‹ Adolph MonodChapitre 22 sur 143 · A SON FRÈRE GUILLAUME · texte numérisé non relu

A SON FRÈRE GUILLAUME

les traiter. J'en ai lu peu; je juge d'après ceux-là. Son plus grand défaut est de se tenir toujours clans certains développements généraux, qui ne vont pas jusqu'au cœur; il ne va jamais jusqu'au vif, pas même dans ses péroraisons. Il suit de là qu'il est froid, et j'oserai ajouter, peu intéressant. De tels sermons ne sont bons que pour un auditoire qui a assez de bonne volonté pour donner son attention sans qu'on la cherche , sans qu'on la fixe ; il faut que l'auditeur soit tout actif. Par là Reinhard me donne une très bonne opinion des auditeurs allemands ; mais par là aussi il ne convient ni à ceux de Naples, ni à ceux de Paris, ni à ceux de Genève. Je le trouve ensuite trop philosophique et pas assez philosophique. Trop philosophique dans la forme : je n'aime pas cette découpure perpétuelle de divisions et de subdivisions. Pas assez philosophique dans le fond : il ne s'élève pas, ni dans l'ensemble d'un discours, ni dans ses développements partiels, jusqu'à l'idée unique sous laquelle toutes les autres sont renfermées. S'il le faisait, il n'aurait pas besoin de tant de divisions; plus on approfondit, plus on simplifie; et plus on simplifie, moins on a besoin de découper. Voici un exemple entre plusieurs : dans le sermon que j'ai traduit, il distingue entre les impressions qui nous avertissent de réprimer un défaut, et celles qui nous avertissent de pratiquer une vertu. Ce n'est pas une distinction philosophique : faire le bien, ne pas faire le mal, est une seule chose. Ses dévelop-

pements ne sont pas non plus toujours logiques. Il fait peu d'usage de l'Écriture, soit dans le fond, soit dans la forme de ses discours. En deux mots, j'y cherche inutilement un plan unique et bien suivi, je n'en trouve pas toujours les détails intéressants, et je me demande comment il a mérité la réputation d'un grand prédicateur. Il n'y a point de présomption dans le jugement que je porte, tant que je ne le communique qu'à toi. Saurin est moins philosophe en apparence, et réellement plus philosophe que Reinhard ; mais surtout, combien il est plus orateur! Qu'il est plus clair, plus attachant, plus émouvant, plus persuasif! Saurin! Saurin! c'est à toi qu'est la première place. Massillon est plus élégant et plus onctueux; Bossuet est plus sublime, mais tu es le plus éloquent!. . .

De sa Mère.

12 Janvier 1827.

Hélas ! oui il n'est que trop vrai ; cette lettre commencée le 21 décembre avec la ferme intention de la terminer de suite ne se poursuit qu'aujourd'hui, image trop fidèle de tant de résolutions restées sans exécution , et dont la pensée fait mon désespoir. Je ne vais pas, mon fils chéri, comme vous autres prédicateurs, user mon temps et mon papier à énumérer tout ce que je ne te dirai pas, pour te prouver qu'entre la fin d'une année et

le commencement de l'autre j'ai été absolument esclave du moment et de toutes les circonstances qu'il entraîne. J'aime mieux laisser les choses qui sont derrière moi et poursuivre ma lettre comme si elle était commencée d'hier. Je ne te dis rien sur le jour de l'an : je ne t'aime pas mieux le 1er janvier que le 31 décembre : tu as toujours été dans tous les moments l'objet de ma sollicitude et de mes plus ferventes prières...

Notre brave docteur est ferme comme un roc à son Bicêtre. A peine peut-il se résoudre à s'en arracher une fois par semaine pour nous faire une petite visite. Il prend gaîment son parti de tous les sacrifices auxquels il se soumet volontairement, par l'idée de l'avantage qu'il retirera de ce séjour. Il passe presque toute la journée auprès des lits des malades à faire des observations et à prendre des notes. Le soir il travaille dans sa chambre, se couche avant dix heures et se lève à quatre. C'est une joie dans la maison quand on le voit arriver ; il doit être content de l'accueil qu'on lui fait depuis le salon jusqu'à la cuisine...

Naples, 28 Janvier 1827. — Tout ce que maman me dit de la maison paternelle me charme et m'intéresse plus que je ne puis dire. 0 maison paternelle, quand te reverrai-je ! je ne vois de bonheur que là ! La religion ne me satisfait et ne me console plus. Toi seule, ô maison paternelle, tu me

restes toujours, tu es toujours la même à mes yeux; c'est là que je veux retourner pour y achever mon éducation!... Tu penseras que ma situation d'esprit est trop violente pour durer. Je le pense aussi. Je crois que je finirai par être chrétien, et même orthodoxe. Car aujourd'hui que n'étant ni l'un ni l'autre, je juge avec impartialité, je trouve l'orthodoxie dans l'Évangile, sauf pour ce qui concerne la nature de Jésus-Christ. L'Évangile sur ce point n'est ni arien, ni orthodoxe : il ne décide point. Cette situation donc ne durera pas, s'il plaît à Dieu. Mais elle durera, tant que je serai pasteur. En attendant que je sois redevenu chrétien, je suis occupé à me faire maintenant de nouveaux principes de conduite. Car j'ai fait l'expérience que les principes chrétiens ne me retiennent plus dans mon devoir. Je tâcherai de leur substituer quelque principe de philosophie, par exemple la nécessité de faire dominer le principe spirituel sur le principe matériel, sur quoi j'ai prêché dimanche; — ou bien la nécessité de tendre à la ressemblance de Dieu : mais tout cela est trop vague, et je ne trouve rien d'assez efficace pour me faire obéir à la loi de la conscience, depuis que je n'ai plus la religion positive. Je n'ai plus rien. Comme une pierre roulée au fond de la mer perd ses aspérités, ainsi à force d'être ballotté par des désirs et des croyances contraires, j'ai perdu tout désir, toute croyance, tout sentiment. Je ne suis qu'une machine, qui sert encore par habitude,

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