu'on peut, et non pas ce qu'on veut », ce proverbe est vrai même de plus d'un roi. Vous avez appris par les journaux qu'il a parlé aux protestants, lors de son avènement, avec une grande bonté. Le jour de l'an, la
députation du Consistoire envoyée pour le féliciter a eu une réponse équivoque. Le roi a dit: « Tous les Français soumis et respectueux peuvent être assurés de ma bienveillance et de ma protection ». Ce discours a deux sens; mais ceux qui ont entendu le ton dont il a été dit, assurent qu'il ne peut en avoir qu'un seul...
J'ai appris avec plaisir la nouvelle dignité de Bouvier; je vous prie de l'en féliciter de ma part, en attendant que je le fasse directement. Veuillez lui dire aussi que mon silence à son égard est involontaire, et par conséquent excusable, quoique les apparences soient contre moi. J'aimerais bien savoir par qui la place qu'il a obtenue avait été disputée, et s'il est vrai qu'il y ait eu un autre concours entre Munier, Martin et ce même Bouvier, au sujet de la demi-place de Saint-Gervais , ou pourquoi ce concours a été suspendu. Vous me pardonnerez les questions que je vous adresse dans ces lettres; j'espère que vous trouverez, à votre loisir, quelques moments à me donner, quand vous le pourrez sans vous déranger.
On nous dit que M. Gellérier est mieux; aucune nouvelle ne pourrait me réjouir davantage; mais je n'ose me livrer a cet espoir avant d'être assuré que ce mieux est bien établi. Je suis impatient d'avoir aussi des nouvelles de la santé de Mme Ghenevière. J'espère qu'un hiver si doux lui aura été favorable. Veuillez lui témoigner tout l'intérêt et la
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reconnaissance avec lesquels nous nous souvenons d'elle. Je prie aussi vos enfants de ne pas m'oublier. Je ferai ce que je pourrai pour ne leur en pas laisser le temps, et pour qu'en revenant à Genève ma figure ne leur soit pas encore devenue nouvelle. Je vous assure que ce sera un beau jour pour moi que celui où je reverrai ce beau pays, ce lac, ces montagnes, cette bonne et intéressante ville, ces amis que j'y ai laissés, et parmi lesquels j'aime à compter les maîtres bienveillants sous qui j'ai fait mes premières armes. Mais pour rentrer avec plaisir à Genève, il faut que j'y rentre content de moi, et que je puisse sentir en moi le fruit des conseils que j'ai reçus, de mes propres résolutions et de mes travaux. Aussi ferai-je mon possible pour pouvoir me rendre ce témoignage.
Je voudrais pouvoir vous donner quelques nouvelles littéraires, parce que je sais qu'elles vous intéressent. Mais il y a peu à dire sur ce sujet: la politique absorbe les esprits, et on n'est pas assez tranquille pour que le culte de la muse poétique ait un libre cours. Notre époque peut devenir intéressante pour la littérature, parce que c'est une époque de changement; mais elle ne l'est pas encore, parce que ce changement est plutôt un besoin du public que l'œuvre du génie de nos poètes. La poésie nouvelle, moitié française, moitié allemande, attend un Racine ou un Corneille, et quand elle l'aura trouvé la France surpassera peut-être la gloire poétique des
autres nations, puisqu'elle paraît avoir reconnu ses défauts et que les autres n'ont pas senti les leurs...
Voilà ma lettre qui a atteint les bornes permises à une lettre, si elle ne les a pas franchies. J'ai à peine le temps de vous dire les choses dont il me reste à vous parler. Je vous remercie de ce que vous avez pensé à nous en publiant votre Saurin, et je vous remercie surtout, pour moi et pour tous ceux qui suivent la carrière de prédicateur, d'avoir fait ce choix de Saurin, travail aussi utile pour nous qu'il a dû être pénible et ingrat pour vous. J'ai lu avec intérêt et j'espère avec fruit, les réflexions que vous avez mises en tête du livre. Je commence à comprendre les règles de l'art oratoire: ce qui m'embarrasse encore, comme je l'avouais il y a quelque temps à M. Cellérier, ce sont les transitions. Il m'a écrit là-dessus quelques mots qui m'ont été utiles. Votre article aurait dû achever de me satisfaire; mais j'avoue qu'il me manque encore des lumières sur ce sujet. Je crois que c'est ma faute, uniquement, et attends de la pratique qu'elle me convertisse entièrement.
Je me recommande, en finissant, à votre souvenir bienveillant et à celui de Mme Ghenevière. J'embrasse vos bijoux d'enfants, et vous prie de croire au dévouement affectueux de votre ancien élève.
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A M. le Pasteur B. Bouvier.
Paris, 14 Février 1825.
Mon bon ami, et cher pasteur, je commence par m'humilier devant vous; et vous demander pardon de mon impardonnable silence dont plusieurs de mes amis ont eu la bonté de se plaindre comme vous. Je vous fais grâce des excuses et des explications; je veux vous dire seulement que celui qui concluerait de ce que je n'écris pas à quelqu'un, que j'ai peu d'amitié pour lui ou que je m'intéresse peu à ce qui lui arrive, aurait tort. — Je prends ma part sincère du bonheur où vous' êtes ; celui d'être pasleur d'une église que vous appréciez, et qui vous apprécie, — et celui d'unir votre sort à une femme que vous aimez et que vous estimez. Je prie Dieu de tout mon cœur, de vous bénir dans cette double relation que vous formez presque en même temps ; et dont il serait difficile de dire laquelle est la plus douce et la plus importante. J'espère n'être pas très longtemps sans faire la connaissance de Madame Bouvier. Cependant mon frère a la chance d'aller à Genève avant moi, et je ne pense pas que cette année se passe sans que vous l'y voyiez : pour moi j'ai un projet en vue, moitié bon, moitié mauvais, dont je ne vous parlerai que lorsqu'il sera définitivement arrêté.
Je me suis bien réjoui aussi en apprenant la no-
mination de Munier à Chêne; dans quelques années, je suis persuadé que la Compagnie de Genève sera tout autre chose que ce qu'elle était, il y a quatre ans, quand j'arrivai à Genève pour la première fois. Munier et vous, Ramu, Thouron, Martin, Henri, placés ou qui le seront dans peu, voilà une nouvelle génération pleine d'espérance pour l'Église. Je compte aussi Chauvet parmi ceux qui serviront utilement la religion. Ce qui me fait le plus espérer de vous et de ces messieurs, ce n'est pas votre talent quoique je l'admire, et m'en réjouisse, c'est votre piété ; — une piété plus évangélique, pour ne pas dire plus orthodoxe que celle de la vieille Compagnie. Vous saurez prendre le milieu entre l'orthodoxie rigoureuse et l'excès opposé; par excès opposé, je n'entends pas le rationalisme, que la mauvaise foi toute seule ou une excessive prévention a pu croire trouver à Genève; mais j'entends le christianisme de la vieille Compagnie, pur et moral à un haut degré, mais si je l'ose dire, pas assez humble, pas assez spirituel, ne donnant pas assez de place à l'action du Saint-Esprit, c'est-à-dire de Dieu sur l'homme, ne mettant pas assez en avant cette règle fondamentale du devoir, de «faire la volonté de Dieu, » n'insistant pas assez sur la corruption de l'homme, sur la nécessité d'un changement entier dans ses dispositions, sur l'autorité divine et infaillible de l'Écriture sainte et surtout du Nouveau Testament, et enfin ne parlant pas assez